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Science et politique
Crise alimentaire, gouvernance mondiale et déterminismes génétiques
par Jean-Paul Baquiast
31/05/2008

La prise de conscience progressive de l’imminence d’une crise alimentaire mondiale suscite divers projets de réforme des politiques agricoles existantes. Mais ces projets se heurteront à ce qu’il faut bien appeler des déterminismes génétiques forts. Lesquels l’emporteront ?

L’existence dans le monde actuel de réseaux d’informations relativement bien informés permet de faire apparaître les prémisses d’une crise mondiale caractérisée par l’insuffisance des ressources alimentaires au regard des besoins de consommation. Cette crise ne sera pas seulement nutritionnelle et économique, mais politique. On pronostique en effet le développement d’émeutes dites de la faim, voire de véritables guerres. C’est une bonne chose que les réseaux d’informations modernes puissent alerter les opinions sur un phénomène qui dans les décennies passées serait sans doute resté inaperçu. On ne peut pas reprocher au superorganisme global qu’est l’humanité de se diriger à l’aveugle vers des gouffres qu’elle aurait elle-même creusée. De plus, alerter suscite tout naturellement des projets de réforme.

On énumérera ici les plus importants de ces projets, en évoquant les questions techniques et politiques qu’ils posent. Nous nous interrogerons ensuite sur les chances de succès des remèdes envisagés au regard des déterminismes lourds, de nature bioculturelle, qui pèsent sur les comportements sociaux et politiques de l’humanité

Questions et projets

1. La Terre pourra-t-elle nourrir les 9 millions d’humains attendus (au minimum) vers 2050 ? La réponse est négative. La FAO, il y a seulement quelques mois, répondait par l’affirmative. Elle énumérait diverses mesures apparemment faciles à mettre en œuvre pour mieux tirer parti des ressources des sols et des espèces vivantes. Aujourd’hui, il apparaît que cet optimisme était excessif. L’augmentation des rendements de la production agricole et de l’élevage se heurtera très vite à des difficultés physiques insurmontables en l’état actuel des techniques, dont par ailleurs le coût (notamment en pétrole et dérivés) ne cesse d’augmenter. Elle se heurtera parallèlement à la dégradation accélérée des écosystèmes. Si cependant il n’apparaissait pas possible de contenir l’expansion démographique (que l’on devra recommencer à nommer la bombe démographique), il faudra qu’au niveau mondial se généralisent des comportements alimentaires fortement économes des ressources rares, qui seront impopulaires aussi bien dans les pays riches que dans les grands pays émergents dont le modèle de consommation, du fait de la hausse du niveau de vie, se rapproche de celui des pays riches.

2. Peut-on parler de politiques agricoles en les séparant de l’ensemble des politiques qui s’imposent désormais pour éviter que la crise alimentaire ne dégénère en guerres ? La réponse est également négative. On ne peut pas séparer la politique agricole qui est une politique de l’offre, des diverses politiques de la demande. La première relève des politiques démographiques. Il faudra renforcer les mesures visant à limiter les naissances, sur le modèle de la politique de l’enfant unique adoptée, avec beaucoup de difficultés, en Chine et en Inde. Inévitablement, les pays qui accepteront les sacrifices imposés par le contrôle de leurs naissances seront appelés à demander des sanctions à l’égard de ceux qui continueront à encourager la croissance démographique, afin d’en faire une arme géostratégique et idéologique. Une autre politique de la demande qu’il conviendra de réviser concerne l’encouragement aux agro-carburants. Si ceux-ci sont produits au détriment des usages alimentaires, ils seront de plus en plus condamnables et condamnés. Les politiques enfin de contrôle des capitaux financiers mondiaux, pour lutter contre la spéculation sur les produits rares, devront être relancées. On voit que, sur ces divers plans, c’est la gouvernance d’ensemble de l’humanité qui devra être repensée. Nécessairement le néolibéralisme sera mis en cause et la demande pour une gouvernance mondiale globale renforcée.

3. A quel niveau devraient être étudiées, puis décidées et mises en œuvre des politiques globales visant à adapter la demande alimentaire à l’offre ? On répondra qu’il faudra le faire à tous les niveaux institutionnels existants. Ces politiques se heurteront à de si nombreux obstacles qu’elles devront être entreprises partout. Certes, les opinions et les ONG auront un grand rôle à jouer, mais les bonnes intentions ne se traduiront en réglementations et en nouveaux comportements que si elles émanent des divers lieux où s’élaborent des politiques globales. On devra envisager une gouvernance mondiale à plusieurs étages.

Au plan de l’ONU, on propose aujourd’hui un Conseil de Sécurité Alimentaire, qui serait un complément voire le remplacement de l’actuel Conseil de Sécurité devenu obsolète. La coordination avec les organismes tels que le GIEC qui luttent pour la défense des écosystèmes sera indispensable. Il faudrait aussi remobiliser les diverses institutions existantes, Banque Mondiale, FMI, PNUD, etc. Par contre, l’Organisation Mondiale du Commerce, qui est faite pour privilégier la concurrence et le profit immédiat des opérateurs privés, devrait être dessaisie de ses compétences dans le domaine agro-alimentaire et dans les domaines adjacents.

Au plan régional, les organisations existantes, notamment l’Union européenne, devront se voir renforcées et dotées de plus de pouvoirs dans leur domaine de souveraineté. On ne pourra pas toujours leur demander de privilégier d’hypothétiques besoins mondiaux aux exigences des populations et des Etats regroupés par elles. Elles devront cependant se faire le relais des besoins exprimés au plan mondial. Pour ce qui concerne l’Europe, la refonte de la PAC doit être inscrite dans les priorités de l’Union européenne. Mais il ne s’agira pas de reconduire l’ancienne PAC dont les insuffisances sont aujourd’hui évidentes. Comme nous l’avons indiqué en ce qui concerne les institutions internationales, la PAC ne sera pas concevable sans une mise en cohérence étroite avec les autres politiques européennes, en matière d’énergie, de protection de l’environnement, de transports, de démographie, de sécurité. Malheureusement, en l’état actuel, les institutions européennes ne sont pas organisées en vue d’édifier une puissance souveraine, ce qui ne leur permet même pas d’arbitrer entre Etats membres et intérêts économique en contradiction les uns avec les autres.

Au plan des Etats enfin, la prise en compte des effets dévastateurs de la crise alimentaire devra être inscrites dans les politiques publiques nationales. Dans un premier temps, ce ne sera pas le cas, au contraire. On voit pour le moment la plupart des Etats, soumis à leurs lobbies professionnels, encourager les spéculations internationales, soutenir les exportations excédentaires en déstabilisant les agricultures des pays pauvres, favoriser les biocarburants, mettre l’embargo sur leurs exportations de céréales, tolérer la surpêche, etc. Mais la prise en compte des exigences du développement durable, si ce mot avait un sens, devrait progressivement mieux armer les partis politiques et les ONG militant pour des changements.

N’est-il pas illusoire de s’imaginer pouvoir braver les déterminismes lourds ?

Envisager comme nous venons de le faire différentes mesures pour prévenir la crise alimentaire et instaurer une gouvernance mondiale, fut-elle à étages, peut être considéré comme traduisant l’émergence d’une prise de conscience par le superorganisme qu’est l’humanité d’exigences de survie rendues plus évidentes du fait de l’existence, évoquée en introduction, de nouveaux réseaux mondiaux d’information, véritables faisceaux neuronaux associatifs d’un supercerveau global. Mais le superorganisme regroupe des organismes, que nous avons baptisés ailleurs du terme de systèmes bioanthropotechniques, dont la composante biologique reste encore très forte.

Par composante biologique, nous avons notamment désigné dans des articles précédents les comportements individuels commandés par la persistance de déterminismes génétiques. Ceux-ci ont été conservés par l’évolution parce qu’ils correspondaient à des exigences de survie au sein des sociétés humaines primitives. Nous parlons de déterminismes génétiques pour simplifier, mais comme toujours en la matière, ils se sont combinés avec des créations culturelles donnant naissance à des déterminismes qu’il vaudrait mieux qualifier de déterminismes bioculturels ou épigénétiques. Ces déterminismes peuvent aujourd’hui contribuer à la perte des sociétés humaines modernes. On citera la pression à la multiplication démographique jusqu’à épuisement des ressources, illustrée par le fameux « Croissez et multipliez vous » de la Bible 1). Mais il faut mentionner aussi le besoin de défendre son territoire et les usages qui en sont faits contre les intrusions des voisins. De même, conserver ses richesses pour soi est un réflexe plus répandu que celui du don – lequel don est pourtant encouragé, notons le, par des traditions également puissantes, mais s’effaçant en cas de conflits pour les ressources. L’inscription dans les déterminismes sociaux des effets de domination hiérarchique, avec le prélèvement par les puissants de l’essentiel des ressources du groupe, y compris pour de simples manifestations de prestige, continue aussi à peser lourdement sur les efforts pour rationaliser demande et offre dans le domaine agroalimentaire et plus généralement économique.

La domination de ces composantes biologiques primaires au sein des organismes bioanthropotechniques conduira probablement l’humanité, comme beaucoup l’envisagent aujourd’hui sérieusement, à une marche au suicide collectif d’abord inconsciente, puis progressivement acceptée. Mieux vaut mourir que changer ses petites habitudes et ses petites et grandes sources de profit. Avouons ici que nous sommes incapables de donner une opinion argumentée sur les chances de succès des politiques visant, par la gouvernance mondiale, à introduire de la raison dans les comportements destructeurs.

La difficulté, si l’on souhaite rester conforme à une approche évolutionnaire de type darwinien, est que la sélection de comportements de conservation énumérés sous ce titre de gouvernance mondiale au détriment de comportements autodestructeurs hérités du passé, ne pourra pas se faire dans le cadre d’une compétition pour la survie engageant l’humanité avec une autre entité. L’humanité, considérée au niveau global, est par définition unique en son genre et ne peut, si l’on peut dire, entrer en compétition qu’avec elle-même. Mais dans ce cas, on réanime les compétitions inter-Etats pour la survie que l’on voudrait précisément éliminer.

Une perspective toute théorique pourrait être évoquée, mais elle sera certainement mal comprise. On pourrait envisager que les exigences de survie de l’humanité, se heurtant aux blocages imposés par l’humanité sous sa forme actuelle, se concrétisent par l’esquisse de ce que serait une humanité de rechange, que certains nommeront une posthumanité. Le risque serait grand que cette posthumanité se construise (au moins virtuellement) en sacrifiant des exigences considérées comme indissociable d’une éthique humaniste à maintenir contre vents et marées. Elle pourrait par exemple proclamer très haut la nécessité de ne pas venir au secours de populations ayant refusé de contenir leur natalité ou n’ayant pas pu le faire.

Cependant, rien ne nous oblige à exclure d’emblée la perspective optimiste, selon laquelle un certain nombre de leaders d’opinion (quels qu’ils puissent être) se persuadent en étudiant les données disponibles concernant l’avenir du monde que des changements profonds de comportement sont inéluctables. S’ils le font savoir publiquement, y compris lorsqu’ils supporteront eux-mêmes en partie la charge de ces changements et si par contamination, ils recrutent des millions d’autres esprits, le corps profond du superorganisme qu’est l’humanité pourrait modifier ses comportements dans le bon sens. Nous aurions l’équivalent de ce qui se passe chez un individu isolé, quand son cerveau est envahi d’informations de type éducatif qui modifient progressivement la conscience que cet individu a de lui-même et par conséquent les ordres que son cerveau donne à ses organes moteurs.

C’est en suivant cette voie, longue mais démocratique, que les défenseurs de la puissance européenne procèdent, plus instinctivement que rationnellement 2), pour disséminer chez les citoyens européens la conviction qu’il convient d’abandonner les préjugés nationalistes quand ils nuisent à la construction du superorganisme Europe.

Rien ne nous empêcherait alors, pour marquer la rupture entre l’image de l’ancienne humanité qu’il conviendrait de rejeter et celle de la nouvelle humanité qu’il conviendrait de construire, de qualifier cette dernière de posthumanité.

Notes
1) Certains représentants de l’Eglise de Rome, bien inspirés, au contraire de leurs homologues d’autres religions, voudraient que le pape revienne sur ce mot d’ordre. On peut douter qu’il le fasse, mais l’affaire est à suivre.
2) La raison les convainquant que les populations européennes ne sauront jamais regarder au-delà des frontières nationales. On le voit aujourd’hui à propos de la pêche, quand les pêcheurs des divers pays européens affirment que « l’ennemi c’est l’Europe » alors que les mesures proposées par les institutions européennes pour sauver à la fois la ressource et la pêche sont les seuls viables.

 

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