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Dans cette page, nous présentons en quelques lignes des ouvrages scientifiques éclairant les domaines abordés par notre revue. Jean-Paul Baquiast. Christophe Jacquemin

The Emotionnal lives of Animals, Marc Bekoff, New World Library 2007

Marc Bekoff est biologiste à l'Université du Colorado. Il étudie dans ce livre la continuité évolutive qui relie les animaux (même ceux dits inférieurs) et les hommes, dans le domaine des émotions. Cette continuité se marque aussi bien sur le plan anatomique que concernant les formes par lesquelles se manifestent ces émotions, et le rôle culturel qu'elles jouent dans la vie des groupes. Son étude aborde de nombreuses émotions, empathie, joie, ironie, ressentiment, douleur, gratitude, amour, crainte et colère. Les animaux étudiés vont de l'éléphant au poisson, en passant par les oiseaux et bien d'autres espèces sauvages ou dites domestiques. L'auteur se défend de faire de l'anthropomorphisme. Ou plutôt il défend l'anthropomorphisme comme la seule méthode permettant à l'homme de comprendre l'animal, compte tenu de leurs grandes parentés. Le livre est à la fois très sensible et très intelligent. Les humains ont encore beaucoup à faire pour comprendre l'animal - qu'en attendant ils sont en train déliminer systématiquement.


The God Delusion, Richard Dawkins, Houghton Mifflin 2006

Couverture du livre : "The God Delusion"Nous ne présenterons pas Richard Dawkins à nos lecteurs. Ils le connaissent comme généticien darwinien (le gène égoïste) et inventeur du concept de mème, qui eut le succès que l'on sait. Tous ne savent pas cependant qu'il est aussi un athée militant, mettant au service de sa philosophie non seulement ses vastes connaissances scientifiques, mais son ardeur à s'engager et à prendre des risques. Il a été un des fondateurs, notamment avec Daniel Dennett, du mouvement des Brights. Se désignent ainsi des personnalités qui, se référant d'une certaine façon aux Lumières (du siècle des Lumières), veulent afficher hautement leur fierté d'être athées et le besoin qu'ils ont de se regrouper pour défendre la liberté de conscience face aux fanatismes religieux. The God Delusionreprésente la somme des réflexions de Richard Dawkins sur le phénomène religieux confronté à l'athéisme et à la science.

Par ce terme de « Delusion », Richard Dawkins désigne la croyance persistante en quelque chose que démentent de solides évidences contraires. On pourrait parler d' «entêtement dans l'illusion». Dawkins reprend l'observation de Robert Pirsig selon laquelle l' «entêtement dans l'illusion» s'appelle de la folie quand une seule personne en est atteinte. Mais il devient de la religion quand il touche de nombreuses personnes.

Le livre est déjà un best-seller, tant en Grande Bretagne qu'aux Etats-Unis. Ce succès tient, selon nous, à deux principales raisons :
- D'une part il constitue une réplique sans concessions aux efforts que manifestent de plus en plus les religions pour conquérir ou reconquérir les sociétés occidentales.
- D'autre part, parce qu'il est écrit par un véritable scientifique, on y trouve présentés de façon synthétique les arguments les plus récents permettant au matérialisme scientifique de démontrer de façon solide l'inanité des arguments utilisés par les religions pour tenter d'expliquer le monde d'une façon conforme à ce qu'affirment leurs écritures et leurs traditions.

Le livre constitue de ce fait une véritable apologie de l'athéisme. Dawkins y explique que les athées peuvent être heureux, équilibrés, moraux et intellectuellement comblés. Ils doivent donc se montrer fiers d'eux-mêmes au lieu de chercher à taire leurs convictions. Celles-ci sont en effet la preuve d'un esprit indépendant et sain. Sur le plan scientifique, les théories reposant sur la sélection naturelle dite aussi darwinienne sont seules capables d'expliquer la diversité et la richesse du monde vivant et du cosmos, contrairement à ce que prétend la doctrine du Dessein Intelligent, de plus en plus répandue, tout au moins dans le monde anglo-saxon.

Nous ne pouvons ici analyser, même superficiellement, les nombreux arguments que présente Richard Dawkins pour démonter ce qu'il appelle l' «hypothèse de Dieu». Il faut lire le livre en détail, d'autant plus qu'il est parfaitement écrit, sans jamais tomber dans des polémiques un peu superficielles (comme le fait par exemple trop souvent Michel Onfray dans son ouvrage Traité d'athéologie). Malheureusement, n'étant pas encore traduit en français, l'ouvrage de Dawkins ne sera pour l'instant vraiment accessible qu'aux anglophones. Nous ne pouvons que souhaiter rapidement une édition dans notre langue.

En France, où la tradition laïque est forte, l'opinion est encore généralement indifférente à l'emprise croissante des religions, notamment des grandes religions monothéistes. Mais celles-ci semblent décidées à passer à l'attaque, avec des méthodes entièrement renouvelées, s'inspirant pour beaucoup de l'expérience des sectes. La description que fait Richard Dawkins de l'emprise du protestantisme évangélique comme du catholicisme de combat en Amérique et même en Grande Bretagne ne peut qu'inquiéter. Nous ne pourrons pas indéfiniment rester à l'écart de ces offensives.

Avec cet ouvrage, ce qui frappera certainement ici le plus le lecteur français est cette constatation de l'immense inculture scientifique des Américains. Elle résulte directement de l'influence des religions qui ont réussi à persuader l'opinion que la Bible constitue la seule référence permettant de comprendre l'univers et son histoire. Si l'on en croit les chiffres cités par l'auteur, 80% des citoyens américains croient dur comme fer aux stupidités créationnistes. Bien pire, l'argent afflue, permettant aux créationnistes de multiplier les musées et les publications défendant leurs thèses. Ils font bien plus puisque dorénavant ils déforment dès le plus jeune âge l'esprit des enfants en prenant eux-mêmes en charge les établissements d'enseignements. Derrière ces pseudo-sciences, ils diffusent aussi des morales particulièrement dangereuses, directement inspirées de la Bible, prêchant la haine de tout ce qui n'est pas chrétien fondamentaliste. Ce n'est pas parce que l'Islam de combat fait la même chose que nous devrions considérer avec indulgence la montée en influence de ce que Dawkins appelle les Talibans chrétiens.

Tout ceci laisse prévoir de sombres jours pour l'athéisme, si les athées semblent comme c'est trop souvent le cas se désintéresser de son avenir. Le livre et l'oeuvre de Dawkins nous offrent un bon exemple à suivre.

Le site du livre : http://richarddawkins.net/godDelusion
Présentation et commentaires de presse par Wikipedia (travail très complet et bien fait, avec de nombreux liens) : http://en.wikipedia.org/wiki/The_God_Delusion
Nous avons déjà signalé le site américain Skeptic, animé par Michaël Shermer, souvent cité dans The God Delusion. Il mène aux Etats-Unis un combat voisin de celui de Richard Dawkins : http://www.skeptic.com/


The Physics of Christianity, Frank Tipler, Doubleday 2006

Frank Tipler est professeur de physique mathématique à l'université de Tulane, à la Nouvelle Orléans. Il a écrit plusieurs ouvrages, dont une apologie du principe anthropique fort, selon lequel l'univers a été prévu pour l'homme et afin de permettre la montée de l'esprit. Dans son dernier livre, il se met en tête de montrer que la science confirme l'ensemble des propos bibliques et évangéliques. Selon lui, elle peut même, convenablement interprétée, expliquer les miracles auxquels les esprits rationalistes n'attachent de valeur que symbolique. Beaucoup de ses collègues s'étonnent, dans la presse scientifique, de voir un esprit apparemment distingué s'enfermer dans de telles contre-vérités et, pour parler plus clairement, soutenir de telles absurdités. Il affirme par exemple, pour le besoin de ses démonstrations, que le modèle standard des particules est aujourd'hui complet, que l'on sait ce que sont l'énergie noire et la matière noire, que l'on a compris l'anti-matière, tous concepts, comme le savent nos lecteurs, en pleine évolution aujourd'hui. Mais là où il dépasse la foi pour tomber dans l'escroquerie intellectuelle pure et simple, c'est dans son explication des mystères auxquels les évangiles demandent de croire. Ainsi selon lui la résurrection de Jésus a pu se produire parce que les atomes de son corps se sont spontanément réduits en neutrinos et antineutrinos avant de se recombiner...

On peut rire en lisant de tels propos et se dire que l'université de Tulane satisfait bien mal au programme qu'annonce son nom. Mais on peut aussi s'inquiéter en pensant que des millions d'Américains et d'autres croyants de par le monde risquent de prendre cela comme parole d'Evangile...c'est le cas de le dire. Cela prouve la force des mèmes religieux qui infectent les esprits, comme le rappelle opportunément Richard Dawkins dans son dernier ouvrage, The God Delusion, dont nous donnerons prochainement une chronique détaillée. Ajoutons que si nous lisions de telles âneries transposées dans l'esprit de la soi-disant "science islamique", on ne manquerait pas de crier au choc des civilisations.

* Frank Tipler. Page personnelle : http://www.math.tulane.edu/~tipler/links.html


Médiations des savoirs et complexité. Le cas des hypermédias archéologiques et culturels, Julien Mahoudeau, L'Harmattan 2007

L'auteur est docteur en sciences de l'Antiquité et chercheur associé à l'Unité toulousaine d'archéologie et d'histoire (UTAH – UMR 5608 CNRS. Il anime l'atelier Hypermédias et complexité de l'Association du Programme européen Modélisation de la Complexité (MCX). Nos lecteurs connaissent le rôle de cette association MCX, dont les pères spirituels – toujours actifs - sont Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne. MCX veut appliquer aux différentes problématiques de la vie économique, sociale et scientifique les enseignements des sciences dites de la complexité, bien connues de nos propres lecteurs.

Dans cet esprit, son livre au titre apparemment un peu abscons est en fait un guide théorique et pratique permettant à tout créateur, individuel ou collectif, d'utiliser les ressources toujours en développement des technologies de l'information afin de donner la plus grande portée à sa démarche. L'auteur, qui s'intéresse plus particulièrement à l'archéologie et à l'histoire de l'art illustre la présentation détaillée des technologies et de leurs usages à leur application pour l'action culturelle en général et la valorisation des patrimoines en particulier. Mais tout créateur-intermédiateur sera intéressé par son travail.

L'ouvrage se veut pédagogique. Autrement dit, il rappelle avec beaucoup de précision tout ce que devraient connaître ceux qui, professionnellement, s'impliquent dans le champ culturel « institutionnel » (celui relevant des politiques publiques ou des démarches associatives). Il n'est plus possible de le faire avec les outils traditionnels de l'édition, de l'archivage et de la présentation au public. Beaucoup s'effraieront de la technicité nécessaire, mais elle constitue le prix à payer pour être entendu.

Le livre va plus loin. Il incite à la véritable réflexion épistémologique. Quel sens donne-t-on, volontairement ou involontairement, à ce que l'auteur appelle la médiation des savoirs ? Comment peut-on ajouter une valeur à celle-ci, et a contrario éviter les contresens et les détournements. Comment peut-on procéder à sa propre autocritique tout en permettant l'évaluation par d'autres du discours que l'on propose. Ce sont des questions que nous essayons de nous poser dans la publication de cette revue. Aussi, bien que nous pensant suffisamment informés de ces perspectives, nous avons lu avec attention et profit le livre de Julien Mahoudeau.

A cet égard les références faites dans les derniers chapitres au constructivisme sont les bienvenues. Mais l'auteur aurait pu aller plus loin encore, en rappelant les postulats de la méthode proposée par Miora Mugur-Schächter, elle-même très proche de l'Association MCX. Elle « relativise » radicalement les descriptions du « réel » se prétendant indépendantes de l'observateur et de ses instruments, que ce soit en physique quantique ou dans toute démarche à visée scientifique.


Qu'est-ce que l'évolution ? Le vivant selon Darwin et le néo-darwinisme. Dominique Guillo, Ellipses. 2007

Dominique Guillo, docteur en histoire des sciences et chargé de recherches au CNRS, s'est proposé dans un livre court mais très dense de rappeler pour un public non spécialiste ce que signifie la théorie de l'évolution appliquée au vivant. On pourrait se demander si cet effort d'éclaircissement était nécessaire, tant du moins qu'il s'adresse à des lecteurs matérialistes qui refusent les tromperies du créationnisme et du dessein intelligent. En Europe et en tous cas en France, les enseignements du darwinisme ne sont généralement pas remis en cause – du moins en apparence. Mais la lecture du livre de Dominique Guillo montre qu'en fait, un nombre considérable de malentendus continue à fausser les jugements, non seulement du public mais aussi de beaucoup de spécialistes, concernant la portée de ce que Daniel Dennett a nommé l' « idée dangereuse de Darwin ».

Cela tient à ce que les sociétés occidentales, même laïques – ne parlons pas des autres – restent encore fortement imprégnées des préjugés essentialistes, selon lesquels il existe des entités qui se situent en dehors de l'évolution biologique et qui orientent les modalités de celle-ci. C'est d'abord le cas en ce qui concerne l'espèce humaine. Pour la plupart des gens, y compris pour beaucoup de scientifiques, l'essentiel de l'homme existait avant même que des humains concrets apparaissent. L'évolution biologique devait forcément se dérouler de façon finalisée afin de permettre sa matérialisation. Les espèces animales, simples ou complexes, n'ont de sens que si elles représentent des étapes dans la construction d'une humanité de plus en plus accomplie. Dans cette perspective, il est évident que la science ne doit rien faire pour altérer artificiellement, par des manipulations génétiques ou des prothèses robotiques, l'essence de l'espèce humaine.

Le lecteur sera sans doute surpris de voir que dans la première partie de son livre, l'auteur consacre de nombreuses pages à décrire les idées du philosophe anglais Herbert Spencer, contemporain de Charles Darwin et qui se croyait en partie acquis aux thèses de ce dernier. En fait Spencer était profondément imprégné de la pensée essentialiste, brièvement résumée ci-dessus, et il n'avait pas vu l'aspect profondément révolutionnaire de l'apport de Darwin. Peu de gens du temps de celui-ci ne les avaient d'ailleurs remarqués, mais certains cependant ne s'y étaient pas trompés, que ce soit dans l'Eglise ou chez les philosophes traditionnels. D'où les ennemis irréconciliables que Darwin s'était fait et qu'il se fait encore, puisqu'il est resté la bête noire des fondamentalistes de plus en plus actifs au sein des religions monothéistes.

Dominique Guillo se fait un devoir, au contraire, de mettre en évidence la thèse profondément originale développée par Darwin dans son ouvrage de 1849 : De l'origine des espèces(1). C'est en cela que réside l' « idée dangereuse de Darwin ». L'hypothèse darwinienne diffère radicalement de celle selon laquelle le vivant évoluerait en se complexifiant et en se perfectionnant progressivement. Pour elle, fondamentalement, l'évolution se fait au hasard, les populations qui survivent aux pressions sélectives ne sont pas supérieures les unes aux autres, qu'il s'agisse des bactéries, des mammifères ou des humains ; les espèces apparemment les mieux adaptées peuvent disparaître si disparaissent les conditions qui avaient fait leur succès et si aucun mutant plus efficace n'émerge en leur sein pour prendre le relais. Les incertitudes qui pèsent aujourd'hui sur l'avenir de l'humanité montrent bien que cette vision garde toute sa pertinence.

Le livre ne se borne pas à comparer Spencer et Darwin. Il résume de façon concise mais suffisante les différentes écoles et tendances des théories modernes de l'évolution. On verra que de multiples enrichissements ont été apportés à la pensée de Darwin mais que l'essentiel de celle-ci a survécu à l'accumulation des découvertes et des technologies appliquées au vivant.

Un lexique très riche, vu la taille du livre, complète ce dernier. Il s'agit donc d'un ouvrage que nous nous devons de recommander chaudement, tout en prévenant que sa lecture demande un minimum d'attention.

On notera que le besoin de mieux faire connaître l'évolution et le darwinisme (face notamment à l'offensive du créationnisme) inspire de nombreux auteurs. Citons Evolution for everyone, de David Sloan Wilson, Random House, 2006

(1) Le titre complet et beaucoup plus significatif car comme le montre l'auteur il résume toute l'originalité de la pensée de Darwin est "On the Origin of Species by Means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life".

* Hasard du calendrier, la Revue La Recherche publie, ce mois de Mai-Juin 2007, un intéressant Dossier, sous le titre L'Evolution. Comment les espèces s'adaptent qui illustre et complète le livre de Dominique Guillo


The Black Swann: The impact of the highly improbable, Nassim Nicholas Taleb, Random House, 2007

L'auteur est courtier et spécialiste des spéculations reposant sur la survenance de l'improbable. Etait-il nécessaire cependant d'écrire tout un livre pour expliquer que nos vies et nos systèmes sociaux peuvent à tout moment être bouleversés par des événements qui, non seulement ne sont pas prévus mais souvent sont imprévisibles? Les physiciens quantiques ne devraient pas avoir besoin de cette mise en garde. Mais même eux, en dehors de leur discipline, et en tous cas la plupart des hommes oublient trop souvent que les récits déterministes sont aussi approximatifs quand ils essayent de décrire le passé que quand ils s'efforcent de prédire le futur. Cependant il est plus rassurant de penser que l'imprévu, même accepté dans son principe, ne viendra pas bouleverser nos prévisions que se tenir en permanence à l'affût de tout ce qui pourra bouleverser nos projets, que ce soit pour le pire ou - quelquefois - pour le meilleur.

Le cygne noir est celui qui apparaît soudain au sein d'une couvée de cygnes blancs, sans avertissements préliminaires. Nassim Taleb recense quelques-uns des événements récents qui, de la même façon inattendue, ont "émergé" de l'infini des possibles et ont changé le monde, depuis les crises économiques, les attentats du 11 septembre et l'apparition de l'Internet. Mais que faire pour éviter d'être pris de court, puisque le phénomène très profond de l'émergence prendra toujours de court les efforts des prospectivistes. On sait que, pour des raisons pratiques, les sociétés humaines ne cherchent pas à s'assurer contre tous les risques. Elles doivent constamment naviguer au plus juste, en ne mettant en oeuvre que de grossières mesures préventives. A tous les coups, elles sont donc surprises par des évènements imprévisibles. Celles qui s'en tirent le mieux sont celles qui sont le mieux capables de retrouver un équilibre satisfaisant après avoir été déstabilisées. Il en est de même des individus.


Challenging Nature. The clash of Science and Spirituality at the New Frontier of Life, Lee M. Silver, Harper Collins 2006.

L'auteur est professeur de biologie moléculaire à l'université de Princeton. Il a toujours défendu avec enthousiasme les possibilités qu'offre la science pour modifier la nature, notamment dans le domaine du vivant qui est le sien. Dans un livre précédent, Remaking Eden (1997), il explorait déjà les perspectives présentées par lui comme grandioses de la reproduction assistée et du génie génétique. Dans ce dernier livre, il élargit ses perspectives en montrant tout ce que les nouvelles technologies de la reproduction pourront permettre de faire tant des animaux que des hommes. Il est évidemment loin des exhortations au principe de précaution et aux moratoires qui sévissent en Europe. Son idéologie définitivement scientiste le conduit à s'en prendre aux fondamentalistes issus des religions monothéistes qui dans l'esprit des néoconservateurs américains refusent toute recherche notamment sur les cellules souches. Mais il déteste tout autant la religiosité diffuse des écologistes européens qui rejettent a priori les OGM et s'adonnent avec ferveur au bio et à la naturopathie (dont l'homéopathie) qui pour lui sont de simples escroqueries. Nous sommes obligés d'avouer notre sympathie pour cet esprit libre. Pour nous, il représente bien l'"Amérique d'avant", celle que l'on aimait. Rien n'oblige cependant de le suivre de façon moutonnière dans tous ses emballements. Nous essayerons de réaliser prochainement une revue plus détaillée de ce livre.


How to live a low-Carbon life?, Chris Goodall, Earthscan

Ce livre s'adresse à tous les citoyens conscients du fait qu'ils doivent faire personnellement quelque chose pour réduire leurs dépenses énergétiques et contribuer à la diminution de leur empreinte écologique, notamment en termes de production du gaz à effet de serre. L'auteur part du principe, très inspiré par un esprit militant répandu dans le monde anglo-saxon, qu'il ne faut pas attendre les décisions étatiques ou provenant des grandes entreprises industrielles pour agir. Plus généralement la lutte contre le CO2 et les modifications climatiques ne sera pas sérieusement entreprise aux niveaux politiques avant longtemps, malgré les grands discours. Les contraintes économiques souvent évoquées, notamment la raréfaction des combustibles fossiles et la hausse de leurs prix ne sont pas pour demain(1). Or il faut agir tout de suite. C'est donc au citoyen sensibilisé, notamment dans sa fonction de consommateur, qu'il appartient d'agir.

Le livre présente de nombreuses solutions allant dans ce sens, les unes de grande ampleur (renoncer par exemple aux voyages aériens "inutiles" et aux véhicules 4/4), les autres n'impactant que modérément les niveaux de vie mais néanmoins utiles. On retrouve là l'esprit de ce que nous avions évoqué dans des articles précédents, relativement à la décroissance raisonnée et aux calculs pratiques permettant d'évaluer le poids en carbone des comportements quotidiens. Il serait intéressant de traduire ce livre en français ou d'en rédiger un semblable - ce qui ne demanderait pas un très grand effet d'imagination.

(1) Il suffit pour s'en convaincre de lire le supplément intitulé Le futur du pétrole, publié dans le numéro d'avril 2007 de la revue La Recherche. Il s'agit d'une série d'articles, d'ailleurs bien faits mais présentés sans aucun recul par La Recherche, visant à nous convaincre que les industries pétrolières ont encore un grand avenir, que l'Europe y est bien placée et que les candidats géophysiciens, géologues et ingénieurs y feront longtemps de belles carrières. Schlumberger, Total et l'IFP s'y expriment sans aucun complexe. Après tout, pourquoi pas? On peut encore préférer les susnommés à leurs concurrents américains et chinois. Mais ce n'est pas d'eux que viendra la réduction de la production du CO2.


Pas d'avenir sans industrie. Jean-Louis Levet, Economica, 2006

Jean-Louis Levet est économiste. Ancien conseiller industriel à Matignon, il a exercé des responsabilités dans le secteur public et le secteur privé. Il a publié un grand nombre d'essais et d'articles, notamment sur les thèmes des politiques industrielles, de l'intelligence économique et du rôle de l'Etat dans la lutte contre les délocalisations et la désindustrialisation.

Dans cet ouvrage très complet, très documenté et très actuel, nous retrouvons les thèses qui nous sont chères. L'industrie et la technologie, de tous temps, ont été au cœur des activités humaines. Avec le progrès scientifique et des connaissances, l'industrie voit son champ s'élargir. Les nouvelles technologies, qui concernent la matière-énergie et l'information, donnent aux sources d'énergie, aux machines et aux futures formes de vie une importance essentielle. Seule l'industrie sera capable de les obtenir. Croire que l'Europe pourrait laisser au reste du monde la responsabilité de produire ce qui sera l'essentiel de notre consommation et de nos investissements serait une illusion.

Mais la vision de l'industrie doit s'élargir. Par ce terme on évoque encore la manufacture, le travail aliénant et les pollutions. Pourquoi alors, dit-on, ne pas laisser cela aux pays pauvres et se concentrer dans la valeur ajoutée, les services ? Mais aujourd'hui, comme le montre Jean-Louis Levet, l'industrie et les services sont étroitement imbriqués. Les seconds ne se conçoivent pas sans la première, et réciproquement. Quant à l'économie de la connaissance, où pourrait-elle trouver à s'exercer ailleurs que dans l'industrie et les services qui lui sont associés.

Malheureusement, ces évidences ont été perdues de vue aujourd'hui. Le capitalisme financier a pris le pouvoir dans le monde entier, avec la volonté délibérée de faire oublier le rôle de l'entrepreneur au profit de celui de l'investisseur spéculatif. Des fonds d'investissement alimenté par des liquidités d'origine douteuse mais surabondantes ont racheté des entreprises méritantes et ont pu réaliser des profits considérables en liquidant les actifs de ces entreprises et en délocalisant ce qui en restait. Ces profits ont laissé croire à l'opinion que la source de toutes richesses se trouvait dans le capitalisme financier. Les Etats devaient cesser de vouloir réglementer les activités économiques. Leur rôle devait se limiter à prendre en charge les dégâts sociaux.

La pensée libérale, répandue en Europe par des économistes formés aux Etats-Unis, a tenté de faire croire que tout ceci était dans l'ordre des choses. A l'en croire, le libre échange et la mondialisation sont des processus universel, l'économie ne doit pas se préoccuper du social, les administrations ne participent pas de la compétitivité économique, l'avenir enfin n'est pas dans l'industrie, mais dans les services et plus particulièrement dans les services financiers.

Malheureusement pour les libéraux, aucun grand pays au monde ne raisonne de la sorte. Les Etats y conservent la haute main sur l'économie, ils soutiennent leurs entreprises par de multiples moyens, ils investissent pour le long terme en comprimant si nécessaire les consommations et les profits. L'Europe, qui croit encore à la doxa libérale, commence cependant à se rendre compte que le libéralisme arrive au bout du chemin. Sans industries, les salariés disparaissent. Sans salaires, la consommation et l'impôt s'évanouissent. Sans rentrées fiscales, les services publics et les aides à la recherche se désagrègent. Le territoire devient un désert peuplé de chômeurs sans ressources. Resteront, il est vrai, le tourisme et la restauration, tant du moins que les étrangers voudront bien venir dans un tel désert.

Nous n'en sommes pas là, mais nous en prenons le chemin. Pour éviter ce désastre, Jean-Louis Levet fait la liste des mesures qu'il faudra impérativement décider en Europe dès les prochains mois : politiques de croissance et stratégies de puissance ; politiques de développement territorial ; maîtrise de la finance par des entreprises rendues responsables de leur capital ; politiques industrielles globales sous la direction d'Etats développeurs… Ces mesures s'imposeront d'abord au plan des Etats européens pris un par un, en fonction de leurs spécificités. Mais elles devront être relayées et coordonnées au plan de l'Union européenne.

A ce niveau, un certain nombre de modifications institutionnelles seront nécessaires, afin de sortir l'Europe de ses impasses actuelles et faire privilégier l'impératif industriel. L'auteur en propose quelques-unes. Il espère que cet objectif sera pris en compte à l'occasion des futures élections. Nous aussi.


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