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| Economie politique
Pétition
Stop-Finance et commentaires
par Jean-Paul Baquiast 13/03/2008 |
I.
La pétition
On trouve à l'adresse
ci-dessous les motifs et les acteurs de la démarche
Spéculation
et crises : ça suffit !
La finance déréglementée détruit
les sociétés. Silencieusement, au quotidien,
quand les actionnaires pressurent les entreprises, c’est-à-dire
les salariés, pour en extraire davantage de rentabilité,
au Nord comme au Sud. A grand spectacle et avec fracas dans
les crises aiguës où se révèlent
brutalement les invraisemblables excès de la cupidité
spéculative et leur contrecoup sur l’activité
et l’emploi. Chômage, précarisation,
accroissement des inégalités : les salariés
et les plus pauvres sont voués à faire les
frais soit de la spéculation, soit des nuisances
du krach qui s’ensuit.
Depuis deux décennies, le cours de la finance mondiale
n’est qu’une longue suite de crises : 1987,
krach boursier ; 1990, crise immobilière aux Etats-Unis,
en Europe et au Japon ; 1994, krach obligataire américain
; 1997 et 1998, crise financière internationale ;
2000-2002, krach internet ; 2007-2008 enfin, crise immobilière
et peut-être crise financière globale.
Pourquoi une telle répétition ? Parce que
toutes les entraves à la circulation des capitaux
et à l’« innovation » financière
ont été abolies. Quant aux banques centrales
qui ont laissé enfler la bulle, elles n’ont
plus d’autre choix que de se précipiter au
secours des banques et des fonds spéculatifs en mal
de liquidités.
Nous n’attendrons pas la prochaine crise sans rien
faire et ne supporterons pas plus longtemps les extravagantes
inégalités que la finance de marché
fait prospérer ni les dangers qu’elle fait
courir à tous. Parce que l’instabilité
est intrinsèque à la déréglementation
financière, comment les dérisoires appels
à la « transparence » et à la
« moralisation » pourraient-ils y changer quoi
que ce soit – et empêcher que les mêmes
causes, de nouveau, produisent les mêmes effets ?
Y mettre un terme suppose d’intervenir au cœur
du « jeu », c’est-à-dire d’en
transformer radicalement les structures. Or, au sein de
l’Union européenne, toute transformation se
heurte à l’invraisemblable protection que les
traités ont cru bon d’accorder au capital financier.
C’est pourquoi nous, citoyens européens, demandons
l’abrogation de l’article 56 du Traité
de Lisbonne, qui, interdisant toute restriction à
ses mouvements, offre au capital financier les conditions
de son emprise écrasante sur la société.
Et nous demandons également que soit restreinte la
« liberté d’établissement »
(art. 48) qui laisse opportunément au capital la
possibilité de se rendre là où les
conditions lui sont le plus favorables, et permettrait ici
aux institutions financières de trouver asile à
la City de Londres ou ailleurs.
Si par « liberté » il faut entendre celle
des puissances dominantes, aujourd’hui incarnées
dans la finance, d’asservir le reste de la société,
disons immédiatement que nous n’en voulons
pas. Nous préférons celle des peuples à
vivre hors de la servitude de la rentabilité financière.
Pour
signer http://www.stop-finance.org/
II.
Nos commentaires:
Cette pétition exprime un refus du rôle exorbitant
des nouvelles catégories d’actionnaires qui
prennent le pouvoir au sein des entreprises européennes,
encouragées par la déréglementation
mondiale des mouvements financiers. Il s’agit d’acteurs
dont les gouvernements les plus libéraux eux-mêmes
commencent à se méfier en comprenant qu’ils
représentent des intérêts économiques
et politiques n’ayant aucun souci de la croissance
européenne : fonds d’investissement et fonds
souverains non européens, fonds spéculatifs,
fonds pourris. Leur politique est simple. Il s’agit
d’abord de rechercher en toutes situations le profit
immédiat, au détriment des investissements
à long terme comme des politiques sociales ou d’aménagement
du territoire. Mais, bien plus dangereux, il s’agit
aussi pour eux de mettre progressivement la main sur des
secteurs stratégiques, au profit des Etats pour le
compte desquels ils agissent. Beaucoup de ces fonds aggravent
par ailleurs les tendances inflationnistes et la pauvreté,
en spéculant à la hausse sur les marchés
boursiers de l’énergie, des matières
premières et des produits agricoles.
Face
à cette situation, même lorsqu’ils ne
rejettent pas systématiquement l’économie
capitaliste, un nombre croissants d’acteurs économiques
et politiques européens commencent à s’élever
contre les « marchés » et la «
finance » qui provoquent, en Europe même, licenciements,
délocalisations et refus d’investir. Une volonté
de résistance se répand, d’abord au
sein des organisations de salariés mais aussi chez
un nombre croissant d’élus locaux, de chefs
d’entreprises petites ou moyennes et d’économistes.
L’opinion générale reste encore à
convaincre, qui ne voit pas clairement comment lutter contre
les excès du libéralisme sans remettre en
selle un dirigisme étatique présenté
de façon caricaturale comme générateur
de tous les maux.
Pour
mobiliser l’opinion, les auteurs de la pétition
proposent de s’en prendre aux cadres juridiques qui
vont réglementer la vie économique européenne
dès l’entrée en vigueur du nouveau Traité.
Plus précisément, ils voudraient retrouver
l’esprit qui avait fait échouer le référendum
relatif au Traité constitutionnel européen
au prétexte qu’il était trop libéral
face au capitalisme financier mondialisé. Ils demandent
donc la suppression de l’article 56 du Traité
de Lisbonne, qui interdit les restrictions aux mouvements
de capitaux. Ils veulent aussi restreindre la « liberté
d’établissement » prévue par l’art.
48, qui permet aux entreprises de s’établir
au sein de l’espace européen là où
les conditions fiscales, sociales et de protection de l’environnement
leur paraissent les plus favorables. Indiquons en passant
que si la suppression de l’art. 56 peut se défendre,
celle du l’art. 48 serait contraire à l’esprit
même de l’Union européenne. Elle serait
à très courte vue. On voit bien ces jours-ci,
par exemple, les retombées politiques possibles,
pour l’ensemble de la métallurgie, de la grève
entreprise par les ouvriers roumains de Renault afin d’obtenir
une augmentation de salaire. Renault se trouvera obligé,
soit de délocaliser toute sa production automobile
dans les pays émergents (ce qu’il n’osera
sans doute pas faire), soit d’harmoniser les salaires
entre les diverses usines européennes. .
Nous
avons nous-mêmes, malgré ces réserves,
signé la pétition. Elle peut avoir
un effet mobilisateur auprès d’un certain nombre
de personnes qui jugeront du symbole sans se préoccuper
des chances qu’il aura d’être pris en
compte. Mais nous pensons qu’il faudrait faire plus.
Il est temps de proposer aux opinions publiques, aux Etats
européens et aux institutions communautaires de véritables
changements intéressant les politiques économiques
et plus encore les stratégies géopolitiques.
S’en tenir à demander une modification du Traité
donnera bonne conscience à un certain nombre d’hommes
ou des partis politiques incapables d’analyser en
profondeur la crise systémique qui secoue non seulement
les économies européennes mais le capitalisme
mondialisé – à commencer par sa manifestation
aujourd’hui la plus évidente, la méga-crise
américaine. Faute de réflexion collective,
ces hommes et ces partis (nous pensons en particulier aux
partis de la gauche européenne, à commencer
par le PS français) vont entrer sans munitions dans
une ère de conflits idéologiques et politiques
qui ne feront qu’empirer.
Sans
prétendre tout dire sur la question, nous allons,
dans un livre à paraître prochainement (L'Europe
ou le vide de puissance, Jean-Paul Bayol), rappeler
les objectifs présentés précédemment
(voir http://www.admiroutes.asso.fr/europepuissancescientifique/index.htm)
autour des thèmes de la souveraineté technologique
et scientifique européenne. Nous y évoquons
aussi les traits fondamentaux de la crise américaine,
tels qu'ils apparaissent aujourd'hui. L’actualité
toute récente nous donne pleinement raison. Il est
curieux de constater que les auteurs de la pétition
n’en tirent pas de nouveaux arguments pour condamner
non seulement le désordre des marchés financiers
dans le monde comme en Europe, mais surtout l’insuffisance
des mesures que le gouvernement fédéral est
en train de prendre pour lutter contre la crise.
Dans
un article précédent (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2008/87/edito1.htm),
nous avions évoqué l’hypothèse
futuriste selon laquelle l’administration américaine
deviendrait véritablement « interventionniste
» sur un mode intelligent. On en est loin pour le
moment. Le gouvernement de G.W.Bush, comme pour le moment
les candidats à l’élection présidentielle,
n’évoquent que des interventions dont les citoyens
seront seuls à faire les frais. Sous prétexte
de retour au keynésianisme, ce sont en fait des politiques
capitalistes classiques qui sont pour le moment proposées,
sur la base du vieux principe consistant à privatiser
les profits et collectiviser les pertes. Elles font appel
au contribuable pour réparer les erreurs et plus
généralement les crimes économiques
du pouvoir financier. Les Européens ont intérêt
à s’occuper de ce qui est décidé
à Washington car, compte tenu du suivisme qui caractérise
les pouvoirs publics européens et les nôtres
en particulier, ce seront des mesures analogues qui seront
vraisemblablement adoptées par les gouvernements
des Etats-membres ou la Banque centrale européenne.
Le site
de la 4e internationale américaine (World Socialist
Web Site) donne à la date du 29 mars une analyse
de la démarche suivie par les Etats-Unis que nous
aimerions bien retrouver sous la plume des leaders socialistes
européens. http://www.wsws.org/articles/2008/mar2008/cand-m29.shtml
«
Le Congrès à majorité démocrate
n’a fait jusqu’à ce jour aucune enquête
sérieuse sur ce qui est généralement
considéré comme le plus grand scandale financier
depuis la 2e guerre mondiale. Il s’est agit de spéculations
sans scrupules, de fraudes comptables à grande échelle,
de prêts carnassiers consentis dans des proportions
jamais encore rencontrées. Les responsables en sont
les plus grosses banques commerciales et d’affaires
du pays, les compagnies d’assurances, les fonds spéculatifs
et les firmes d’investissements à risque. Pendant
des années des titres sans valeur distribuées
sur les marchés dérivés ont généré
des revenus de plus de mille milliards de dollars au bénéfice
des patrons de Wall Street et des grands investisseurs.
Maintenant, pendant que les travailleurs et les classes
moyennes sont confrontés dans tout le pays à
la perte de leurs logements et de leurs économies,
la Banque Fédérale de Réserve ouvre
des centaines de milliards de dollars en prêts à
bas taux d’intérêt aux banques et aux
institutions financières, recevant en échange
des titres de crédits incapables de trouver acheteurs.
L’administration Bush refuse toute politique générale
d’aide aux propriétaires de logement en détresse
et les Démocrates ne proposent que des palliatifs,
sans s’en prendre aux vrais responsables qui sont
à Wall Street. Les sénateurs Clinton, Obama
et McCAin sont trop dépendants des élites
financières pour les mettre en cause ».
Certains journaux financiers vont plus loin. Ils estiment
que l’Etat, par l’intermédiaire de la
Fed, s’est engagé avec la reprise de Bear Stearns
par JPMorgan Chase dans une véritable « socialisation
» des entreprises de crédits. On évoque
de plus en plus le New Deal de FD Roosevelt ayant permis
de sortir de la crise de 1929. Certains présentent
même la référence de la Tennessee Valley
Authority comme un exemple que pourrait suivre l’Etat
en investissant dans des infrastructures ou dans des industries.
Mais on en est loin. Nous pensons que tout ceci est - pour
le moment – destiné à rassurer l’opinion
pour éviter un véritable retour à une
économie davantage administrée, dont les patrons
de la finance ne veulent à aucun prix. Pour le moment
disons nous, car si la crise s’aggrave et se généralise,
nul ne peut dire ce que feront les Etats-Unis pour s’en
sortir. Ce pays n’est pas prêt à se laisser
abattre. Il paiera le prix qu’il faudra pour survivre,
c’est-à-dire sacrifier momentanément
l’idéologie libérale – et continuer
ce faiasnt à enfoncer l’Europe dans la crise,
si cela lui était profitable.
Ce sont ces perspectives, reprises et transposées
au regard des intérêts européens, que
nous aurions aimé voir évoquées par
les auteurs de la pétition. Ils en sont loin pour
le moment. 31/03/2008