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Interview
Michel
Cassé
interview
réalisé par Jean-Paul Baquiast pour le
compte de Automates-Intelligents
02/10/2007 |
Nos
lecteurs portent beaucoup d’intérêt aux
questions théoriques et pratiques intéressant
l’astrophysique et la cosmologie. C’est la raison
pour laquelle nous leur donnons une place croissante dans
cette revue. On sait que depuis les origines de ces sciences,
comme plus récemment depuis l’apparition de
la physique quantique, les hypothèses formulées
par les chercheurs ont toujours été reprises
et exploitées par les défenseurs d’une
conception mystique du monde. Ils y trouvent amplement matière
à expliquer que ces hypothèses prouvent la
vérité des affirmations des Ecritures et autres
textes fondateurs dont les religions sont riches (1).
Cette attitude, qu’illustre aujourd’hui jusqu’à
saturation les promoteurs du Dessein Intelligent, est évidemment
inacceptable par le matérialisme scientifique. On
doit toujours distinguer le travail de la science et les
interprétations plus ou moins intéressées
qu’en donnent les religions. Notre revue se fait un
devoir d’ajouter sa voix à ceux qui refusent
toute exploitation idéologique des travaux scientifiques.
Cependant,
même entre scientifiques, des débats ont toujours
existé entre ceux qui considèrent avec méfiance
les hypothèses les plus contraires au sens commun formulées
par les théoriciens et ceux pour qui la science n’avance
que grâce à de telles hypothèses. C’est
évidemment l’expérimentation instrumentale
qui sert de pierre de touche. Un fait constaté par
un instrument et non explicable par les modèles dominants
ne peut être négligé, même s’il
conduit à des hypothèses explicatives «
bizarres » (weird ou spooky, en anglais). Si réciproquement,
une hypothèse bizarre ne peut être immédiatement
confirmée par une preuve expérimentale, elle
ne doit pas pour autant être rejetée. Cette preuve
peut être apportée des années plus tard.
Nul
n’ignore que ce débat est au plus fort actuellement
à propos de la théorie des cordes ou supercordes,
ainsi qu’aux hypothèses en partie liées
à la précédente concernant l’ «
existence » des univers multiples. Nous avions précédemment
donné la parole à l’astrophysicien Christian
Magnan pour qui ces hypothèses ouvrent grande la porte
de la cosmologie aux spiritualistes, faute de pouvoir être
démontrées, dans l’état actuel
de l’instrumentation(2). Nous avons
également présenté le dernier livre de
Lee Smolin, pour qui la théorie des cordes éloigne
la recherche de voies plus immédiates permettant de
faire progresser la gravitation quantique(3).
Mais à l’inverse, car ce n’est pas à
nous de trancher dans ce débat, nous avons présenté
chaque fois que le thème était évoqué
en termes nouveaux, les articles des défenseurs de
la théorie des cordes et du Multivers(4).
Dans
le camp, si l’on peut dire, de ces derniers se trouve
l’astrophysicien français Michel Cassé.
Connaissant la renommée internationale de ses travaux,
nous sommes heureux d'éditer l’entretien qu’il
a bien voulu nous accorder sur ces sujets. Il n’échappera
pas que c’est la conception que l’on peut se
faire non seulement de l’univers, mais plus généralement
des sciences en général, qui en découle.
Automates Intelligents
Jean-Paul Baquiast, pour Automates
Intelligents (JPB):
La cosmologie contemporaine, comme d’ailleurs la physique
quantique, reposent sur des modèles du monde dont
le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont
contre-intuitifs. Mais certains le sont plus que d’autres.
Michel
Cassé (MC)
La cosmologie a atteint un certain niveau de consensus,
dont la notion d’expansion de l’univers constitue
la base. Mais il faut établir une distinction entre
cosmologie physique, relativement bien établie (l’expansion
et l’accélération tardive de celle-ci)
et la cosmologie spéculative (inflation cosmologique,
plurivers).
JPB.
: Vous évoquez par exemple ce que l’on nomme
désormais la matière noire et l’énergie
noire ?
MC.
On assiste aujourd’hui, en effet, à une extension
considérable des concepts de matière et d’univers,
Le contenu de l’univers s’est enrichi de deux
composantes, la matière noire (de gravité
attractive, associée le plus souvent par les physiciens
des particules au neutralino, objet hypothétique,
relevant de la supersymétrie, tout aussi insaisissable
que le neutrino, mais beaucoup plus lourd ) et l’énergie
noire (de gravité répulsive, associée
par certains au vide quantique ou encore à un champ
scalaire –de spin nul- appelé quintessence,
et par d’autres à la constante cosmologique
d’Einstein).
L’inflation cosmologique (brève période
d’expansion frénétique qui efface toute
courbure initiale et défroisse l’espace-temps)
est censée servir de prélude au Big-Bang,
elle est, dit-on, motorisée par un substrat répulsif
du type énergie noire mais de densité d’énergie
supérieure, et de beaucoup. Sa vertu est d’uniformiser
et d’aplanir l’espace. En un clin d’œil
une perle d’espace-temps enfle pour se faire plus
grosse que notre univers observable. Les fluctuations quantiques
du champ moteur de l’inflation servent de germe aux
galaxies à naître. L’inflation a un statut
épistémologique intermédiaire, car
certaines de ses prédictions sont vérifiées,
concernant notamment la distribution à grande échelle
de la matière dans l’univers.
Le concept de plurivers, quant à lui, occupe le sommet
de la spéculation. C’est le fruit du mariage
de la théorie des supercordes qui fait proliférer
les univers possibles (on peut en faire figurer un petit
échantillon dans un « paysage » ou «
landscape » à titre illustratif) et
de l’inflation éternelle, mécanisme
qui est censée les réaliser, c’est-à-dire
les pousser à l’existence. Si ce montage théorique
est vrai, l’Univers (majuscule) est un champagne généralisé
dont nous n’occupons qu’une bulle (un cosmos)
parmi d’autres et de fait le Big-Bang est banalisé.
La création des cosmos est permanente, hasardeuse
et multiple. Chaque bulle déployant un certain nombre
de dimensions d’espace (3 dans le nôtre), posséde
en propre sa constante cosmologique (exceptionnellement
faible en ce qui nous concerne) et son jeu de particules
et de forces (6 quarks, 6 leptons et 4 forces dans notre
bulle d’univers). L’hypothèse du plurivers
fait donc valoir l’existence d’une infinité
de cosmos, tous différents les uns des autres mais
tout aussi cohérents et légitimes. Elle est
difficilement réfutable, ce qui rend son statut scientifique
contestable. Mais c’est une bien belle idée
car elle va dans le sens de la tolérance en accréditant
l’idée d’altérité cosmique.
JPB. : Chacun de ces cosmos est-il doté de ses propres
lois fondamentales ?
MC.
: Tout dépend de ce que l’on appelle loi. On
suppose que le plurivers, dans son ensemble et dans toutes
ses parties est régenté par la physique quantique,
la relativité générale et, en toute
logique, par l’union des deux, la gravitation quantique.
Il serait donc gouverné par une meta -loi dont on
ne peut expliquer l’origine.
Cependant, les modalités que prend la législation
physique dans les bulles d’univers sont différentes
du fait que la théorie des supercordes implique l’existence,
outre les trois dimensions d’espace-temps que nous
éprouvons, de dimensions supplémentaires extrêmement
petites et enroulées, invisibles et impalpables.
Selon la manière dont elles ont été
repliées dans les temps premiers, émergent
des particules de masses variées et des interactions
plus ou moins intenses. Si on appelle physique la somme
des particules et de leurs interactions, ce qui correspond
à la vision matérialiste des choses, les propriétés
des particules et le nombre des dimensions d’espace
n’ont aucune raison d’être identiques
et peuvent varier d’un cosmos à l’autre.
JPB.
: Voilà bien ce qui inquiète l’homme
se voulant raisonnable. Comment faire cohabiter la raison
avec l’existence d’un tel arrière-monde
?
MC.
: La cosmologie ne demande pas à croire sans preuve.
Je pense que l’arrière -monde en question est
ou sera accessible à l’expérimentation,
d’une manière ou d’une autre, certainement
partielle, certes, mais dans un premier temps, il faudra
s’en contenter. C’est sur ce point que je veux
prendre position. L’existence de supercordes infimes
dont les vibrations engendrent les particules ne peut être
testée directement, c’est un fait, mais il
semble possible, tout au moins, de mettre à l’épreuve
les éléments particuliers de cette théorie
à savoir la supersymétrie et les dimensions
supplémentaires (à condition que certaines
d’entre elles soient suffisamment déployées).
La supersymétrie met en relations les bosons qui
véhiculent les forces et les fermions qui en sont
les réceptacles. S’il existe des contreparties
supersymétriques aux électrons, photons, quarks
…etc…, (sélectrons, photinos, squarks)
et si ces particules ne sont pas excessivement lourdes,
nous devrions les voir apparaître, parmi les produits
de collision de protons de haute énergie. Ces sparticules
auraient les mêmes propriétés que les
particules de notre monde (même masse, même
charge, même spin) mais des comportement sociaux différents
: prenez le sélectron, au lieu d’être
un fermion régi par le principe d’exclusion
de Pauli, qui interdit de mettre deux fermions dans le même
état quantique, ce serait un boson, qui échappe
à ce diktat.
Or le sélectron n’a pas encore été
découvert. Cela veut-il dire que la supersymétrie
n’est qu’un vœu pieux ? Il est de fait
que si le sélectron avait la même masse que
l’électron, on l’aurait déjà
vu jaillir d’une collision de particules. Comme ce
n’est pas le cas, on doit supposer qu’il dispose
d’une masse bien plus grande que celle de l’électron.
On va donc rechercher le sélectron au moyen du LHC,
collisionneur à protons du CERN, ainsi que les autres
sparticules dès que celui-ci entrera en service en
2008. Si on trouve une quelconque sparticule, l’hypothèse
de la supersymétrie sera validée et la théorie
des supercordes consolidée, à la satisfaction
du théoricien car elle est bien pratique dans la
mesure où elle ramène l’espace-temps
de la théorie des supercordes de 26 dimensions à
10, voire 11 selon la théorie M (M Theory) d’
Edouard Witten (5).. Il est important
de noter que la théorie des supercordes prédit
l’existence de 10 ou 11 dimensions d’espace.
En ceci elle n’est pas creuse.
JPB.
: Toutes ces hypothèses ne sont évidemment
pas gratuites. On essaye de faire apparaître certaines
de leurs conséquences dans les appareils. C’est
ce qui sépare la science de la mythologie.
Ne
pas condamner la pensée spéculative
MC.
Oui. Je comprends que l’on se méfie de la pensée
spéculative pure (« métaphysique »)
et que l’on fasse valoir le primat de l’observation
et de la mesure, c’est l’essence même
de la science (du moins jusqu’ici). Mais une mise
à l’index hâtive serait fort dangereuse.
Ainsi aurait-on stupidement jeté à la corbeille
les travaux d’Einstein. Fort heureusement la relativité
générale n’a pas tardée à
être confirmée par l’observation. La
prédiction de Dirac d’un monde d’anti-matière,
quasiment symétrique au nôtre, l’a été
au bout de deux ans. Faut-il s’alarmer du fait que
la supersymétrie soit si longue à vérifier
? La supermatière a été prédite
il y a trente ans, c’est un fait, et trois décennies
cela peut sembler long. Souvenons nous cependant que le
neutrino est sorti de la tête de Pauli dans les années
trente mais qu’il a été mis en évidence
auprès d’un réacteur nucléaire
en 1957. La patience en physique, comme ailleurs, est avantageuse.
JPB.
: Les discussions entre matérialistes et non-matérialistes
(ou spiritualistes) proviennent en partie de différences
dans la définition de ce que l’on appelle la
matière. Pour les premiers, les manifestations de
ce que l’on appelle l'esprit font partie de la matière.
MC.
: De mon point de vue, la métaphysique ne doit pas
précéder la physique, mais doit, tout au contraire,
la suivre. Elle doit être ajustée à
la compréhension (parfois partielle, admettons le)
que nous avons de cette dernière, laquelle évolue
sans cesse compte tenu des progrès théoriques
et instrumentaux. Nous devons donc être très
ouverts quant à la définition de la matière.
La théorie des supercordes insinue que les particules
de la matière ne sont que de simples notes, émanant
de cordes vibrantes d’une petitesse extrême,
de l’ordre de la longueur de Planck (10-33 cm), impossible
donc à mettre en évidence directement. Nous
voici revenus à Pythagore, peut-être, mais
pas à Platon. Car ces cordes ne sont pas dans l’arrière
-monde. Elles ne sont pas au delà ou en deçà
de l’espace- temps. Elles sont dans l’espace-temps.
La matière est ce qui est dans l’espace-temps.
Si on étend le nombre de dimensions de l’espace-temps,
on doit développer une autre conception de la matière.
Mais il n’y a pas lieu d’évoquer une
quelconque transcendance. Bref, le statut de la matière
est à repenser en permanence.
JPB.
: Comme il faut repenser le statut de la science. Et donner
pour cela en priorité la parole aux physiciens. Pouvez-vous
nous rappeler à ce niveau de notre entretien votre
itinéraire de chercheur ?
MC.
: Je me suis d’abord intéressé à
l’origine et à l’évolution des
atomes de la matière normale, celle qui constitue
le monde visible, donc à la nucléosynthèse
dans les étoiles, à la synthèse des
éléments légers par le rayonnement
cosmique qui fragmente les noyaux de carbone et d’oxygène
produits par les étoiles, puis enfin à la
nucléosynthèse dans le Big Bang, initié
en cela par l’astrophysicienne Elisabeth Vangioni
de l’Institut d’Astrophysique de Paris. A mon
sens tout ceci est aujourd’hui compris, d’une
façon que je qualifierais d’admirable –
mais qui est loin d’être encore admise par le
grand public. C’est ainsi que l’astrologie,
toujours si populaire, établit un rapport scandaleux
entre les planètes et les éléments
chimiques. Ces derniers ne proviennent pas des planètes
mais des étoiles. Il est bon de le marteler.
Je
me suis tourné plus récemment vers la matière
noire, qui est peut-être faite de particules sypersymétriques
mais peut-être d’autres choses. J’ai proposé,
en liaison avec l’observation, en l’occurrence
celle du satellite européen Integral(6),
une théorie de la matière noire,
avec Pierre Fayet de l’ENS (7).
La raison en est qu’on observe un rayonnement d’annihilation
électron-positon dans la région centrale de
la galaxie, que ne peut expliquer aucune théorie
d’astrophysique classique. D’où l’hypothèse
de l’existence d’une autre forme de matière
noire (légère, en vérité, et
qui serait sa propre antimatière) dont l’annihilation
produirait des positons qui, rencontrant des électrons
sur leur passage, se convertiraient en rayons gamma. La
légèreté de cette matière noire
là serait telle que son annihilation ne produirait
que des électrons et des positons, rien d’autre,
et donc éviterait de jeter dans le ciel des particules
indésirables.
Je travaille encore sur ce sujet, mais ma préoccupation
profonde est l’énergie noire qui constitue
70% du contenu de l’univers. En elle réside
la plus grande énigme du moment. On constate à
ce sujet des désaccords flagrants entre la physique
des particules et la cosmologie. Mais s’il y a contradiction,
c’est une bénédiction. Les deux petits
nuages d’incompréhension qui flottaient au
dessus de la physique de la fin du 19e siècle ont
donné naissance à la physique quantique et
à la relativité. Aujourd’hui, nous sommes
en présence d’un nuage épistémologique
qui couve une pluie de concepts nouveaux, c’est du
moins ce que nous pouvons espérer.
JPB.
: Pour travailler sur l’énergie noire, je suppose
que vous restez ce que vous êtes, c’est-à-dire
un astrophysicien observateur ?
MC.
: De manière générale j’essaie
de ramener au monde les théories les plus spéculatives.
Par exemple la prédiction de Hawking selon lequel
les trous noirs ne sont ni trous ni noirs mais qu’ils
brillent peut être mise à l’épreuve
des faits. Les plus petits d’entre eux (les plus chauds
et les plus durables) devraient émettre des rayons
gamma. Voilà qui m’intéresse. Cette
supputation peut elle être élargie au monde
surdimensionné des supercordes ? S’il existe
des dimensions supplémentaires, comment affectent-elles
la manière de briller d’éventuels trous
noirs microscopiques formés dans le big-bang? Peut-on
les détecter ? C’est à cette question
que nous tentons de répondre avec Roland Lehoucq
du service d’Astrophysique du CEA.
Le
développement des connaissances sur le mode darwinien
Revenons
sur les rapports mutuels de la physique et de l’astrophysique.
L’astrophysique est le fruit du mariage du ciel et
de la terre dans la pensée humaine. Pour comprendre
les astres, on a fait usage des grands principes de la physique.
Aujourd’hui, la tendance est au retournement. L’astronomie
se met au service de la physique pour tester ses théories
spéculatives, ceci pour faire revenir au monde les
théories les plus abstraites sur la matière
et l’espace-temps. Si l’espace- temps comporte
10 dimensions, dont 6 sont cachées, s’il existe
une ou plusieurs formes de matière que l’on
ne voit pas, cela m’intéresse et je pense ne
pas être le seul.
JPB. : Cela parait évident. Ce n’est pas parce
que nos sens, même prolongés par des prothèses,
sont limités, qu’il faut limiter l’univers
à ce qu’ils voient. Les prothèses sont
des instruments. Les instruments évoluent en fonction
de développements technologiques qui obéissent
à des lois propres, rarement volontaristes. On voit
donc se développer un monde instrumental qui fourni
aux cerveaux humains, de façon presque aléatoire,
des éléments pour se représenter le
monde. Nous sommes en face d’un système que
l’on pourrait presque qualifier d’auto-complexificateur.
MC.
C’est exact. Mais il est bon de savoir que ce système,
tout aussi angélique qu’il puisse paraître,
répond souvent à des besoins militaires. Une
partie des découvertes en astrophysique a été
obtenue à partir de satellites militaires. C’est
ainsi que les sursauts gamma ont été découvert
par des instruments américains qui surveillaient
la Terre afin d’y détecter des explosions atomiques
soviétiques.
JPB.
: Quand on disposera un jour prochain de robots dotés
de sens très évolués et interagissant
entre eux pour mettre en forme leurs expériences,
on obtiendra des conceptions du monde qui ne seront pas
nécessairement celles des humains. Ceux-ci devront
y réagir comme ils le feraient pas exemple face à
des conceptions du monde produites par des extraterrestres.
MC
: Oui, bien sûr.
JPB
: Nous sommes donc dans un monde de connaissance qui ne se
développe pas selon un plan préétabli.
MC.
: Tout à fait. Il s’agit, à mon sens,
d’un mécanisme quasi darwinien. Concernant
les univers multiples, je voudrais insister sur un point
qui aura peut-être des résonances pour vous.
La théorie des multivers a au moins un avantage :
elle supprime le mirage de la création unique et
donc miraculeuse, pour lui donner une forme multiple et
hasardeuse (quantique) où peut opérer un principe
de sélection, d’adaptation. Tout se joue éternellement
partout. La nécessité de grand Dessein s’efface.
Les physiciens réécrivent la multi -genèse
sous forme d’une création hasardeuse de multiples
cosmos. Dans l’un d’entre eux émerge
la vie et la conscience pour la raison que les étoiles,
génératrices de carbone, azote, oxygène,
entre autres, peuvent y exister, de manière contingente,
voila tout.
JPB.
: Encore que les croyants répondront que tout cela
fait partie d’un mégamonde créé
par Dieu.
MC.
: Je ne crois pas, pour la raison que la mécanique
quantique (véritable génératrice de
monde) n’est pas intentionnelle. Les fluctuations
(quantique est synonyme de fluctuant) sont purement hasardeuses.
Mais, me demanderez-vous, pourquoi le monde est-il quantique,
après tout ? Les religions diront : voilà,
vous ne pouvez pas l’expliquer. Je dirai : je ne peux
pas l’expliquer, mais ce n’est pas mon problème.
Je n’ai jamais imaginé trouver l’explication
d’une loi. Lorsqu’une loi tombe, je ne pleure
pas, c’est qu’on en a trouvé une meilleure.
Les meilleures lois sont à naître. Et je me
dis, pour m’amuser, qu’il peut y avoir d’autres
mécaniques, d’autres mathématiques.
Pourquoi le principe darwinien ne s’appliquerait-il
pas aux mathématiques ? Mais là je dépasse
les bornes, j’en conviens.
JPB. : Je suppose que pour vous,
puisque nous en parlons, les mathématiques elles-mêmes
sont liées à l’organisation du cerveau
humain ? Il n’y a pas d’entités mathématiques
existant pour soi dans le cosmos. On entend pourtant parfois
dire que l’univers est mathématique…8)
MC.
: Cela n’a pas de sens pour moi. Les mathématiques
sont dans l’espace-temps, comme les supercordes. Dans
l’espace-temps de nos cerveaux en l’occurrence,
mais là j’ai peur de m’égarer,
je dépasse le domaine de ma compétence.
Vérifier
les supercordes au CERN
JPB.
: Revenons sur celles-ci, si vous voulez bien. Vous êtes
tout à fait favorable à la théorie
des supercordes, un cordiste convaincu, comme on dit parfois.
MC.
: Oui et non. Je suis cordelièrement agnostique.
J’ai traduit un livre qui va résolument contre
cette théorie « Not even Wrong »
de Peter Woit, qui paraîtra en français sous
le titre « Pas même fausse ».
Il place les supercordes d’un côté et
la physique de l’autre. J’ai considéré
qu’il était de mon devoir de le traduire car
c’est une attaque sensée. Maintenant, quelle
est sa portée ? Pour ma part, je reste absolument
ouvert sur cette question. La théorie des supercordes
est la seule aujourd’hui qui unifie la physique quantique
et la relativité générale, en ceci
elle est admirable. Certains estiment de surcroît
qu’elle aurait des conséquences vérifiables
par l’expérimentation, comme la possibilité
de créer des mini-trous noirs dans des collisions
violentes de particules. Ces minuscules trous noirs se désintégreraient
aussitôt sans créer le moindre risque. Aujourd’hui
certains programmes du CERN sont orientés dans le
but de mettre en évidence le phénomène.
On ne peut donc pas dire que la théorie des supercordes
(ou tout au moins les théories à dimensions
supplémentaires du type Kaluza-Klein) soit coupée
de toute réalité.
JPB.
: Comme quoi, la dépense engagée par le CERN,
qui met l’Europe en pointe sur ce sujet essentiel, ne
sera pas inutile, quoi qu’il arrive.
MC.
: Bien sûr. J’en profite pour dire qu’indépendamment
des conséquences qu’aura le LHC sur l’avancement
des connaissances, l’infrastructure qui a été
développée pour concevoir et mettre en œuvre
le collisionneur aura des retombées considérables.
Il convient de se souvenir qu’internet a pris naissance
au CERN.
Mais revenons à notre propos. Pour la physique fondamentale,
comme vous savez, les enjeux de recherche sont le(s) boson(s)
de Higgs, les particules supersymétriques, les superdimensions.
Si on ne trouve rien, ce sera déjà une indication
précieuse. Concernant la cosmologie, je suis pour
ma part déjà en alerte. Je me demande si,
avec l’astronomie gamma et celle des neutrinos, on
ne serait pas déjà en mesure de mettre en
évidence ou, au contraire, de déclarer l’absence
d’effets que ces théories physiques limites
sont conduites à prédire. J’utiliserai
donc l’astrophysique pour tester les théories
abstraites.
J’essaye comme vous voyez de poser des traits d’union
entre théorie à dimensions supplémentaires,
astrophysique et cosmologie. Et au plus profond, je voudrais
faire apparaître une forme de pensée nouvelle
qui ne soit pas pur ésotérisme.
Notes
(ces notes sont proposées par JPB)
(1)
On sait que le pape Pie XII avait avancé devant l’Académie
Pontificale des Sciences, en 1951, l’idée que
le Big Bang, alors hypothèse toute neuve, illustrait
la « vérité » du Fiat Lux. L’abbé
Georges Lemaître, un des pères de cette hypothèse,
lui avait conseillé de renoncer à une telle
confusion des genres, entre science et religion. Voir La
Recherche, N° 412, Dictionnaire des idées reçus
en sciences.
(2) "Pour mieux connaître Christian
Magnan"
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2006/nov/cosmologie.html
(3)Smolin, "The Trouble with
Physics, the Rise of String Theory,
the Fall of a Science and what comes next "
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/troublewithphysicshtml.htm
(4) Voir par exemple David Deutsch http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html
- Voir aussi dans ce numéro l'article consacré
à Aurélien Barrau, Quelques éléments
de physique et de philosophie des multivers
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2007/84/barrau.htm
(5) Edward Witten, né en 1951,
professeur de physique théorique à l'Institute
for Advanced Study de Princeton. Il a reçu la Médaille
Fields en 1990. Il a présenté sa Théorie
M en 1995, ce qui a généré un grand
nombre de nouveaux développements au sein de la théorie
des cordes. On a parlé d’une seconde révolution
des supercordes.
(6) Le satellite Integral http://isdc.unige.ch/index.cgi?Outreach+integral_fr
(7) Voir Cassé "
L’énigme des positons du bulbe galactique "
http://clrwww.in2p3.fr/jet04/transpa/Casse.doc.pdf
(8) Voir “Reality by numbers.
What is the universe really made of”, par Max
Tegmark , NewScientist 15 septembre 2007, p. 38. Voir aussi
du même auteur « The mathematical universe
»
http://www.arxiv.org/abs/0704.0646