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Le Plan B de Lester Brown
par Jean-Paul Baquiast 07/11/07


Lester Brown est peu connu en France, sauf des écologistes. On regrettera qu’il n’ait pas été invité au Grenelle de l’environnement. Il aurait pu, différemment de Al Gore mais avec une expertise bien plus grande, y représenter une Amérique encore marginale, qui se bat pour faire changer le rapport de l’homme à la Terre.

Lester Brown a publié en 2006 un livre programme visant cet objectif, Plan B 2.0: Rescuing a Planet Under Stress and a Civilization in Trouble. L'ouvrage vient seulement d’être traduit en français et nous vous le présenterons dans quelques jours. En attendant, il est possible d’accéder au texte anglais, téléchargeable à l’adresse suivante http://www.earth-policy.org/Books/PB2/Contents.htm.

Lester Brown est âgé de 74 ans. Il a commencé sa vie comme planteur de tomates, avant d’obtenir des diplômes en économie agricole et en administration publique. Il a collecté et publié dans plus de 50 ouvrages, depuis 1963, d’innombrables informations économiques et techniques sur le thème des ressources mondiales face à l’augmentation de la demande elle-même aggravée par d’innombrables gaspillages. Il a fondé en 1974 le Worldwatch Institute (http://www.worldwatch.org/), fondation de recherche dédiée à l’étude des problématiques environnementales globales. De 1984 à 2001 il a édité annuellement un Etat de la Planète (State of the Earth) présentant les indicateurs et les tendances intéressant les ressources mondiales et l’évolution des populations humaines. S’étant séparé du Worldwatch en 1999, il a créé une autre fondation doté d’un objectif voisin, le Earth Policy Institute ( http://www.earth-policy.org/ ) composée d’une petite équipe de jeunes experts passionnés par ce sujet, à la mode américaine. Avec eux, Lester Brown a rassemblé la documentation du Plan B. Il promeut ce travail dans les médias, sur Internet et dans le cadre de multiples conférences et missions auprès des gouvernements et des instituions internationales.

La démarche du Plan B, laquelle a été aussi celle ayant inspiré le rapport de Nicholas Stern précédemment analysé ici, est de montrer qu’il serait possible avec des moyens réduits d’inverser la tendance à la paupérisation mondiale qui provoque la détérioration rapide des ressources de la planète. Les modifications devant être apportées aux pratiques agricoles, technologiques et économiques pourraient être limitées, à condition que l’approche proposée soit systématique et globale Les 120 premières pages de l’ouvrage résument les défis à résoudre. Le sujet a été depuis quelques mois si fréquemment abordé qu’il ne parait plus très original. Mais la plupart des décideurs n’ont pas encore tiré de conclusions pratiques des évènements annoncés: production de pétrole en baisse alors que les demande chinoise et indienne s’accroissent rapidement, déclin des ressources en eau, chaos climatique découlant du réchauffement, érosion des sols cultivables, épuisement des réserves halieutiques. Pendant ce temps et jusqu’à 2050, la population mondiale va continuer à croître inexorablement, jusqu’au doublement sinon davantage.

La suite du livre est plus originale et c’est elle qui méritera discussion. Lester Brown y propose un plan d’action global ne se limitant pas à la résolution de certaines des difficultés précédemment énumérées. Il vise à remonter aux causes profondes de la catastrophe qui se prépare. Il propose des actions visant à s’attaquer en priorité à celles de ces causes qui découlent de l’ignorance et de la misère des populations dans une quarantaine des pays les plus pauvres et les plus peuplés. Il s’agit de généraliser l’éducation des enfants, éradiquer l’illettrisme des adultes, fournir des repas scolaires à tous, assister les femmes enceintes, généraliser le planning familial et la diffusion des moyens anticonceptionnels et de lutte contre le sida, organiser une assistance maladie universelle, etc. Il a chiffré le coût de ces diverses politiques à 68 milliards de dollars par an.

Par ailleurs, il propose, des programmes visant à protéger ou restaurer les écosystèmes : forêts, terres arables, prairies, nappes phréatiques, ressources marines, biodiversité. La dépense totale annuelle est estimée à 93 milliards de dollars.

Il compare le budget global obtenu, soit 161 milliards, à celui du chiffre d’affaire annuel d’ ExxonMobil (377 milliards ) et au coût des guerres en Irak et Afghanistan (aujourd’hui estimé à plus de 1.000 milliards). De telles sommes permettraient de financer 5 ans du Plan B et de réduire ainsi significativement les tensions belliqueuses.

Les derniers chapitres du livre ne sont pas les moins intéressants. Ils envisagent la façon permettant de provoquer, à l'échelle du monde, ce qu'il appelle une mobilisation de temps de guerre. On sait que c'est de cet esprit que nous inspirons nous-mêmes dans l'approche des solutions possibles.

Discussion

Quelles appréciations pouvons nous porter sur un tel programme, hors une approbation de principe;? On retrouvera les réflexions suscitées par les recommandations du rapport Stern précité. En simplifiant beaucoup, nous suggérons les conclusions provisoires suivantes :

Sur le fond, il n’y a aucune raison de contester le raisonnement selon lequel, si les grands décideurs acceptaient de consacrer à l’éducation des populations et à la restauration des ressources naturelles les sommes qu’ils consacrent à la guerre ou à des consommations et profits gaspilleurs, les perspectives d’avenir seraient plus favorables. Ceci évidemment à partir de données de départ inchangées (Nous voulons dire par là que si par exemple la détérioration climatique s’accélérait par effet de feed-back positif ou emballement, il faudrait revoir tous les calculs). Mais ce propos n’est pas nouveau. Cela fait des siècles que de telles constatations ont été faites, sans succès, par les moralistes et philosophes.

On peut également admettre les estimations de dépenses annuelles correspondant aux catégories d’action envisagées. Discuter de leur détail n’aurait pas d’intérêt. Cependant, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit de chiffres globaux ne prenant pas en compte les coefficients de répartition par grandes régions du monde.

Concernant les actions proposées, les auteurs du Plan B raisonnent comme si les bénéficiaires de celles-ci les accepteraient sans difficulté. Cela n’est pas réaliste. D’une part, concernant des actions visant à protéger l’environnement, il est probable que des discussions multiples s’élèveraient quant aux modalités selon lesquelles les mettre en oeuvre. Ces actions léseraient inévitablement de multiples intérêts avec lesquels il faudra négocier. Comment par exemple restaurer les ressources marines ? En instituant des sanctuaires ? En interdisant tel type de pèche ou d’activité ? En ensemençant les mers de molécules nutritives ?

Mais, d’autre part et surtout, il est à craindre que les objectifs dits sociaux soient repoussés pour de nombreuses raisons par les communautés supposées en bénéficier. Ainsi certaines politiques sont inspirées d’une conception laïque, féministe et égalitaire de la société que nous approuvons pour notre part, mais qui sera rejetée par les pouvoirs qui dominent les sociétés traditionnelles et qui tirent leur force de l’ignorance et de la soumission des populations. Ces pouvoirs peuvent être issus des sociétés dites développées elles-mêmes, comme on le constate dans le domaine de la lutte pour le contrôle des naissances et contre les maladies vénériennes, refusée par toutes les religions, y compris celles des pays riches, avec des arguments et des motifs différents. Il en est de même de la question sensible de l’éducation des filles, dont le pouvoir mâle dominant dans la grande majorité des sociétés ne voudra pas se dessaisir.

C’est enfin sur la question de la gouvernance collective capable de mettre en œuvre un tel plan qu’il faut s’interroger. Les auteurs du Plan raisonnent comme s’il existait ou pouvait exister une autorité universelle, omnipotente, capable d’imposer à tous des reconversions radicales. On retrouve là le rêve depuis longtemps abandonné d’un super-gouvernement mondial qui jouerait le rôle d’un père bienveillant capable de prendre en main le destin de ses milliards d’enfants égarés. Les difficultés du multilatéralisme ayant légitimé la création de la Société des Nations et de l’ONU, ainsi que des agences dépendant de cette dernière (FAO, WHO, Unesco), ont appris la modestie.

Certes, le développement de la crise environnementale a vu émerger des conseils d’experts tels que le GIEC et divers organismes publics ou non-gouvernementaux susceptibles de jouer un rôle dans la prise de conscience. Mais on ne voit nulle part s’esquisser les pouvoirs supra-nationaux qui seraient nécessaires pour faire arrêter les guerres et les gaspillages, puis redéployer les crédits ainsi économisés vers les différents postes de dépense identifiés par le Plan B. Même au niveau de l’Union européenne, aucun accord n’a pu encore se faire pour créer une Agence de l’environnement qui co-piloterait avec les gouvernements et les acteurs économiques les mesures de lutte contre le changement climatique.

Lorsque l’on jette un regard global sur l’évolution du monde, incluant la Planète entière avec ses différents systèmes physiques, biologiques et sociologiques (que représente bien le mythe de Gaïa créé par Lovelock), s’impose l’image de mécanismes obéissant à des déterminismes complexes et véritablement « in-humains ». Les humains, fussent-ils armés des outils fournis par les sciences les plus modernes, sont incapables de les identifier en détail, de prévoir leur évolution et, a fortiori, d’agir sur eux de façon volontaire. Les études scientifiques et les résolutions politiques les plus pertinentes apparaissent comme de simples émergences au sein de nombreuses autres fluctuations dont l’homme n’a pas conscience. Elles entraînent certes des conséquences, mais celles-ci sont locales et temporaires, incapables d’influer sensiblement sur les cycles globaux.

Pour les scientifiques que nous voulons tous être, ceci est un appel à la modestie mais ne devrait pas être un argument pour ne rien faire, c’est-à-dire céder aux intérêts qui prétendent continuer à détruire les écosystèmes as usual. Il est incontestable que la formalisation aussi rigoureuse que possible des problèmes identifiés et des solutions envisagées aura un effet moteur positif. Elle augmente le niveau de compétence du super-cerveau dont la mythique Gaïa dispose aujourd’hui, notamment grâce aux instruments d’observation et aux moyens de communication modernes. Les auteurs du Plan B estiment sans doute ainsi que leur démarche se situe en amont des processus effectifs de prise de décision. C’est l’état d’esprit qui animait Al Gore quand il a réalisé le film "Une vérité qui dérange". On le retrouve à l’inspiration des travaux ayant abouti au rapport Stern.

Pour Nicholas Stern et pour Lester Brown, qui sont des libéraux et ne se résoudront à l’interventionnisme public qu’à défaut de solutions s’inspirant de l’initiative privée, il est important de chiffrer les dégâts que provoquera l’inaction politique et de mettre en face les sommes nécessaires aux politiques d’intervention. La disproportion entre l’importance des uns et la relative modicité des autres devrait convaincre les décideurs économiques et gouvernementaux de bonne foi, par intérêt et non par idéologie environnementaliste, à se rallier aux mesures proposées.

Par décideurs de bonne foi, nous désignons ceux qui veulent, sans sacrifier leurs intérêts particuliers, assurer la viabilité du système global. On en exclura les organisations et individus paranoïaques qui encouragent le désordre pour détruire un monde terrestre et des systèmes sociaux auxquels ils ne croient pas ou dans lesquels ils ne peuvent trouver leur place.

C’est pourquoi nous continuerons pour notre part à soutenir les efforts de prise de conscience en vue desquels militent des hommes comme Lester Brown.

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