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Sciences, technologies et politique

La République européenne


par Jean-Paul Baquiast
15/08/07

Cet article est repris et développé dans un essai éponyme à paraître chez Jean-Paul Bayol, "La République européenne".

Résumé

Le concept de souveraineté technologique est nouveau en Europe. Il va pourtant s’imposer, comme condition de la survie dans les futurs conflits entre puissances. Sans acquérir les bases d’une souveraineté technologique suffisante, l’Europe disparaîtra en tant que puissance politique. Cependant la souveraineté technologique suppose des sacrifices, peu compatibles avec le processus démocratique ordinaire. A cet égard, le thème de la démocratie n’est pas assez mobilisateur. Il faut, sans y renoncer, le dépasser par des représentations plus « héroïques ». Quel type de régime politique faudrait-il alors envisager pour l’Europe, sans retomber dans les illusions du libéralisme et, à l’opposé, du communisme, de l’étatisme ou l’anti-néolibéralisme ? Le thème de « République » n’est sans doute pas suffisant. Mais il ouvre une piste, à condition d’être précisé.

La tristesse et la peur leur étaient inconnues.
Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues
Si ces audacieux,
En retournant les yeux dans leur course olympique,
Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cieux ! ...

Victor Hugo. Les soldats de l’An II, in La Légende des Siècles

Par souveraineté technologique on entend la capacité dont dispose un Etat, quelle que soit sa forme constitutionnelle, d’imposer sa souveraineté juridique et diplomatique. Sans souveraineté technologique, les autres formes de souveraineté ne sont que des mots. Cette capacité s’incarne dans la possession de ce que l’on nomme aussi des technologies de puissance. Les technologies de puissance résultent du déploiement conjoint volontariste de ressources industrielles, de moyens de recherche scientifiques et de compétences intellectuelles. Elles font appel aux infotechnologies, aux bio et nanotechnologies, aux technologies cognitives. Elles sont financés dans le cadre de grands programmes intéressant le spatial, l’énergie, les transports, l’environnement, la santé …et aussi la défense, de préférence sur un mode dit dual, c’est-à-dire susceptible d’applications à la fois civiles et militaires.

Depuis la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont décidé de ne laisser à aucune autre puissance la maîtrise de ces technologies. C’est ce qu’exprime le concept de « full spectrum dominance ». Mais de nouveaux Empires sont en train de contester la domination de l’Empire américain. Eux aussi sont engagés dans une course à la puissance technologique. On les a identifiés depuis longtemps. Ce sont les grandes puissances émergentes, la Chine, l’Inde, peut-être à nouveau la Russie, sans mentionner le Japon voire le Brésil. D’autres acteurs moins identifiés participeront aussi à la course à la puissance technologique : des fonds d’investissement anonymes, éventuellement d’origine criminelle, ou des internationales terroristes soutenues par des Etats religieux fondamentalistes.

Le propre de ces Empires est de désarmer les résistances des Etats et des sociétés traditionnelles en essayant d’imposer au monde entier une idéologie libérale selon laquelle il faut laisser jouer sans interventions publiques les mécanismes d’un marché désormais mondialisé. Eux-mêmes ne s’inspirent en interne de l’idéologie libérale qu’à très petite dose, pour faciliter la reconversion de secteurs économiques restés archaïques. Ils conjuguent tous les modes de gouvernement économique imaginables. Ce sont les vieilles recettes, toujours efficaces, de l’étatisme et celles bien plus récentes, souvent ignorés du grand public, visant à la conquête des esprits et au contrôle des comportements. On parle alors des « guerres de l’information ».

La souveraineté technologique sera d’autant plus indispensable, dans les décennies à venir, que s’annoncent des crises démographiques, environnementales et climatiques sans précédents. Les Etats comptant sur les autres pour surmonter ces crises seront inévitablement éliminés en tant que puissances politiques autonomes et indépendantes, c’est-à-dire souveraines.

L’Europe ou le refus de la puissance

Les Etats européens, individuellement ou au sein de l’Union européenne, n’ont malheureusement pas encore pris conscience de la nécessité de développer des technologies de puissance. Souvenir sans doute des malheurs apportés par les conflits entre impérialismes s’étant déroulés tout au long du 20e siècle, le terme même de puissance leur parait inconvenant. Ils ont délégué leur protection aux Etats-Unis. Ce choix, jamais remis en cause, sauf un temps par la France gaulliste, ne les incite pas à investir dans les technologies de puissance. Ayant adopté sans aucun recul l’idéologie libérale professée par les Empires (qui, on l’a dit, ne s’en inspirent aucunement quand il s’agit de leurs intérêts stratégiques), ils ont fait du libéralisme de marché, pour eux comme pour l’Union européenne, un principe quasi constitutionnel, sinon théologique. Malheureusement, le libéralisme de marché, renforcé par ce que l’on appelle la financiarisation des économies, privilégie la consommation, le profit immédiat, le court terme. Tout investissement scientifique et technologique de long terme y est considéré comme indécent.

Certains experts font valoir que les processus de désindustrialisation, de fermeture des universités et des laboratoires, de fuite des cerveaux, ne pourront se poursuivre longtemps car ils aboutiront à des catastrophes. Mais celles-ci ne surviendront pas tout de suite. Pour le moment, les gouvernements européens n’ont qu’un mot d’ordre : favoriser une soi-disant croissance qui n’est que croissance de la consommation, y compris sous ses formes les plus gaspilleuses et les plus anti-écologiques. Ils devraient se rendre compte cependant que les importations à bas coût en provenance des pays émergents n’auront qu’un temps, celui que mettront les consommateurs européens à épuiser leurs épargnes et leurs capacités d’emprunt. Les quelques éléments de puissance technologique et scientifique dont les Européens disposent encore sont dus à la France, et ont fait l’objet de décisions prises il y a souvent plus de trente ans. L’Europe d’aujourd’hui, malgré certaines affirmations, ne prend absolument pas le relais.

S’ils veulent survivre, les Européens devront donc se résoudre à faire comme les puissances dominantes : investir dans l’industrie et la recherche, financer de grands programmes technologiques, gager ces dépenses par une réduction drastique des consommations matérielles. Mais ni les Etats Européens ni l’Union européenne, si elle sort renforcée des épreuves qui l’attendent, ne pourront imposer une épargne forcée comme l’avaient fait les grandes puissances engagées dans l’économie de guerre au siècle précédent. Il leur faudra convaincre les électeurs du bien-fondé des nouvelles politiques d’investissement technologique, ce qui supposera un effort sans précédant de partage des pouvoirs politiques et économiques. Des mythes héroïques seront aussi nécessaires, justifiant les sacrifices demandés pour la conservation des idéaux politiques qui sont et devront demeurer ceux de l’Europe.

Un mythe mobilisateur

Un de ces mythes est celui de démocratie, à l’origine de laquelle fut indéniablement l’Europe. Mais comment l’entendre aujourd’hui? Il peut s’agir d’un mythe mou, voire ambigu comme l’ont montré les échecs de l’Amérique à vendre sa conception de la démocratie aux populations du Moyen-Orient. Il n’est pas question de refuser le système parlementaire et la sanction du suffrage universel. Mais il faut proposer aux électeurs et aux citoyens des visions autrement plus mobilisatrices, capables d’emporter leurs convictions. Le thème de la Nation semble trop étroit pour l’Europe qui sera longtemps encore une fédération d’Etats-nations. Celui de la patrie, la patrie européenne, deviendra peut-être plus vite d’actualité, mais il ne l’est pas encore.

Très immédiatement, l’Europe, si elle veut refuser le laisser-faire du libéralisme érigé en dogme, doit définir le type de système politique et gouvernemental qui permettra de faire face aux crises, répartir les charges et investir dans les technologies d’avenir. Les modèles dont elle dispose ne sont plus adéquats. Nul ne proposera de revenir au communisme. Mais l’étatisme à la française, qui avait bien réussi durant les Trente Glorieuses, sera jugé trop autoritaire, pas assez participatif. La social-démocratie, trop axée sur le social et pas assez sur l’industrie et la science, n’offrira pas non plus de solutions. Quant à l’anti-néo-libéralisme, s’il offre des critiques recevables du capitalisme de marché mondialisé et de la financiarisation des économies, est incapable d’autre chose que s’opposer. L’écologie politique, pour sa part, ne réussit pas à générer de processus politiques efficaces.

Nous pensons par contre que le thème de la République devrait conserver toute sa valeur mobilisatrice. La République est d’abord la « chose de tous ». C’est aussi le bien commun et l’intérêt général subsumant les intérêts particuliers et les idéologies, y compris les religions. C’est enfin un corps de textes juridiques et de traditions rompus à l’usage dont nulle part ailleurs n’existe le moindre équivalent. Des hommes politiques européens comme Jean-Pierre Chevènement ont fort bien parlé ces dernières années de la République et de ses valeurs intégratrices et mobilisatrices. Certes l’Europe, à supposer qu’elle soit une démocratie, n’est pas encore une République une et indivisible. Pourrait-on espérer qu’à la faveur des futurs affrontements où elle devra déployer à la fois ses armes et ses atouts moraux, elle puisse le devenir, ceci nonobstant le fait que certains des Etats qui la composent ne sont pas des républiques sur le modèle français ?

Cependant, la République conçue autour des valeurs républicaines classiques n’offre pas de perspectives suffisantes en terme de dialogue social autour des nouvelles contraintes et des technologies de puissance permettant d’y échapper. Il faudrait replacer le dialogue républicain dans le monde des réseaux interactifs qui caractérise désormais les sociétés occidentales. On objectera que ces réseaux sont très bavards et ne laissent pas émerger d’orientations globales nettes. Pourtant, comme tout milieu chaotique en évolution dynamique, ils comportent de telles orientations globales. Il faudrait peu de choses pour les faire apparaître et les rendre structurantes. On pourrait sans trop de difficulté imaginer une République européenne des réseaux qui serait capable, telle un immense cerveau global, de générer ses propres tendances évolutionnaires profondes et les soumettre à des débats rationnels. Mais il faudra pour cela que les spécialistes des systèmes complexes évolutionnaires se fassent entendre, face au dogmatisme des sciences politiques et économiques anciennes.

Quoi qu’il en soit, si l’Europe se dotait de technologies de puissance sans les replacer dans un cadre politique moderne, tel qu’esquissé ci-dessus, il est certain qu’elle pourrait inquiéter tant ses propres citoyens que ses voisins. Elle est donc condamnée à inventer la République européenne de demain.

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