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| Economie
politique
Faut-il craindre l'inflation?
par Jean-Paul Baquiast 01/11/07
|
Nous
comptons publier périodiquement sous cette rubrique,
dans nos prochains numéros, quelques articles économiques
ou de politique économique. Après tout, ces
disciplines devraient aussi être considérées
comme des sciences. Automates-Intelligents
Depuis quelques décennies, au moins dans les pays
européens, l'opinion craignait davantage la déflation,
résultant d'un excès des ressources productives
sur la demande que l'inverse, c'est-à-dire l'inflation.
Celle-ci, caractérisée par l'excès
de la demande sur l'offre, paraissait improbable, vu notamment
les invendus de la politique agricole, les stocks de produits
finis écoulés à force de publicité
envahissante et surtout le nombre des chômeurs en
mal d'activité. Mais l'inverse commence à
se produire.
La
hausse des prix du pétrole, des matières premières
et des produits agricoles commence à inquiéter
sérieusement les pays émergents, la Chine,
l'Inde, le Brésil... et aussi la Russie, bien que
cette dernière bénéficie parallèlement
de l'augmentation du prix du baril. L'inflation les menace
à nouveau, avec des taux de 6 à 10% par an.
Il s'agit pour beaucoup d'économistes et d'hommes
politiques, d'une surprise de taille.
Ces
pays, le plus emblématique étant la Chine,
enregistraient en effet jusqu'à présent une
forte croissance, entre 6 et 12% par an. La croissance chinoise
était chauffée par des exportations industrielles
actives vers les pays occidentaux. La demande de ceux-ci,
notamment celle provenant des Etats-Unis, était elle-même
entretenue par un yuan volontairement sous-évalué
face au dollar. Les pays occidentaux, de leur côté,
notamment les Etats-Unis, ne faisaient rien pour limiter
leurs importations de biens et services en provenance des
pays émergents, dont les prix bas favorisaient en
interne des consommations censées contribuer à
l'élévation du niveau de vie. Bien plus, ils
encourageaient les crédits à la consommation
permettant aux ménages de vivre au-dessus de leurs
capacités de remboursement.
Ce
sont les Etats-Unis qui sont allés les plus loin
dans cette voie, mais les pays européens, sauf peut-être
la France, « bénéficiant » d'un
taux de croissance particulièrement faible, ont commencé
à suivre cet exemple. Les économies occidentales
de la zone dollar ont donc accumulé une forte dépendance
aux importations à bas coût et une dette extérieure
considérable, couverte par des prêts à
court terme des banques asiatiques. Ainsi la Chine entretenait
elle-même la consommation occidentale qui faisait
la prospérité de son industrie et des classes
supérieures en bénéficiant.
Un
retour mondial et durable à l'inflation ?
L'inflation
va changer tout cela. La hausse des prix de l'énergie
et des matières premières va d'abord diminuer
le caractère attrayant des produits manufacturés
asiatiques, entraînant une baisse de la demande occidentale
et donc une baisse des revenus distribués localement.
Celle des prix agricoles va s'imputer directement sur les
possibilités d'achat des masses populaires. Autrement
dit, on verra s'aggraver les inégalités sociales
et les revendications, voire les émeutes. Les pays
émergents en seront tout autant victimes que les
pays développés.
Peut-on
parler d'un retour mondial et durable à l'inflation
? Sans doute. Les hausses actuelles font renaître
dans le monde entier, y compris dans les pays producteurs
de pétrole, des tendances inflationnistes. Le taux
d'inflation dans les BRIC se situe selon le FMI entre 6
et 10% et devrait encore s'accroître. Seuls les pays
de l'Eurogroupe y échappent encore. On sait que la
BCE maintient contre vents et marées un taux directeur
fort pour l'euro, afin précisément de limiter
les risques. Cette politique (on la lui reproche en France)
ne favorise pas les exportations ni la création de
revenus en découlant, mais elle encourage les importations
(dans certaines limites car elle accroît aussi le
déficit de la balance commerciale) ce qui a eu jusqu'à
présent l'avantage de maintenir la hausse des prix
intérieurs, c'est-à-dire l'inflation, dans
des limites très raisonnables. L'exception ne durera
sans doute pas.
Les
politiques classiques de lutte contre l'inflation sont toutes
mauvaises, en termes sociaux ou économiques. Elles
ne s'attaquent pas au vrai remède qui consisterait
à accroître les offres par des investissements
productifs. L'Europe d'après la 2e guerre mondiale
en avait fait l'expérience. Geler les prix des produits
de consommation organise leur raréfaction et les
fraudes, les subventionner est pire encore, en pénalisant
le budget général. Laisser la monnaie s'apprécier
pour décourager la consommation pénalise les
plus pauvres tandis qu'à l'inverse accepter l'inflation
pour maintenir une incitation artificielle à la dépense
(et dans les cas les plus vertueux à l'investissement)
provoque la ruine des détenteurs de revenus fixes.
Dans toutes les hypothèses, la croissance diminue
et les difficultés politiques internes augmentent.
C'est devant ce dilemme que vont sans doute se trouver les
pays émergents. La croissance dont ils se félicitaient
jusqu'à présent risque de s'effondrer et se
transformer en crise dont les conséquences géostratégiques
seront considérables.
La
question du dollar
Les
pays occidentaux de la zone dollar, à commencer par
les Etats-Unis, n'échapperont pas à la crise.
Les pays émergents auront d'autres priorités
désormais que leur prêter de l'argent. Si bien
que la bulle considérable qui permettait au dollar
de se maintenir à parité avec les autres monnaies
risque d'éclater. Certains experts prévoient
d'ailleurs un effondrement prochain du dollar, pour diverses
raisons dont celle évoquée ici. Pour lutter
contre un désintérêt possible à
l'égard du dollar, la Réserve fédérale
pourrait augmenter son taux directeur, mais les exportations
américaines en souffriraient immédiatement.
Un dollar fort, quoi qu'ait pu prétendre au dernier
G7 le secrétaire américain au Trésor,
serait désastreux pour l'équilibre économique
des Etats-Unis, au moins à court terme, alors que
pèse par ailleurs sur eux la dette consentie pour
financer les budgets militaires.
Le
lecteur s'interrogera sans doute sur le sort des bénéfices
encaissés par les producteurs de pétrole et
de matières premières? Contribueront-ils à
la déflation en étant investis dans des activités
productives qui augmenteront les offres et inciteront à
un retour à l'équilibre? Seront-ils au contraire
dépensés en consommations somptuaires qui
accroîtront les pressions inflationnistes? Nous pensons,
sans disposer de chiffres précis, que cette seconde
destination sera la plus importante. Il suffit de voir les
gaspillages, fussent-ils sous forme d'équipements
touristiques, auxquels se livrent les Etats du Golfe. Si
certains revenus sont réinvestis, à travers
les fonds souverains notamment, ils visent dans un premier
temps à accroître le pouvoir et les bénéfices
des actionnaires, généralement au détriment
des investissements productifs de long terme. De toutes
façons, il y a des décalages de temps incompressibles
entre un investissement productif et la mise sur le marché
des biens lui correspondant. Si la Russie réinvestit
les bénéfices de ses exportations de gaz dans
des industries destinées à soulager les tensions
sur son marché intérieur, elle ne recueillera
les fruits de cet investissement que dans quelques années.
En attendant, les citoyens manifesteront contre la vie chère.
Mais
dira-t-on, en considérant cette fois-ci non plus
l'offre mais la demande, la réduction de la croissance
découlant de la hausse des prix des matières
premières ne va-t-elle pas entraîner une baisse
mondiale - et obligée, quoiqu'en aient les Etats
- des consommations, d'où une diminution des tensions
sur les prix et le retour à un certain équilibre
? C'est peu probable, car dans le même temps que la
demande baissera, la production va continuer à baisser
inexorablement. Ceci pour plusieurs raisons qui sont maintenant
bien connues. D'une part, les experts prévoient maintenant
une diminution plus rapide que prévue des réserves
pétrolières et gazières. D'autre part
et surtout, les processus de production généreront
de plus en plus de nuisances environnementales. Celles-ci
auront un effet rapidement pervers sur les capacités
de l'appareil productif et plus généralement
sur les niveaux de vie. Les technologies nouvelles, de leur
côté, n'apparaissent pas à court terme
susceptibles de fournir des solutions de rechange.
Si
enfin, on se place sur le moyen-long terme, l'inflation
sera entretenue par la croissance démographique mondiale
qui ne cessera de peser sur les ressources Elle s'accompagnera
de l'exigence d'une amélioration des niveaux de vie
en direction des standards occidentaux, exigence évidemment
hors de portée mais fortement déstabilisatrice
en termes politiques. En dehors même de conflits majeurs,
l'inflation se poursuivra donc en s'amplifiant, du fait
du décalage global croissant entre les demandes et
les ressources disponibles.
L'avenir
économique, social et politique des pays émergents
est donc moins rose que ne le prévoyaient les chantres
de la mondialisation libérale et ceux qu'obnubilait
la montée en puissance des géants asiatiques.
La situation des pays les plus pauvres risque de devenir
véritablement dramatique, si rien n'est fait pour
leur permettre de valoriser (à leur profit et non
au profit des firmes des pays dominants) leurs quelques
ressources naturelles. Mais les pays occidentaux, Etats-Unis
en premier lieu, ne seront pas mieux lotis. Certes, ils
partent de plus haut et ressentiront moins les difficultés
de l'atterrissage, qu'ils voudraient négocier en
douceur, mais rien ne dit qu'ils y parviendront.
Voici
de quoi faire réfléchir le nouveau directeur
général du FMI. Mais quelle leçon les
pays européens devraient-ils tirer de ce retour très
probable de l'inflation mondiale ? Ce devrait être
une leçon de sagesse, qui hélas ne sera pas
populaire. Ils ne devront pas encourager la consommation
en général. Ils devront décourager
directement la consommation de produits importés
ou exigeants en pétrole et en matières premières
industrielles. Pour éviter que la décroissance
de la consommation des biens matériels ne pèse
sur les plus défavorisés, ils devront mettre
en œuvre des politiques de plus en plus contraignantes
de répartition des produits de l'activité
économique. Enfin et surtout, ils devront consacrer
une part importante des épargnes résultant
d'une baisse de la consommation à l'investissement
dans les secteurs leur permettant d'échapper à
la hausse des prix et à la raréfaction des
ressources mondiales, tout en augmentant l'offre globale:
énergies renouvelables et économies d'énergie,
agricultures biologiques, sciences et technologies avancées,
biens et services dits immatériels.
Dans
cette perspective, la grande crise environnementale dénoncée
lors du dernier Grenelle français de l'environnement,
le pétrole à 100 dollars voire même
l'effondrement du dollar en tant que monnaie de réserve
apparaîtraient peut-être comme de précieux
déclencheurs (triggers) pour l'indispensable révolution
économique et sociale dont l'Europe pourrait se faire
le champion.