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Article
Daniel Tammet, le calculateur prodige
par Jean-Paul Baquiast
07/08/07

Dans
l'ouvrage Making up the Mind (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2007/83/frith.htm),
le professeur de psychologie Christopher Frith a montré
comment le cerveau, à l’insu de la conscience,
pouvait procéder à des opérations mentales
de grande ampleur. Les unes sont du domaine de l’imaginaire
(par exemple les hallucinations), les autres du domaine du
rationnel. Il s’agit en ce cas de raisonnements ou de
démonstrations qui s’imposent au sujet sans qu’il
ait eu conscience de les déclencher. Les plus troublants
de ces raisonnements sont ceux ayant trait aux mathématiques
et les plus spectaculaires sont ceux qui concernent la science
des nombres.
Les
psychologues, relayés par la grande presse, s’intéressent
actuellement au cas extraordinaire d’un britannique
de 28 ans, Daniel Tammet. Comme on le verra dans les articles
cités en référence, il a été
diagnostiqué comme autiste léger (syndrome d’Asperger),
trouble qui lui interdit certains comportements sociaux comme
la conduite automobile. Il est atteint également de
synesthésie ou chevauchement des sens. Tel Rimbaud,
par exemple, il associe des couleurs ou des reliefs à
la perception des lettres et des chiffres. Mais ce sont ses
aptitudes aux langues (il en maîtrise dix) et surtout
ses capacités en calcul mental qui posent des problèmes
fondamentaux.
A ce sujet, et selon Jean-Pierre Langellier, auteur d'un article
paru dans Le Monde daté du 5 août: «
On a dit de Daniel qu'il est un
"homme-ordinateur". Pourtant, il ne "calcule"
pas. Lorsqu'il multiplie deux nombres, il trouve la solution
sans effort conscient : "Je vois le premier nombre à
gauche, le second à droite, et une troisième
forme apparaît. C'est le résultat. Je me contente
de lire cette image mentale. Je n'ai pas besoin de réfléchir."
Il lui suffit de 28 secondes pour trouver le quotient de deux
nombres, accompagné de 32 chiffres après la
virgule. Faut-il préciser qu'il n'écrit jamais
aucune opération ? Daniel n'est pourtant pas un matheux
classique. Il n'aime guère l'algèbre et ses
équations, encombrées de lettres mais si pauvres
en chiffres. Ses disciplines favorites sont les nombres premiers,
les problèmes de probabilité et le calcul calendaire,
où il devine en un instant quel jour de la semaine
vous êtes né. Pi est son nombre favori, le seul
qui se déroule à l'infini. Quand il calcule
les décimales de pi, « les chiffres défilent
devant ses yeux, dit-il, comme les images d’un film
».
Si l’on en croit ce témoignage, Daniel Tammet
ne calcule pas consciemment, comme le font semble-t-il certains
calculateurs mentaux utilisant leurs capacités cérébrales
pour imaginer et mémoriser les opérations qu’ils
exécutent. Mais son témoignage est-il fiable
? Si oui, il faut s’interroger sur les ressources qu’emploie
son cerveau pour réaliser des calculs dont il se bornerait
à enregistrer consciemment les résultats. Le
cerveau étant une machine finie ne peut pas consacrer
des ressources illimitées pour calculer, comme le font
Tammet ou d’autres prodiges, des nombres considérables
en un temps relativement court, 28 secondes pour la 32e décimale
d’un quotient et 5 heures 9 minutes pour la 22.500e
décimale de Pi, dans le cas de Tammet.
Pour procéder à ces opérations, le cerveau
de Tammet procède-t-il de la même façon
que le cerveau d’une personne ordinaire se livrant à
des calculs mentaux ? Dans cette hypothèse, certains
psychologues ont supposé que le cerveau des calculateurs
prodiges affecté d’autisme léger était
isolé des contraintes de la vie courante par cette
affection, ce qui lui permettait de se consacrer entièrement
au calcul. On expliquerait ainsi le génie précoce
de certains savants tels Newton ou Einstein, bien que les
découvertes de ceux-ci ne se soient pas limitées
à des performances en arithmétique. Mais ne
faut-il conjuguer cette explication avec d’autres, celle
par exemple selon laquelle le cerveau de ces personnes, sollicité
par un calcul complexe, y consacrerait de nombreuses aires
cérébrales non utilisées à cette
fin par des mathématiciens ordinaires ? Il faudrait
aussi savoir si, en procédant à ces calculs,
les aires cérébrales concernées travaillent
sur le mode séquentiel distribué, comme certains
ordinateurs, ou autrement.
Il paraît un peu surprenant que les scientifiques n’étudient
pas de façon plus approfondie, avec évidemment
son consentement, les facultés d’un Tammet. Pourrait-on
en tirer des enseignements utiles sur le fonctionnement du
cerveau, ses rapports avec la conscience et, dans un autre
domaine tout aussi intéressant, sur les relations entre
les nombres et l’architecture neuronale – que
ce soit celle du cerveau humain ou celle du cerveau de certains
mammifères et oiseaux capables de calculs.
Pour
en savoir plus
Le
site de la société Optimnem, créée
par Tammet : http://www.optimnem.co.uk/
Sur
Tammet:
http://en.wikipedia.org/wiki/Daniel_Tammet
Article
du Monde
: http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-941913,0.html
Article
du Guardian
: http://www.guardian.co.uk/weekend/story/0,,1409903,00.html
Sur
le nombre Pi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pi
L'image ci-dessus est tirée de cette page.
Sur
le nombre transcendantal e ou nombre d’Euler (La fonction
[e puissance x] est bien connue, c’est la fonction exponentielle)
voir http://en.wikipedia.org/wiki/E_(mathematical_constant
Voir aussi NewScientist, 21 juillet 2007, p. 38.