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Chroniques du post-humain
Chronique III
De la création artistique dans l’univers marchand et en général

14/02/2008

Avec Miguel Benasayag, nous publierons dans cette revue, sans en engager nécessairement la ligne rédactionnelle, une douzaine de chroniques où nous échangerons à bâtons rompus des propos personnels non seulement sur les sciences et les technologies mais sur la façon dont elles sont reçues dans la France contemporaine. Jean-Paul Baquiast

Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste, enseignant, courriériste et auteur de nombreux livres.
Pour plus de détails, voir :
http://www.peripheries.net/article186.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Benasayag

Jean-Paul Baquiast
Dans la société traditionnelle, je pense par exemple aux sociétés rurales ou de marins pêcheurs de Bretagne, dont j’ai un peu étudié et pratiqué les chants, la pratique artistique était véritablement intégrée à la vie de tous les jours. Tout le monde n’était pas compositeur. La plupart des chants avaient été composés au fil des siècles, parfois dans d’autres provinces. Mais le chanteur les réinterprétait et souvent les recréait à sa façon, avec des variantes chaque fois différentes Par ailleurs, il ne cherchait pas à faire des numéros personnels, au service de son seul ego. Il se voulait plutôt chef de chœur, chaque assistant étant invité à danser et chanter avec lui.

On ne demandait pas non plus aux participants de faire montre d’une grande perfection technique. Ce qui comptait était la bonne volonté que chacun mettait pour se joindre à la performance du groupe. Dans les chants de marins, qui étaient souvent des chants de travail destinés à soutenir l’effort physique, les matelots n’avaient pas nécessairement tous le ton juste. Mais un minimum de cacophonies ne gênait personne. Ainsi chacun, depuis l’interprète principal jusqu’aux exécutants, pouvait se sentir participant actif de l’acte de création. Tous en tiraient un « bonheur » certain, qui leur faisait accepter avec vaillance les difficultés de leur condition. Aussi bien d’ailleurs, en général, les chanteurs travaillaient gratuitement, si l’on peut dire. Ils ne faisaient pas payer leurs prestations. La considération venant du groupe leur était une récompense suffisante. Tout ceci a disparu. C'est assez triste.

Aujourd’hui, la professionnalisation de la création et même de l’interprétation, le luxe coûteux des matériels imposés par la technologie, la recherche maniaque de la perfection, font que le chant est devenu un investissement hors de la portée des amateurs. Du coup, les entreprises professionnelles qui se lancent dans ce business veulent rentabiliser leurs produits en les vendant. Ceci même à l’époque de l’Internet où le libre-accès à certains produits se généralise.

De façon plus perverse, les producteurs, auteurs et interprètes professionnels veulent se réserver le monopole de leurs activités, en écartant les amateurs. Ils ne peuvent pas empêcher les gens de composer et chanter spontanément, par exemple pour les noces et banquets. Mais ils s’arrangent pour ridiculiser ces pratiques, qui disparaissent progressivement. On se retrouve avec une infime minorité de professionnels, face à une immense majorité de consommateurs passifs, obligés de payer un produit standard. Des affaires énormes comme Star Academy, se montent pour exploiter cette veine. Les téléspectateurs et acheteurs d’albums, pour ce qui les concernent, sont-ils heureux de consommer ce qui leur est proposé tout packagé. Ils sont rivés à leur siège bouche cousue, avec au mieux la perspective de reprendre les tubes dans des bars à karaoké. Ils «s’épanouissent» sans doute beaucoup moins que leurs ancêtres le faisaient quand ils participaient comme acteurs à une création collective.

C’est un des aspects, un tout petit aspect, par lesquels se manifestent les info-pouvoirs dont nous pourrons reparler. Dans la société actuelle, nul n’est incité à créer vraiment. Même les prétendus auteurs sont fortement incités à utiliser des modèles stéréotypes, seuls considérés comme rentables par la grande distribution.

Miguel Benasayag
Je pense qu’il faut replacer le problème de ce que l’on pourrait appeler la création artistique spontanée dans celui que nous avons examiné précédemment : comment certains macro-processus à fort potentiel de contrôle conditionnent-ils (déterminent-ils) les activités créatrices des organismes individuels qui composent les super-organismes, dès que ces individus ne sont pas de simples rouages mais disposent d’une certaine autonomie et que par conséquent il faut les contrôler. Les individus sont sensibles à des flux d’influences multiples, chaotiques (modèles à suivre, informations) qui circulent bien au-dessus d’eux dans la société globale et de façon apparemment désordonnée. Certains de ces flux leur inspirent des déviances ou des désirs déviants au regard des normes que les macro-processus cherchent à rendre obligatoire. Les macro-processus veulent que les individus ne se livrent qu’à des pratiques «utiles» ou «rentables» sur le plan financier. Or certains individus n’ont pas nécessairement la même appréciation de ce qui leur est utile, de ce qui produit pour eux du plaisir, de ce qui peut susciter pour eux du désir.

Jean-Paul Baquiast
Tu fais exactement allusion à ce que je signalais tout à l’heure à propos du chant. Il existe un conflit implicite permanent entre ceux qui voudraient que telle activité créatrice soit rentable, devienne un produit marchand, et ceux qui voudraient simplement la pratiquer pour l’amour de l’art, si je puis dire, et en dehors des modes imposées par les grosses boites au regard de ce qu’elles estiment (souvent à tort d’ailleurs) comme pouvant se vendre dans les circuits professionnels.

Miguel Benasayag
Exactement. La plupart des jeunes que je rencontre, dès qu’ils touchent trois cordes de guitare – et alors qu’ils ont des métiers qui peuvent les faire vivre, se posent la question de savoir comment valoriser leur musique dans les circuits commerciaux. Comme évidemment ils n’y arrivent pas, ils sont très malheureux.

Ne pas demander à notre passion de nous alimenter

Or en général on ne peut pas demander à notre passion, à notre désir créateur, de nous alimenter. Lorsque cela coïncide c’est parfait. C’est la preuve que cette passion, ce désir, ont rencontré une tendance profonde de l’évolution sociale. Mais la plupart du temps, notre passion nous reste individuelle. Dans ce cas, peu importe qu’elle ne soit pas « payante » dès lors qu’elle nous apporte d’autres satisfactions. Celles-ci peuvent être de type narcissique. Mais plus généralement, elles nous permettent d’assurer notre insertion au sein du petit groupe avec lequel nous vivons et dont l’acceptation nous est vitale.

A une toute autre échelle, on retrouve cette question en ce qui concerne la recherche scientifique fondamentale, comparée à la recherche appliquée. Il n’y a aucune raison pour que la recherche fondamentale, considérée comme la volonté de repousser les frontières d’une époque, coïncide avec une utilité quelconque immédiate. Vouloir lui imposer cette utilité consiste tout simplement à la tuer.

Jean-Paul Baquiast
Ta comparaison entre l’acte de création découlant de la recherche fondamentale et l’acte de production artistique véritable est tout à fait fondée. Elle montre qu’il existe une véritable fonction évolutionnaire, de type darwinien, liée à la création authentique, celle qui cherche à repousser les frontières afin de faire apparaître d’autres territoires. On peut imaginer que les organisations sociales qui ont survécu aux difficultés de la vie dans la jungle primitive ne l’ont fait qu’en multipliant les conduites exploratoires de ce type, dites par essais et erreurs. Il leur fallait déployer ce que j’ai appelé dans un de mes livres une véritable machine à inventer. Cette machine devait générer des nouveautés de façon désordonnée, chaotique, anarchiste, sans chercher à connaître a priori l’utilité pratique de ses productions. Si l’une de celle-ci se révélait par un hasard heureux immédiatement utile à la survie collective, c’était suffisant pour justifier le rôle de la machine à inventer et l’énergie qu’elle dépensait pour fonctionner. Mais il fallait pour que le processus d’invention soit sélectionné par l’évolution et s’imprime dans les gènes des individus que ceux-ci y trouvent une gratification, un plaisir. Le plaisir devait être de même nature, bien que se situant sur un autre plan, que ne l’est celui découlant de l’acte génital.

C’est sans doute pour cela que l’on peut expliquer le plaisir que certains individus, même s’ils ne sont pas exceptionnellement doués, peuvent trouver à créer vraiment, soit en faisant des hypothèses de type philosophique sur le monde, soit en utilisant les moyens des différents arts, soit en publiant leurs idées sur Internet. Mais leur incitation à s’exprimer, le plaisir qu’ils y trouveront, seront d’autant plus grands qu’ils iront chercher ce qu’ils ont à dire au fond d’eux-mêmes, et non en reprenant des lieux communs à la mode, même si ceux-ci trouvent plus facilement des acheteurs.

Miguel Benasayag
Cette recherche du profit à tout moment est vraiment attristante. Récemment, un de mes confrères a refusé que je publie une de ses observations concernant l’efficacité d’un médicament, sous prétexte que cela ne lui rapporterait rien. Je vois de plus en plus autour de moi se répandre l’idéologie très dure selon laquelle il faut que le moindre petit geste se traduise par un gain monétaire.

Jean-Paul Baquiast
Nous avons parlé de la musique. Dans ce domaine, les sociétés de production disposent d’un appareillage énorme, imposant une grande technicité, qui décourage effectivement les chanteurs et musiciens dès lors qu’ils doivent aller à la rencontre d’un public extérieur. Ceci concerne jusqu’aux chants de marins que je mentionnais. De moins en moins de chanteurs n’osent maintenant se produire en public, même dans les kermesses, même dans les carrés d’équipage, car ils se heurtent à des professionnels des chants marins qui ont imposé des normes de qualité – je dirais de prétendue qualité, avec des tas de variation qui n’ont plus rien de marin – lesquelles normes leur paraissent inaccessibles. Il en est de même du cinéma ou de la vidéo. Si l’on veut produire pour le marché, la moindre minute de production coûte des millions.

Miguel Benasayag
On pouvait espérer qu’avec Internet les gens produiraient plus facilement des images et que la création authentique se populariserait. Mais il faut bien constater que peut-être 90% de la production d’images animées ou non sur Internet concerne la pornographie, dont les auteurs, pour beaucoup, cherchent à se rémunérer en faisant payer l’accès. Je n’ai rien contre la pornographie, mais je n’aime pas son exploitation commerciale, qui mène vite à des délits pénaux. Il s’agit par ailleurs d’une pornographie sans aucune recherche d’originalité. Je pense que ceux qui s’étonnent de cette explosion de la pornographie commerciale n’ont pas compris les ressorts profonds auxquels obéissent les super-organismes sociaux. Les outils apportés par les nouvelles technologies pourraient servir de révélateurs. Encore faudrait-il étudier les phénomènes avec des yeux neufs. Ce n’est pas le cas, puisque les critiques de la pornographie en ligne se partagent entre l’indignation moralisatrice et la volonté de ne pas chercher à connaître et moins encore analyser le pourquoi de ce qui se passe au cœur des réseaux numériques.

Jean-Paul Baquiast
En ce qui concerne d’autres arts que la musique ou la vidéo, comme la peinture et la sculpture, les créateurs ne se trouvent pas dans la même obligation de recourir à des outils devenus hors de portée. Ils peuvent maîtriser plus facilement les techniques nécessaires. Ils pourraient donc produire beaucoup plus souvent des œuvres originales, au travers desquelles ils chercheraient des satisfactions personnelles, même s’ils ne pouvaient pas les vendre sur le marché de l’art. Celui-ci est en effet aux mains, tout le monde le sait, de galeristes, vendeurs et collectionneurs qui, en ce qui concerne les œuvres nouvelles, ne recherchent pas l’originalité mais seulement l’adéquation aux modes du moment, généralement manipulées par les spéculateurs.

Miguel Benasayag
Il est vrai que bien que tout le monde puisse faire un tableau monochrome ou une sculpture faite de boites de conserve, il n’en tirera aucune considération ni aucun profit s’il n’a pas la signature qui fait vendre.

Jean-Paul Baquiast
Oui, mais prends les impressionnistes à leurs débuts, alors qu’ils étaient encore des peintres maudits. Ils ne réussissaient ni à exposer ni à vendre, mais ils continuaient à produire, en refusant explicitement les normes permettant de trouver des clients, celles du portrait académique ou des scènes de genre. Pourquoi s’entêtaient-ils à « bouffer de la vache enragée », comme on disait? Sans doute parce que quelque force sociale, dans le milieu qui était le leur, les encourageait, au moins implicitement, à créer envers et contre tout. Ils n’avaient donc pas l’impression de perdre leur temps, encore moins d’être ridicules.

Internet fait-il disparaître les "artistes maudits"?

Aujourd’hui, sur Internet, heureusement, on peut trouver quelques équivalents de ce qu’était à Paris la « bohème » à la fin du 19e siècle pour les artistes non reconnus par les critiques « officiels », les peintres dits maudits. Le milieu de la bohème, avec ses mœurs plus ou moins libérées, offrait aux artistes suffisamment de récompenses pour qu’ils continuent à créer en toute originalité, sans avoir encore trouvé de publics extérieurs. Or sur Internet, tu trouve de plus en plus d’artistes qui, même s’ils ne vendent pas, même s’ils ne cherchent pas à vendre, sont contents de pouvoir publier leurs œuvres. Ils se font ainsi connaître dans de petits cercles, ils entretiennent des relations fussent-elles seulement par messagerie avec des personnes qu’ils ne rencontreront jamais mais qui leur disent avoir pris du plaisir à regarder leurs travaux. Ceci dans tous les domaines, et pas seulement la peinture. Ainsi sur mon site nous hébergeons une amie qui fait de la mosaïque et qui reçoit énormément de messages d’encouragement, alors même que ses correspondants n’imaginent pas lui acheter ses œuvres. Vois par exemple http://www.admiroutes.asso.fr/art/bedel/index.htm

Miguel Benasayag
Peut-être devrait-elle s’installer sur des sites sociaux du web 2.0 qui sont devenus de véritables points de passage obligés pour tous ceux qui veulent s’exprimer, soit pour créer véritablement, soit pour propager des lieux communs. Cependant, mieux vaut sans doute qu’elle reste sur ton site, où elle est appréciée sans avoir à se se couler dans des stéréotypes. Dès que l’on cherche à se rendre « populaire », on est tenté de céder aux modes et l’on cesse d’être créatif.

Il est vrai que des diktats sociaux très forts s’exercent, différemment selon les lieux et les époques, définissant ce qu’il faut faire pour être reconnu. Je me souviens que lorsque j’étais jeune à Buenos Aires, l’idéal social était de vivre dans une certaine frugalité matérielle, mais avec beaucoup de livres et d’amis avec qui discuter. Cette image aujourd’hui est devenue impossible. C’est l’image du looser. S’il te vient la moindre idée en tête, tu ne pourras juger de son intérêt que si elle te rapporte des dollars. Même sur les sites d’interaction sociale, tu ne te trouveras des « amis » que si tu donnes l’impression d’être capable de gagner de l’argent.

Jean-Paul Baquiast
Oui, mais qu’est ce qui, dans le super-organisme auquel nous appartenons aujourd’hui, impose ce diktat de la profitabilité ? Trouve-t-on des « marchands » qui cherchent délibérément à tirer profit de tout et éliminer ceux qui créent en dehors de leurs circuits ? Existe-t-il des contraintes plus profondes, relevant de ce que Howard Bloom nomme les «gardiens de la conformité», par lesquelles nos sociétés devenues craintives se protègent d’innovations qui pourraient mettre en danger les statuts établis ?

Miguel Benasayag
C’est un sujet sur lequel je voudrais en effet revenir dans une autre discussion. Je me pose d’ailleurs une question, dans le fil de ce que nous venons de dire. Comment et pourquoi l’essence de la création artistique échappe-t-elle au fait d’avoir un public ou pas ? D’un point de vue matérialiste, comment pouvons nous définir le rôle de la création. J’ai avancé quelques hypothèses sur cette question dans un travail sur le théâtre dont j’aimerais que nous puissions parler. Je voulais comprendre pourquoi un être vivant, notamment un humain, se met à penser à ce qu’il pense. Pourquoi son cerveau génère-t-il telle représentation à tel moment. Pourquoi est-il conduit à exprimer éventuellement cette représentation par le langage ? Si nous répondons à cette question en disant simplement qu’il sacrifie au besoin d’être vu et reconnu par les autres, nous manquons certainement des causes plus profondes.

Jean-Paul Baquiast
Alain Cardon, dont je te parlerai plus tard, se pose la même question concernant les robots autonomes, capables de générer des pensées artificielles. Pourquoi et comment se mettront-ils à penser à quelque chose, même en dehors de stimuli extérieurs. Il croit avoir trouvé la réponse à cette question capitale, grâce à laquelle ses systèmes de conscience artificielle pourront devenir véritablement autonomes.

Miguel Benasayag
Concernant la conscience, j’aimerais en effet que nous puissions discuter avec Alain Cardon. Je pense que chez le créateur le cerveau, conscient ou non, fait appel à des fonctions beaucoup plus complexes que celles permettant de générer des représentations afin de communiquer leurs contenus. L’impératif de communiquer l’œuvre écrase les dimensions ontologiques qui motivent la génération de représentations. Pourquoi une machine voudrait-elle penser, c’est-à-dire créer ? Le problème se pose de la même façon concernant ces machines que sont nos cerveaux. Nous devons essayer de faire apparaître ce que les vitalistes, dont je ne suis évidemment pas, appellent l’élan vital. Cette fonction, que nous ne pouvons pas appeler élan vital de par notre position de scientifiques matérialistes, doit être analysée. Pourquoi toi, par exemple, veux tu peindre, même si tu n’exposes pas ? Pourquoi ton amie réalise-t-elle des mosaïques, même si elle ne les met pas toutes en ligne sur Internet. Il s’agit je crois d’une question très profonde. Si nous répondons que l’on fait cela pour communiquer avec autrui, ou simplement pour exercer nos sens ou notre habileté manuelle, nous perdons sans doute l’occasion d’approfondir l’essentiel de la chose ?

L'"art pour l'art", impératif de survie dans la compétion darwinienne

Jean-Paul Baquiast
Je pense que pour élargir la question, il faut se demander si les hommes (et les robots autonomes) sont ou seront les seuls à générer des pensées en dehors du besoin de les communiquer. Les animaux ne font-ils pas la même chose, sans que nous ne nous en rendions compte. On peut trouver de nombreuses activités chez eux qui apparaissent tout à fait gratuites. Je veux dire que les comportements de ces animaux, par exemple les danses et les chants de certains oiseaux, ne semblent pas seulement motivés, comme le supposent les évolutionnistes, par la nécessité de la séduction ou celui d’exercer leurs muscles. On pourrait parler véritablement à leur propos d’actes gratuits, d’art pour l’art. Mais peut-être se trompe-t-on.

Miguel Benasayag
As-tu lu les propos de Darwin concernant le rôle des caractères sexuels dans la sélection naturelle ? Il recense là tous les proto-mécanismes que l’on trouve développés dans l’art, dans la chanson, dans l’esthétique. C’est un travail fantastique d’exploration de l’archéologie de l’esthétique, laquelle commence très tôt à se manifester dans l’évolution des espèces.

Jean-Paul Baquiast
Tu as raison de lier la création esthétique (et notamment les formes qu’elle prend chez les animaux) à l’évolution darwinienne. C’est grâce à elle que les sociétés animales se sont différenciées de façon explosive, au-delà des mutations pouvant toucher les gènes des individus. On peut penser que la multiplication de « productions esthétiques » crée de micro-milieux sociaux. Ces milieux exercent un effet sélectif spécifique sur les mutations au hasard qui surviennent par ailleurs. Il en résulte un sens bien défini donné à l’évolution suivie par l’espèce bénéficiaire. Je serais tenté de dire qu’il s’agit là d’une manifestation de la sélection par la construction de niches (Niche Construction, voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/nov/niche.html ) par laquelle les darwiniens modernes répondent aux critiques des partisans du Dessein Intelligent selon lesquelles les mutations génétiques survenant au hasard ne pourraient pas à elles seules expliquer la grande diversité des formes vivantes. Point n’est besoin d’invoquer le doigt de Dieu en ce cas. L’aptitude des espèces à ce que nous appelons la production d’œuvres d’art y pourvoirait en partie.

Miguel Benasayag
Il y a en effet chez les animaux, y compris chez les hommes, de nombreuses activités dont on ne comprend pas la raison en termes d’utilitarisme immédiat et qui contribuent en fait à la construction du monde pour les espèces considérées – comme d‘ailleurs finalement à la construction du monde global. Si tu empêches un chien de faire quatre tours sur lui-même avant de se coucher pour dormir, tu le rends fou. Je ne dis pas qu’il s’agit pour le chien de faire œuvre d’art en faisant ses tours – encore que -. Je dis seulement qu’il s’agit d’une activité qui ne peut pas être expliquée dans la linéarité de ce qui paraîtrait fonctionnel, en termes par exemple d’économie de l’énergie.

L’activité artistique, si nous admettons ceci, ne peut pas être dite gratuite, c’est-à-dire ne correspondre à aucun bénéfice. Mais elle ne peut pas être mesurée au regard d’un utilitarisme simpliste. Il sera donc intéressant de comprendre, au cas par cas, les bénéfices qu’elle apporte d’abord à son auteur puis à l’espèce à laquelle appartient ledit auteur.

Jean-Paul Baquiast
Je dirais que la création artistique authentique, celle qui bouleverse un tant soit peu l’ordre social, doit être rangée dans ce que Howard Bloom, toujours lui, appelle les générateurs de diversité. Ce sont ces mécanismes qui, en s’opposant en permanence aux gardiens de la conformité, empêchent que le super-organisme ne s’endorme dans l’auto-reproduction de son passé. Ainsi pourrait s’expliquer le paradoxe que nous évoquions. Si, dans les sociétés humaines, les pouvoirs politiques et économiques qui sont en général des gardiens de la conformité font tout pour décourager l’art en empêchant les authentiques créateurs de vivre de leur talent, il se trouve cependant en permanence un nombre suffisant de créateurs pour créer quand même, fut-ce dans l’isolement de leur chambre ou en rupture avec leur milieu. Peu importe pour eux que leur création soit originale au regard des canons sociaux. L’essentiel est qu’elle soit originale au regard de leurs façons habituelles de ressentir le monde. Ainsi le peintre du dimanche fera un grand effort d’originalité en peignant une fleur « comme il la ressent », dès lors qu’il se sera obligé pour ce faire à ne pas copier une photographie. C’est cet effort d’originalité, d’invention, dont le résultat nous paraîtra peut-être très « pompier », qui le rendra heureux.

Dans les sociétés post-humaines, qui seront de plus en plus touchées par la raréfaction des ressources matérielles, les activités de production-consommation marchandes seront limitées par le coût des matières premières et de l’énergie. Au contraire, rien ne restreindra la possibilité de produire des valeurs intellectuelles ou artistiques. Ces productions deviendront alors de plus en plus nécessaires à l’équilibre global des individus et des sociétés. Sinon, les gens, comme ton chien qui devient fou lorsqu’on lui interdit de tourner sur lui-même avant de se coucher, deviendraient fous si on leur interdisait de faire des tours de ville en 4/4 avant de gagner leur lit.

Miguel Benasayag
Je me dis en t’écoutant que les artistes, les philosophes et plus généralement le grand public seraient étonnés d’entendre un propos comme celui que tu viens de tenir. Ils pensent que la science ne s’intéresse qu’à ce qui peut produire de la valeur économique ou militaire. Elle serait donc selon eux incapable de comprendre l’intérêt des activités artistiques ou autres comportements relevant du gratuit. Or toi, dans une approche d’inspiration scientifique, tu montres que ces activités sont très importantes car elles contribuent à « faire monde » si je puis dire. Ainsi la résistance à l’utilitarisme simpliste pourrait émaner maintenant de la science elle-même. Qu’un artiste ou un philosophe conteste l’utilitarisme paraît normal. Mais qu’un scientifique à son tour apporte des arguments pour refuser la linéarité utilitaire et la marchandisation généralisée qui l’accompagne paraîtra tout à fait nouveau. Je crois important pour nous de montrer que la science, au moins la science moderne, et à plus forte raison la science de demain que nous pourrions qualifier de post-humaine, auront une perception toute différente de cette indispensable création de complexité et d’apparent désordre qu’apportent les artistes et les philosophes authentiques.

Jean-Paul Baquiast
Je suppose que par ce qualificatif d’authentique tu veux désigner ceux qui ne feront pas de l’art ou de la philosophie de pacotille à l’usage des média « trendy », mais qui s’attacheront à la rude tâche de définir un autre monde, avec les moyens dont ils disposent….On en trouvera plus qu’on ne croit, mais pas dans les cercles officiels.
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A lire
* Nathalie Moureau, Dominique Sagot-Duvauroux, Le marché de l’art contemporain. La Découverte 2006
* Judith Benhamou-Huet, Art Business (2) Assouline, 2007
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(à suivre)

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