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Article
Essai de définition matérialiste de l'âme
par Jean-Paul Baquiast - 01/06/2008

A propos d'un essai de Phiippe Lazar, "Court traité de l’âme", Fayard, février 2008, 120 p.

Philippe Lazar est de formation et de carrière scientifique. Il est l’un des fondateurs du Comité national d’éthique pour les sciences de la vie. Il dirige aujourd'hui la revue Diasporiques coéditée avec la Ligue de l’enseignement. C’st un athée convaincu. Néanmoins, il vient de publier un court essai qui semblerait marquer sa conversion au concept d’âme tel qu’utilisé par les religions et plus généralement les spiritualistes.

Il s’agit en fait de toute autre chose. L’auteur essaye de donner une base scientifique à la distinction que nous faisons tous intuitivement entre l’esprit d’une personne et la totalité de sa personnalité, s’exprimant aussi bien par ses affects, ses goûts, ses attachements que par des mots. Il est indéniable que le réductionnisme obligé des neurosciences qui s’efforcent d’identifier l’esprit aux productions du cerveau laissant des traces détectables dans les neurones et dans les sorties langagières commandées par l’activité cérébrale appauvrit nécessairement la représentation que nous pouvons avoir de l’individu sous-jacent.

Pour éviter ce réductionnisme, Philippe Lazar propose de distinguer entre l’esprit, produit du cerveau qui lui-même appartient à un corps en situation, de l’ensemble des échanges que la personne possédant ce corps entretient avec d’autres personnes et plus généralement, avec le monde qui l’entoure.

Cela représente un enchevêtrement de réseaux d’une grande complexité, car nous sommes tous en relation avec un nombre immense d’autres individus et d’entités diverses. Mais, pour lui, ces relations ne sont pas immatérielles. Elles prennent des formes matérielles que nous ne sommes pas habitués à identifier comme telles parce que nous traitons le contenu de l’information et non son support. Mais lorsque ses relations s’établissent par le canal d’un réseau de télécommunications, il est possible de les identifier matériellement, aussi bien à l’émission qu’à la réception, indépendamment de leurs significations sémantiques.

Pour l’auteur, l’âme matérielle, ainsi qu’il la définit, n’est pas donnée d’un bloc à la naissance et reprise à la mort, comme l’imaginent les spiritualistes. Il s‘agit d’une création progressive, s’enrichissant tout au long de la vie en fonction des relations que l’individu entretient avec ses semblables, comme avec les animaux et même des objets inanimés. Philippe Lazar parle de « personne progressive ». Concernant les animaux précisément, il admet que l’on ne peut pas refuser de reconnaître à ceux-ci la possession de petites âmes de ce type. Ils ne les développent pas seulement dans leurs relations avec les humains, mais aussi dans leurs relations avec le monde.

Observations

L’intuition de Philippe Lazar, présentée dans ce livre, est très intéressante. Mais nous pouvons remarquer qu’elle n’est pas véritablement originale. Depuis longtemps déjà, un certain nombre d’approches philosophiques ou technologiques ne cherchent pas à décrire les entités de monde physique ou du monde vivant telles qu’elles seraient en soi. La recherche d’une essence immanente, antérieure à toute observation physique, est en effet considérée par les sciences modernes comme marquée de préjugés métaphysiques. On ne peut décrire une entité que par les traces qu’elle laisse dans les instruments par lesquels on l’observe. Ces traces sont plus ou moins visibles. Mais, dès que l’entité entretient des relations avec d’autres, elles existent forcément et il faut trouver l’instrument le plus adéquat à leur identification et à leur analyse. Dans cette optique, l’individu humain ne peut se décrire convenablement que comme le nœud des échanges qu’il a eu dans la durée ou qu’il a dans l’instant avec d’autres.

Quand ces échanges prennent la forme de conversations ou de contacts non verbaux, il n’en reste généralement rien. Quand ils s’expriment par des écrits, leur mémorisation est plus facile, encore que les écrits ne conservent que ce qui précisément est écrit et non le contexte affectif. Quand enfin les personnes interagissent avec le monde via des réseaux comme Internet, il devient possible d’enregistrer (la baisse du coûts des mémoires électroniques aidant) l’ensemble de son « relationnel ». C’est sur cette perspective, souvent vécue comme une menace par les individus ciblés, que les services de police et les publicitaires comptent pour identifier les personnes individuelles et la société globale construite par leurs échanges. D’une façon moins contestée, l’identification d’un site internet par les messages qu’il reçoit ou émet au sein de l’immense réseaux des télécommunications dont l'activité est suivie par des chaînes de serveurs, peut aider à donner une idée satisfaisante de la nature et des rôle de ce site.

La mémétique

Nous pourrions aller plus loin en ce sens à l’avenir. A partir de l’hypothèse présentée par Philippe Lazar, selon laquelle l’"âme" ne se limite pas au cerveau et à l’esprit qui lui est directement dépendant, il serait possible d’essayer de donner une forme matérialisable aux échanges entretenus par chacun avec les personnes dont il est proche : famille, amoureux, amis, collègues. Ces échanges devront alors être vus comme des constructions mixtes où les autres apportent des contributions parfois très étendues à la construction de l’ « âme » de chacun. C’est un point qu’avait souligné Douglas Hofstadter dans son dernier ouvrage « I am a Strange loop ». Il y affirmait sentir vivre en son esprit une grande part de l’esprit de sa femme décédée, sous forme des idées et sentiments dont elle avait « envahi son âme » au cours d’une vie d’échanges amoureux. On rejoint là une conviction que nous partageons tous, celle de laisser quelque chose de nous dans l’esprit de nos amis, voire, quand on exerce une activité publique, par nos œuvres dans l’esprit du public.

On peut penser qu’il conviendrait aujourd’hui d’aller au-delà de ces généralités, pour ne pas dire ces banalités, en essayant de traiter comme des entités observables les échanges qui se produisent de cerveau à cerveau via les corps et les messages que ces derniers échangent. Il est certain, en théorie, que ces échanges prennent la forme d’émission et de réception de trains d’informations sonores ou électromagnétiques qui proviennent d’une source et qui sont reçues par un puits. A peine reçues, elles sont modifiées et le plus souvent retournées sous une nouvelle forme, le tout aussi longtemps que dure le dialogue. Si tout ceci pouvait être enregistré, y compris par imagerie cérébrale au niveau des cerveaux, le scientifique disposerait d’éléments matériels objectifs pour caractériser, non seulement l’émetteur et le récepteur, mais l’échange lui-même.

A quoi bon dira-t-on, vu l’immensité du nombre d’échanges de cette nature susceptibles d’être analysés et la complexité des appareils d’enregistrement à déployer. L’intuition dont chacun d’entre nous dispose suffit à lui donner une idée approximative de la qualité des liens qu’il entretient avec telle ou telle personne. Une telle forme d’intuition est une propriété globale du cerveau d’ailleurs pratiquement ignorée encore par les neurologues, que l’on retrouve aussi sans doute chez l’animal, et à qui l’on peut généralement faire confiance quand il s’agit de la vie courante.

Mais l’approche envisagée ici pourrait être intéressante dans l’approfondissement des échanges qui s’établissent entre cerveaux et qu’étudie la mémétique. Nous avons plusieurs fois expliqué dans cette revue que la mémétique ne deviendra une véritable science, analogue aux sciences de l’information, que lorsqu’elle acceptera de s’intéresser à ce que nous avons appelé avec quelques autres les « neuro-mèmes ». La mémétique se focalise actuellement sur le message échangé, en étudiant soit ses mutations soit ses permanences. Mais elle est incapable de préciser ce qui se passe aux deux bouts de la chaîne, c’est-à-dire dans les cortex des personnes émettant ou recevant des mèmes. Le point qu’il faudrait notamment préciser concernerait la façon dont une suite d’information (par exemple un mot d’ordre) sera accueillie, acceptée, refusée ou transformée avant d’être éventuellement réémise. Elle le sera en fonction des informations déjà existantes dans le cerveau du récepteur, qui la traiteront comme le système immunitaire traite une invasion microbienne, en se laissant envahir par elle ou en la rejetant.

A partir de là, les mécanismes élémentaires qui pourraient être identifiés en suivant le parcours et les avatars d’un simple mème pourraient certainement mieux aider à comprendre ce qui, en reprenant la terminologie de Philippe Lazar, fonde les « échanges entre les âmes » , autrement dit les affinités électives entre personnes proches les unes des autres.

Pour en svoir plus
Sur Philippe Lazar http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Lazar
Sur "I am a Strange Loop" voir
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/hofstadter.html

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