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Article
Science et politique
La conscience des professeurs de science et celle des conducteurs de train

par Jean-Paul Baquiast 28/05/2008

article en discussion

Une certaine Mariela Szirko, dans un texte en français publié par la revue argentine Electroneurobiologie, défend l’autonomie de la conscience individuelle contre les tentatives des sciences de l’automatisme et de la robotique qui veulent y voir le produit d’un mécanisme neurologique lui-même conditionné par l’existence de superorganismes menant le monde. Elle affirme que ces sciences, envahissant le domaine de l’anthropologie et de la sociologie afin de les dépouiller de leur regard traditionnellement politique, sont des constructions idéologiques. Elles permettent aux multinationales nord-américaines de démobiliser les résistances des individus qu’elles cherchent à transformer en consommateurs passifs.

Dans ce texte, elle cite un certain Antoine Courban (Les Chroniques de l'Irréparable, I) qui selon elle « affirme avec beaucoup de pertinence » que « Il faut choisir : soit on considère l'Homme comme Sujet de l'Histoire ; soit on le considère comme Objet de l'Histoire. Dans le premier cas, c'est l'Homme qui fait l'Histoire parce qu'il est libre, dans le deuxième cas, il n'est plus libre, il ne fait que subir le déterminisme de l'Histoire» .

J’ajouterai en ce qui me concerne que, sur le site de la Société francophone de mémétique, un intervenant, s’appuyant sur un article de moi repris par ce site (La révolution du zootechnocène) me reproche quasiment de prendre le parti des conducteurs des trains de la mort, sous la Shoah, lesquels ne se rebellaient pas contre les ordres donnés par la compagnie ferroviaire sous la pression des nazis. Je pourrais répondre que jeune sous-lieutenant, je n’avais pas accepté en Algérie de pratiquer la torture, mais ce serait donner un côté personnel à un débat qui doit rester neutre.

Le point important que je voudrais souligner ici est que les sciences des systèmes, notamment la mémétique, doivent en fait refuser le choix imposé par Antoine Courban. A nos yeux, l’Homme n’est ni sujet ni objet de l’histoire. Il n’est ni libre ni déterminé. Antoine Courban et ceux qui pensent comme lui voudraient nous obliger à choisir entre deux philosophies aussi éculées et dangereuses l’une que l’autre, le dualisme pour lequel l’âme, reflet de Dieu, doit servir de référence à l’action humaine et le matérialisme historique marxiste pour qui les pensées ne sont que des superstructures découlant des infrastructures économiques elles-mêmes mises en œuvre par la lutte des classes. Nous avons la prétention de penser le monde différemment, notamment à la lumière des sciences de ce qu’il faut bien nommer la conscience artificielle.

Je pourrais reprendre pour en discuter l’exemple des conducteurs des trains de la mort ou, plus généralement, celui de tous les travailleurs, fonctionnaires ou non, qui de tous temps ont choisi à un moment de leur vie de résister à des ordres qu’ils considéraient comme injustes. Mais on peut rajeunir un peu ces exemples en développant le cas des professeurs de sciences américains de l’enseignement public choisissant « librement » soit d’enseigner le darwinisme soit d’enseigner le créationnisme (source NewScientist 24 mai 2008, p. 4).

Une enquête réalisée par un sociologue des sciences américain, Michaël Berkman, de l’Université d’Etat de Pennsylvanie, a montré que sur les 939 professeurs de science enseignant dans les écoles d’Etat (High School) interrogés :
- 2% ont répondu qu’ils n’enseignait pas l’évolution
- 25% ont répondu qu’il enseignaient le créationnisme et l’ID au même titre que le darwinisme, la moitié de ceux-ci ajoutant qu’ils les présentaient comme une alternative scientifique opposable au darwinisme pour expliquer l’origine des espèces (PloS Biology, DOI : 10.1371/journal.pbio.0060124). Michaël Berkman en conclut qu’il conviendrait de généraliser les cours sur l’évolution dans la formation des professeurs de science pour diminuer ce pourcentage qui lui parait inquiétant

Cette enquête pose la question du poids particulier joué par les croyances d’inspiration biblique dans l’enseignement public américain, ainsi que celle des offensives fondamentalistes contre la laïcité identiquement à l’œuvre au sein des sociétés européennes. . Mais nous voudrions l’utiliser à un tout autre usage : s’interroger sur le rôle de la conscience individuelle dans la détermination des comportements des sociétés humaines (systèmes bioanthropiques pour reprendre la terminologie que nous avons retenue par ailleurs).

Appelons conscience individuelle des professeurs de science le fait qu’interrogés par Michaël Brockman, ces professeurs paraissent tous convaincus qu’ils disposent d’un Moi libre de décider, soit qu’ils doivent enseigner exclusivement un contenu de connaissance collective d’origine scientifique, soit qu’ils doivent parallèlement, voire exclusivement, enseigner un contenu de connaissance d’origine métaphysique. Nous ferons l’hypothèse que lorsqu’ils expriment leur position, ces professeurs transcrivent sous forme langagière des contenus cognitifs inscrits dans leurs cerveaux, cerveaux eux-mêmes mettant en forme (formalisant) des « décisions » plus générales sur le monde et la société prise par leur corps individuel au sein du corps social dont ils émanent. Les spiritualistes dualistes verront là une hypothèse matérialiste, mais comme nous sommes nous-mêmes matérialistes et non spiritualistes dualistes, on ne pourra pas nous reprocher de la formuler.

Suivant la terminologie que nous avons adoptée dans divers articles, nous appelons contenu de connaissance d’origine scientifique les connaissances mémorisées par ce que nous avons nommé un superorganisme cognitif scientifique. Nous n’énonçons pas là une simple lapalissade, mais le fait que le superorganisme cognitif scientifique a obtenu ses contenus de connaissance au terme d’un processus faisant appel à la méthode scientifique expérimentale (que nous ne décrirons pas ici). Si le système a sélectionné, mémorisé et s’il continue à utiliser ces connaissances, c’est parce qu’elles se sont révélées à l’usage les mieux adaptées à assurer sa survie sur le long et le très long terme. Les connaissances scientifiques ne garantissent pas qu’elles mèneront obligatoirement les sociétés scientifiques au succès et au bonheur. Elles peuvent même un jour générer des catastrophes. Mais dans l’immédiat, elles se révèlent plus efficaces que les divers obscurantismes quand il s’agit de protéger les humains d’un certain nombre de maux.

Les acquis cognitifs des souris

La méthode scientifique expérimentale, développée sur le mode dit des essais et erreurs, constitue en fait un processus universellement répandu au sein des systèmes biologiques. Mais dans ces systèmes, hormis l’espèce humaine, ce processus ne se manifeste pas de façon explicite, c’est-à-dire par des productions langagières (production de concepts communicables par des langages générationnels). Ainsi l’espèce-souris possède des connaissances sur le monde mémorisées au sein de divers supports, génétiques ou culturels (comportementaux), qui permettent aux individus-souris de savoir qu’ils doivent éviter les contacts avec les chats. Les individus-souris qui ne respectent pas cette règle meurent. Ne restent donc en vie que ceux pour qui la règle ne doit pas être discutée, mais doit être appliquée au mieux des circonstances.

Par ailleurs, il se trouve que les individus-souris ne possèdent pas (à notre connaissance) un cerveau autoréflexif qui leur permettrait de se regarder eux-mêmes en train d’appliquer la règle et moins encore de les inciter à enseigner cette règle aux autres souris par un discours langagier performateur. Autrement dit, l’espèce-souris n’est pas dotée d’un processus en miroir permettant de générer collectivement des règles de survie sous forme langagière et de les transmettre d’individus en individus avec le cas échéant des renforcements de type affectif (altruistes) les présentant comme bonnes à appliquer et donc présentant ceux qui ne les appliquent pas comme se comportant de façon "immorale", c'est-à-dire dangereuse pour l’espèce.

Nous pouvons donc considérer que si le superorganisme cognitif qu’est l’espèce-souris a survécu dans un monde peuplé de chats, c’est parce qu’il avait acquis par essais et erreurs au long des générations des connaissances scientifiques (nous dirons pour rester prudents des connaissances préscientifiques) qui représentent, sous une forme non verbalisée, ses contenus de connaissance sur le monde. Remarquons que contrairement à ce qui se passe dans les supersystèmes cognitifs que sont les sociétés humaines, les cerveaux associatifs des individus- souris composant le superorganisme cognitif qu’est l’espèce-souris sont doute moins doués pour multiplier les hypothèses susceptibles d’expliquer les régularités du monde que ceux des individus humains. Ils sont aussi moins doués que les individus humains pour se rassembler en groupes sociaux puissants animés par la volonté de propager ces hypothèses afin d’acquérir un pouvoir au sein de la société-souris globale. Autant que l’on sache, aucun individu-souris n’a imaginé, grâce à un cerveau particulièrement créatif, qu’il existerait peut-être un Dieu Chat très puissant que l’on pourrait apaiser par des sacrifices. Aucun n’a tenté de bâtir une religion au service de cette vision ni de collecter des offrandes à cette fin. A supposer qu’il l’ai fait et se soit comporté conformément à cette hypothèse, cet individu-souris serait mort, très vite dévoré. Son hypothèse et son amorce de religion auraient disparu avec lui.

La marge relative d’apport de complexité acquise par le cerveau humain

Mais revenons au superorganisme cognitif humain. Il s’agit d’un organisme dont les contenus de connaissances sur le monde ont été acquis au fil des générations par des processus longs et difficiles, initialement non verbalisés bien que fortement engrammés, analogues à ceux mis en œuvre par les souris. Mais avec l’apparition de cerveaux capables d’auto-réflexion, des possibilités bien plus riches sont apparues. L’auto-réflexion consiste à se voir soi-même faisant telle action, à l’instar de ce que fait le voisin que l’on voit faisant cette chose. On a évoqué à tort ou à raison pour expliquer ce nouveau regard une mutation dans l’architecture des réseaux de neurones permettant à certains de ceux-ci de fonctionner en miroir. Mais peu importe la cause. L’essentiel est que le cerveau y gagne en autonomie – relative – à l’égard du monde extérieur. Par autonomie, il ne faut pas comprendre que le cerveau puisse se mettre à faire n’importe quoi. Il apporte par contre une certaine complexité à la séquence des comportements de l’organisme. Cette complexité est pratiquement imprévisible de l’extérieur (voire de l’intérieur), mais elle reste déterminée par des causes qu’un observateur très bien outillé pourrait analyser. Il s’agit d’un exemple d’émergence faible, pour reprendre un terme que nous avons discuté précédemment.

Dans ce cas, le cerveau ne se borne plus à enregistrer passivement certaines des conséquences des forces s’exerçant sur le corps. Il se comporte en système réactif et même proactif, capable par exemple d’anticiper les effets de certaines forces et tenter de les prévenir. Quand il utilise le langage, ce passage de l’enregistrement à la réactivité puis à la proactivité se traduit immédiatement par des formulations spécifiques. Celles-ci induisent chez les semblables, par imitation, des comportements analogues. On passe de la phrase « Aïe, ce salaud de chat m’a griffé » à la phrase « Fiche le camp, sale bête » puis enfin à la phrase « Je ne veux plus de chats dans la maison ». Mais cette proactivité reste limitée à la sphère d’influence permise soit à l’individu soit à l’espèce. Ainsi, nul militant de la guerre contre les chats n’ira jusqu’à tenter de purger le monde de tous les chats qui s’y trouvent.

L’autonomie acquise par le cerveau s’est traduite par l’émergence au niveau des formulations langagières (et peut-être au niveau des zones corticales associatives) d’un macroconcept symbolisant le champ des actions où la proactivité du cerveau peut s’exercer au mieux. C’est le Moi. Le Moi est très bavard, car en tant que macroconcept réactivé en permanence par ce que certains neurologues appellent l’espace neuronal de travail conscient, il explore et externalise sous forme de contenus langagiers un certain nombre des connaissances acquises par l’organisme. Les contenus qui sont « bien reçus » par le milieu, c’est-à-dire qui correspondent aux besoins de survie de l’individu et du groupe, seront « renforcés » par habituation et pourront prendre la forme d’exemples et de règles de comportement que le sujet s’efforcera de proposer au groupe.

A ce niveau de l’analyse du processus d’action du Moi conscient, nous devons rappeler que le processus fondamental de toute acquisition de connaissance par essais et erreurs, que ce soit au niveau individuel ou collectif, n’a pas cessé de jouer. Il s’agit pour ce processus de mettre les hypothèses à l’épreuve de l’expérience et de ne retenir à long terme que celles contribuant à la survie. C’est la raison pour laquelle les connaissances vérifiées par l’expérience collective, dites scientifiques, se sont peu à peu imposées pour une raison de fait simple, c’est que les individus qui s’y référaient avaient plus de chances de survie que ceux se référant à la multiplicité inefficace des explications mythologiques. Les professeurs de science enseignant le darwinisme savent parfaitement que s’ils veulent expérimenter avec succès sur le vivant, ils doivent en respecter les principes. Pour créer de nouvelles souches de bactéries, ils ne pourront le faire qu’en soumettant les souches existantes à des contraintes de mutation sélective. Ile ne pourront pas le faire en faisant appel à l’intervention d’un Créateur supposé capable de descendre sur la paillasse.

Les impératifs de carrière des professeurs de science

Pourquoi en ce cas, des professeurs de sciences persistent-ils à enseigner le Créationnisme ? Pourquoi, question plus troublante, leur Moi persiste-t-il à refuser d’admettre que le Créationnisme n’est pas scientifique ? Nous pouvons supposer que les sociétés humaines étant bien plus riches, diversifiées et protectrices pour leurs membres déviants que les sociétés animales, les comportements allant à l’encontre des forces du monde et compromettant de ce fait les chances de survie à long terme de ceux qui s’y réfèrent peuvent, pendant un certain temps, non seulement se maintenir mais assurer un succès sélectif à court terme au profit de leurs promoteurs.

Que cherche un professeur de science américain, à une époque où, comme le montre Naomi Klein dans ses livres (par exemple The Shock Doctrine ), le système américaniste vise à privatiser tous ces services publics, afin de maximiser le profit des firmes privées telles qu’Halliburton ? Cherchent-ils à se faire bien voir de sources de financement de l’enseignement privé telles que la Templeton Foundation, militant pour le rapprochement des sciences et des religions ? Dans ce cas, ils se convaincront eux-mêmes assez vite, en toute bonne conscience, que le Créationnisme est une bonne et saine doctrine. Cherchent-ils au contraire à conserver l’estime des vieilles administrations publiques locales en charge de l’éducation, tout en restant fidèle à l’image d’eux-mêmes acquise dans leur milieu social ou simplement dans leur famille, nourrie au lait du savoir académique intransigeant ? Dans ce cas, ils défendront, toujours en toute bonne conscience, l’enseignement du Darwinisme.

Les conducteurs de trains de la mort étaient placés, toutes choses égales d’ailleurs, devant un dilemme semblable. La plupart ont fait le choix qu’ils ont fait.

Pour en savoir plus
Mariela Szirko http://electroneubio.secyt.gov.ar/antropologiaganglionar.htm
Article sur le site de la SFM
http://forum.memetique.org/index.php?topic=1360.msg6789#msg6789
Naomi Klein, très à la mode aujourd'hui en France, dont nos lecteurs, toujours bien informés par nos soins, n'ignorent sans doute rien http://www.naomiklein.org/main

 

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