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Philosophie des sciences.
Glissements progressifs… de la science à la manipulation

par Jean-Paul Baquiast 22/02/2008

La Revue Nouvelles Clefs a organisé le 20 février, à l'Entrepôt (Paris 14e) une «confrontation» entre Jean Staune et moi-même à l'occasion de la sortie simultanée en 2007 de nos deux livres, «Notre existence a-t-elle un sens ?» de Jean Staune et «Pour un principe matérialiste fort" de votre serviteur. J'avais précédemment expliqué, dans un article de notre magazine Automates Intelligents (http://www.automatesintelligents.com/echanges/2007/juin/staune.html), que je ne voyais pas très bien l'intérêt d'une telle confrontation. Je considère en effet que nos approches philosophiques respectives de la science sont incompatibles et qu'aucun argument rationnel ne permettrait de trancher entre nous.

J'admets en effet très bien que la science ne puisse en aucun cas prouver l'inexistence de Dieu. Mais à l'inverse, je prétends, comme la majorité des scientifiques, qu'aucun de ses résultats, passés ou actuels, ne peut prouver l'existence de Dieu. Par conséquent, toute affirmation selon laquelle la science démontrerait le bien-fondé du dualisme, c'est-à-dire l'existence d'un principe spirituel extra-matériel d'où tout proviendrait et où tout aboutirait, repose sur un véritable détournement des résultats de la science. Jean Staune croît au théisme, moi à l'athéisme. Il s'agit bien de croyances, je n'en disconviens pas. Mais comme la science n'a rien à voir avec ces croyances, qui relèvent de l'ordre du personnel, à quoi bon en discuter ? Pour ma part, quelle que soit l'estime, voire l'amitié que j'éprouve pour des chrétiens, je ne discute pas avec eux, pas plus que je ne le ferais avec des astrologues, la façon dont ils pourraient prouver scientifiquement leur foi. En général d'ailleurs, comme ce sont des gens mesurés, ils n'abordent jamais ce sujet.

Cependant, j'ai finalement accepté de rencontrer Jean Staune à l'Entrepôt (et non bien évidemment dans un lieu dépendant de son étonnante Université interdisciplinaire de Paris (http://www.uip.edu/uip/). Mais le débat s'est déroulé comme je prévoyais. Jean Staune a repris en rafales tous les arguments de son livre, tendant à démontrer le caractère scientifique du spiritualisme. J'ai pour ma part répété que ces arguments scientifiques ne m'impressionnaient pas, car ils étaient tout autant utilisables dans le cadre d'une «interprétation» athée des résultats de la science. Les lecteurs de cette revue auront la possibilité d'accéder bientôt à un enregistrement intégral du dialogue, pour qu'ils s'en fassent une idée par eux-mêmes. Mais sans attendre, je voudrais ici indiquer comment mes amis et moi avons ressenti la façon dont procède Jean Staune et ses semblables pour séduire tant d'esprits naïfs.

Dans la société française, le christianisme est encore assez répandu. Mais comme nous sommes (encore pour quelques temps) citoyens d'une république laïque, les athées, héritiers du siècle des Lumières, ont la possibilité de s'exprimer et défendre leur philosophie. Les croyants ont donc quelques scrupules à afficher la foi du charbonnier. Ils se cherchent des arguments rationnels. Ce n'est pas le cas dans le reste du monde. Partout dorénavant, des religions de combat affirment qu'ils faut croire sans discuter aux contenus de leurs Ecritures. Elles demandent à leurs affidés de combattre les armes à la main ceux qui émettent le moindre doute, quitte à se transformer eux-mêmes en bombes vivantes.

Les sciences offrent une vaste panoplie d'éléments permettant de justifier le spiritualisme. Ce n'est pas nouveau et ne présente rien d'étonnant. Le front des connaissances a pris avec le développement des nouvelles technologies d'observation, et depuis le début du XXe siècle, un caractère à la fois subtil et mouvant. Sans être spécialisé dans l'histoire de la philosophie des sciences, on sait par exemple que la double «révolution» de la relativité et de la physique quantique a été depuis les années 1930 pain béni pour les spiritualistes, des plus honorables jusqu'aux plus manipulateurs. Enfin la science reconnaissait qu'elle devait abandonner le concept, d'ailleurs lui-même métaphysique, d'un réel dur comme le roc, que le scientifique pouvait décrire en détail. Malheureusement pour les spiritualistes, depuis plus de soixante-dix ans maintenant, les scientifiques, dans leur écrasante majorité, n'ont jamais affirmé que la science admettait enfin la pertinence du paradigme dualiste spiritualiste. Pour ces scientifiques, baliser les nouveaux champs d'incertitude qu'ils croyaient déceler dans la modélisation du monde a toujours été pour eux l'occasion, par de nouvelles hypothèses, de mieux chercher à connaître ce monde. Ce n'était pas du tout le feu vert pour un retour aux Ecritures et aux croyances traditionnelles.

Il reste que les croyants raisonnables (encore une fois, je ne pense pas là aux populations misérables du tiers monde qui n'ont guère le loisir de faire de la philosophie critique), restent toujours en quête d'un discours qui pourraient à leurs yeux les réinsérer dans la modernité techno-scientifique. Les athées s'épuisent à leur dire qu'ils n'ont pas besoin d'un tel discours pour croire ce en quoi ils croient, puisqu'il s'agit d'autre chose que de science. Mais si grand est le prestige de la science qu'ils n'en démordent pas. Il leur faut un label estampillé du sceau de la scientificité. L'habileté d'un Jean Staune, commune à tous ceux qui de par le monde financent avec beaucoup d'argent le «dialogue constructif entre les sciences et les religions», est de leur fournir les arguments dont ils ont besoin. Les sciences émergentes dites de la complexité s'ajoutent aux vieux chevaux de retour de la physique quantique et de la relativité, toujours valides quant il s'agit d'embrouiller l'esprit des ignorants, pour offrir matière à manipulations.

Une offensive venant de plus loin qu'il n'y paraît

On me reprochera de parler de manipulations. Mais il s'agit bien de cela, comme une lecture attentive du livre de Jean Staune le montre. On commence par des citations présentées hors contexte et prélevées dans des ouvrages de vulgarisation où l'auteur fait appel à des métaphores pour mieux se faire comprendre. Puis par des glissements progressifs, on arrive à des interprétations subjectives personnelles présentées comme des faits scientifiques. Si bien que l'on débouche sur des énormités comme celles relatives à la persistance de la conscience après la mort et à l'existence d'une conscience universelle extra-matérielle(1).

L'utilisation par Jean Staune et ses amis du thème de l'incomplétude pour justifier le divin est exemplaire à cet égard(2). Comme le lui ont reproché des scientifiques plus avertis que moi, Jean Staune, ou bien s'appuie sur des évidences triviales qui ne devraient susciter aucun débat, ou bien avance des interprétations dont le seul objectif est d'éliminer toute possibilité d'argumentation scientifique. C'est ainsi une trivialité de dire que le cerveau humain, en l'état actuel des connaissances hébergées par nos neurones, est incapable de décrire exhaustivement l'univers ou prédire son évolution. Mais dire que le théorème de Gödel règle le débat constitue une véritable entourloupette. Le théorème de Gödel intéresse un domaine bien particulier de la logique mathématique. Personne en dehors des polémistes ne songe aujourd'hui à prétendre qu'il peut s'appliquer à une description de l'univers entier.

On peut se demander pourquoi certains spiritualistes se donnent tant de mal pour chercher dans la science des arguments à l'appui de leur croyance en Dieu. Je pense que l'une des raisons justifiant ce qu'il faut bien appeler une «masturbatio mentis» tient à ce que la science moderne décrit dorénavant très bien les bases neurales et épigénétiques du besoin de croire. Celui-ci est apparu et s'est développé chez les hominiens dès que ceux-ci se sont rendus compte qu'ils étaient mortels. Pour affronter cette réalité décourageante, leur cerveau a généré des mythes consolateurs, à base de puissances tutélaires, d'au-delà, d'éternité. La capacité à entretenir ces mythes est devenue héréditaire et a permis à l'espèce d'éviter désespoir et suicide. Les athées eux-mêmes reconnaissent que les mêmes bases neurales de la croyances sont activées chez eux quand leur cerveau évoque des croyances plus matérielles, comme la foi irraisonnée au progrès, au triomphe de la vérité, lesquelles découlent elles aussi, si on les prend au pied de la lettre, d'une interprétation subjective d'un certain nombre d'observations statistiques.

Mais ne soyons pas angéliques. En y regardant de plus près, l'érection en dogme du principe d'incomplétude, ou d'autres analogues, représente quelque chose de plus grave. Ce n'est qu'une des armes adoptées par un spiritualisme de combat loin d'être aussi désintéressé qu'il ne le dit. L'opération est perverse et vient de loin. Ses dimensions relèvent véritablement de la géopolitique, c'est-à-dire de l'offensive de super-pouvoirs politiques extra-européens s'en prenant à la science européenne. La neutralité de celle-ci faisait sa force son universalité. Il faut donc prouver qu'en fait, cette neutralité cache une idéologie à détruire. Je m'en suis expliqué dans mon livre, auquel je n'aurai pas la prétention de renvoyer le lecteur. La science européenne «neutre» (comme la science américaine laïque qui est son héritière), doit disparaître, car elle est dorénavant un obstacle à la propagation d'idées politiques combattantes inspirées par les conceptions bibliques, islamiques ou, pourquoi pas, «contemplatives» du monde. Celles-ci n'ont évidemment rien de «neutre».

Si l'incomplétude a tout dit, si Dieu est là pour répondre aux questions posées par la science, il n'y a plus besoin en Europe de scientifiques ni de crédits de recherche provenant des budgets publics républicains. Pour extrapoler sur un propos n'ayant pas malheureusement suscité le scandale qu'il méritait(3), le curé (auquel nous ajouterons pourquoi pas l'imam, le rabbin voire le scientologue) seront bientôt considérés comme mieux placés pour parler de science aux enfants que les instituteurs, survivances d'une laïcité républicaine devenue gênante. La «laïcité ouverte» que l'on nous propose sera le véritable pandémonium où pourront s'affronter les représentants de tous ces spiritualismes, au grand bénéfice des futures «guerres de civilisation».

Notes
(1)On constatera que Jean Staune s'entête à parler de la «conscience» dans les mêmes termes que les prédicateurs de tous les temps ont parlé de l' «âme». Mais il évite ce terme d'âme, qui l'éliminerait immédiatement du champ du débat scientifique.
(2)Voir ce qu'en dit l'un de ses adhérents, Jean-François Lambert, sur le site de l'UIP (http://www.uip.edu/uip/spip.php?article629).
C'est le droit de ce monsieur de croire ce qu'il écrit, comme c'était le droit du père de Chardin de croire au point oméga. Mais un document pratiquant le «names dropping», art consultant à multiplier des citations sorties de leur contexte, ne transforme pas un article polémique en démonstration rigoureuse. J'aurais pu pour ma part écrire au moins 10 livres aussi gros que celui de Staune pour expliquer que le matérialisme (ou si l'on préfère pour parler comme les Britanniques, le «naturalisme») a toujours inspiré la pensée scientifique.
(3) Celui selon lequel le prêtre est aussi bien, sinon mieux placé que l'instituteur pour enseigner la morale aux enfants.

 

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