Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 87
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Sciences et politique
A propos du "Monde selon Monsanto"
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 18/03/2008

La diffusion sur Arte le 11 mars 2008 du reportage de Marie-Monique Robin «Le monde selon Monsanto», le soutien donné à cette émission par Nicolas Hulot, ainsi que la présence sur le plateau de José Bové, ont relancé les débats sur les recherches relatives aux organismes génétiquement modifiés (OGM) et sur le rôle de Monsanto. Les arguments du film se retrouvent dans le livre paru sous le même titre en librairie, lequel selon l’auteur, s'est déjà vendu à 200.000 exemplaires.

Que pouvons-nous en dire pour notre part ?

Rappel de quelques généralités concernant les rapports de la science avec la politique et les affaires

Aujourd’hui, la plus grande part des investissements de recherche dans les sciences nouvelles (NBIC) est financée, soit par des crédits militaires, soit par de grandes entreprises qui veulent en faire des produits commerciaux, protégés par des brevets et diffusées par des méthodes agressives de marketing. Dans les deux cas, on est loin d’une conception philanthropique de la science, selon laquelle celle-ci doit bénéficier à l’humanité tout entière, notamment aux populations les moins favorisées.

Cette situation n’est pas neuve. Les sciences et les technologies ont toujours été des outils de puissance pour les Etats et pour les entreprises nationales auxquelles ceux-ci confiaient leur développement. Aujourd’hui, avec la mondialisation et la financiarisation des activités économiques, des sociétés capitalistes dites transnationales se sont constituées pour exploiter à l’échelle du monde un certain nombre de domaines scientifiques susceptibles de permettre des bénéfices importants et rapides. Ces transnationales, contrairement aux apparences, ne sont pas véritablement apatrides. Elles s’appuient sur des Etats ou super-Etats qui collaborent avec elles dans la conquête de la puissance. C’est évidemment à l’abri de la puissance politique américaine que la plupart des grandes transnationales opèrent actuellement. La firme Monsanto en est un exemple particulièrement significatif. Mais certaines transnationales commencent à se développer dans l’ombre des puissances émergentes (Chine, Inde) ou ré-émergentes (Russie).

Les domaines où les transnationales peuvent faire les bénéfices les plus importants et les plus rapides sont en priorité ceux qui concernent les besoins vitaux de l’humanité : l’agroalimentaire et la santé en premier lieu. Les besoins y ont toujours été importants, excédant largement les ressources disponibles. Mais ils sont accrus par les facteurs aggravants dorénavant bien connus : le réchauffement climatique, la destruction de la biodiversité, la croissance démographique dans les pays pauvres.

On aurait pu espérer, dans une vision idyllique du progrès humain, que les sociétés riches conjugueraient leurs forces pour améliorer grâce à la science les conditions dans lesquelles sont produits les aliments et les médicaments nécessaires aux plus pauvres – le tout sans compromettre les grands équilibres naturels. Mais aucune société humaine n’a jamais jusqu’à ce jour travaillé pour l’intérêt général de l‘humanité, au détriment de ses intérêts particuliers. En termes évolutionnistes, on dit que les sociétés humaines ne sont pas « altruistes » mais « égoïstes ». Elles ne se distinguent pas d’ailleurs des autres sociétés animales et végétales. La « raison » ou la « vertu » auxquelles certaines d’entre elles se flattent de faire appel sont pour le moment impuissantes à contrer, sinon superficiellement, le jeu des processus primaires.

Il serait cependant inexact de penser que les recherches scientifiques servent entièrement les intérêts géostratégiques des Etats ou des grandes entreprises qui les financent. Dans la mesure où une part d’entre elles relève d’universités et de personnels dont la mission explicite est d’encourager la recherche fondamentale de service public, en amont des applications possibles, elles ont incontestablement pour effet de faire progresser la connaissance. Les nouvelles sciences ne peuvent donc pas être présentées comme intrinsèquement dangereuses. Les applications elles-mêmes ne sont pas toutes «protégées» par le secret-défense et la confidentialité commerciale. Une certaine partie des découvertes qui sont faites se retrouvent dans le domaine public et font par ailleurs l’objet de publications dans les revues spécialisées. Elles apportent des services qu’il serait irresponsable de condamner en bloc, au nom d’un impossible retour à l’état de nature.

Les grands enjeux de la recherche finissent ainsi par être connus de l’opinion, tout au moins dans les pays démocratiques. Mais les débats, relayés par les médias et repris par les mouvements politiques ou religieux qui structurent les sociétés libérales, sont nécessairement contradictoires et souvent partisans. L’objectivité des faits scientifiques (terme qu’il faut employer avec précaution) risque d’en souffrir. Certains scientifiques s’en indignent, mais c’est le prix à payer pour la relative liberté d’opinion qui demeure l’objectif affiché des républiques participatives.

Le cas de Monsanto


Depuis qu’elle existe, la firme Monsanto s’est donnée comme objectif de faire du profit en s’insérant comme intermédiaire obligé entre les agriculteurs et les marchés de transformation-distribution du secteur agro-alimentaire. Monsanto n’est que l’exemple le plus emblématique, la success story, d’une démarche qui s’est étendue au monde entier et a mobilisé beaucoup de capitaux et de techniques. Comme l’agriculture traditionnelle avait du mal à satisfaire l’augmentation de la demande ayant fait suite aux deux guerres mondiales, un grand nombre d’industriels capitalistes ont entrepris de l’ « aider » à se moderniser par la motorisation, la monoculture, les engrais, les pesticides et plus récemment les manipulations génétiques (le tout vendu à des prix tels qu'ils détournent l'essentiel des revenus des producteurs). Les agriculteurs des pays industriels ont été les premiers visés. Il en est résulté ce que l’on a nommé la (ou les) révolution(s) verte(s), se traduisant à la fois par une augmentation considérable des quantités et de la qualité des produits d’alimentation, mais aussi par la destruction de beaucoup de milieux naturels et par la raréfaction des petites exploitations, suite à l’exode rurale. Dans les pays pauvres, les résultats ont été beaucoup plus dramatiques : quasi disparition des agricultures traditionnelles, famines, désertification des sols, urbanisation incontrôlée au sein de mégapoles misérables…

Rappelons par ailleurs que les multinationales, même dans le cadre de la mondialisation, ne travaillent pas pour leurs seuls actionnaires, mais pour l’influence politique des super-Etats sous lesquels elles s’abritent. C’est ainsi que la « modernisation » à marche forcée de l’agriculture européenne, commencée par celle de l’agriculture française, s’est faite sous la pression politique des Etats-Unis, qui voulaient ouvrir à leurs industries du machinisme agricole, de la chimie et du phytosanitaire les perspectives prometteuses d’un marché de 300 millions de consommateurs. Dans les pays du tiers monde, il en fut de même. Les Etats-Unis, relayés par les pays européens, ont vu dans la disparition des agricultures traditionnelles vivrières la possibilité soit de les remplacer par des agricultures industrielles consommatrices de semences importées et produits chimiques divers, soit purement et simplement d’exporter dans les villes les produits de leurs propres productions industrielles. Ces formes de néocolonialisme demeurent encore très présentes, comme le montre l’intransigeance des Etats-Unis et de certains pays européens, dont la France, au sein de l’OMC, à renoncer aux protections de leurs exportations agricoles.

L’ «aide» apportée aux agricultures traditionnelles par les industriels ayant pris en charge leur modernisation technologique a d’abord visé à rendre les agriculteurs dépendants des machines, produits et pratiques distribuées. Il ne fallait pas qu’ils puissent choisir entre les produits, voire décider de s’en passer en se modernisant eux-mêmes par des méthodes coopératives éprouvées au fil des millénaires. Celles-ci, rajeunies par les sciences du vivant, auraient très bien pu répondre aux nouveaux besoins, comme commencent à le montrer les développements récents de l’agriculture biologique. Les paysans seraient restés maîtres de leurs pratiques et les dégâts collatéraux considérables provoqués par l’agriculture intensive industrielle auraient été moindres.

Pour éviter que ces solutions de bon sens ne viennent à l'esprit des paysans, Monsanto et ses semblables n’ont pas hésité à opérer avec des méthodes qui aujourd’hui nous paraissent profondément insupportables, sinon contraires au droit des gens : faire disparaître par divers moyens les espèces traditionnelles, imposer le recours à des espèces prétendument améliorées par le génie génétique mais qui nécessitaient cependant autant de protections chimiques que les précédentes, interdire aux cultivateurs toutes possibilité de faire appel à d’autres semences que celles commercialisés par la firme, corrompre de façon plus ou moins ouverte les chercheurs évaluateurs et les décideurs politiques. Tout ceci a été fait à grande échelle, et continuerait de l’être si les opinions publiques ne s’étaient pas saisies du problème.

Les conséquences de ces pratiques sont graves. Les chercheurs en génie génétique indépendants – il en existe – ont raison de dire que derrière les légitimes critiques faites aux pratiques de Monsanto et des industries chimiques associés, c’est tout le secteur des biotechnologies civiles qui souffrira, alors qu’il s’agit de recherches présentant un intérêt scientifique incontestable, notamment au plan thérapeutique – les biotechnologies militaire se poursuivant dans le même temps à l’abri des regards.

Mais que faire ?


Les altermondialistes européens ou du tiers-monde, confrontés aux dégâts humains et environnementaux des politiques menées par des multinationales comme Monsanto, ont eu raison d’appeler à la résistance. Les partis de gauche occidentaux les ont relayés dans ce combat. Les moins radicaux des contestataires, pour qui la science agronomique et la génétique ne sont pas obligatoirement sataniques, voudraient que les agriculteurs en charge de « nourrir le monde » sans détruire l’environnement, soient libres pour ce faire de choisir les meilleures pratiques et techniques, de préférence en dialogue avec les consommateurs. Pour cela, ils voudraient voir les laboratoires privés remplacés ou tout au moins doublés par des organismes publics de recherche, financés par des budgets « républicains » non soumis aux intérêts industriels et employant des chercheurs dont les carrières ne dépendraient pas des satisfecits éventuels qu’ils donneraient aux industriels. Ils voudraient voir davantage d’aides publiques soutenir les innovations des producteurs et des consommateurs en ce sens. Il ne serait pas impossible que suite à ces efforts, grâce aussi aux moyens de diffusion permis par la société de l’information, une agriculture enfin durable se généralise.

Il s’agit là d’une vision de la science et du développement que nous partageons tous. Mais nous l’avons rappelé en introduction, est-elle réaliste tant que la recherche est financée soit par les agences de défense soit par des firmes comme Monsanto dont seuls les actionnaires définissent l’éthique ? Sans doute pas.

Faut-il cependant s’avouer vaincu ? Certainement pas non plus. La science se développe sur un mode chaotique, en ce sens qu’elle est difficilement lisible et pratiquement imprévisible. Toutes les initiatives pour essayer de « civiliser » sinon « moraliser son développement seront bonnes.

Faut-il alors diaboliser Monsanto et les Américains ? La question est posée, tout en sachant que lorsque l’on diabolise un adversaire, on ouvre la voie à d’autres diabolisations dont l’on sera soi-même la victime. Mais sans doute oui si l’on veut que quelque chose bouge dans le monde bien verrouillé des grands intérêts politico-industriels. Il est clair que sans l’émission d’Arte et sans le livre qui l’a justifiée, ce modeste article n’aurait pas été écrit.

Nous pensons en fait que les débats autour de l'opportunité des OGM peuvent entraîner une prise de conscience des agriculteurs et des consommateurs, grâce à laquelle ce ne devrait plus être les semenciers et chimiquiers qui décident de ce qui est bon pour l'agriculture, mais les intéressés eux-mêmes, c'est-à-dire nous tous. La question est relativement simple:
1. De quelle agriculture le monde a-t-il besoin, pour nourrir les humains mais aussi pour protéger les sols et les écosystèmes?
2. Cette agriculture nécessite-t-elle des biotechnologies, en parallèle avec de nouvelles pratiques agricoles?
3. Ces biotechnologies peuvent-elles être développées par des entreprises capitalistes à la recherche du profit maximum ou doivent-elles être prises en charge et financées par des organismes coopératifs associant agriculteurs et consommateurs?
4. Les laboratoires publics (par exemple l'INRA en France) ne seraient-ils pas dans cette hypothèse les plus aptes à mener les recherches en biotechnologies qui seraient jugées nécessaires ? On ne pourrait pas les soupçonner de mettre la science au service d'intérêts commerciaux ou militaires. Ils se prêteraient par ailleurs volontiers aux débats sociétaux autour des enjeux de la science, qui seront seuls capables de faire accepter celle-ci par les opinions publiques.

On dira que les propositions ci-dessus sont fortement empreintes de naïveté, concernant notamment la volonté des citoyens de s’impliquer – en les finançant par des formules de type coopératif – dans le développement de nouvelles sciences et technologies qui seront de toutes façons profondément bouleversantes pour la société. Mais nous sommes persuadés qu’il n’y a pas d’autres alternatives. Sinon, ces nouvelles sciences et technologies seront prises en mains exclusivement par les militaires et par les groupes décidés à en faire des instruments de conquête du monde. Nous reviendrons ultérieurement sur ces importants enjeux dans de prochains articles.

Pour en savoir plus

Pour faire débat, concernant l’ouvrage « Le monde selon Monsanto », on pourra lire aussi les réponses apportées sur son site par l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS) http://www.pseudo-sciences.org/

On lira aussi une présentation très mesurée du Pr Marcel Kuntz, évoquant notamment la nécessité et les difficultés du débat avec les citoyens
http://www.caes.cnrs.fr/Publications/CAESMagazine/CAESMag-84/ogm.pdf

Nous avons reçu de l'AFIS, à la date du 29 mars 2008, un long article de Gilles Mercier (chercheur INSERM, syndicaliste CGT, militant PCF) et adhérent de l'AFIS. Cette lettre est relative aux plantes génétiquement modifiées, dites PGM dans l'article. L'auteur souhaite sa diffusion la plus large. Il y développe une argumentation impressionnante, non seulement en faveur des PGM en général mas pour montrer à quels intérêts politiques obéissent ceux qui sous prétexte de saugegarder la biodiversité, ont paralysé la recherche scientifique en France sur ces questions. Monsanto et José Bové seraient selon ce chercheur à mettre dans le même camp. Lire l'article en cliquant ici

Et pour faire pendant aux notes présentées ci-dessus et mieux alimenter le débat, les lecteurs pourront consulter l'interview de Christian Velot, maître de conférences et chercheur en génétique moléculaire à l'Université Paris Sud, affirmant ici son inquiétude au sujet des OGM http://www.dailymotion.com/video/x36q3c_interview-de-christian-velot. Signalons ses nombreuses conférences didactiques à destination du grand public sur le thème des OGM, dont l’une a notamment a servi de document de travail à l’intergroupe OGM du Grenelle de l’Environnement. Pour Christian Velot, OGM et Recherche, OGM et Médecine, OGM dans l'Agroalimentaire, sont autant de catégories à clairement différencier, afin d'éviter certains amalgames. Et pour lui, les problématiques, notamment sanitaires et environnementales diffèrent grandement suivant que l'on considère l'une où l'autre de ces catégories.
Il semble que ce chercheur fasse l'objet de pressions depuis 2006 à cause de ses prises de position publiques http://environnement.geomagazine.fr/2008/04/08/christian-velot-chercheur-et-trublion-anti-ogm/.

Retour au sommaire