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Chroniques
du post-humain
Chronique introductive
I
26/01/2008 |
|
Avec
Miguel Benasayag, nous envisageons de publier dans
cette revue, sans en engager nécessairement
la ligne rédactionnelle de celle-ci, une douzaine
de chroniques où nous échangerons à
bâtons rompus des propos personnels non seulement
sur les sciences et les technologies mais sur la façon
dont elles sont reçues dans la France contemporaine.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, nous allons consacrer
au moins deux de ces chroniques à présenter
notre démarche et commencer à en justifier
l'intitulé général. Jean-Paul
Baquiast
Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste,
enseignant, courriériste et auteur de nombreux
livres.
Pour
plus de détails, voir :
http://www.peripheries.net/article186.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Benasayag
|
Macro-processus
et individus
Miguel
Benasayag
Je rencontre beaucoup de gens, dans ma consultation de neuropsychiatrie,
à mes cours et lors de divers contacts sociaux. Tous
ces gens me semblent exprimer un socle de préoccupations
communes à notre époque. Même s'ils
ne traduisent pas ces préoccupations d'une
façon explicite, leurs comportements, allant du malaise
à la dépression, voire aux tentations de violence
ou d'autodestruction, méritent d'être
analysés. Je dirais en simplifiant que les individus
se sentent les objets passifs de macro-processus qui les
dépassent, émanant de ce que vous nommez dans
votre livre des super-organismes, où ils ne retrouvent
rien de ce qu'ils appelaient les valeurs de l'humanisme,
de la culture et même de la vie.
Jean-Paul Baquiast
On attribue généralement ce malaise au manque
d'information devant l'évolution des sciences et technologies.
Les gens n'y comprennent pas grand-chose, ceci d'autant plus
que cette information est souvent présentée
par des «experts» aux points de vue différents,
entre lesquels le profane se sent impuissant à trancher.
Miguel Benasayag
L'information, même donnée de façon
aussi objective que possible, ne suffit pas, car elle reste
intérieure à chacun des grands domaines de
recherche qui sont présentés. Elle n'aborde
pas suffisamment les questions profondes communes que posent
toutes ces sciences et que vous au contraire ne craignez
pas d'évoquer, dans vos livres ou dans votre revue.
Je pense notamment à la remise en cause d'un
certain nombre d'illusions qui jusqu'à
présent étaient à la base même
de l'image d'eux-mêmes que les gens avaient
: celle de disposer d'une conscience autonome et d'un
libre-arbitre, celle de pouvoir se rapprocher des autres
autour d'une conception commune de l'homme,
celle de pouvoir imposer au développement des technologies
des valeurs traditionnelles définissant ce que doit
être pour eux la société. Même
ceux qui refusent les prétendues certitudes des religions
ne peuvent se sentir à leur aise dans un monde dont
il semble devenu impossible de prévoir l'évolution.
Jean-Paul Baquiast
C'est ce que vous voulez dire, si je comprends bien, quand
vous insistez sur ce phénomène majeur de notre
époque, l'émergence du post-humain, voire de
l'in-humain, le mot étant pris, comme le dit Ollivier
Dyens, au sens propre et non pour faire peur (Ollivier
Dyens, La Condition inhumaine, Flammarion). C'est un
peu ce que j'écris aussi quand j'évoque les
perspective de la conscience artificielle autonome(1)
et de ce que je nomme l'hyperscience(2).
Celles-ci nous conduisent nécessairement à évoquer
la perspective du post-humain(3).
Miguel Benasayag
Exactement. Face au déploiement des possibilités
de la science, des voix s'élèvent pour demander
des lieux et des méthodes d'information du public,
afin que celui-ci puisse, en étant informé,
participer à l'orientation de la recherche scientifique.
Mais pour ma part, tout en reconnaissant la motivation honorable
et démocratique d'une telle démarche, je ne
peux qu'y voir une forme d'impuissance structurelle. Les macro-processus
ne peuvent pas être évoqués dans la perspective
de leurs relations avec l'homme de l'humanisme tout simplement
parce que celui-ci est dorénavant une figure éculée.
Jean-Paul Baquiast
Il me semble que l'une des façons consistant à
résoudre la difficulté à se représenter
le monde tel qu'il évolue actuellement consisterait
à laisser parler librement ce que vous nommez des macro-processus,
par la voix de ceux qui sont du fait de leurs travaux mieux
placés que d'autres pour en exprimer le sens implicite.
Pour reprendre l'exemple de la question fondamentale de la
conscience et du libre-arbitre, il faudrait déjà
dans un premier temps laisser s'exprimer les différents
chercheurs qui sans postulats métaphysiques a priori
explorent les mécanismes multiples par lesquels selon
la science actuelle les objets matériels et les êtres
vivants, humains compris évidemment, entrent en compétition
darwinienne et font émerger un cerveau global partiellement
auto-référent, ou mieux un esprit global (global
brain).
Miguel Benasayag
C'est effectivement dans cet esprit-là qu'il faut je
crois poser la question du post-humain. Je la situerais en
termes de "relève". Autrement dit : quelle
sera la nouvelle ou les nouvelles figures qui pourront prendre
la place de ce que, faute de mieux, nous pourrions appeler
un opérateur, un sujet, étant entendu que pour
nous l'humain tel que défini par la tradition ne peut
plus jouer ce rôle.
Les
individus et les sujets
Jean-Paul
Baquiast
Je voudrais vous poser une question personnelle à ce
sujet. Face à un patient déprimé, ne
vous arrive-t-il pas de l'exhorter à «se reprendre»,
à «se prendre en mains», ceci au regard
d'une image traditionnelle de ce qu'est le libre arbitre de
l'individu humain ?
Miguel Benasayag
J'évite de le faire. Pour moi, ce serait un aveu d'impuissance.
Je préfère l'engager dans une analyse libre
des différentes contraintes exprimant la façon
dont il perçoit ses difficultés. Souvent émerge
de ces analyses un être nouveau, inattendu de lui et
de moi, qui semble avoir résolu les problèmes
pour lesquels il était venu me consulter.
Jean-Paul Baquiast
Vous croyez donc à la vertu thérapeutique
de discussions libres sur des thèmes comme la vie,
la conscience, les sociétés animales et humaines,
voire de problématiques comme la complexité,
l'auto-organisation, l'émergence d'ordre, les systèmes
multi-agents, etc.
Miguel Benasayag
J'en suis persuadé. Ceux qui entrent dans de
telles discussions, quelles que soient leur difficultés
personnelles d'adaptation au monde, s'élèvent
à un niveau supérieur de conceptualisation
que leur permet d'échapper à l'enfermement
dans leurs contraintes et de prendre si l‘on peut
dire, de l'air.
Jean-Paul Baquiast
Et vous pensez que vous et moi, discutant publiquement de
ces questions, nous pourrions pour notre petite part contribuer
à cette sortie de l'enfermement. Mais ne serions-nous
pas tentés de nous prendre trop au sérieux.
On nous demandera légitimement qui nous sommes pour
donner ainsi aux autres des leçons de compréhension
du monde...
Miguel Benasayag
Bien sûr, il ne s'agirait pas d'un procédé
par lequel deux individus nommés Miguel et Jean-Paul
tenteraient de se faire valoir aux yeux de leurs contemporains.
Je crois qu'un certain nombre de gens, de par leur parcours,
leurs expériences et leurs réflexions, sont
sans même le vouloir ni le savoir capables de donner
la parole à des mécanismes qui les impliquent
et qui les dépassent. Je vois cela constamment en neurologie
et en psychiatrie. Des individus se trouvent «happés»
ou «parlés» par des processus supérieurs,
qui les surdéterminent. Les écouter et tenter
de les comprendre par empathie est toujours porteurs d'un
enseignement, quel que soit le thème. Je suis persuadé
que grâce aux événements particuliers
et d'ailleurs très différents qui nous ont construits,
vous et moi, sommes de ceux-là.
Jean-Paul Baquiast
Admettons-le si vous voulez, sans fausse modestie. Pour ce
qui me concerne, je constate en effet que je ne peux pas m'empêcher
de communiquer aux autres, par la parole et surtout l'écriture,
ce que je crois avoir retenu de mes études et de mes
échanges. Je pense que ce faisant je leur suis utile.
Beaucoup des lecteurs de notre revue nous demandent, à
Christophe Jacquemin et à moi, de ne pas abandonner
cette entreprise qui disent-ils, leur apporte beaucoup. Je
sais que de votre côté, parallèlement,
de nombreux lecteurs et auditeurs suivent très fidèlement
vos travaux. Mais dans le même temps, je ne voudrais
pas que l'on puisse nous reprocher de nous prendre pour des
gourous et des illuminés qui prétendraient avoir
eu des révélations et qui chercheraient à
les vendre aux esprits crédules.
Des "hubs" informationnels
Miguel
Benasayag
Vous évoquez là deux choses. La première
est la fonction du prophète religieux, qu'il convient
d'étudier de façon matérialiste comme
une fonction sociale. La seconde est bien plus importante.
Elle concerne ce que représentent réellement
des individus comme vous et moi, avec leurs caractéristiques
génétiques et culturelles, exprimées
dans des histoires spécifiques. Contrairement aux illusions,
nous ne sommes pas vraiment des unités, des personnes,
mais plutôt des nœuds ou carrefour de communications
dans un réseau complexe de forces et d'informations.
Nous recevons, traitons et réémettons beaucoup
de ces informations, presque à notre insu et sans en
avoir un mérite particulier.
Jean-Paul Baquiast
Je vois très bien ce que vous voulez dire. On pourrait
parler de "hubs" afin de faire chic. Pour prendre
mon propre exemple, j'ai constaté que depuis maintenant
sept ans que nous avons lancé la revue Automates-intelligents,
et consulté pour cela des milliers d'articles tirés
de multiples disciplines différentes, certains émanant
des meilleurs esprits mondiaux, il s'est formé dans
mon esprit (je devrais dire pour être plus exact dans
mon cortex cérébral) une représentation
globale de l'univers, de la vie et de l'humain qui est une
sorte de synthèse cohérente de toutes ces données
disparates. Cette représentation n'a pas été
le produit d'un travail volontaire destiné à
élaborer une thèse rationnelle. Une telle démarche
aurait été impossible, compte tenu de la multiplicité,
de la diversité et souvent du caractère contradictoire
ou partiel des sources. Cette représentation n'est
pas non plus immédiatement exprimable par le langage.
La plupart de ses aspects me sont inconscients ou ne sont
évoqués en conscience que de façon épisodique.
En revanche, elle est très puissante, et me permet,
presque sans réfléchir, quand je tombe sur des
propos qui pour telle ou telle raison me paraissent incompatibles
avec les multiples sources du savoir implicite que j'ai accumulé,
de ne pas me laisser embarquer par eux.
Je suppose qu'il en est de même pour vous, qui avez
beaucoup vécu, lu et réfléchi. Il est
donc légitime de penser, sans nous prendre pour des
phares de la pensée, que des discussions entre nous
pourraient répercuter sur des auditeurs une partie
de cet acquis. Certes, les radios et télévisions
multiplient de tels échanges, entre personnes de grande
qualité. Je pense en particulier à France Culture,
que vous connaissez bien. Mais nous pouvons avoir la faiblesse
de penser que tous n'ont pas notre expérience, en matière
notamment de sciences et technologies. Beaucoup de philosophes
et hommes politiques s‘expriment à ce propos
sans avoir vraiment tenté de s'informer sur ce dont
ils parlent.
Miguel Benasayag
Je suis pour ma part depuis longtemps convaincu que je ne
dois pas attacher à ma propre personne plus d'importance
qu'elle ne mérite. Ce n'est pas elle qui compte mais
les quelques connaissances que j'ai pu acquérir et
pourrais répercuter. En tant que psychanalyste, en
effet, je reproche à la psychanalyse de vouloir identifier
toute la production d'une personne à un individu. Or
l'ego de cet individu existe, mais c'est la partie congrue
d'un ensemble multiple, non polarisable. Encourager le patient
à se concentrer sur cet ego, c'est lui retirer toute
chance de se remettre en capacité de s'insérer
dans les flux de communications composant la société.
Jean-Paul
Baquiast
Je crois qu'une des réflexions que nous devrons mener
concerne en effet la place excessive qui est faite à
l'individu dans la société de consommation capitaliste
actuelle. C'est une banalité de le dire, mais il faut
le répéter. Exalter l'individu, ou plutôt
encourager chez l'individu l'enfant gâté qui
a le droit de se payer tout ce qu'il a les moyens d'acquérir
mène les économies occidentales à la
ruine. Certaines religions, qui poussent les individus à
se comporter en martyr, ne font pas mieux. Dans tous ces cas,
la prise en considération du collectif est oubliée.
Miguel Benasayag
Je me méfierai du terme « collectif » qui
pourrait nous ramener aux pires des délires staliniens.
Ce qui pour nous s'oppose à l'hyper-individu n'est
pas le collectif. C'est ce que j'appellerais la multiplicité
agencée. Mais cette multiplicité agencée
peut être représentée par un seul individu,
par exemple un lecteur et le livre qu'il lit. Un des échecs
du marxisme appliqué est qu'il n'a pas su donner à
l'individu des possibilités de dépassement autres
que dans le parti ou le kolkhoze. Une des richesses de notre
époque technologique, au moins dans les démocraties,
est que grâce aux réseaux de l'information et
des connaissances, les individus peuvent entrer en travail
coopératif avec d'autres en oubliant la partie personnelle,
égotique, de leur personne. Aussi bien, quand un chercheur,
par exemple, laisse son ego influencer sa relation de travail
avec les autres, c'est toute sa recherche qui risque d'en
souffrir.
C'est vrai aussi dans une moindre mesure pour d'autres créateurs
: artistes plasticiens, musiciens, écrivains, architectes.
On a tendance à dire que sans ego exacerbé il
n'y a pas de création authentique. Je pense que les
choses sont plus compliquées. Pour eux aussi, l'ego
est un attracteur dangereux.
Jean-Paul Baquiast
J'en dirais de même des hommes politiques. Il leur faut
un peu d'égo mais pas trop, sans quoi ils se coupent
de la multiplicité agencée dont vous parlez.
Quoi qu'il en soit, je suis d'accord avec vous. Ce thème
de l‘individu et de son ego, que ce soit ou pas dans
la perspective du post-humain, devra être un de ceux
sur lesquels nous devrons essayer de réfléchir.
(à suivre)
Notes
(1) On pourra lire notamment les ouvrages
:
"Entre
science et intuition - La conscience artificielle"
(essai), par Jean-Paul Baquiast et Alain Cardon, Editions
Automates Intelligents, 2003 ;
"Pour un principe matérialiste fort", par
Jean Paul Baquiast, Editions Jean-Paul Bayol, mars 2007 (lire
la recension de Christophe Jacquemin).
Ce livre s'enrichit d'un site web : y lire notamment "Un
cahier des charges fonctionnel pour une conscience artificielle"
;
ainsi que l'interview d'Alain Cardon : http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/fev/cardon.html
et notre éditorial "Conscience
artificielle, un enjeu majeur pour la france" (juin
2001).
(2) Voir notre éditorial "Introduction
à l'hyperscience" (octobre 2007).
(3) Lire notre entretien
avec Nick Bostrom (octobre 2005).