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| A propos
de la sélection de groupe
par Jean-Paul Baquiast 08/11/07
|
Ceux
qui connaissent un peu l'histoire des violents débats
ayant opposés les biologistes évolutionnistes
aux Etats-Unis autour de l'antagonisme entre les deux concepts
de sélection individuelle et de sélection de
groupe s'étonneront peut-être de voir réunies
dans un même article du NewScientist (3 novembre
2007, p. 43, reprenant un article du Quaterly Review of
Biology de décembre 2006) les signatures des deux
«chefs de clan» opposés.
Il
s'agit d'Edward O. Wilson, père toujours actif de la
sociobiologie, laquelle sociobiologie a longtemps considéré
le concept de sélection de groupe comme non scientifique,
et David Sloan Wilson, défenseur au contraire du concept
de sélection de groupe, et auteur de deux livres où
il l'applique à l'analyse sociologique : Darwin's
Cathedral et Evolution for Everyone: How Darwin's
Theory Can Change the Way We Think About Our Lives. Inutile
de dire que David Sloan Wilson est vilipendé par les
antidarwiniens et créationnistes américains
puisque, par exemple, dans Darwin's Cathedral, il
explique que la religion est un produit de l'évolution
culturelle développé à travers le processus
de sélection à multiniveaux qui caractérise
la sélection de groupe (multi-level selection).
Nous pensions un peu naïvement qu'une paix des braves
avait rapproché les deux conceptions ennemies, sélection
individuelle et sélection de groupe, notamment depuis
la création du Group Selection Squad par Howard Bloom
en 1996(1). Mais apparemment, l'accord
n'était pas encore complètement réalisé,
puisque les deux Wilson jugent encore bon en 2007 de reconnaître
le caractère scientifique de la thèse de la
sélection de groupe. Celle-ci peut désormais
être utilisée, en alternative ou en complément,
au principe de la sélection individuelle, qui bien
entendu reste toujours valable, pour eux comme pour nous,
Un peu d'histoire
De
1964 à 1996, les biologistes évolutionnaires
(c'est-à-dire darwiniens) s'étaient regroupés
dans l'école dite du néodarwinisme pour qui
le seul facteur déterminant aussi bien l'évolution
des individus que celle des groupes était la mutation/sélection
s'exerçant au niveau du gène. Nul n'a jamais
nié que les groupes évoluent, puisque c'est
ainsi que s'est construite l'histoire des espèces et,
chez l'homme, l'Histoire proprement dite. Mais l'évolution
darwinienne des groupes, pour les néodarwiniens, découle
seulement de mutations réussies au niveau d'un ou plusieurs
individus de ce groupe.
Pour prendre un exemple imaginaire, l'apparition d'une
mutation permettant à un rongeur d'augmenter
ses capacités visuelles dans l'obscurité
permettrait à ce rongeur et au groupe de ses descendants
portant cette mutation de mieux se protéger des prédateurs
nocturnes. La mutation réussie modifie le génome
de l'individu où elle s'est produite,
mais aussi son phénotype, c'est-à-dire
la façon dont cet individu interagit avec le milieu
dans la compétition darwinienne. Dans la mesure où
elle apporte un avantage compétitif à cet
individu, elle a des chances de se retrouver dans sa descendance.
Ainsi se forme un nouveau groupe, voire une nouvelle espèce,
mieux adaptés aux contraintes du milieu.
Cette vision relativement simple, et démontrée
à de multiples occasions, a paru si convaincante
qu'elle a été nommé du terme
de « Nouvelle Synthèse ». C'est
sur elle que s'est fondée la sociobiologie
mais que reposent aussi les hypothèses formulées
par Richard Dawkins concernant l'autonomie dans la
compétition darwinienne du gène et non plus
de l'individu porteur (théorie du Gène
égoïste et du Génotype étendu).
A
l'inverse, comment parler de mutation darwinienne
au sein d'un groupe, puisque celui-ci n'a pas
de génome en propre. Les gènes définissant
le groupe ou l'espèce sont répartis
au sein de leurs membres et ne peuvent subir d'évolution
qu'au niveau de ceux-ci. Cela ne veut pas dire que
les groupes n'évoluent pas. Mais ils le font
notamment sous l'influence de la création culturelle.
Les méméticiens parlent d'ailleurs de
mèmes culturels, qui sont des réplicateurs
analogues aux gènes mais opérant à
un tout autre niveau. On peut analyser l'évolution
se produisant à ce niveau en faisant appel aux paradigmes
darwiniens, mais il ne s'agit que d'analogies
et non du mécanisme néo-darwinien lequel repose
exclusivement sur le jeu des mutations génétiques.
La
nouvelle synthèse a pu ainsi expliquer pourquoi des
traits donnant un avantage compétitif à l'individu
peuvent profiter au groupe et se retrouver sélectionnés.
Un individu plus fort fait un groupe plus fort. Mais elle
s'est heurtée à un paradoxe depuis longtemps
souligné : comme un individu porteur d'une
mutation grâce à laquelle il se sacrifie pour
la survie du groupe (individu dit altruiste) et assure ainsi
la compétitivité du groupe peut-il se reproduire
? Le plus souvent, il est éliminé avant d'avoir
pu se donner une descendance. Parfois même d'ailleurs,
dans certaines espèces, il est privé de capacité
reproductive.
Darwin, se révélant un précurseur en
ce domaine comme dans d'autres, avait bien vu le problème,
puisqu'il avait écrit en 1871 dans «
The Descent of Man » que si l'altruisme ne donne
que de faibles avantages à l'homme et à
ses descendants par rapport aux autres hommes de la même
tribu (nommés depuis les tricheurs ou les égoïstes),
il donne à la tribu qui en bénéficie
un immense avantage. Il n'expliquait évidemment
pas cette constatation en termes génétiques.
Initialement, les socio-biologistes, au lieu de s'attaquer
au paradoxe signalé par Darwin, nièrent le
phénomène de la sélection de groupe
ou prétendirent qu'il était marginal
au regard du mécanisme de la sélection inter-individuelle.
Un
biologiste comme l'Ecossais V. C. Wynne-Edwards, indique Howard
Bloom dans The Lucifer Principle, fut ridiculisé
quand il expliqua en 1962 que les groupes de « grouses
» de sa lande natale pouvaient restreindre l'effectif
de leurs nichées en période de rareté
alimentaire. Ceci voulait dire que chaque couple (ou chaque
femelle) pris individuellement sacrifiait à l'intérêt
général une partie de sa capacité reproductive
et diminuait donc les chances de transmettre ses gènes.
Le groupe se comportait ainsi en superorganisme intelligent,
au détriment de ses membres altruistes. On sait que
dans de tels cas, tous les membres ne sont pas altruistes
et que certains, les tricheurs, profitent de la générosité
des autres pour exploiter les ressources à leur seul
profit. Généralement, divers mécanismes
sélectifs interviennent alors pour réduire le
pouvoir de nuisance des tricheurs. Le groupe semble assurer
ainsi la police au sein de ses membres.
Afin d'expliquer des constatations aussi surprenantes pour
les sociobiologistes, certains d'entre eux, notamment
JBS Haldane (1955) et W. D. Hamilton (1963) firent appel
au concept de « kin selection » ou
sélection de parenté. Les traits altruistes
qui sont désavantageux pour les individus à
l'intérieur d'une parenté (groupe
de parents) ne sont conservés par l'évolution
que parce que la parenté qui comporte un plus grand
nombre d'altruistes dispose de plus d'avantages
reproductifs et se trouve mieux à même de propager
ses propres gènes au sein du génotype de l'espèce.
Les altruistes contribuent donc ainsi indirectement à
la propagation de leurs gènes, en favorisant la diffusion
des gènes du groupe auquel ils appartiennent. Dans
les cas d' « eusocialité », terme
appliqué notamment aux colonies d'insectes
sociaux comportant des ouvriers ou soldats stériles,
c'est aussi de cette façon que peut se comprendre
la persistance de l'apparition de ces individus stériles
dans chaque génération.
On
appliquera avec prudence de telles constatations. On se
demande souvent pourquoi, par exemple, l'évolution
tolère l'apparition, dans la plupart des espèces
et dans chaque génération, d'individus
homosexuels ne se reproduisant pas. C'est sans doute
simplement parce que l'occurrence de l'homosexualité
n'est pas principalement déterminée
par la génétique et n'est donc pas soumise
à la rigueur de la sélection darwinienne.
Elle dépend plutôt de hasards biologiques ou
culturels intervenant sans règle fixe dans la vie
des individus concernés, sans liens précis
avec la compétitivité biologique des groupes.
Réhabilitation du concept
de sélection de groupe
Aujourd'hui, l'explication un peu alambiquée faisant
appel à la kin selection pour préserver la prééminence
du concept de sélection individuelle ne devrait plus
s'imposer, du fait précisément du retour en
grâce du concept de sélection de groupe. Pourquoi
cette évolution ? L'article publié par la QRB
nous en donne la raison. Nous ne reprendrons pas ici tous
les arguments présentés dont certains sont un
peu techniques. Le premier qui est aussi le plus significatif
sociologiquement et politiquement, consiste à dénier
à l'individu le rôle de niveau privilégié
dans la hiérarchie biologique. L'analyse à multiniveaux
évoquée en introduction cherche à identifier
tous les traits qui affectent la compétitivité
darwinienne de l'ensemble des individus les possédant
en s'ajoutant à la compétitivité individuelle
des individus dotés de ces traits. Comme dans un groupe
tous les individus n'interagissent pas nécessairement
avec tous les autres mais avec un petit nombre, il faut donc
identifier des sous-ensembles ou niveaux demandant des analyses
spécifiques.
Ajoutons, en ce qui concerne les interactions entre les gènes
et les comportements que les différences comportementales
au sein d'un groupe ne sont pas codés, comme
on le pensait initialement, par une relation simpliste du
type [un gène = un comportement]. La variabilité
génétique au sein de ce que l'on appelle
généralement une espèce (définie
le plus souvent pas l'interfécondité)
peut être grande. La peur de céder à un
racisme primaire empêchât longtemps, concernant
l'espèce humaine, que l'on prenne en considération
les différences génétiques infimes mais
néanmoins bien définies pouvant distinguer tel
groupe d'un autre et favoriser en lui tel comportement
plutôt que tel autre(2).
C'est pourtant de cette façon que les différentes
variétés d'homo sapiens ont pu s'adapter
à des biotopes radicalement différents. Refuser
de voir ces différences interdirait souvent de comprendre
tels ou tels succès ou échecs adaptatifs.
D'une façon générale cependant,
la théorie de la sélection de groupe ne fait
pas appel principalement à des analyses génétiques
qui apparaîtront de plus en plus difficiles à
conduire rigoureusement, voire aléatoires quant aux
résultats. Tous les autres facteurs déterminant
l'évolution seront évoqués, comme
indiqués ci-dessus. Mais comme ces facteurs ne joueront
pas nécessairement sur le groupe entier (sur l'espèce
si on tient à conserver ce concept) il faudra prendre
en considération un feuilleté
complexe de niveaux multiples se superposant ou s'interpénétrant
au sein d'une même structure ou groupe, chacun
de ces niveaux demandant des analyses explicatives spécifiques.
Des différences internes au groupe peuvent surgir
à la suite des modalités spécifiques
dont certains sous-groupes s'adaptent à des
environnements et à des histoires différentes.
Plus ces différences sont fortes, plus la sélection
darwinienne entre groupes trouve matière à
s'exercer. On peut retrouver là l'influence
des facteurs culturels mais aussi écoculturels évoqués
ci-dessus.
Cette
analyse multifactorielle libère la sociobiologie
et lui permet d'envisager sans encourir le reproche d'anathème
les phénomènes de compétitions entre
groupes, qu'ils soient limités à quelques
individus ou qu'ils soient étendus à des espèces
entières. Il était temps, si l'on peut dire,
puisque de telles analyses s'imposent évidemment
- et sont couramment pratiquées par les éthologistes,
sociologues et autres historiens pour comprendre de nombreux
aspects de l'évolution où la mutation génétique
n'est pas la cause première du changement.
On ne niera pas pour autant l'existence de relations
causales entre l'évolution des groupes dépendant
de nombreux facteurs différents et la composition
des génomes propres à ces groupes. Chez l'animal,
un groupe s'étant adapté fortement à
un nouvel environnement pourra ainsi construire par éco-évo
une niche écologique au sein de laquelle de nouvelles
mutations génétiques adaptatives seront sélectionnées.
Certaines de ces mutations pourront entraîner l'apparition
d'une nouvelle espèce qui se différenciera
alors de l'espèce-mère. On ne sait si
ceci s'est produit dans l'évolution des
hominiens, bien que la chose soit plus que vraisemblable.
Il ne semble pas qu'un tel évènement soit
possible aujourd'hui chez l'homme, compte tenu
des mélanges incessants tenant à la mondialisation,
mais en théorie l'hypothèse n'est
pas à exclure.
Ceux
qui accusent la sociobiologie d'encourager la ségrégation
entre groupes humains sur la base d'éventuelles différences
génétiques ne vont-ils pas s'inquiéter
et mettre en garde contre une résurgence du racisme
? Si on admet en effet que certains groupes humains peuvent
être plus "compétitifs" que d'autres
pour différentes raisons dont d'infimes variations
génétiques, ne va-t-on pas rouvrir le champ
à l'eugénisme? On recherchera et le cas échéant,
on manipulera par l'ingénierie génétique,
à l'intérieur du génome humain, les variants
jugés favorables ou défavorables. Nous pensons
pour notre part, dans ce domaine comme dans les autres, qu'il
ne faut pas confondre la recherche scientifique des causes
des phénomènes et l'usage politique fait de
tel ou tel résultat de recherche. La génétique
et ses applications en sociobiologie n'ont pas fini de modifier
notre regard sur l'homme et sur ce que l'on appelle désormais
l'anthropocène, c'est-à-dire une nouvelle ère
géophysique où le facteur humain joue un rôle
essentiel. Mieux vaut comprendre les mécanismes en
cause que les nier par idéologie.
Quoi qu'il en soit, les phénomènes de sélection
de groupes sont dorénavant étudiés partout,
depuis le monde microbien jusqu'aux mondes des sociétés
humaines et de leurs conceptions scientifiques et philosophiques.
Il en résulte que le concept de superorganisme, dont
nous avions fait le thème d'un des chapitres de notre
livre, demeure plus pertinent que jamais pour évaluer
voire comprendre l'évolution du monde biologique, anthroposocial
et intellectuel. Mais on n'oubliera pas, comme nous le rappelions
dans ce même livre, que les superorganismes n'existent
pas en soi, dans un monde indépendant de l'observateur.
Le plus souvent celui qui les décrit est d'une façon
ou d'une autre s'inclut dans sa description et modifie donc
en permanence son objet. Ceci particulièrement lorsqu'il
adopte le style performatif ou auto-réalisateur propre
à beaucoup de scientifiques, comme à beaucoup
d'hommes politiques chez qui percent des apprentis dictateurs.
You see what I mean.
Notes
(1) Voir notre ouvrage Pour
un principe matérialiste fort,
«le super-organisme selon Howard Bloom », p. 188).
2) Pensons à l'absence chez
certains humains de la disposition génétique
permettant d'assimiler le lait de vache, qui n'est
pas sans conséquences géopolitiques.