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Publiscopie
Lambda
ou Cosmologie dite à Rimbaud
Par Michel Cassé
Jean-Paul Bayol Editions,
2007, 195 pages
Présentation par Jean-Paul Baquiast
16/09/2007
Voici un étrange livre, bien peu attendu de la part
d’un éminent astrophysicien que ceux ne le
connaissant pas pourraient croire enfermé dans le
monde austère des modèles d’univers
aux mathématiques ésotériques. Mais
pourquoi refuser aux cosmologistes le droit à l’émotion
et à l’expression poétique. Nous-mêmes
profanes acceptons bien de rêver devant un ciel nocturne
peuplé d’étoiles à l’infini.
Lorsque nous apprenons que ces étoiles ne sont que
l’avant-garde visible de 100 milliards d’analogues
dans notre galaxie et qu’il y aurait cent milliards
d’autres galaxies au sein de l’espace-temps,
n’éprouvons-nous pas une émotion encore
plus forte ? Il arrive même à certains, plus
rares certes, de rêver en considérant ce que
pourrait être un univers « tourbillonnant »
dans un espace de Calabi-Yau, ce jusqu’à une
ultime contraction suivie d’une nouvelle expansion
1).
La difficulté avec ce genre d’évocations
poétiques est de requérir des lecteurs relativement
informés. Il se peut que la plupart des allusions
auxquelles se livre Michel Cassé dans Lambda en laissent
un certain nombre sur le bord de la route. Certes, il fournit
de nombreuses références en notes, mais celles-ci
sont sans explications. Seuls sans doute les fous de savoir
les utiliseront pour compléter leur information.
Ceci dit, on peut supposer que dans ce nouveau livre, Michel
Cassé n’a pas voulu faire œuvre de vulgarisation,
comme il sait si bien le faire par ailleurs. Il a sans doute
voulu, à l’occasion d’une synthèse
brillante mais en partie implicite des hypothèses
récentes de la cosmologie théorique, montrer
aux lecteurs qu’il existait un monde perceptible,
non par les sens ni même par l’esprit logique,
mais par l’imagination (ou la sensibilité)
poétique. Ainsi seraient ils incités à
s’instruire plus en profondeur.
Une telle recherche d’information ne serait en effet
pas inutile. Combien de personnes en sont restés
aux hypothèses du Big Bang et des Trous noirs ? Peu
s’imaginent que la matière visible ne représente
que quelques pour cents de la matière dite noire.
Peu encore ne soupçonnent que l’héroïne
du livre, l’énergie noire dite aussi Lambda,
force d’expansion accélérée,
écartera les galaxies, dans quelques milliards ou
trilliards d’années, de telle façon
que les futurs habitants de l’une de ces galaxies
contempleront un ciel noir et vide à la place du
ciel étoilé que nous évoquions en introduction.
Entendre un scientifique respecté faire de ces questions
matière à évocation poétique,
en en parlant comme Ronsard le faisait de la rose, ne peut
qu’inciter à une saine curiosité.
Une
manifestation de la spiritualité matérialiste
Au
delà de son contenu de connaissances scientifiques,
nous sommes tenté de voir dans le livre de Michel
Cassé une manifestation de la spiritualité
matérialiste, qui n'est pas faite de certitudes tirées
des Ecritures mais de questions sur ce qu'elle est. Que
sait un
astrophysicien face à sa discipline? Que pense-t-il
? Quels sont ses doutes ? Et lorsque non sans malice il
discourt avec Rimbaud et Ponge son propos n’est pas
de faire le point sur ce que l’on sait en astrophysique
mais de montrer qu’il y a beaucoup à savoir
et que les questions et interrogations restantes sont immenses.
De
la même façon Jean Rostand dans son "
Carnets d’un biologiste " s’interrogeait
sur sa discipline, exposait ses doutes et ses certitudes
mais ne décrivait à aucun moment la bio-génétique
dont il fut un pionnier.
Dans
Lambda, on trouve sous-jacente la question fondamentale
de la globalité : l'auteur montre que la science,
toute autonome et rigoureuse qu’elle soit, est écrite
et pensée par des hommes dont les référents
sont dans la culture humaine, donc aussi dans les rêves,
la poésie, le langage. Ce
livre semble dire : faisons de la place à l’imagination,
faisons de la place à la poésie qui contourne
notre raison raisonnante et en cela nous déconcerte,
faisons de la place à la rêverie car ce sont
de magnifiques et indispensables instruments de la pensée
et par là-même de la science. Il fait plus
que cela. A l’occasion d’une synthèse
brillante mais en partie implicite des hypothèses
récentes de la cosmologie théorique, il veut
montrer aux lecteurs qu’il existe un monde perceptible,
non par les sens ni même par l’esprit logique,
mais par l’imagination ou la sensibilitépoétique.
C'est finalement
une expérience, le texte personnel et libre d’un
scientifique qui parle de son art et de sa pratique.
Réalisme ou non-réalisme?
Nous
aimerions cependant, à l'occasion de ce livre et
puisque nous avons virtuellement Michel Cassé en
interlocuteur, lui poser quelques questions, qui seront
peut-être développées dans un entretien
ultérieur. Ainsi il évoque (bien qu’avec
prudence) la mal nommée théorie des Cordes
ou l’hypothèse du Multivers sans préciser
que d’autres cosmologistes tel Christian Magnan préfèrent
les laisser au rayon de la métaphysique scientifique
2). Que pense-t-il lui-même la plausibilité
de ces hypothèses extrêmes? Au delà
de cela, comment se positionne-t-il dans le débat
déjà ancien du réalisme et du non réalisme?
A ses yeux, le monde décrit par le langage humain,
que ce langage soit poétique, littéraire ou
scientifique, existe-t-il réellement, c’est-à-dire
indépendamment de l’observateur-descripteur
et ce de façon bien déterminée ? Au
contraire, considère-t-il que ce monde est construit
par l’évolution des êtres vivants (et
aussi des structures matérielles) en interaction
avec un monde infra-matériel (disons le vide quantique
pour simplifier) non déterminé avant d’avoir
été « observé ». Dans le
premier cas, nous pourrions dire qu’il est réaliste
et dans le second, « constructiviste ».
Pourquoi cette question ? Parce que l’hypothèse
(ou paradigme) constructiviste donnerait selon nous plus
de poids à sa propre reconstruction poétique
du monde que le paradigme réaliste. En effet, pour
les réalistes, la description doit se rapprocher
de plus en plus fidèlement d’un réel
pré-existant. Le modèle scientifique expérimental
est alors plus rigoureux que le modèle poétique.
Celui-ci, malgré sa beauté, risquerait d’éloigner
inutilement le sujet du but à atteindre. Dans le
paradigme constructiviste au contraire, toute description
possède une valeur de construction. L’hypothèse
poétique, comme celles de l’imagination en
général, fait apparaître de véritables
nouveautés qui, du fait d’être dites,
deviendraient des « vérités »
relatives ou intermédiaires, à condition d’être
reprises et amplifiées par des entités évolutionnaires
capables de les intégrer dans leurs comportements
exploratoires ultérieurs.
S’engager dans le débat « réalisme/non
réalisme » suscite des questions plus fondamentales
encore. En lisant Michel Cassé, comme en lisant tout
autre astrophysicien de sa qualité, on ne peut que
poser la question classique en psychanalyse du « Qui
parle ? ». Mais il ne faut pas la limiter au discours
personnel de l'auteur. Il faut l’étendre au
discours scientifique plus général qu’il
retranscrit. Comment un primate humain apparu depuis quelques
centaines de milliers d’années seulement peut-il
se trouver doté d'un cerveau qui construit –
de lui-même ou par l’intermédiaire du
cerveau collectif auquel il participe – des modèles
de l’univers cosmologique ayant un minimum de pertinence,
s’étendant sur des milliards d’années
de notre temps – voire incluant des multivers, espaces
de Calabi-Yau et autres exotismes ?
Les spiritualistes répondront : parce qu’un
Dieu situé au dessus de lui inspire ledit primate.
Les matérialistes, comme l’auteur de cette
note, préféreront se référer
au constructivisme. L’homme élabore en évoluant
de vastes hypothèses sur le monde qui, jusqu’à
être démenties par l’expérience,
contribuent à édifier un univers émergent.
Les lois fondamentales qu'il y découvre ont été
déterminées par les premiers choix initiaux,
ceux de la toute première particule matérielle
apparue aléatoirement au cours d'une fluctuation
elle-même aléatoire du vide quantique 3)
L'homme, rien qu'en existant, exprime et s'il est doué
de parole, verbalise les lois de cet univers particulier
qui l'a généré. De même les termites
construisent des termitières jusqu’aux limites
de résistance des matériaux confrontés
à la force de la pesanteur. Ils se comportent comme
s'ils avaient étudié Newton dans le texte.
Les
termites ne génèrent pas de modèles
explicites de leur monde physique, exceptées évidemment
chacune des termitières particulières qu'ils
construisent. Mais les cerveaux des humains en sont devenus
capables. Grâce à des neurones spécialisés
observant le fonctionnement du cerveau global, ils peuvent
fabriquer de véritables images du cosmos, un cosmos
non pas tel qu'il serait en soi mais tel qu'ils le vivent.
Au demeurant, la nature physique ne fait-elle pas un peu
la même chose? Pindare, dans la veine poétique
de Michel Cassé, aurait pu dire que, de la même
façon, l’eau du lac reflète (construit)
l’image des nuages qui passent, ceci parce qu'il y
a des nuages et parce qu'il y a un lac 4).
Notes
1)
Nous procédons ici comme le fait Michel Cassé
dans son livre, par allusion, c’est-à-dire
de façon un peu frustrante pour le lecteur. Notre
propos évoque un scénario dit du « slingshot
» ou de la fronde présenté par
l’astrophysicien italien Cristiano Germani lors d’une
récente conférence organisée par l’Université
du Sussex. Voir NewScientist, 8 septembre 2007, p. 12. Ce
scénario rendrait inutile l’hypothèse
du Big bang et peut-être celle de l’inflation.
Elle pourrait être testée par le prochain satellite
européen Planck, conçu pour examiner le rayonnement
cosmologique micro-onde (CMB) d’une façon plus
détaillée que celle actuellement permise par
la sonde américaine Wilkinson. Pour les spécialistes,
voir http://arxiv.org/abs/0706.0023
The Cosmological Slingshot Scenario: Myths and Facts,
Cristiano Germani & al.
2) Désignons par métaphysique
scientifique, non de la métaphysique philosophique,
mais, au sens originel, simplement des hypothèses
qui sont invérifiables en l’état actuel
de l’instrumentation.
3) Voir notre article "Pourquoi
les lois fondamentales de la physique paraissent-elles ajustées
pour permettre la vie et la conscience ?"
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2007/juil/anthropique.html
4)
Pindare, qui savait beaucoup de choses, ne savait pas qu'en
fait c'est notre cerveau qui constuit l'image des nuages.
Mais encore faut-il qu'il y ait une organisation spécifique
de photons à percevoir