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Interview
Michel Cassé
interview réalisé par Jean-Paul Baquiast pour le compte de Automates-Intelligents
02/10/2007

Michel Cassé est astrophysicien, directeur de recherche au Commissariat à l’Energie Atomique. Il a écrit de nombreux ouvrages scientifiques et de vulgarisation dont on trouvera une liste résumée dans cette page de la FNAC
http://www3.fnac.com/item/author.do?id=66365

Dans ce numéro, on trouvera une introduction à son dernier ouvrage: "Lambda ou la cosmologie dite à Rimbaud"

Nous avions précédemment présenté son livre "Généalogie de la matière. Retour aux sources célestes des éléments". Editions Odile Jacob - octobre 2000:
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/jan/m_casse.html


Nos lecteurs portent beaucoup d’intérêt aux questions théoriques et pratiques intéressant l’astrophysique et la cosmologie. C’est la raison pour laquelle nous leur donnons une place croissante dans cette revue. On sait que depuis les origines de ces sciences, comme plus récemment depuis l’apparition de la physique quantique, les hypothèses formulées par les chercheurs ont toujours été reprises et exploitées par les défenseurs d’une conception mystique du monde. Ils y trouvent amplement matière à expliquer que ces hypothèses prouvent la vérité des affirmations des Ecritures et autres textes fondateurs dont les religions sont riches (1). Cette attitude, qu’illustre aujourd’hui jusqu’à saturation les promoteurs du Dessein Intelligent, est évidemment inacceptable par le matérialisme scientifique. On doit toujours distinguer le travail de la science et les interprétations plus ou moins intéressées qu’en donnent les religions. Notre revue se fait un devoir d’ajouter sa voix à ceux qui refusent toute exploitation idéologique des travaux scientifiques.

Cependant, même entre scientifiques, des débats ont toujours existé entre ceux qui considèrent avec méfiance les hypothèses les plus contraires au sens commun formulées par les théoriciens et ceux pour qui la science n’avance que grâce à de telles hypothèses. C’est évidemment l’expérimentation instrumentale qui sert de pierre de touche. Un fait constaté par un instrument et non explicable par les modèles dominants ne peut être négligé, même s’il conduit à des hypothèses explicatives « bizarres » (weird ou spooky, en anglais). Si réciproquement, une hypothèse bizarre ne peut être immédiatement confirmée par une preuve expérimentale, elle ne doit pas pour autant être rejetée. Cette preuve peut être apportée des années plus tard.

Nul n’ignore que ce débat est au plus fort actuellement à propos de la théorie des cordes ou supercordes, ainsi qu’aux hypothèses en partie liées à la précédente concernant l’ « existence » des univers multiples. Nous avions précédemment donné la parole à l’astrophysicien Christian Magnan pour qui ces hypothèses ouvrent grande la porte de la cosmologie aux spiritualistes, faute de pouvoir être démontrées, dans l’état actuel de l’instrumentation(2). Nous avons également présenté le dernier livre de Lee Smolin, pour qui la théorie des cordes éloigne la recherche de voies plus immédiates permettant de faire progresser la gravitation quantique(3). Mais à l’inverse, car ce n’est pas à nous de trancher dans ce débat, nous avons présenté chaque fois que le thème était évoqué en termes nouveaux, les articles des défenseurs de la théorie des cordes et du Multivers(4).

Dans le camp, si l’on peut dire, de ces derniers se trouve l’astrophysicien français Michel Cassé. Connaissant la renommée internationale de ses travaux, nous sommes heureux d'éditer l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder sur ces sujets. Il n’échappera pas que c’est la conception que l’on peut se faire non seulement de l’univers, mais plus généralement des sciences en général, qui en découle. Automates Intelligents


Jean-Paul Baquiast, pour Automates Intelligents (JPB):
La cosmologie contemporaine, comme d’ailleurs la physique quantique, reposent sur des modèles du monde dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont contre-intuitifs. Mais certains le sont plus que d’autres.

Michel Cassé (MC)
La cosmologie a atteint un certain niveau de consensus, dont la notion d’expansion de l’univers constitue la base. Mais il faut établir une distinction entre cosmologie physique, relativement bien établie (l’expansion et l’accélération tardive de celle-ci) et la cosmologie spéculative (inflation cosmologique, plurivers).

JPB. : Vous évoquez par exemple ce que l’on nomme désormais la matière noire et l’énergie noire ?

MC. On assiste aujourd’hui, en effet, à une extension considérable des concepts de matière et d’univers, Le contenu de l’univers s’est enrichi de deux composantes, la matière noire (de gravité attractive, associée le plus souvent par les physiciens des particules au neutralino, objet hypothétique, relevant de la supersymétrie, tout aussi insaisissable que le neutrino, mais beaucoup plus lourd ) et l’énergie noire (de gravité répulsive, associée par certains au vide quantique ou encore à un champ scalaire –de spin nul- appelé quintessence, et par d’autres à la constante cosmologique d’Einstein).

L’inflation cosmologique (brève période d’expansion frénétique qui efface toute courbure initiale et défroisse l’espace-temps) est censée servir de prélude au Big-Bang, elle est, dit-on, motorisée par un substrat répulsif du type énergie noire mais de densité d’énergie supérieure, et de beaucoup. Sa vertu est d’uniformiser et d’aplanir l’espace. En un clin d’œil une perle d’espace-temps enfle pour se faire plus grosse que notre univers observable. Les fluctuations quantiques du champ moteur de l’inflation servent de germe aux galaxies à naître. L’inflation a un statut épistémologique intermédiaire, car certaines de ses prédictions sont vérifiées, concernant notamment la distribution à grande échelle de la matière dans l’univers.

Le concept de plurivers, quant à lui, occupe le sommet de la spéculation. C’est le fruit du mariage de la théorie des supercordes qui fait proliférer les univers possibles (on peut en faire figurer un petit échantillon dans un « paysage » ou « landscape » à titre illustratif) et de l’inflation éternelle, mécanisme qui est censée les réaliser, c’est-à-dire les pousser à l’existence. Si ce montage théorique est vrai, l’Univers (majuscule) est un champagne généralisé dont nous n’occupons qu’une bulle (un cosmos) parmi d’autres et de fait le Big-Bang est banalisé. La création des cosmos est permanente, hasardeuse et multiple. Chaque bulle déployant un certain nombre de dimensions d’espace (3 dans le nôtre), posséde en propre sa constante cosmologique (exceptionnellement faible en ce qui nous concerne) et son jeu de particules et de forces (6 quarks, 6 leptons et 4 forces dans notre bulle d’univers). L’hypothèse du plurivers fait donc valoir l’existence d’une infinité de cosmos, tous différents les uns des autres mais tout aussi cohérents et légitimes. Elle est difficilement réfutable, ce qui rend son statut scientifique contestable. Mais c’est une bien belle idée car elle va dans le sens de la tolérance en accréditant l’idée d’altérité cosmique.


JPB. : Chacun de ces cosmos est-il doté de ses propres lois fondamentales ?

MC. : Tout dépend de ce que l’on appelle loi. On suppose que le plurivers, dans son ensemble et dans toutes ses parties est régenté par la physique quantique, la relativité générale et, en toute logique, par l’union des deux, la gravitation quantique. Il serait donc gouverné par une meta -loi dont on ne peut expliquer l’origine.

Cependant, les modalités que prend la législation physique dans les bulles d’univers sont différentes du fait que la théorie des supercordes implique l’existence, outre les trois dimensions d’espace-temps que nous éprouvons, de dimensions supplémentaires extrêmement petites et enroulées, invisibles et impalpables. Selon la manière dont elles ont été repliées dans les temps premiers, émergent des particules de masses variées et des interactions plus ou moins intenses. Si on appelle physique la somme des particules et de leurs interactions, ce qui correspond à la vision matérialiste des choses, les propriétés des particules et le nombre des dimensions d’espace n’ont aucune raison d’être identiques et peuvent varier d’un cosmos à l’autre.

JPB. : Voilà bien ce qui inquiète l’homme se voulant raisonnable. Comment faire cohabiter la raison avec l’existence d’un tel arrière-monde ?

MC. : La cosmologie ne demande pas à croire sans preuve. Je pense que l’arrière -monde en question est ou sera accessible à l’expérimentation, d’une manière ou d’une autre, certainement partielle, certes, mais dans un premier temps, il faudra s’en contenter. C’est sur ce point que je veux prendre position. L’existence de supercordes infimes dont les vibrations engendrent les particules ne peut être testée directement, c’est un fait, mais il semble possible, tout au moins, de mettre à l’épreuve les éléments particuliers de cette théorie à savoir la supersymétrie et les dimensions supplémentaires (à condition que certaines d’entre elles soient suffisamment déployées).

La supersymétrie met en relations les bosons qui véhiculent les forces et les fermions qui en sont les réceptacles. S’il existe des contreparties supersymétriques aux électrons, photons, quarks …etc…, (sélectrons, photinos, squarks) et si ces particules ne sont pas excessivement lourdes, nous devrions les voir apparaître, parmi les produits de collision de protons de haute énergie. Ces sparticules auraient les mêmes propriétés que les particules de notre monde (même masse, même charge, même spin) mais des comportement sociaux différents : prenez le sélectron, au lieu d’être un fermion régi par le principe d’exclusion de Pauli, qui interdit de mettre deux fermions dans le même état quantique, ce serait un boson, qui échappe à ce diktat.

Or le sélectron n’a pas encore été découvert. Cela veut-il dire que la supersymétrie n’est qu’un vœu pieux ? Il est de fait que si le sélectron avait la même masse que l’électron, on l’aurait déjà vu jaillir d’une collision de particules. Comme ce n’est pas le cas, on doit supposer qu’il dispose d’une masse bien plus grande que celle de l’électron. On va donc rechercher le sélectron au moyen du LHC, collisionneur à protons du CERN, ainsi que les autres sparticules dès que celui-ci entrera en service en 2008. Si on trouve une quelconque sparticule, l’hypothèse de la supersymétrie sera validée et la théorie des supercordes consolidée, à la satisfaction du théoricien car elle est bien pratique dans la mesure où elle ramène l’espace-temps de la théorie des supercordes de 26 dimensions à 10, voire 11 selon la théorie M (M Theory) d’ Edouard Witten (5).. Il est important de noter que la théorie des supercordes prédit l’existence de 10 ou 11 dimensions d’espace. En ceci elle n’est pas creuse.

JPB. : Toutes ces hypothèses ne sont évidemment pas gratuites. On essaye de faire apparaître certaines de leurs conséquences dans les appareils. C’est ce qui sépare la science de la mythologie.

Ne pas condamner la pensée spéculative

MC. Oui. Je comprends que l’on se méfie de la pensée spéculative pure (« métaphysique ») et que l’on fasse valoir le primat de l’observation et de la mesure, c’est l’essence même de la science (du moins jusqu’ici). Mais une mise à l’index hâtive serait fort dangereuse. Ainsi aurait-on stupidement jeté à la corbeille les travaux d’Einstein. Fort heureusement la relativité générale n’a pas tardée à être confirmée par l’observation. La prédiction de Dirac d’un monde d’anti-matière, quasiment symétrique au nôtre, l’a été au bout de deux ans. Faut-il s’alarmer du fait que la supersymétrie soit si longue à vérifier ? La supermatière a été prédite il y a trente ans, c’est un fait, et trois décennies cela peut sembler long. Souvenons nous cependant que le neutrino est sorti de la tête de Pauli dans les années trente mais qu’il a été mis en évidence auprès d’un réacteur nucléaire en 1957. La patience en physique, comme ailleurs, est avantageuse.

JPB. : Les discussions entre matérialistes et non-matérialistes (ou spiritualistes) proviennent en partie de différences dans la définition de ce que l’on appelle la matière. Pour les premiers, les manifestations de ce que l’on appelle l'esprit font partie de la matière.

MC. : De mon point de vue, la métaphysique ne doit pas précéder la physique, mais doit, tout au contraire, la suivre. Elle doit être ajustée à la compréhension (parfois partielle, admettons le) que nous avons de cette dernière, laquelle évolue sans cesse compte tenu des progrès théoriques et instrumentaux. Nous devons donc être très ouverts quant à la définition de la matière. La théorie des supercordes insinue que les particules de la matière ne sont que de simples notes, émanant de cordes vibrantes d’une petitesse extrême, de l’ordre de la longueur de Planck (10-33 cm), impossible donc à mettre en évidence directement. Nous voici revenus à Pythagore, peut-être, mais pas à Platon. Car ces cordes ne sont pas dans l’arrière -monde. Elles ne sont pas au delà ou en deçà de l’espace- temps. Elles sont dans l’espace-temps. La matière est ce qui est dans l’espace-temps. Si on étend le nombre de dimensions de l’espace-temps, on doit développer une autre conception de la matière. Mais il n’y a pas lieu d’évoquer une quelconque transcendance. Bref, le statut de la matière est à repenser en permanence.

JPB. : Comme il faut repenser le statut de la science. Et donner pour cela en priorité la parole aux physiciens. Pouvez-vous nous rappeler à ce niveau de notre entretien votre itinéraire de chercheur ?

MC. : Je me suis d’abord intéressé à l’origine et à l’évolution des atomes de la matière normale, celle qui constitue le monde visible, donc à la nucléosynthèse dans les étoiles, à la synthèse des éléments légers par le rayonnement cosmique qui fragmente les noyaux de carbone et d’oxygène produits par les étoiles, puis enfin à la nucléosynthèse dans le Big Bang, initié en cela par l’astrophysicienne Elisabeth Vangioni de l’Institut d’Astrophysique de Paris. A mon sens tout ceci est aujourd’hui compris, d’une façon que je qualifierais d’admirable – mais qui est loin d’être encore admise par le grand public. C’est ainsi que l’astrologie, toujours si populaire, établit un rapport scandaleux entre les planètes et les éléments chimiques. Ces derniers ne proviennent pas des planètes mais des étoiles. Il est bon de le marteler.

Je me suis tourné plus récemment vers la matière noire, qui est peut-être faite de particules sypersymétriques mais peut-être d’autres choses. J’ai proposé, en liaison avec l’observation, en l’occurrence celle du satellite européen Integral(6), une théorie de la matière noire, avec Pierre Fayet de l’ENS (7). La raison en est qu’on observe un rayonnement d’annihilation électron-positon dans la région centrale de la galaxie, que ne peut expliquer aucune théorie d’astrophysique classique. D’où l’hypothèse de l’existence d’une autre forme de matière noire (légère, en vérité, et qui serait sa propre antimatière) dont l’annihilation produirait des positons qui, rencontrant des électrons sur leur passage, se convertiraient en rayons gamma. La légèreté de cette matière noire là serait telle que son annihilation ne produirait que des électrons et des positons, rien d’autre, et donc éviterait de jeter dans le ciel des particules indésirables.

Je travaille encore sur ce sujet, mais ma préoccupation profonde est l’énergie noire qui constitue 70% du contenu de l’univers. En elle réside la plus grande énigme du moment. On constate à ce sujet des désaccords flagrants entre la physique des particules et la cosmologie. Mais s’il y a contradiction, c’est une bénédiction. Les deux petits nuages d’incompréhension qui flottaient au dessus de la physique de la fin du 19e siècle ont donné naissance à la physique quantique et à la relativité. Aujourd’hui, nous sommes en présence d’un nuage épistémologique qui couve une pluie de concepts nouveaux, c’est du moins ce que nous pouvons espérer.

JPB. : Pour travailler sur l’énergie noire, je suppose que vous restez ce que vous êtes, c’est-à-dire un astrophysicien observateur ?

MC. : De manière générale j’essaie de ramener au monde les théories les plus spéculatives. Par exemple la prédiction de Hawking selon lequel les trous noirs ne sont ni trous ni noirs mais qu’ils brillent peut être mise à l’épreuve des faits. Les plus petits d’entre eux (les plus chauds et les plus durables) devraient émettre des rayons gamma. Voilà qui m’intéresse. Cette supputation peut elle être élargie au monde surdimensionné des supercordes ? S’il existe des dimensions supplémentaires, comment affectent-elles la manière de briller d’éventuels trous noirs microscopiques formés dans le big-bang? Peut-on les détecter ? C’est à cette question que nous tentons de répondre avec Roland Lehoucq du service d’Astrophysique du CEA.

Le développement des connaissances sur le mode darwinien

Revenons sur les rapports mutuels de la physique et de l’astrophysique. L’astrophysique est le fruit du mariage du ciel et de la terre dans la pensée humaine. Pour comprendre les astres, on a fait usage des grands principes de la physique. Aujourd’hui, la tendance est au retournement. L’astronomie se met au service de la physique pour tester ses théories spéculatives, ceci pour faire revenir au monde les théories les plus abstraites sur la matière et l’espace-temps. Si l’espace- temps comporte 10 dimensions, dont 6 sont cachées, s’il existe une ou plusieurs formes de matière que l’on ne voit pas, cela m’intéresse et je pense ne pas être le seul.

JPB. : Cela parait évident. Ce n’est pas parce que nos sens, même prolongés par des prothèses, sont limités, qu’il faut limiter l’univers à ce qu’ils voient. Les prothèses sont des instruments. Les instruments évoluent en fonction de développements technologiques qui obéissent à des lois propres, rarement volontaristes. On voit donc se développer un monde instrumental qui fourni aux cerveaux humains, de façon presque aléatoire, des éléments pour se représenter le monde. Nous sommes en face d’un système que l’on pourrait presque qualifier d’auto-complexificateur.

MC. C’est exact. Mais il est bon de savoir que ce système, tout aussi angélique qu’il puisse paraître, répond souvent à des besoins militaires. Une partie des découvertes en astrophysique a été obtenue à partir de satellites militaires. C’est ainsi que les sursauts gamma ont été découvert par des instruments américains qui surveillaient la Terre afin d’y détecter des explosions atomiques soviétiques.

JPB. : Quand on disposera un jour prochain de robots dotés de sens très évolués et interagissant entre eux pour mettre en forme leurs expériences, on obtiendra des conceptions du monde qui ne seront pas nécessairement celles des humains. Ceux-ci devront y réagir comme ils le feraient pas exemple face à des conceptions du monde produites par des extraterrestres.

MC : Oui, bien sûr.

JPB : Nous sommes donc dans un monde de connaissance qui ne se développe pas selon un plan préétabli.

MC. : Tout à fait. Il s’agit, à mon sens, d’un mécanisme quasi darwinien. Concernant les univers multiples, je voudrais insister sur un point qui aura peut-être des résonances pour vous. La théorie des multivers a au moins un avantage : elle supprime le mirage de la création unique et donc miraculeuse, pour lui donner une forme multiple et hasardeuse (quantique) où peut opérer un principe de sélection, d’adaptation. Tout se joue éternellement partout. La nécessité de grand Dessein s’efface. Les physiciens réécrivent la multi -genèse sous forme d’une création hasardeuse de multiples cosmos. Dans l’un d’entre eux émerge la vie et la conscience pour la raison que les étoiles, génératrices de carbone, azote, oxygène, entre autres, peuvent y exister, de manière contingente, voila tout.

JPB. : Encore que les croyants répondront que tout cela fait partie d’un mégamonde créé par Dieu.

MC. : Je ne crois pas, pour la raison que la mécanique quantique (véritable génératrice de monde) n’est pas intentionnelle. Les fluctuations (quantique est synonyme de fluctuant) sont purement hasardeuses. Mais, me demanderez-vous, pourquoi le monde est-il quantique, après tout ? Les religions diront : voilà, vous ne pouvez pas l’expliquer. Je dirai : je ne peux pas l’expliquer, mais ce n’est pas mon problème. Je n’ai jamais imaginé trouver l’explication d’une loi. Lorsqu’une loi tombe, je ne pleure pas, c’est qu’on en a trouvé une meilleure. Les meilleures lois sont à naître. Et je me dis, pour m’amuser, qu’il peut y avoir d’autres mécaniques, d’autres mathématiques. Pourquoi le principe darwinien ne s’appliquerait-il pas aux mathématiques ? Mais là je dépasse les bornes, j’en conviens.

JPB. : Je suppose que pour vous, puisque nous en parlons, les mathématiques elles-mêmes sont liées à l’organisation du cerveau humain ? Il n’y a pas d’entités mathématiques existant pour soi dans le cosmos. On entend pourtant parfois dire que l’univers est mathématique…8)

MC. : Cela n’a pas de sens pour moi. Les mathématiques sont dans l’espace-temps, comme les supercordes. Dans l’espace-temps de nos cerveaux en l’occurrence, mais là j’ai peur de m’égarer, je dépasse le domaine de ma compétence.

Vérifier les supercordes au CERN

JPB. : Revenons sur celles-ci, si vous voulez bien. Vous êtes tout à fait favorable à la théorie des supercordes, un cordiste convaincu, comme on dit parfois.

MC. : Oui et non. Je suis cordelièrement agnostique. J’ai traduit un livre qui va résolument contre cette théorie « Not even Wrong » de Peter Woit, qui paraîtra en français sous le titre « Pas même fausse ». Il place les supercordes d’un côté et la physique de l’autre. J’ai considéré qu’il était de mon devoir de le traduire car c’est une attaque sensée. Maintenant, quelle est sa portée ? Pour ma part, je reste absolument ouvert sur cette question. La théorie des supercordes est la seule aujourd’hui qui unifie la physique quantique et la relativité générale, en ceci elle est admirable. Certains estiment de surcroît qu’elle aurait des conséquences vérifiables par l’expérimentation, comme la possibilité de créer des mini-trous noirs dans des collisions violentes de particules. Ces minuscules trous noirs se désintégreraient aussitôt sans créer le moindre risque. Aujourd’hui certains programmes du CERN sont orientés dans le but de mettre en évidence le phénomène. On ne peut donc pas dire que la théorie des supercordes (ou tout au moins les théories à dimensions supplémentaires du type Kaluza-Klein) soit coupée de toute réalité.

JPB. : Comme quoi, la dépense engagée par le CERN, qui met l’Europe en pointe sur ce sujet essentiel, ne sera pas inutile, quoi qu’il arrive.

MC. : Bien sûr. J’en profite pour dire qu’indépendamment des conséquences qu’aura le LHC sur l’avancement des connaissances, l’infrastructure qui a été développée pour concevoir et mettre en œuvre le collisionneur aura des retombées considérables. Il convient de se souvenir qu’internet a pris naissance au CERN.

Mais revenons à notre propos. Pour la physique fondamentale, comme vous savez, les enjeux de recherche sont le(s) boson(s) de Higgs, les particules supersymétriques, les superdimensions. Si on ne trouve rien, ce sera déjà une indication précieuse. Concernant la cosmologie, je suis pour ma part déjà en alerte. Je me demande si, avec l’astronomie gamma et celle des neutrinos, on ne serait pas déjà en mesure de mettre en évidence ou, au contraire, de déclarer l’absence d’effets que ces théories physiques limites sont conduites à prédire. J’utiliserai donc l’astrophysique pour tester les théories abstraites.

J’essaye comme vous voyez de poser des traits d’union entre théorie à dimensions supplémentaires, astrophysique et cosmologie. Et au plus profond, je voudrais faire apparaître une forme de pensée nouvelle qui ne soit pas pur ésotérisme.


Notes (ces notes sont proposées par JPB)
(1) On sait que le pape Pie XII avait avancé devant l’Académie Pontificale des Sciences, en 1951, l’idée que le Big Bang, alors hypothèse toute neuve, illustrait la « vérité » du Fiat Lux. L’abbé Georges Lemaître, un des pères de cette hypothèse, lui avait conseillé de renoncer à une telle confusion des genres, entre science et religion. Voir La Recherche, N° 412, Dictionnaire des idées reçus en sciences.
(2) "Pour mieux connaître Christian Magnan"
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2006/nov/cosmologie.html
(3)Smolin, "The Trouble with Physics, the Rise of String Theory,
the Fall of a Science and what comes next "
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/troublewithphysicshtml.htm
(4) Voir par exemple David Deutsch http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html
- Voir aussi dans ce numéro l'article consacré à Aurélien Barrau, Quelques éléments de physique et de philosophie des multivers
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2007/84/barrau.htm
(5) Edward Witten, né en 1951, professeur de physique théorique à l'Institute for Advanced Study de Princeton. Il a reçu la Médaille Fields en 1990. Il a présenté sa Théorie M en 1995, ce qui a généré un grand nombre de nouveaux développements au sein de la théorie des cordes. On a parlé d’une seconde révolution des supercordes.
(6) Le satellite Integral http://isdc.unige.ch/index.cgi?Outreach+integral_fr
(7) Voir Cassé " L’énigme des positons du bulbe galactique "
http://clrwww.in2p3.fr/jet04/transpa/Casse.doc.pdf
(8) Voir “Reality by numbers. What is the universe really made of”, par Max Tegmark , NewScientist 15 septembre 2007, p. 38. Voir aussi du même auteur « The mathematical universe » http://www.arxiv.org/abs/0704.0646

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