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Article
A propos de l'ouvrage de Jean Staune "Notre existence
a-t-elle un sens ? : une enquête scientifique et philosophique"
par
Jean-Paul Baquiast - 09/06/07

Ce
bref commentaire du livre que vient de publier Jean Staune,
«Notre existence a-t-elle un sens ? : une enquête
scientifique et philosophique» et que je présente
ici aux lecteurs d'Automates Intelligents, prend pour moi
un caractère un peu particulier. Je me sens en effet
personnellement impliqué dans le débat. D'où
la première personne que j'adopte dans la rédaction
de cet article. Ce livre est en effet paru presque en même
temps que mon propre ouvrage «Pour
un matérialisme fort». L'auteur a eu
l'amabilité de me l'adresser, ce dont je le remercie.
Nos
deux livres proposent une visite (nécessairement rapide)
de plusieurs grands domaines des sciences modernes ayant de
fortes implications philosophiques : le monde quantique et
la cosmologie, l'évolution, la conscience. Mais c'est
le seul point qui les rapproche. Tout le reste les oppose.
Leur objectif n'est pas en effet de faire de la vulgarisation
scientifique mais de plaider une cause, celle du spiritualisme
pour Jean Staune, celle du matérialisme pour moi. L'un
comme l'autre, nous avons pensé que ce débat
millénaire méritait d'être repris à
la lumière de ce que paraissent enseigner les nouvelles
sciences, souvent dénommées sciences de la complexité(1).
Notre
démarche peut paraître illusoire. En quoi les
sciences peuvent-elles prouver l'existence ou l'inexistence
de Dieu ? Si elles le pouvaient, il n'y aurait plus
débat depuis longtemps. Tout le monde serait du même
avis. Sans apporter de preuves formelles, les sciences peuvent-elles
fournir des indices ? Peut-être, mais ces indices
eux-mêmes ne peuvent aider à choisir entre
le spiritualisme et le matérialisme, à supposer
que ce choix fasse chez l'homme l'objet d'un
débat rationnel. Un travail d'interprétation
s'imposera donc pour permettre à chacun d'utiliser
les résultats des travaux scientifiques afin de conforter
ses propres croyances.
En
bonne logique, nos livres respectifs devraient alors, sur
la base de « faits » ou pour parler plus prudemment
d' «hypothèses scientifiques» identiques,
proposer un combat d'interprétation, une sorte de Disputatio,
comme l'on disait au Moyen âge. Nous y confronterions
nos croyances, en espérant ébranler celles de
l'adversaire par la vigueur de nos propres arguments. Le débat
serait certainement vif. Le sens que l'on peut donner aux
résultats des recherches est en effet très dépendant
des options philosophiques de ceux qui les commentent. Ainsi,
pour prendre un exemple classique, l'hypothèse, d'ailleurs
encore en discussion, du Big bang peut être considérée
par les chrétiens comme confirmant l'intervention d'un
acte créateur de nature divine. Mais pour les matérialistes,
il s'agit seulement d'un des nombreux évènements
de la physique des hautes énergies que de nouvelles
hypothèses et de nouvelles expériences devraient
permettre d'éclairer. La Dispute, en ce cas, portera
sur le sens à donner au Big bang, et non sur le phénomène
lui-même tel que le décrivent les cosmologistes.
Autrement dit, ceux qui veulent philosopher sur les enseignements
des sciences devront proposer leurs propres «interprétations»
aux «faits» rapportés par les chercheurs
ou aux « lois » qu'ils élaborent (2).
Je
ne suis pas certain cependant que ce soit sur le plan des
affrontements entre interprétations que Jean Staune
ait voulu se placer. C'est sur celui du débat scientifique
lui-même. Il ne cache pas vouloir s'appuyer sur la science
pour justifier son combat contre le matérialisme athée.
Pour cela il fait appel à un certain nombre de scientifiques
dont beaucoup ont été rassemblés par
lui dans une "Université
interdisciplinaire de Paris" (UIP) fondée
sous son impulsion en 1995. Jean Staune croit en un monde
régi par la divinité, seule capable comme l'indique
le titre de son livre de donner un sens à l'existence
humaine. Il n'accepte pas un univers désenchanté,
sans transcendance, sans moralité, celui que dépeignait
jadis le matérialisme d'un Jacques Monod ou d'un Jean-Pierre
Changeux, pour qui l'homme est le produit du hasard et l'esprit
ne provient que du fonctionnement que d'un «paquet de
neurones». Un tel matérialisme, affirme Jean
Staune avec une délicatesse que l'on appréciera,
conduit à l'eugénisme nazi et au projet d'homme
nouveau du stalinisme(3). Aussi,
pour mener ce combat salutaire contre le matérialisme,
il veut s'appuyer sur les avancées nouvelles de la
science. Celles-ci contredisent, dit-il, les affirmations
de Jacques Monod, de Jean-Pierre Changeux et de leurs semblables.
Elles confortent au contraire la croyance en l'existence d'un
Créateur et en une finalité proposée
par ce dernier tant aux hommes qu'au cosmos tout entier.
Un
terrain de confrontation bien délicat
Malheureusement,
si l'on veut fonder ses convictions sur des arguments tirés
des publications scientifiques, on s'engage sur un terrain
bien délicat. C'est ce que tente cependant Jean Staune,
en donnant la parole aux chercheurs qui partagent plus ou
moins complètement les mêmes convictions, et
dont beaucoup collaborent à l'UIP. L'essentiel de son
livre consiste à montrer qu'aujourd'hui, ces chercheurs
donnent au spiritualisme des arguments que les matérialistes
n'avaient pas pris en considération. Il y consacre
quatre chapitres, portant respectivement sur la physique quantique,
la cosmologie, la vie (ou plus exactement l'évolution)
et finalement le cerveau conscient. Pour beaucoup de lecteurs
matérialistes sans culture scientifique, les descriptions
que propose Jean Staune de l'état des recherches dans
ces quatre domaines apporteront un certain trouble. Très
habilement, sous une présentation initiale relativement
objective de l'état des connaissances concernant chacun
des domaines, il introduit les arguments des scientifiques
qui directement ou indirectement militent en faveur du spiritualisme.
Mais
nos matérialistes naïfs auraient bien tort de
se laisser durablement troubler car en fait, Jean Staune,
comme il a été dit par un critique peu amène,
ou bien enfonce des portes ouvertes, ou bien s'appesantit
sur des hypothèses qui n'ont pas été
retenues par la communauté scientifique(4)
ou bien encore fait silence sur des auteurs très récents
– que pour ma part j'ai cité dans mon livre,
et qui selon moi apportent de l'eau au moulin du matérialisme,
le terme de matérialisme étant alors entendu
au sens large, c'est-à-dire excluant le recours à
Dieu comme principe explicatif(5).
Pour
ma part, je n'ai pas voulu faire comme Jean Staune, c'est-à-dire
tenter de prouver l'inanité du spiritualisme en faisant
appel aux travaux des scientifiques matérialistes -
d'autant plus que ceux-ci constituent une majorité
écrasante et qu'il n'était pas possible de les
citer tous. Je me suis borné, comme indiqué
dans la préface de mon livre, à tenter de contribuer
au renouveau de la pensée matérialiste en faisant
mieux connaître, notamment à un public francophone,
les développements les plus récents des connaissances
scientifiques, sans chercher à mentionner les opinions
philosophiques des auteurs, que d'ailleurs la plupart n'affichent
pas. Un matérialisme qui ignorerait ces travaux fragiliserait
grandement sa position. J'ai été aidé
dans ce recensement par mon activité au sein d'une
revue se spécialisant dans la veille scientifique et
technologique. J'ai recueilli à cette occasion les
références de nombreuses publications récentes.
Celles-ci m'ont permis de rappeler s'il en était besoin
à ceux se reconnaissant dans l'athéisme et le
matérialisme, que la science d'aujourd'hui n'est plus
celle du passé et qu'ils doivent accepter d'aborder
les recherches les plus récentes, fussent-elles un
peu difficiles d'accès, pour rester pertinents. Ceci
signifie que les affirmations ultra-réductionnistes
de Jacques Monod, (Le hasard et la nécessité,
1970) ou de Jean-Pierre Changeux (celui de «L'homme
neuronal», 1983) sont désormais à
revoir en partie compte tenu des développements des
sciences dites de la complexité.
Les
athées pourront se sentir renforcés dans leurs
convictions matérialistes, car les nouvelles sciences
permettent d'aborder, mieux qu'en termes littéraires,
les grands questions de la philosophie : que dire de la vie,
de la conscience, de la place et du rôle de l'homme
dans l'univers ? Elles n'excluent pas non plus les réflexions
morales, car elles reposent sur une approche des super-organismes
sociaux montrant que les consensus moraux sont indispensables
à la survie de ces derniers.
J'ajoute
qu'ayant abordé dans mon livre, comme rappelé
ci-dessus, de nombreux domaines de recherche non présentés
par Jean Staune, j'ai pu indiquer à mes lecteurs
matérialistes que les sciences de la complexité
ne les laisseront pas sans arguments pour expliquer l'omniprésent
besoin, chez l'homme, de transcendance, de croyance,
d'explications rassurantes. Ce besoin ne révèle
en rien, pour les matérialistes, l'existence
d'un "autre niveau de réalité"
dont les humains devraient admettre l'existence. Aujourd'hui,
les approches conjuguées de la psychologie évolutionniste,
de la neurologie, des sciences politiques…permettent
au contraire d'expliquer de façon naturelle
le besoin de Dieu et la soumission fréquente des
populations aux religions et à leurs manifestations
les plus extrémistes. Elles expliquent tout aussi
bien d'ailleurs le besoin qu'ont les hommes
de se rallier à des dictatures et à des contraintes
sociales oppressives ne faisant pas nécessairement
appel à la divinité pour s'imposer.
En d'autres termes, ces nouvelles sciences, convenablement
interprétées, peuvent apporter un message
d'émancipation qui sera nécessairement
reçu comme subversif par ceux qui imposent pour assurer
leur pouvoir l'obéissance aux dogmes et aux
prêtres.
Il
me semble donc que si Disputatio il devait y avoir
entre Jean Staune et moi, à propos du contenu de
nos deux livres, celle-ci ne devrait pas prendre la forme
d'échanges d'arguments scientifiques plus ou moins
difficiles à suivre par le public. Si le débat
portait sur les différences entre nos convictions
profondes, il aurait plus d'intérêt. Jean Staune
exposerait ses croyances et les raisons qu'il a de les défendre.
Je n'aurai pas l'outrecuidance de les résumer ici.
J'indiquerais pour ma part ce en quoi je crois. J'emploierais
moi aussi ce mot de croire puisqu'il s'agit bien de croyances
et non de certitudes fondées sur des preuves scientifiques
que je sais fragiles. Je crois par exemple que l'univers
évolue sans finalités imposées de l'extérieur.
Je crois que l'homme n'est qu'un produit local de cette
évolution, lui-même en pleine évolution.
Je crois que des automates intelligents pourront prochainement
disposer de corps et de cerveaux bien supérieurs
à ceux des humains. Je crois que les croyances que
nos organismes génèrent, y compris celles
relatives à la moralité et aux valeurs, ont
une influence sur l'évolution du monde. Je crois
à bien d'autres interprétations des sciences
que mes lecteurs, s'ils en ont la curiosité, retrouveront
dans mes articles et mes livres.
La
science peut-elle être neutre ?
Mais
alors, Jean Staune et moi, comme ceux qui partagent notre
«combat», sommes-nous légitimes à
vouloir mobiliser les interprétations que nous donnons
de la science au service de ce l'on appellera avec plus ou
moins de bienveillance des croyances, des philosophies ou
des idéologies ? Ne faisons nous pas un grand tort
à l'objectivité scientifique, à la neutralité
de la science ? Les scientifiques désirant rester neutres
voudront-ils nous suivre dans de telles Disputes ? La science,
tout au moins dans la vision qu'en avait jusqu'à ces
derniers temps l'université française laïque
et républicaine, se doit d'être indépendante
des croyances religieuses et des convictions politiques de
ceux qui la pratiquent ou qui l'enseignent. Elle doit proposer
aux hommes, en amont des technologies, un socle de connaissances
valables pour tous et en tous lieux, sauf évidemment
à intégrer de nouvelles découvertes validées
par la communauté scientifique tout entière.
Il ne doit donc pas exister de science chrétienne ou
islamique s'opposant à une science matérialiste,
comme il n'y a plus depuis longtemps de science prolétarienne
s'opposant à une science bourgeoise. Autrement dit,
la science se doit d'être «neutre».
Or
il faut bien reconnaître que cet idéal correspond
à une illusion, sinon à un mensonge. Un minimum
d'observation politique montre que l'on ne peut dissocier
la recherche, fut-elle «fondamentale», des stratégies
géopolitiques et des idéologies de ceux qui
la financent et qui par conséquent mobilisent à
leur profit l'intelligence des chercheurs comme les moyens
de diffusion de leurs travaux. Il n'est pas anodin pour la
science qu'aux Etats-Unis, comme d'ailleurs partout dans le
monde, plus de 60 à 80 % des crédits de recherches
publics viennent du secteur militaire ou plus généralement
stratégique. Il n'est pas anodin non plus qu'aux Etats-Unis,
comme d'ailleurs partout dans le monde, des sommes considérables
viennent alimenter des fondations ou des organisations privées
se mettant ouvertement au service de telle ou telle religion.
Par
ailleurs, il est difficile de penser que les opinions politiques,
philosophiques ou religieuses des chercheurs n'influent pas
sur les domaines qu'ils choisissent d'étudier, sur
les résultats qu'ils obtiennent et surtout sur les
interprétations qu'ils en donnent, soit directement
dans leurs travaux, soit dans leurs enseignements et communications
médiatiques. On ne peut donc pas sans examen, parce
qu'un chercheur affirme telle chose, même dans le champ
de ses compétences, lui donner raison simplement parce
qu'il est chercheur. La problématique est bien connue
en ce qui concerne l'expertise scientifique et technologique.
Souhaiter que la science soit neutre ne doit pas rendre aveugle
aux dérives grandes ou petites qui s'introduisent dans
les démarches de recherche.
Il
y a plus grave. J'ai noté dans mon livre, comme le
font tous ceux qui s'intéressent à la sociologie
et à la politique de la science, qu'aujourd'hui la
neutralité de la science est de moins en moins présentée
comme un objectif souhaitable. On revient partout dans le
monde à l'idée que la science, puissant instrument
de mobilisation des ressources humaines et économiques
des sociétés modernes, doit être mise
au service des politiques de puissance affichées par
les grands Etats comme par les églises et les institutions
religieuses organisées en machines de guerre à
conquérir le pouvoir. C'est ainsi que les représentants
de ces Etats et institutions demandent explicitement à
la science d'être patriote et de surcroît d'être,
selon les pays, chrétienne, islamique et plus globalement
«sectaire»(6).
Loin
de s'atténuer, les affrontements entre civilisations
pour la conquête des territoires, des ressources et
des populations, vont certainement s'aggraver malgré
les efforts de ceux qui voudraient jouer les arbitres ou modérateurs.
Ces affrontements vont inévitablement se traduire sur
les plans idéologiques et religieux, autrement dit
sur la capacité de la science à rester neutre.
Les scientifiques seront de plus en plus sommés de
justifier soit l'excellence du mode de vie du pays qui les
abrite, soit la «vérité» des croyances
religieuses dominantes. Tous ne résisteront pas aux
pressions. On voit même aujourd'hui des faits plus graves.
Un correspondant me signale que désormais, aux Etats-Unis,
le MIT forme des diplômés recrutés par
le mouvement Intelligent Design (ID) pour obtenir le titre
qui leur permettra ensuite de défendre les thèses
de l'ID avec des références universitaires susceptibles
d'impressionner les non-croyants. Notons que l'Amérique
et l'ID ne sont pas les seules à incriminer. Les innombrables
entités vivant de la crédulité publique,
y compris dans une Europe se voulant plus laïque que
d'autres parties du monde, feront de même appel à
des diplômés de l'Université, venus là
tout exprès pour pouvoir ensuite manipuler l'argument
d'autorité. Ainsi continueront à prospérer
derrière force arguments prétendus scientifiques
l'astrologie, la voyance, les médecines parallèles…
Face
à ces tendances, que devraient faire les croyants comme
Jean Staune. Ce serait précisément une question
à lui poser. J'ai compris en le lisant qu'il continuerait
à lutter pour la neutralité de la science. Il
s'oppose ainsi fermement aux abus du Créationnisme
et de l'Intelligent Design, financés par de nombreux
crédits sur l'origine desquels on est en droit de s'interroger.
Mais ira-t-il jusqu'à demander aux scientifiques croyants
d'abandonner tout a priori religieux dans l'étude de
questions sensibles comme celles de la vie et de la conscience
?(7). Ira-t-il
jusqu'à demander aux scientifiques croyants, qui ne
s'en privent pas, de s'abstenir d'interprétations philosophiques
et religieuses quand ils rapporteront les résultats
de leurs travaux, concernant par exemple les questions délicates
de la physique, de la cosmologie, de la biologie ou de la
neurologie. Certainement pas, comme le montre son livre.
Mais
dans ces conditions, que devraient faire les matérialistes
? Devraient-ils continuer à lutter pour une science
neutre ? Devraient-ils au contraire multiplier à leur
tour les interprétations athées de la science
? Je dirais pour ma part qu'ils doivent faire les deux. En
premier lieu, ils ne doivent pas renoncer à la neutralité
de la science. Pour nous Français, celle-ci a été
et demeure une des grandes ambitions de la République.
Les athées doivent donc continuer à respecter
la déontologie de la recherche scientifique, même
si celle-ci est de moins en moins reconnue autour d'eux. Ils
doivent aussi s'élever contre l'utilisation par telle
religion ou secte (comme par les Etats et les grandes entreprises)
de résultats présentés comme scientifiques
pour justifier des affirmations théologiques ou politiques.
Quand ils le peuvent, ils doivent également lutter
pied à pied contre la mainmise des forces religieuses
et des entreprises - souvent associées - sur les moyens
de la recherche. Ces forces disposent de sources de financement
leur permettant, au nom de telles ou telles fondations pour
la propagation de la foi, d'acheter les consciences des chercheurs.
Le mouvement principalement américain de l'Intelligent
Design offre un exemple caricatural de tels détournements.
D'autres organisations plus discrètes font cela plus
subtilement. La chose est inacceptable. Les matérialistes
peuvent très bien admettre qu'un scientifique ait des
convictions religieuses fortes, si celles-ci n'influencent
pas son activité professionnelle. Mais ces convictions
doivent s'arrêter, comme on dit, à la porte du
laboratoire. Est-ce possible ? Nous dirons en tous cas que
c'est éminemment souhaitable.
Ceci
étant, les matérialistes doivent aussi proposer
leurs interprétations des résultats de la science,
afin de combattre les interprétations mystico-religieuses
qui vont se multiplier. Une science neutre n'intéresse
que peu de gens, car la culture nécessaire pour en
apprécier les mérites est encore peu répandue.
Par ailleurs, pour les raisons géopolitiques déjà
évoquées ici comme pour d'autres plus profondes
(le besoin de croire) la mobilisation de la science par les
religions et les civilisations théistes va se poursuivre.
Dans la meilleure des hypothèses, cette mobilisation
prendra la forme d'une «lecture religieuse» des
connaissances scientifiques proprement dites. Tel résultat,
que l'on ne discutera pas en tant que tel, sera présenté
comme donnant des arguments en faveur d'une conception religieuse
ou philosophique. Dans d'autres cas, on montera en épingle
des résultats obtenus dans des conditions douteuses,
même s'ils vont à l'encontre de la grande majorité
des connaissances admises. On plaidera alors le droit à
chacun de s'insurger contre la pensée unique. Ce droit
existe, mais en science, on ne peut durablement avoir raison
tout seul.
Cela
dit, les matérialistes doivent-ils se mobiliser ? Ils
se doivent d'être tolérants. Ils ne s'indigneront
pas systématiquement d'interprétations orientées
idéologiquement, si celles-ci ne nient pas ouvertement
les conclusions des chercheurs. Chacun est libre de penser
ce qu'il veut. Mais comme le prosélytisme des religions
est grand, notamment vis-à-vis des enfants et de ceux
n'ayant pas de connaissances scientifiques, ils ne devront
pas renoncer à présenter leurs propres interprétations,
sauf à voir l'athéisme et le matérialisme
reculer partout. Ce faisant, ils ne prétendront pas
nécessairement s'appuyer sur des démonstrations
scientifiques indiscutables. Ils reconnaîtront, comme
devraient le faire leurs adversaires s'ils étaient
de bonne foi, que leurs conceptions du monde expriment des
convictions métaphysiques débordant largement
la base scientifique sur laquelle elles s'appuient (métaphysique
: au-delà de la physique). Les interprétations
des matérialistes viseront à expliciter un postulat
métaphysique qui pour eux est essentiel, celui selon
lequel il existe un monde qui se suffit à lui-même,
un monde qui n'a pas besoin d'une divinité pour exister
et être - éventuellement - intelligible grâce
à la science.
Voilà
un thème qui mérite indiscutablement une large
mobilisation.
Notes
(1) Mon propre livre balaie plus large,
puisqu'il aborde un grand nombre d'autres secteurs de recherche,
concernant notamment les réseaux numériques
et leurs contenus, la conscience artificielle, les super-organismes
sociétaux. Ces questions sont importantes à
connaître quand on cherche à expliquer la genèse
et le rôle des croyances.
(2) Les guillemets s'imposent car, comme
on sait, les faits et lois n'ont rien d'absolu. Ils dépendent
des conditions de leur élaboration.
(3) Accusation quasi obligée. Elle
figure dans tous les libelles anti-matérialiste
(4) Un argument trop facile pour justifier
que l'on prête attention à n'importe quel article
en contradiction avec l'ensemble des connaissances du moment
consiste à dire qu'à ses débuts, Einstein
n'avait pas non plus attiré l'attention des physiciens
– ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait exact.
(5)
Concernant
la physique quantique, Jean Staune ne renouvelle pas le débat
maintenant presque centenaire suscité par le principe
d'indétermination (ou d'incertitude). Il ne cite pas
les travaux à mon sens fondateurs de la physicienne
Mioara Mugur Schächter. Il ne pouvait pas ne pas la connaître.
Voici trois ans que, pour ma part, j'avais présenté
l'œuvre de cette scientifique dans la Revue Automates-Intelligents
référencée en tête des gondoles
de Google. MMS, qui d'ailleurs n'informe personne de ses convictions
philosophiques ou religieuses, conteste le "réalisme"
en sciences, y compris le concept proposé par Bernard
d'Espagnat de "réel voilé". Ce même
d'Espagnat en tire le concept encore plus contestable de "réalisme
non physique" amplement commenté par Jean Staune.
Je parlerais pour ma part, fidèle je l'espère
à la pensée de MMS, d'une "physique non
réaliste".
Concernant la cosmologie, Jean Staune s'appesantit sur le
principe anthropique fort sans citer les débats actuels
sur la pertinence du concept de paramètres fondamentaux
servant à définir les prétendus réglages
fins nécessaires à l'apparition de la vie. Par
contre, il ne mentionne pas les travaux de Seth Lloyd sur
la computation quantique et ceux, encore plus intéressants,
de Robert Laughlin sur l'émergence. L'émergence
est le type même de concept qui peut servir à
la fois aux créationnistes et aux matérialistes.
Dans la mesure où il jouera un rôle important
dans la compréhension des phénomènes
physiques encore non modélisables, les matérialistes
se doivent de le connaître et y faire appel.
Concernant la vie, Jean Staune concentre son tir sur le darwinisme
classique en semblant ignorer que la plupart des évolutionnistes
darwiniens ont admis l'existence de différents mécanismes
qui expliqueraient ce que l'on pourrait appeler des évolutions
contraintes. Celles-ci ne remettent pas en cause le paradigme
darwinien des mutations-sélections mais permet de préciser
son application dans un certain nombre de cas où la
vie échappe aux descriptions trop sommaires. Il aurait
été par ailleurs souhaitable que Jean Staune
fasse une place aux recherches de Kupiec et Sonigo qui, elles,
étendent encore le champ du darwinisme. Il ne mentionne
pas non plus la théorie de la vie qu'esquisse le Professeur
Gilbert Chauvet, expert en physiologie intégrative,
lui aussi abondamment cité par Automates-Intelligents
et par bien d'autres sources, ceci depuis plusieurs années.
Ces diverses recherches, répétons-le, ne remettent
pas en cause le darwinisme et, bien évidemment, ne
permettent pas d'apercevoir quelques finalités que
ce soit dans l'évolution. Jean Staune pour sa part
préfère présenter une Nouvelle Théorie
de l'Evolution qui semble plus relever de l'imagination littéraire
que de la science.
Concernant enfin la conscience et afin de prouver le dualisme,
c'est-à-dire que la conscience constitue une propriété
indépendante du cerveau, probablement en communication
avec une conscience universelle, il pense pouvoir contredire
les observations matérialistes des plus grands neuroscientifiques
pour qui les états de conscience sont déterminés
par la compétition au sein du cortex associatif de
« modules cognitifs » provenant de sources endogènes
et exogènes. Il s'appuie pour défendre le dualisme
sur des expériences acrobatiques de Benjamin Libet
réalisées sur un patient au crâne ouvert,
ou bien il ressort de l'oubli les thèses quantico-spiritualistes
de John Eccles qui me semblent être tombées dans
l'oubli.
De plus, au contraire de ce que j'ai fait dans mon livre,
il ne fait aucune allusion aux travaux des roboticiens évolutionnaires
sur la conscience artificielle (cognitive systems), dont aujourd'hui
les neurologues, tels Gerald Edelman, attendent beaucoup pour
mieux comprendre les observations fournies par l'imagerie
cérébrale et la clinique.
(6)
Si nul ne demande à la science d'être matérialiste,
c'est parce que le matérialisme, contrairement à
ce que prétendent ses adversaires, a renoncé
depuis longtemps à s'organiser en force de pression
politique, sociale ou économique.
(7) J'ai retenu que pour le Vatican, ces
questions ne doivent pas être posées par les
scientifiques chrétiens, car la foi apporte des réponses
suffisantes à de tels mystères.
Pour
en savoir plus
Le
site de Jean Staune :
http://www.staune.fr/
Le
site du livre : http://www.lesensdelexistence.fr/
Article
de l'Association pour l'information scientifique concernant
l'"Université interdisciplinaire de Paris"
animée par Jean Staune :
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article421
Article
de l'Association pour les études matérialistes,
sur le même sujet http://www.assomat.info/Guillaume-Lecointre-encore-une