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Fabrice
Nicolino (à gauche de l'image) est journaliste
: il a travaillé notamment pour Politis, Télérama,
Géo, Le Canard Enchaîné. Il est
l'auteur de plusieurs livres, dont ‘Le
tour de France d'un écologiste'
(paru au Seuil). Il collabore au mensuel Terre Sauvage.
François
Veillerette (à droite) est enseignant. Il a
été président de Greenpeace en
France, et il a créé avec Georges Toutain
le Mouvement pour les droits et le respect des générations
futures (MDRGF), dont il est le président en
titre. Il est également administrateur du Pesticide
Action Network Europe (PAN Europe) , le réseau
européen d'ONG spécialisées
dans les pollutions par les pesticides. Il a publié
en 2002 un livre de référence sur les
conséquences environnementales et sanitaires
des pesticides : Pesticides, le piège se
referme (Paru chez Terre Vivante).
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On pourrait être tenté de
ranger le livre de Fabrice Nicolino et François Veillerette,
Pesticides, parmi les nombreux libelles produits par les
militants écologistes s'en prenant avec plus ou moins
d'objectivité aux multinationales des secteurs agro-alimentaire
et phytosanitaire. Nous estimons que ce serait une erreur.
Même si cet ouvrage est écrit avec passion
– ce qui n'est pas une critique – il pose de
graves questions qui doivent intéresser, non seulement
les lecteurs de notre revue, supposés soucieux de
mieux connaître les relations entre les scientifiques
et les pouvoirs, mais chacun de nous en tant que citoyens.
Observons d'emblée que les constatations faites par
les auteurs pourraient être transposées avec
un certain nombre de précautions à tout ce
qui concerne la vente et l'utilisation des produits dits
chimiques dans l'industrie et pour les usages domestiques.
Les protestations des industriels de la chimie européenne
ayant accompagné la mise en place du programme communautaire
Reach, entré en application le 1er juin 2007 sous
la responsabilité de l'agence européenne ECHA
(European Chemichals Agency) en ont donné l'illustration.
La question des OGM doit aussi être abordée
dans la même optique, puisque pour le moment les recherches
sur les organismes génétiquement modifiées
et les pratiques commerciales en découlant sont uniquement
le fait des multinationales dénoncées par
Pesticides.
Avant de dresser la liste des questions
posées par le livre, indiquons que l'enquête
à laquelle se sont livrée les auteurs nous
a paru particulièrement scrupuleuse et aussi complète
qu'il était possible pour un ouvrage de 380 pages.
Les sources sont toutes citées et vérifiables,
notamment lorsqu'elles ont fait l'objet d'édition
sur Internet. Les personnes interrogées semblent
l'avoir été avec objectivité. Les rares
d'entre elles ayant refusé de répondre sont
citées, ce qui permettrait éventuellement
de s'adresser à elles pour complément d'information.
Nous ne sommes certes pas en présence d'une thèse
universitaire. Le fond et la forme sont propres au journalisme
d'investigation, mais nous ne voyons aucune raison sérieuse
de rejeter l'ouvrage en bloc, en l'attribuant à on
ne sait quelle manoeuvre souterraine visant à déstabiliser
l'industrie, l'agriculture, la science et l'administrations
françaises. Ajoutons que beaucoup des comportements
observés se retrouvent dans les principaux pays européens
et posent donc globalement la question de la façon
dont les citoyens de l'Union peuvent s'informer et réagir
face aux abus provenant des professions et des administrations
relevant des domaines agro-alimentaire, phytosanitaire,
vétérinaire et pharmaceutique.
Les «
intérêts américains » acteurs
de la révolution verte
Dans le cadre d'un article nécessairement
court, nous n'allons pas résumer le livre, mais avant
d'évoquer les graves questions qu'il pose à
chaque citoyen comme à chaque décideur, résumons
brièvement l'histoire qu'il nous raconte. C'est celle
de la transformation accélérée de l'agriculture
française traditionnelle, à la fin de la dernière
guerre, en vue de répondre aux besoins alimentaires
de la population. L'agriculture est en moins de vingt ans
devenue intensive et productiviste, par l'emploi systématique
du machinisme, des engrais chimiques et des pesticides.
Mais cette transformation, selon les auteurs, aurait pu
se faire plus progressivement et en respectant davantage
les équilibres naturels si elle n'avait pas été
pilotée de l'extérieur et quasi imposée
au monde rural par ce qu'il faut bien appeler les «
intérêts américains ». L'histoire
est particulièrement intéressante car l'on
retrouve ces mêmes intérêts, sous des
formes et avec des acteurs différents, dans tout
ce qui a orchestré le redressement de l'économie
et de la société de l'Europe occidentale,
ainsi que la mise en place de l'Union européenne
sous sa forme initiale dite du Marché commun. Nous
avons déjà évoqué la question
dans cette revue à propos de Plan Marshall et des
accords Blum-Byrnes ouvrant le domaine culturel aux majors
du cinéma américain. Le même phénomène
s'était produit à une bien plus grande échelle
dans les domaines de la défense et des industries
stratégiques en général, puis dans
celui des technologies de l'information.
Par intérêts américains,
il faut entendre ce que l'on dénomme dorénavant
le complexe politico-industriel unissant les grandes entreprises
américaines et les représentants du Département
d'Etat, des ministères techniques et des agences
fédérales. Dans le cas de l'agriculture, le
livre les désigne clairement. Il s'agit du monde
du machinisme agricole, des engrais chimiques, de l'industrie
phyto-sanitaire et des semenciers – ces derniers se
retrouvant aujourd'hui derrière les campagnes visant
à généraliser les OGM en Europe. C'est
par l'action conjuguée et harmonieuse de ces divers
intérêts que le monde rural français
a été obligé de s' « adapter
», beaucoup plus vite qu'il n'aurait été
raisonnable au regard de ce que l'on appelle aujourd'hui
la protection de l'environnement.
Des effets
désastreux sur la santé publique
Si cette adaptation s'était faite
en ménageant les grands équilibres entre les
espèces vivantes et les ressources en terres et en
eau, il n'y aurait eu que moindre mal. La ruralité
du XIXe siècle n'avait plus sa place au
XXe. Mais elle s'est accompagnée et s'accompagne
encore, non seulement d'une grave atteinte à ce que
l'on appelle aujourd'hui la biodiversité, mais aussi
d'une mise en danger de la santé des citoyens, agriculteurs
et consommateurs. Ceci par un usage absolument irresponsable
des produits chimiques destinés à «protéger»
les récoltes contre les parasites, c'est-à-dire
des pesticides qui donnent son titre au livre. On objectera
que, contrairement aux sombres pronostics des auteurs, la
santé publique est – ou paraît –
meilleure aujourd'hui qu'il y a 50 ans. Mais il faut se
méfier des apparences. Les pesticides et autres produits
chimiques industriels et domestiques provoquent des troubles
et des maladies mal décelables par l'épidémiologie
classique, dont aucun d'entre nous, semble-t-il, puisse
se prétendre indemne. Le livre en recense un grand
nombre. Les autorités sanitaires qui prétendraient
le contraire devraient présenter des dossiers inattaquables,
ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui –
d'autant plus comme nous allons le voir, que leur objectivité
n'est pas toujours assurée.
Le lecteur de 2007 ne s'étonnera
sans doute pas du fait que les grandes firmes de la chimie
aient exploité le créneau de la course à
la productivité agricole qui s'ouvrait à elles,
sans se préoccuper de la santé voire de la
vie des usagers. La désastreuse histoire de la dioxine
et de l'amiante montre ce qui se passe lorsque les intérêts
industriels ont la bride sur le cou. Mais le vrai «
scandale français » dénoncé par
le livre tient à la complicité active de deux
catégories socio-professionnelles auxquelles le citoyen
mal informé et sans moyens d'action tend généralement
à faire confiance pour le protéger, les scientifiques
et les administrations. En France, l'Etat dispose de prérogatives
de contrôle et de répression que les autres
Etats n'ont pas toujours dans d'autres pays, du fait que
par tradition il est censé protéger les citoyens
contre les abus toujours possibles des initiatives privées.
Pour cela, il s'appuie sur des ministères spécialisés,
ceux de l'agriculture et de la santé en particulier.
Ces ministères eux-mêmes, et leurs services
régionaux, délèguent une partie de
leurs pouvoirs à des agences chargées d'évaluer
les problèmes et les solutions, en veillant à
ce que ces solutions, quand elles font appel à des
moyens potentiellement dangereux, soient strictement proportionnées
aux objectifs à atteindre. Enfin, comme ni les ministères
ni même les agences ne disposent toujours de 'expertise
scientifique nécessaire, des scientifiques reconnus,
nommés experts, sont recrutés à titre
permanent ou occasionnels pour éclairer l'administration
et le public.
De véritables
"pactes de corruption"
Il faut savoir que le citoyen français,
habitué à une relative indépendance
des administrations face aux groupes de pression et aux
formes quasi maffieuses qu'ils adoptent souvent, fait spontanément
confiance aux services publics et aux experts scientifiques
censés le protéger. Certes, nul n'ignore que
le poids politique de certaines professions est grand, celui
des agriculteurs ou de la grande distribution en particulier.
On pourrait cependant espérer que ces professions
soient suffisamment indépendantes des industriels
et refuseraient d'employer des produits toxiques susceptibles
de mettre en danger la survie même de leurs activités.
Or le livre laisse entendre que le citoyen français
avait été – et demeure - bien naïf
face à ce qu'il faut bien qualifier de pactes de
corruption. Les industries chimiques, qu'elles soient américaines
ou européennes, pénètrent par différentes
formes d'influence les structures administratives et les
comités d'experts censés les évaluer
et les contrôler. Les moyens qu'elles consacrent à
cet entrisme sont tels que, sauf cas d'abus particulièrement
visibles, elles manipulent comme elles le veulent ceux chargés
de les contrôler. Mais il ne s'agit pas de simples
manoeuvres commerciales sans grandes conséquences.
Nous l'avons dit, le domaine est si sensible que ce sont
des milliers de morts et des centaines de milliers de maladies
et troubles graves divers qui à moyen ou long terme
résulteraient de l'absence de contrôle sérieux
sur la fabrication, la vente et l'emploi des pesticides.
L'auteur du présent article et sans
doute beaucoup des lecteurs du livre de Fabrice Nicolino
et François Veillerette, sont comme on dit tombés
de haut en découvrant que des institutions aussi
respectables que l'Institut National de la Recherche Agronomique
ou l'Agence française de sécurité sanitaire
des aliments ont pendant des années (elles le font
sans doute encore), couvert les agissements des «
faux-nez » du lobby multiforme des pesticides agissant
sous couvert de la protection des plantes et des consommateurs.
Que penser également des scientifiques, qui, sciemment
ou abusés, ont produit des diagnostics rassurants
alors qu'ils auraient du tirer la sonnette d'alarme ? A
qui donc se fier dans un tel monde? La question doit être
posée car manifestement les campagnes menées
par les agriculteurs biologiques et les militants écologiques
voulant démontrer qu' «une autre agriculture»
serait possible, aussi bien en Europe que dans les pays
pauvres, n'ont guère eu de résultats jusqu'à
présent. La destruction des milieux naturels et l'empoisonnement
(n'ayant pas peur des mots) des paysans et des consommateurs
se poursuit à grande échelle.
Mais comment
nourrir 9 milliards d'humains et faire face à la
Grande Crise?
L'ouvrage de Nicolino et Veillerette, de
même que ceux abordant ce sujet ou des sujets voisins,
a suscité évidemment de nombreuses réactions,
dont beaucoup émanent des professions mises en accusation.
Elles visent à déconsidérer les auteurs
et leurs procédures d'enquête. Il n'y a là
rien d'étonnant. Il n'est pas possible cependant
d'ignorer les critiques s'inspirant d'un argument apparemment
plus rationnel. Elles tournent autour d'une question de
fond : "Comment nourrir aujourd'hui 6,5 milliards,
et bientôt au moins 9 milliards d'humains, sans faire
appel à des techniques de production de plus en plus
éloignées des équilibres naturels :
cultures hors-sols, emploi massif des nutriments et conservateurs
dont l'innocuité n'est pas systématiquement
prouvée sur le long terme, recherche de nouvelles
espèces plus productives ou même production
d'aliments de synthèse tels que ceux étudiés
par les biotechnologies voire les nanotechnologies (génie
génétique, biologie synthétique, etc.)
? Comment enfin obtenir de tels résultats sans faire
confiance à des industries très puissantes
et très concentrées, pratiquement incontrôlables
par des réglementations administratives imposées
de l'extérieur ?"
Les défenseurs de l'agriculture
biologique affirment – et pensent pouvoir démontrer
sur des exemples probants, aussi bien en Europe que dans
le tiers monde - que cela est possible. Mais nous pensons
que la question doit être posée à une
échelle bien plus large que celle de l'agriculture
et de l'alimentation. Elle relève dorénavant
des changements radicaux qui devront être adoptés
dans tous les pays du monde pour faire face au réchauffement
climatique, à la désertification, à
la perte des réserves en eau, à l'accumulation
dans des mégapoles misérables de populations
agricoles chassées de leur terre et finalement aux
crises politiques et affrontements violents en résultant.
Un article récent du NewScientist (The Continent
that ran dry, 16 juin 2007, p. 8) montre que l'Australie,
supposée prospère, est en train de courir
à ce que Jared
Diamond avait qualifié dans son dernier ouvrage
de Collapse ou effondrement général. Ceci
parce que ses méthodes d'agriculture productiviste
conjuguées à des sécheresses de plus
en plus persistantes sont en train de compromettre, non
seulement ses activités agricoles et son littoral,
mais aussi la vie quotidienne dans les sept plus grandes
villes, à commencer par Sydney. Pour des organismes
tels que le Monash Sustainability Institute de
l'université de Monash, Melbourne, le salut ne pourra
venir que d'une approche nécessairement globale visant
à la réduction de tous les gaspillages, à
la décroissance d'un certain nombre de consommations
devenues insupportables et à la refonte de tous les
processus de production et de distribution, concernant aussi
bien le secteur agricole que le secteur industriel. Ceci
nécessitera l'éducation et la participation
de tous les citoyens mais aussi un appel renforcé
à l'expertise scientifique et aux incitations fiscalo-administratives.
On voit bien que de tels objectifs, comme
nous l'écrivons pour notre part depuis longtemps
dans cette revue, s'imposeront non seulement aux pays dont
la situation eu égard à la grande crise environnementale
est déjà critique, mais à tous, la
France et l'Europe en premier lieu. Se pose alors la question
qui ressort de la lecture du livre de Fabrice Nicolino et
François Veillerette : à qui se fier dans
la définition et la mise en oeuvre de telles politiques
? Si ce sont des multinationales visant la recherche d'un
profit immédiat, elles-mêmes soutenues par
des superpuissances hégémoniques, qui prennent
en main et imposent les changements, l'échec est
assuré et les catastrophes que l'on voudrait éviter
seront au contraire amplifiées et accélérées.
Nous pouvons donc retenir que, loin d'être
anecdotique et encore moins tendancieux, le livre Pesticides
soulève des problèmes d'une ampleur considérable,
dont tous les Européens, qu'ils soient décideurs,
agents économiques ou simples citoyens, doivent dorénavant
prendre conscience.
Pour en savoir plus
Le site du livre http://www.pesticides-lelivre.com/
Nombreux liens disponibles
Le programme Reach :
http://ec.europa.eu/environment/chemicals/reach/reach_intro.htm
ECHA http://ec.europa.eu/echa/home_en.html
Sur les perspectives de
l'agriculture biologique, face aux OGM, pour nourrir le
tiers monde, lire un article très complet de Marc
Dufumier, Professeur d'agriculture comparée
et développement agricole, Institut National Agronomique
Paris-Grignon (INA-PG)
http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2004/dufumier/article.htm