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Economie
politique
Le
rapport 2007-2008 du PNUD sur le développement
humain
" La lutte contre le changement climatique : un
impératif de solidarité humaine dans un
monde divisé"
Présentation
du
rapport et
commentaires
par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin - 01/12/07
|
Alors
que les gouvernements se retrouvent à Bali, Indonésie,
le 3 décembre 2007, pour débattre de l'avenir
du Protocole de Kyoto, le Rapport mondial sur le développement
humain du Programme des Nations Unies pour le développement
(PNUD) prévient que le monde devrait faire porter toute
son attention sur l'incidence des changements climatiques
sur le développement, lesquels risquent de causer des
revers sans précédent en matière de pauvreté,
de malnutrition, de risques sanitaires et de sous-éducation.
Intitulé "La lutte contre les changements
climatiques : la solidarité humaine dans un monde divisé",
le rapport brosse un tableau sans complaisance de la menace
que représente le réchauffement planétaire.
Il fait valoir que le monde se rapproche d'un «point
de basculement» qui risque d'entraîner les pays
les plus pauvres de la planète et leurs citoyens les
plus pauvres dans une spirale infernale, laissant des centaines
de millions de personnes confrontées à la malnutrition,
au manque d'eau, aux menaces écologiques, et à
la perte de leurs moyens de subsistance.
En dernière analyse, le changement climatique représente
une menace pour l'humanité dans son ensemble. Mais
ce sont les pauvres, qui ne sont pas responsables de la dette
écologique accumulée par les pays riches, qui
vont en supporter immédiatement le coût humain
le plus lourd.
Les menaces
Fort de nombreuses données scientifiques, le rapport
précise la façon dont les populations pauvres
subiront l'impact écologique du changement climatique.
Pour les 2,6 milliards de personnes qui survivent avec moins
de 2$ par jour, la tendance pluri-décennale à
l'amélioration (lente) des niveaux de vie risque de
ralentir puis de s'inverser. Parmi les menaces identifiées
dans la lutte contre le changement climatique est rappelé
que :
L'effondrement des systèmes agricoles de plus en plus
exposés à la sécheresse, à l'augmentation
des températures, et à des précipitations
plus imprévisibles, entraîneront 600 millions
de personnes supplémentaires dans la malnutrition.
Les zones semi-arides d'Afrique sub-saharienne parmi les plus
pauvres du monde risquent d'enregistrer une diminution de
26 pour cent de leur productivité d'ici 2060.
D'ici 2080, 1,8 milliards de personnes supplémentaires
pourraient être victimes du stress hydrique, de vastes
régions d'Asie du Sud et du nord de la Chine étant
confrontées à une crise écologique grave
liée au rétrécissement des glaciers et
à la modification des précipitations.
Le déplacement de 332 millions de personnes vivant
dans les zones côtières et dans les zones de
faible élévation du fait des inondations et
des tempêtes tropicales. Plus de 70 millions de personnes
vivant au Bangladesh, 22 millions au Vietnam, et six millions
en Égypte, pourraient être touchées par
des inondations dues au réchauffement de la planète.
Les risques sanitaires nouveaux, avec 400 millions de personnes
supplémentaires qui pourraient être exposées
au paludisme.
Rassemblant les éléments de preuve découlant
de récents travaux de recherche, les auteurs du Rapport
font valoir que le coût potentiel du changement climatique
pour l'homme a été sous-estimé.
Ils relèvent que les chocs climatiques tels que les
sécheresses, les inondations et les tempêtes,
dont la fréquence et l'intensité vont
augmenter avec le changement climatique, sont déjà
les premiers des facteurs de pauvreté et d'inégalité.
Le réchauffement planétaire ne fera qu'en
exacerber les effets.
Le rapport constate qu'hélas, nombre des objectifs
que se sont déjà fixés et qu'essayent
d'appliquer les gouvernements des pays développés
signataires du protocole de Kyoto(1) restent en deçà
de ce qui est nécessaire.
De plus la plupart des pays développés, comprenant
l'Europe, n'ont pas obtenu les réductions modestes—en
moyenne 5 pour cent par rapport aux niveaux de 1990—convenues
au titre du Protocole de Kyoto. Aucune politique énergétique
concrète n'a été mise en place pour mettre
en conformité les actes et les objectifs de sécurité
climatique affichés.
Pour
sinon inverser l'évolution en cours qui paraît
irréversible, du moins limiter son ampleur, le rapport
demande une approche jumelée qui conjugue des mesures
strictes de réduction de la production
des gaz à effet de serre (GES) afin de limiter le réchauffement
au XXIe siècle et des coopérations
renforcées pour faciliter l'adaptation aux conséquences
du changement climatique qui frapperont les plus faibles.
Mesures à prendre
pour la réduction
S'agissant de la réduction, les auteurs
demandent aux gouvernements de se fixer un objectif collectif
afin d'éviter les changements climatiques dangereux.
Ils prônent un seuil de à ne pas dépasser
de 2 degrés centigrades au dessus
des niveaux préindustriels (le niveau actuel se situant
à 0,7 degrés). Mais ils avertissent qu'au regard
des tendances actuelles, le monde risque davantage de dépasser
le seuil des 4 degrés centigrade que de rester dans
la limite imposée. Les auteurs demandent aux pays développés
d'agir sans attendre en réduisant les émissions
de gaz à effet de serre d'au moins 80 % par rapport
aux niveaux de 1990 d'ici 2050.
Les pays développés devraient réduire
leurs émissions de gaz à effet de serre d'au
moins 80 % d'ici 2050 et de 30 %t d'ici 2020 par rapport aux
niveaux de 1990.
Les pays en développement devraient réduire
leurs émissions de 20 % d'ici 2050 par rapport aux
niveaux de 1990. Cependant, ces réductions auraient
lieu à partir 2020 et elles seraient soutenues à
travers la coopération internationale en matière
du financement et du transfert des technologies à faible
émission de carbone.
S'inspirant d'un nouveau modèle climatologique, le
rapport suggère un «budget d'émission
du carbone pour le XXIe siècle» afin
de ne pas dépasser ce seuil de 2 degrés. Tout
en reconnaissant la menace que constitue l'augmentation des
émissions des grands pays en développement,
les auteurs font valoir que les gouvernements du nord doivent
opérer une réduction profonde et immédiate
des émissions. Ils indiquent que les pays riches portent
la responsabilité historique du changement climatique,
que leur bilan carbone est bien plus lourd, et qu'ils disposent
des capacités financières et technologiques
nécessaires pour agir.
La
lutte contre le changement climatique suppose des mesures
de politique générale susceptibles de combler
le hiatus entre les déclarations de sécurité
climatologique et les politiques énergétiques
menées pour éviter les changements climatiques
dangereux. Parmi les plus importantes peuvent être
citées :
Le système de « cap-and-trade »
encouragé par le relèvement progressif des
taxes sur le carbone. Celles-ci n'impliqueront pas
nécessairement une charge fiscale plus élevée
car elles pourraient être compensées par des
déductions fiscales sur le revenu du travail.
Des normes réglementaires plus strictes. Le rapport
demande aux gouvernements d'adopter et de faire appliquer
des normes plus strictes sur les émissions des véhicules,
des bâtiments et des appareils électriques.
Un soutien pour le développement de l'approvisionnement
en énergie à faible émission de carbone.
Le rapport met en avant le potentiel inexploité des
énergies renouvelables utilisées, et des technologies
de pointe telles le captage et le stockage du carbone (CSC).
On peut regretter qu'il ne mentionne qu'épisodiquement
le recours à l'énergie nucléaire, en
oubliant que les nouvelles générations de centrales
(4e génération puis fusion) devraient résoudre
certains inconvénients des centrales actuelles notamment
en matière de production de déchets.
La coopération internationale pour le financement
et le transfert de la technologie. Les auteurs notent que
les pays en développement n'adhèreront
pas à un accord qui n'offre aucune incitation
et menace d'entraîner une augmentation du coût
de l'énergie. Le rapport plaide en faveur de
la création d'un Fonds d'atténuation
des changements climatiques (FACC) pour financer
chaque année, à hauteur de $25-50 milliards,
les investissements supplémentaires pour les énergies
à faible émission de carbone pour permettre
la réalisation des objectifs partagés en matière
de changement climatique.
Concernant
les coûts de la réduction et se fondant sur
des travaux de
modélisation économique, le Rapport estime
que le coût de la stabilisation des gaz à effet
de serre à des concentrations de 450 parties par
million (ppm) pourrait se limiter, en moyenne, à
1,6 pour cent du produit intérieur brut (PIB) mondial
d'ici 2030 soit moins de deux tiers des dépenses
militaires annuelles actuelles. Ces chiffres sont à
rapprocher du coût de l'inaction qui sera beaucoup
plus élevé, en termes économiques,
sociaux ou humains.
Mesures à prendre pour l'adaptation
La lutte contre le changement climatique ne doit pas faire
négliger l'adaptation, c'est-à-dire les mesures
telles que les constructions de digues permettant de protéger
les habitats et les zones agricoles ou industrielles des catastrophes
climatiques prévues. Même avec des mesures de
réduction draconiennes, le monde n'échappera
pas au réchauffement pendant la première moitié
du XXIe siècle. Il faut donc se préparer
à lutter contre ses effets, bien analysés désormais
par les géographes et les environnementalistes. S'agissant
de l'adaptation, le rapport met en garde sur le fait que les
inégalités en matière de capacité
à s'adapter au changement climatique creusent de plus
en plus les inégalités entre et dans les pays.
Il demande aux pays riches de placer l'adaptation au changement
climatique au cœur des partenariats internationaux pour
la réduction de la pauvreté.
Or il existe des inégalités extrêmes en
termes de capacité d'adaptation. Les vulnérabilités
à court terme ne sont pas l'apanage de Manhattan et
de Londres, mais plutôt des zones du Bangladesh menacées
par les crues et des régions d'Afrique sub-saharienne
menacées par la sécheresse. Les pays riches
investissent des sommes considérables dans les systèmes
de défense contre les changements climatiques, les
gouvernements prenant les devant. À l'inverse, dans
les pays en développement «les pauvres du
monde sont abandonnés à leur sort, avec leurs
maigres ressources», écrit Desmond Tutu
(rchevêque émérite du Cap) dans le rapport,
ce qui crée «un monde caractérisé
par un "apartheid de l'adaptation"».
La coopération en matière d'adaptation a
été quasi nulle à ce jour. Selon
le rapport, le total des dépenses en adaptation consenties
par le biais des mécanismes multilatéraux s'élève
à 26 millions—de dollars, environ l'équivalent
d'une semaine de dépenses pour les systèmes
de défense face aux inondations du Royaume-Uni.
Pour changer cette situation, le rapport préconise
diverses mesures :
Un financement supplémentaire pour les infrastructures
contre les changements climatiques et pour la résistance
des bâtiments, les gouvernements du nord devant allouer
au moins 86 milliards de dollars par an d'ici 2015 (environ
0,2 pour cent de son PIB).
Un soutien international accru pour le renforcement de la
capacité de surveillance météorologique
de l'Afrique sub-saharienne et l'amélioration
de l'accès public aux informations météorologiques.
Les réseaux de satellites seront indispensables.
L'intégration de la planification de l'adaptation
dans les stratégies de réduction de la pauvreté
et des inégalités extrêmes, y compris
dans les documents de stratégie pour la réduction
de la pauvreté.
Observations
La conclusion à tirer du rapport est claire : la croissance
économique historiquement dépendante de fortes
émissions de carbone, et la consommation exponentielles
provenant des nations riches qui l'a accompagnée, sont
écologiquement insoutenables. Pour reprendre un terme
d'Yves Cochet, député Vert français,
« modèle du monde qui habite le cerveau de l'Occidental
moyen est que le marché, la technologie et l'inventivité
humaine parviendront à résoudre les problèmes
qu'affronte l'humanité, notamment la fin des énergies
fossiles à bon marché et le changement climatique.
Si nous voulons conserver les valeurs cardinales de notre
civilisation que sont la paix, la solidarité et la
démocratie, nous n'avons pas d'autre choix que celui
de la décroissance rapide de l'empreinte écologique
des sociétés industrielles, en particulier la
décroissance de notre consommation d'énergies
fossiles».
Les critiques ne manqueront, venant notamment des pays riches
et du plus pollueur de tous, les Etats-Unis. On dira "que
le rapport repose sur des bases scientifiques inexactes ou
exagérées", que "de nombreuses solutions
technologiques permettront de continuer à dépenser
sans risques", que "les solutions de décroissance
expriment en fait la volonté des pays pauvres de ramener
les pays riches à leur niveau en niant ce qui fait
la spécificité et la richesse de la «culture
occidentale»".
Nous pensons qu'il n'en est rien. Ce rapport, après
ceux du GIEC et celui de l'économiste anglais Nicholas
Stern, montre que nous ne sommes pas en face d'un problème
technique passager, mais confrontés à un changement
de civilisation que nous allons tous devoir affronter.
Malheureusement
(si l'on peut dire...), les réformes proposées
par le rapport supposeraient deux choses considérées
encore aujourd'hui comme impossibles:
un rejet radical du capitalisme libéral sous sa forme
actuelle, qui laisse à des acteurs financiers anonymes
la responsabilité de prendre les grandes décisions
(par exemple poursuivre les recherches de réserves
pétrolifères à des coûts et avec
des risques environnementaux grandissants) ;
un rejet symétrique de l'unilatéralisme et de
l'égoïsme des grandes puissances, qui mettent
en priorité la sauvegarde de leurs intérêts
économiques et politiques.
Il
ne saurait être question d'exclure le calcul économique
et la recherche de profit, mais ceci doit se faire dans des
cadres compatibles avec les objectifs définis par le
rapport : par exemple entre acteurs développant des
solutions rentables en matière d'énergie de
substitution.
Il
ne saurait davantage être question de refuser aux gouvernements
la responsabilité des politiques d'économie
d'énergie et de développement durable intéressant
leurs citoyens, dès lors qu'elles respecteraient les
objectifs proposés par le rapport.
Cependant,
pour concilier ces objectifs différents, une forme
de gouvernement mondial encore inexistante devrait être
mise en place. S'agit-il d'une utopie? Les experts et les
diplomates travaillant dans le cadre de l'ONU répondront
qu'il n'en est rien. L'ONU devrait pouvoir jouer un rôle
majeur dans l'avenir face à ces enjeux de civilisation.
Mais il faudra pour compléter et parfois déclencher
ses interventions que des puissances régionales, par
exemple l'Union Européenne en ce qui nous concerne,
prennent aussi le relais afin de décentraliser les
décisions et le contrôle de leur exécution.
Face
aux problèmes soulevés par le rapport, on voit
que nous sommes non seulement à l'aube d'une nouvelle
civilisation en matière de mode de vie, mais aussi
d'une révolution en matière de gouvernement
collectif.
Se trouvera-t-il assez d'humains pour le comprendre ?
(1)
Protocole ne comprenant pas, notamment, les Etats-Unis et
l'Australie -laquelle vient seulement d'adhérer au
protocole en Novembre 2007 à la suite d'un changement
de majorité.
Sources
Présentation du rapport et accès à quelques
chapitres (en français) : http://hdr.undp.org/en/reports/global/hdr2007-2008/chapters/french/
Rapport complet (français) :http://hdr.undp.org/en/media/hdr_20072008_fr_complete.pdf
Résumé
du rapport pour les décideurs (anglais) : http://hdr.undp.org/en/media/hdr_20072008_summary_english.pdf