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Le secrétaire général de l'Organisation
de coopération et de développement économiques
(OCDE), Angel Gurria, vient d’appeler la communauté
internationale à prendre de véritables mesures
pour lutter contre le réchauffement climatique et
la dégradation généralisée des
ressources planétaires. Le rapport de 500 pages intitulé
« Perspectives de l'environnement à l'horizon
2030 » examine les effets combinés de la démographie
mondiale et de la croissance économique sur l'état
de la planète. Les mauvaises nouvelles annoncées
sont pour une date plus proches que celle proposée
par le rapport Stern en 2006. Celui-ci, dont nous avions
rendu compte à l’époque, voyant le point
de non retour (tipping point) vers 2050. L’OCDE l’annonce
pour 2030.
En 2030, la population de la Terre atteindra 8,2 milliards
de personnes contre 6,5 milliards aujourd'hui. Si l'économie
mondiale continue de croître à un rythme comparable
à celui de ces dernières années, sa
taille aura doublé en trente ans. La demande de matières
premières (produits agricoles, minerais, énergie
fossile, bois, eau) progressera de 60 % dans les pays industrialisés
mais de 160 % chez les nouveaux grands acteurs de la scène
internationale (Brésil, Russie, Inde, Chine).
Cette croissance sera payée par de nombreux déséquilibres.
L'OCDE a identifié quatre domaines dans lesquels
il est urgent d'agir: le changement climatique, la perte
de la biodiversité, le manque d'eau et l'impact sur
la santé humaine de la pollution. On objectera que
ces avertissements ne sont pas nouveaux. Il faut remarquer
cependant que les deux derniers ont été les
moins médiatisés. Les chiffres livrés
par l'organisation décrivent l'ampleur des enjeux
: le nombre de personnes vivant dans des régions
touchées par un fort stress hydrique devrait augmenter
d'un milliard et concerner ainsi près de la moitié
de l'humanité. La pollution de l'air aura des effets
croissants sur la santé avec une explosion du nombre
de décès prématurés liés
à l'ozone dans la basse atmosphère et aux
particules. L'Asie serait la première touchée.
L’OCDE ne veut pas se montrer décourageante.
Le rapport estime qu’en consacrant 1 % de la richesse
mondiale en 2030 à la lutte contre ces divers déséquilibres,
le développement pourrait devenir durable. C’est
ainsi que le rapport rappelle la nécessité
d’introduire une taxe carbone afin de lutter contre
le changement climatique. Nous ajouterons pour notre part
qu’il faudrait aussi introduire une taxe méthane,
puisque celui-ci est plusieurs dizaines de fois plus générateur
d’effet de serre que le CO2. L'OCDE insiste aussi
sur la nécessité de supprimer les subventions
aux énergies fossiles et même celles aux agrocarburants,
dont le bilan environnemental est aujourd'hui de plus en
plus mis en cause. La fiscalité ne devrait plus être
incitative - récompenser les bons comportements -
mais punitive, en taxant les activités qui polluent
ou exploitent sans modération les réserves
planétaires.
Mais en lisant les suggestions du rapport, on ne peut que
s’interroger sur la façon dont il sera reçu
tant par les pays industrialisés que par les pays
en développement. Nous pensons que devant la multiplication
récente de rapports aussi alarmants, il faudrait
se demander quel sera leur poids effectif sur les prises
de décisions collectives. L’opinion alertée
pourra-t-elle finir par faire évoluer les responsables
politiques et économiques, alors que ceux-ci tirent
leurs pouvoirs et leurs revenus de l’accentuation
des tendances actuelles à la destruction du monde.
Sommes-nous au contraire confrontés à des
mécanismes aussi inexorables que la dérive
des continents et autres grandes évolutions cosmologiques,
dont nous devrons être les spectateurs puis les victimes
passives. Que des hommes soient impliqués dans les
mécanismes économico-politiques dénoncés
par ces rapports pourrait faire espérer que la raison
l’emportera. Mais n’est-ce pas faire une part
trop grande à la raison, dans la mesure où
les individus mettent leur raison principalement aux services
de comportements largement déterminés par
l’héritage génétique, comme le
besoin de se multiplier, d’exploiter les ressources
jusqu’à leur disparition, de conquérir
sans cesse de nouveaux territoires, de détruire ceux
qui ne pensent pas comme eux.
Nous pensons qu’il serait temps d’aborder, de
façon aussi rationnelle sinon scientifique que possible,
la question de l’avenir de la planète confrontée
à la prolifération d’une humanité
incapable d’évoluer vers des formes de sociétés
moins inhumaines, que certains pourront appeler post-humaines.
Pour
en savoir plus
http://www.oecd.org/document/17/0,3343,fr_2649_201185_40229521_1_1_1_1,00.html
Article ci-dessous. Le scénario
des deux scénarios
Le
scénario des deux scénarios. Vers le post-humain?
Jean-Paul Baquiast 08/03/2008
Nous avions indiqué dans un précédent
éditorial que la Terre était engagée
depuis quelques milliers d’années dans une
période d’évolution intitulée
anthropocène, succédant aux miocène,
pliocène, pléistocène et holocène.
On appelle désormais ainsi la période de l’histoire
terrestre qui a débuté avec le développement
à large échelle des humains et les modifications
qu’ils ont progressivement apporté au milieu
physique et vivant. Chacun peut dater le début de
l’anthropocène ainsi entendue en fonction de
ses préoccupations. On peut le situer à la
disparition des grands mammifères sauvages, due à
une chasse intensive, vers 5.000 ans avant le présent.
Mais c’est indéniablement depuis 2.000 ans,
voire seulement 200 ans, que l’évolution des
systèmes naturels résultant de l’activité
humaine est devenue plus rapide et s'est étendue
à tous les continents et les mers. Nul n’est
capable de dire ce que produira cette évolution dans
les prochaines années. Elle semble s’accélérer
et l’on peut craindre que les milieux naturels auxquels
nous sommes habitués, voire les sociétés
humaines sous leurs formes actuelles, en soient gravement
affectés.
Le
pire est vraisemblable, mais nul ne pourrait affirmer qu’il
soit certain. Nous pensons que l’évolution
de monde pourrait résulter de deux scénarios
opposés, se déroulant non seulement en parallèle
mais en conflit. Nous appellerons le premier celui du «
suicide collectif accepté » et le second celui
de la « transition de phase vers une autre forme d’humain
». Il est impossible de prévoir lequel de ces
scénarios prédominera. Rien n’empêche
pourtant d’envisager un futur optimum, dans l’hypothèse
où cette autre forme d’humain, certains diront
le post-humain, réussirait à s’implanter.
Pour décrire par anticipation ce que deviendrait
la Terre dans cette hypothèse, nous pourrions la
qualifier de « Gaïa intelligente » .
Le scénario du suicide
collectif accepté
De nombreux indicateurs scientifiques fiables, largement
diffusés par les réseaux d’information,
montrent que, depuis quelques décennies, l’évolution
de la Terre, sous l’influence des humains, des technologies
qu’ils développent et des superorganismes sociaux
qui les déterminent, conduit à des désastres
en chaîne. Ceux-ci pourraient provoquer l’effondrement
des civilisations sous leur forme actuelle. Ces désastres
sont dorénavant bien identifiés : explosion
démographique, épuisement des ressources,
destruction de la biodiversité et des écosystèmes,
conflits interhumains généralisés.
Le dernier apport de l’OCDE conduit aux mêmes
conclusions, tout en rapprochant à 2030 au lieu de
2050 l’échéance du non retour.
On pourrait qualifier cette marche au désastre de
suicide collectif accepté (ou d’une apoptose,
le terme désignant la mort programmé, quasi
volontaire, d’une cellule devenue incapable d’évoluer).
En effet, comme indiqué ci-dessus, les messages d’alertes
sont très nombreux et convergent, mais les humains,
à titre individuel ou au sein des superorganismes
qui les réunissent, ne veulent pas ou plutôt
ne peuvent pas en tenir compte.
Les superorganismes sociaux, armés des technologies
de plus en plus efficaces qu’ils développent,
sont devenus des machines très puissantes se disputant
la maîtrise de l’anthropocène. Chacun
d’eux vise, très intelligemment, son intérêt
propre, mais ce faisant aucun d’eux n’est capable
de prendre en considération la survie de la biosphère
mise en danger par leurs stratégies égoïstes.
Emportés par la compétition darwinienne, aucun
de ces organismes n’est capable, malgré les
avertissements des scientifiques et des philosophes, de
se réformer pour assurer un développement
global bénéficiaire à l’ensemble.
Tout se passe comme si la devise de chacun était
« Plutôt mourir que se contraindre
».
Ces superorganismes sont également bien identifiés,
de même que les processus (macro-processus) grâce
auxquels ils fonctionnent en interne et interagissent collectivement.
Il s’agit des administrations publiques étatiques
ou locales, des entreprises grandes ou petites, des groupements
divers d’intérêt. Mais on doit y mettre
aussi les organisations religieuses, les partis et les groupes
de pression. Ils présentent deux faces, une face
ouverte et une face cachée. La face ouverte (overt
en anglais) est révélée par leurs
statuts, leurs politiques de communication et plus généralement
leurs comportements visibles. Leur face cachée (covert)
est de double nature. Elle découle de structures
et comportements maintenus volontairement confidentiels,
pour des raisons de compétition stratégique.
Mais elle est aussi fonction de déterminismes sous-jacents
échappant aux représentants de ces organismes
et qui ne peuvent être analysés que par des
recherches scientifiques extérieures. Ainsi les déterminismes
génétiques et culturels qui fondent l’attachement
au territoire, le rejet de l’autre et les pulsions
soit altruistes soit agressives.
Le scénario de la transition
de phase vers une autre forme d’humain
On appelle transition de phase le changement brusque d’état
affectant un corps soumis à des forces internes ou
externes importants. C’est ainsi que de l’eau
refroidie se transforme brutalement en glace. Les molécules
d’eau sont les mêmes, mais leur organisation
est radicalement différente. Nous ferons ici l’hypothèse
que le développement au sein de l’anthropocène
de réseaux dits d’intelligence répartie
(ex. Internet et ses extensions), de robots évolutionnaires
et autres technologies de l’intelligence en réseau
pourrait donner à un certain nombre d’humains
la capacité de développer leurs aptitudes
à l’esprit critique, aux rejets des contraintes
imposées et à l’inventivité.
Ils pourraient ainsi construire, en s’appuyant à
leur tour sur les technologies émergentes, des nœuds
d’auto-contrôle et d’innovation capables
de contrer l’action des superorganismes suicidaires
décrits dans le scénario 1.
Les premières versions de ces nouveaux types d’humains,
que nous pourrions appeler des post-humains (tout en nous
méfiant des clichés déjà attachés
à ce terme par certains théosophes de type
New Age), sont déjà identifiables dans toutes
les sociétés technologiques. Mais leur réseau
n’est pas encore assez dense pour constituer le futur
cerveau global auquel ceux qui voudraient faire appel à
la raison aspirent. Si cependant cette évolution
se confirmait, elle pourrait aboutir à la construction,
mi-réfléchie mi-spontanée, d’entités
socio-technologiques susceptibles de changer en profondeur
la structure et le mode évolutif de l’anthropocène.
Pourquoi parler de post-humains. On désigne habituellement
par ce terme des humains « augmentés »
de toutes les prothèses et capacités permises
par les nouvelles technologies de l’artificiel (vie
et intelligence artificielle notamment). Leurs performances
physiques et cognitives sont déjà et seront
de plus en plus supérieures – y compris en
termes affectifs et « moraux », à celles
des humains actuels. Elles le seraient d’autant plus
que les post-humains rejetteraient l’image restrictive
de l’humain que les organisations religieuses ou politiques
aujourd’hui dominantes veulent imposer aux hommes
pour en faire des esclaves passifs.
Les futures entités post-humaines sont encore mal
connues. Elles sont souvent envisagées avec crainte.
La peur qu’elles inspirent est généralement
nourrie par les pouvoirs et les « humains »
traditionnels qui veulent ainsi se défendre à
l’avance de la compétition d’entités
mieux adaptées qu’eux à un monde en
voie d’auto-destruction. Mais ces craintes paraissent
bien moins fondées que celles suscitées par
l’évolution aveugle des humains actuels et
de leurs organisations.
Pour en discuter, il faudrait décrire sans a priori,
ni optimiste ni critique, les formes de technologies actuellement
envisagées par certains laboratoires et pouvant intervenir
dans la construction d’un monde post-humain. Il faudrait
aussi envisager les grandes formes d’organisation
collective pouvant structurer l’anthropocène
au cas où ces technologies se développeraient
librement. Nous y avons souvent fait allusion dans cette
revue. Il s’agit des « prothèses »
produisant un « homme augmenté », au
plan instrumental et cognitif. Il s’agit des recherches
intéressant la vie la vie artificielle, l’intelligence
et la conscience artificielle. Il s’agit aussi des
symbioses et mutations susceptibles de naître entre
ces diverses formes de vie du futur, l’humaine, l’animale
et les nouvelles. On doit aussi réfléchir
aux modalités selon lesquelles ces formes de vie
« augmentées » pourraient interférer
avec l’environnement géophysique de la planète,
avec la biodiversité (ou ce qui en restera), avec
les espaces encore mal connus tels que le grand sous-sol,
l’océan profond et l’environnement planétaire
de la Terre.
L’émergence d’une
« Gaïa intelligente »
L’écologie profonde, « deep ecology
», utilise depuis plusieurs décennies le terme
de Gaïa inventée par le scientifique James Lovelock.
Il désigne la Terre, supposée dotée
de caractères d’auto-adaptation qui la rendent
capable, comme un organisme vivant dans un milieu évolutif,
de résister aux agressions que lui font subir les
évènements endogènes et exogènes,
intérieurs et extérieurs. On considère
qu’il s’agit d’un mythe dangereusement
rassurant. Les capacités d’adaptation de la
Terre ne sont pas telles qu’elle puisse faire face
à toutes ces agressions. Ceci en partie parce qu’elle
n’est pas dotée, contrairement à un
organisme même simple, d’un système nerveux
centralisateur, coordinateur et susceptible d’héberger
des représentations d’elle-même.
On peut espérer par contre que, plus se développeront
des centres nerveux individuels « ouverts »,
capables de réflexion critique et d’invention
(nous pourrions reprendre pour les qualifier le terme de
« noyaux citoyens »), plus s’éloigneront
les risques de crises provoquées par les conflits
d’intérêts à court terme incapables
de prendre soin du long terme et de la vie dans sa globalité.
Dans la perspective résultant du second scénario
envisagé ici, on peut espérer que les réseaux
post-humains qui se développeraient dans l’anthropocène
en changeant profondément sa nature, doteraient la
Terre (ou Gaïa pour conserver cette image sympathique)
du cerveau global qui lui manque encore. Il s’agirait
d’un cerveau « émergent », dont
nul grand architecte ne définirait les éléments
ni les finalités. Mais du seul fait de son existence,
il apporterait à Gaïa l’équivalent
d’un cortex cérébral associatif analogue
à celui dont l’évolution a doté
les cerveaux humains.
Certes, l’irruption des post-humains ne serait pas
un long fleuve tranquille. Des conflits multiples naîtraient,
sans lesquels d’ailleurs aucune évolution darwinienne
ne serait concevable. Mais on peut espérer que la
multiplication d’individus et de groupes dotés
de capacités considérablement augmentées
permettrait aux futurs humains et à leurs sociétés
d’introduire plus d’intelligence collective
et de sens moral global dans leurs comportements. Les cerveaux
des hommes d’aujourd’hui, qui sont encombrés
de prescriptions mythologiques et commerciales destinées
à en faire des objets soumis, pourraient devenir
les nouveaux territoires où se développeraient
des modèles du monde profondément créatifs
voire révolutionnaires. Autrement dit, ils deviendraient,
pour reprendre le terme technique, des agents proactifs
de la nouvelle évolution. Dans la terminologie de
l’intelligence artificielle, l’ « agentification
», comme on le sait, s’oppose à la «
réification ».
Décrire certaines de ces perspectives ne permettra
pas de faire surgir de nouveaux comportements capables à
eux seuls de sauver la planète. L’on pourrait
par contre organiser à leur sujet (fortement controversé
aujourd’hui), notamment grâce à la démocratie
en réseau, de véritables conférences
de consensus permettant d’orienter d’une façon
collectivement réfléchie l’évolution
aussi bien des sciences que des philosophies et des morales.
Rien ne garantit que ces consensus seraient ni toujours
rationnels ni les plus opportuns possible. Du moins ils
ne seraient pas imposés aux esprits par des églises
ou des sociétés commerciales n’ayant
qu’un but, assujettir la nature à leurs intérêts
immédiats.
Inutile d’ajouter que ces nouvelles perspectives pourraient,
mieux que le recyclage à l’infini des vieux
thèmes, inspirer les partis politiques européens
en mal de refondation, notamment à gauche.