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Publiscopie


Pesticides. Révélations sur un scandale français

par Fabrice Nicolino et François Veillerette

Editions Fayard 2007

Présentation et commentaires par jean-Paul Baquiast
21/06/07



 

Fabrice Nicolino (à gauche de l'image) est journaliste : il a travaillé notamment pour Politis, Télérama, Géo, Le Canard Enchaîné. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont ‘Le tour de France d'un écologiste' (paru au Seuil). Il collabore au mensuel Terre Sauvage.

François Veillerette (à droite) est enseignant. Il a été président de Greenpeace en France, et il a créé avec Georges Toutain le Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), dont il est le président en titre. Il est également administrateur du Pesticide Action Network Europe (PAN Europe) , le réseau européen d'ONG spécialisées dans les pollutions par les pesticides. Il a publié en 2002 un livre de référence sur les conséquences environnementales et sanitaires des pesticides : Pesticides, le piège se referme (Paru chez Terre Vivante).

 

On pourrait être tenté de ranger le livre de Fabrice Nicolino et François Veillerette, Pesticides, parmi les nombreux libelles produits par les militants écologistes s'en prenant avec plus ou moins d'objectivité aux multinationales des secteurs agro-alimentaire et phytosanitaire. Nous estimons que ce serait une erreur. Même si cet ouvrage est écrit avec passion – ce qui n'est pas une critique – il pose de graves questions qui doivent intéresser, non seulement les lecteurs de notre revue, supposés soucieux de mieux connaître les relations entre les scientifiques et les pouvoirs, mais chacun de nous en tant que citoyens. Observons d'emblée que les constatations faites par les auteurs pourraient être transposées avec un certain nombre de précautions à tout ce qui concerne la vente et l'utilisation des produits dits chimiques dans l'industrie et pour les usages domestiques. Les protestations des industriels de la chimie européenne ayant accompagné la mise en place du programme communautaire Reach, entré en application le 1er juin 2007 sous la responsabilité de l'agence européenne ECHA (European Chemichals Agency) en ont donné l'illustration. La question des OGM doit aussi être abordée dans la même optique, puisque pour le moment les recherches sur les organismes génétiquement modifiées et les pratiques commerciales en découlant sont uniquement le fait des multinationales dénoncées par Pesticides.

Avant de dresser la liste des questions posées par le livre, indiquons que l'enquête à laquelle se sont livrée les auteurs nous a paru particulièrement scrupuleuse et aussi complète qu'il était possible pour un ouvrage de 380 pages. Les sources sont toutes citées et vérifiables, notamment lorsqu'elles ont fait l'objet d'édition sur Internet. Les personnes interrogées semblent l'avoir été avec objectivité. Les rares d'entre elles ayant refusé de répondre sont citées, ce qui permettrait éventuellement de s'adresser à elles pour complément d'information. Nous ne sommes certes pas en présence d'une thèse universitaire. Le fond et la forme sont propres au journalisme d'investigation, mais nous ne voyons aucune raison sérieuse de rejeter l'ouvrage en bloc, en l'attribuant à on ne sait quelle manoeuvre souterraine visant à déstabiliser l'industrie, l'agriculture, la science et l'administrations françaises. Ajoutons que beaucoup des comportements observés se retrouvent dans les principaux pays européens et posent donc globalement la question de la façon dont les citoyens de l'Union peuvent s'informer et réagir face aux abus provenant des professions et des administrations relevant des domaines agro-alimentaire, phytosanitaire, vétérinaire et pharmaceutique.

Les « intérêts américains » acteurs de la révolution verte

Dans le cadre d'un article nécessairement court, nous n'allons pas résumer le livre, mais avant d'évoquer les graves questions qu'il pose à chaque citoyen comme à chaque décideur, résumons brièvement l'histoire qu'il nous raconte. C'est celle de la transformation accélérée de l'agriculture française traditionnelle, à la fin de la dernière guerre, en vue de répondre aux besoins alimentaires de la population. L'agriculture est en moins de vingt ans devenue intensive et productiviste, par l'emploi systématique du machinisme, des engrais chimiques et des pesticides. Mais cette transformation, selon les auteurs, aurait pu se faire plus progressivement et en respectant davantage les équilibres naturels si elle n'avait pas été pilotée de l'extérieur et quasi imposée au monde rural par ce qu'il faut bien appeler les « intérêts américains ». L'histoire est particulièrement intéressante car l'on retrouve ces mêmes intérêts, sous des formes et avec des acteurs différents, dans tout ce qui a orchestré le redressement de l'économie et de la société de l'Europe occidentale, ainsi que la mise en place de l'Union européenne sous sa forme initiale dite du Marché commun. Nous avons déjà évoqué la question dans cette revue à propos de Plan Marshall et des accords Blum-Byrnes ouvrant le domaine culturel aux majors du cinéma américain. Le même phénomène s'était produit à une bien plus grande échelle dans les domaines de la défense et des industries stratégiques en général, puis dans celui des technologies de l'information.

Par intérêts américains, il faut entendre ce que l'on dénomme dorénavant le complexe politico-industriel unissant les grandes entreprises américaines et les représentants du Département d'Etat, des ministères techniques et des agences fédérales. Dans le cas de l'agriculture, le livre les désigne clairement. Il s'agit du monde du machinisme agricole, des engrais chimiques, de l'industrie phyto-sanitaire et des semenciers – ces derniers se retrouvant aujourd'hui derrière les campagnes visant à généraliser les OGM en Europe. C'est par l'action conjuguée et harmonieuse de ces divers intérêts que le monde rural français a été obligé de s' « adapter », beaucoup plus vite qu'il n'aurait été raisonnable au regard de ce que l'on appelle aujourd'hui la protection de l'environnement.

Des effets désastreux sur la santé publique

Si cette adaptation s'était faite en ménageant les grands équilibres entre les espèces vivantes et les ressources en terres et en eau, il n'y aurait eu que moindre mal. La ruralité du XIXe siècle n'avait plus sa place au XXe. Mais elle s'est accompagnée et s'accompagne encore, non seulement d'une grave atteinte à ce que l'on appelle aujourd'hui la biodiversité, mais aussi d'une mise en danger de la santé des citoyens, agriculteurs et consommateurs. Ceci par un usage absolument irresponsable des produits chimiques destinés à «protéger» les récoltes contre les parasites, c'est-à-dire des pesticides qui donnent son titre au livre. On objectera que, contrairement aux sombres pronostics des auteurs, la santé publique est – ou paraît – meilleure aujourd'hui qu'il y a 50 ans. Mais il faut se méfier des apparences. Les pesticides et autres produits chimiques industriels et domestiques provoquent des troubles et des maladies mal décelables par l'épidémiologie classique, dont aucun d'entre nous, semble-t-il, puisse se prétendre indemne. Le livre en recense un grand nombre. Les autorités sanitaires qui prétendraient le contraire devraient présenter des dossiers inattaquables, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui – d'autant plus comme nous allons le voir, que leur objectivité n'est pas toujours assurée.

Le lecteur de 2007 ne s'étonnera sans doute pas du fait que les grandes firmes de la chimie aient exploité le créneau de la course à la productivité agricole qui s'ouvrait à elles, sans se préoccuper de la santé voire de la vie des usagers. La désastreuse histoire de la dioxine et de l'amiante montre ce qui se passe lorsque les intérêts industriels ont la bride sur le cou. Mais le vrai « scandale français » dénoncé par le livre tient à la complicité active de deux catégories socio-professionnelles auxquelles le citoyen mal informé et sans moyens d'action tend généralement à faire confiance pour le protéger, les scientifiques et les administrations. En France, l'Etat dispose de prérogatives de contrôle et de répression que les autres Etats n'ont pas toujours dans d'autres pays, du fait que par tradition il est censé protéger les citoyens contre les abus toujours possibles des initiatives privées. Pour cela, il s'appuie sur des ministères spécialisés, ceux de l'agriculture et de la santé en particulier. Ces ministères eux-mêmes, et leurs services régionaux, délèguent une partie de leurs pouvoirs à des agences chargées d'évaluer les problèmes et les solutions, en veillant à ce que ces solutions, quand elles font appel à des moyens potentiellement dangereux, soient strictement proportionnées aux objectifs à atteindre. Enfin, comme ni les ministères ni même les agences ne disposent toujours de 'expertise scientifique nécessaire, des scientifiques reconnus, nommés experts, sont recrutés à titre permanent ou occasionnels pour éclairer l'administration et le public.

De véritables "pactes de corruption"

Il faut savoir que le citoyen français, habitué à une relative indépendance des administrations face aux groupes de pression et aux formes quasi maffieuses qu'ils adoptent souvent, fait spontanément confiance aux services publics et aux experts scientifiques censés le protéger. Certes, nul n'ignore que le poids politique de certaines professions est grand, celui des agriculteurs ou de la grande distribution en particulier. On pourrait cependant espérer que ces professions soient suffisamment indépendantes des industriels et refuseraient d'employer des produits toxiques susceptibles de mettre en danger la survie même de leurs activités. Or le livre laisse entendre que le citoyen français avait été – et demeure - bien naïf face à ce qu'il faut bien qualifier de pactes de corruption. Les industries chimiques, qu'elles soient américaines ou européennes, pénètrent par différentes formes d'influence les structures administratives et les comités d'experts censés les évaluer et les contrôler. Les moyens qu'elles consacrent à cet entrisme sont tels que, sauf cas d'abus particulièrement visibles, elles manipulent comme elles le veulent ceux chargés de les contrôler. Mais il ne s'agit pas de simples manoeuvres commerciales sans grandes conséquences. Nous l'avons dit, le domaine est si sensible que ce sont des milliers de morts et des centaines de milliers de maladies et troubles graves divers qui à moyen ou long terme résulteraient de l'absence de contrôle sérieux sur la fabrication, la vente et l'emploi des pesticides.

L'auteur du présent article et sans doute beaucoup des lecteurs du livre de Fabrice Nicolino et François Veillerette, sont comme on dit tombés de haut en découvrant que des institutions aussi respectables que l'Institut National de la Recherche Agronomique ou l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments ont pendant des années (elles le font sans doute encore), couvert les agissements des « faux-nez » du lobby multiforme des pesticides agissant sous couvert de la protection des plantes et des consommateurs. Que penser également des scientifiques, qui, sciemment ou abusés, ont produit des diagnostics rassurants alors qu'ils auraient du tirer la sonnette d'alarme ? A qui donc se fier dans un tel monde? La question doit être posée car manifestement les campagnes menées par les agriculteurs biologiques et les militants écologiques voulant démontrer qu' «une autre agriculture» serait possible, aussi bien en Europe que dans les pays pauvres, n'ont guère eu de résultats jusqu'à présent. La destruction des milieux naturels et l'empoisonnement (n'ayant pas peur des mots) des paysans et des consommateurs se poursuit à grande échelle.

Mais comment nourrir 9 milliards d'humains et faire face à la Grande Crise?

L'ouvrage de Nicolino et Veillerette, de même que ceux abordant ce sujet ou des sujets voisins, a suscité évidemment de nombreuses réactions, dont beaucoup émanent des professions mises en accusation. Elles visent à déconsidérer les auteurs et leurs procédures d'enquête. Il n'y a là rien d'étonnant. Il n'est pas possible cependant d'ignorer les critiques s'inspirant d'un argument apparemment plus rationnel. Elles tournent autour d'une question de fond : "Comment nourrir aujourd'hui 6,5 milliards, et bientôt au moins 9 milliards d'humains, sans faire appel à des techniques de production de plus en plus éloignées des équilibres naturels : cultures hors-sols, emploi massif des nutriments et conservateurs dont l'innocuité n'est pas systématiquement prouvée sur le long terme, recherche de nouvelles espèces plus productives ou même production d'aliments de synthèse tels que ceux étudiés par les biotechnologies voire les nanotechnologies (génie génétique, biologie synthétique, etc.) ? Comment enfin obtenir de tels résultats sans faire confiance à des industries très puissantes et très concentrées, pratiquement incontrôlables par des réglementations administratives imposées de l'extérieur ?"

Les défenseurs de l'agriculture biologique affirment – et pensent pouvoir démontrer sur des exemples probants, aussi bien en Europe que dans le tiers monde - que cela est possible. Mais nous pensons que la question doit être posée à une échelle bien plus large que celle de l'agriculture et de l'alimentation. Elle relève dorénavant des changements radicaux qui devront être adoptés dans tous les pays du monde pour faire face au réchauffement climatique, à la désertification, à la perte des réserves en eau, à l'accumulation dans des mégapoles misérables de populations agricoles chassées de leur terre et finalement aux crises politiques et affrontements violents en résultant. Un article récent du NewScientist (The Continent that ran dry, 16 juin 2007, p. 8) montre que l'Australie, supposée prospère, est en train de courir à ce que Jared Diamond avait qualifié dans son dernier ouvrage de Collapse ou effondrement général. Ceci parce que ses méthodes d'agriculture productiviste conjuguées à des sécheresses de plus en plus persistantes sont en train de compromettre, non seulement ses activités agricoles et son littoral, mais aussi la vie quotidienne dans les sept plus grandes villes, à commencer par Sydney. Pour des organismes tels que le Monash Sustainability Institute de l'université de Monash, Melbourne, le salut ne pourra venir que d'une approche nécessairement globale visant à la réduction de tous les gaspillages, à la décroissance d'un certain nombre de consommations devenues insupportables et à la refonte de tous les processus de production et de distribution, concernant aussi bien le secteur agricole que le secteur industriel. Ceci nécessitera l'éducation et la participation de tous les citoyens mais aussi un appel renforcé à l'expertise scientifique et aux incitations fiscalo-administratives.

On voit bien que de tels objectifs, comme nous l'écrivons pour notre part depuis longtemps dans cette revue, s'imposeront non seulement aux pays dont la situation eu égard à la grande crise environnementale est déjà critique, mais à tous, la France et l'Europe en premier lieu. Se pose alors la question qui ressort de la lecture du livre de Fabrice Nicolino et François Veillerette : à qui se fier dans la définition et la mise en oeuvre de telles politiques ? Si ce sont des multinationales visant la recherche d'un profit immédiat, elles-mêmes soutenues par des superpuissances hégémoniques, qui prennent en main et imposent les changements, l'échec est assuré et les catastrophes que l'on voudrait éviter seront au contraire amplifiées et accélérées.

Nous pouvons donc retenir que, loin d'être anecdotique et encore moins tendancieux, le livre Pesticides soulève des problèmes d'une ampleur considérable, dont tous les Européens, qu'ils soient décideurs, agents économiques ou simples citoyens, doivent dorénavant prendre conscience.

Pour en savoir plus
Le site du livre http://www.pesticides-lelivre.com/ Nombreux liens disponibles
Le programme Reach :
http://ec.europa.eu/environment/chemicals/reach/reach_intro.htm
ECHA http://ec.europa.eu/echa/home_en.html
Sur les perspectives de l'agriculture biologique, face aux OGM, pour nourrir le tiers monde, lire un article très complet de Marc Dufumier, Professeur d'agriculture comparée et développement agricole, Institut National Agronomique Paris-Grignon (INA-PG)
http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2004/dufumier/article.htm

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