Dans
cette page, nous présentons en quelques lignes des ouvrages
scientifiques éclairant les domaines abordés par
notre revue. Jean-Paul Baquiast. Christophe Jacquemin
The
Emotionnal lives of Animals, Marc Bekoff, New World Library
2007
Marc
Bekoff est biologiste à l'Université du Colorado.
Il étudie dans ce livre la continuité évolutive
qui relie les animaux (même ceux dits inférieurs)
et les hommes, dans le domaine des émotions. Cette continuité
se marque aussi bien sur le plan anatomique que concernant les
formes par lesquelles se manifestent ces émotions, et
le rôle culturel qu'elles jouent dans la vie des groupes.
Son étude aborde de nombreuses émotions, empathie,
joie, ironie, ressentiment, douleur, gratitude, amour, crainte
et colère. Les animaux étudiés vont de
l'éléphant au poisson, en passant par les oiseaux
et bien d'autres espèces sauvages ou dites domestiques.
L'auteur se défend de faire de l'anthropomorphisme. Ou
plutôt il défend l'anthropomorphisme comme la seule
méthode permettant à l'homme de comprendre l'animal,
compte tenu de leurs grandes parentés. Le livre est à
la fois très sensible et très intelligent. Les
humains ont encore beaucoup à faire pour comprendre l'animal
- qu'en attendant ils sont en train déliminer systématiquement.
The
God Delusion, Richard Dawkins, Houghton Mifflin 2006
Nous
ne présenterons pas Richard Dawkins à nos lecteurs.
Ils le connaissent comme généticien darwinien
(le gène égoïste) et inventeur du concept
de mème, qui eut le succès que l'on sait. Tous
ne savent pas cependant qu'il est aussi un athée militant,
mettant au service de sa philosophie non seulement ses vastes
connaissances scientifiques, mais son ardeur à s'engager
et à prendre des risques. Il a été un des
fondateurs, notamment avec Daniel Dennett, du mouvement des
Brights. Se désignent ainsi des personnalités
qui, se référant d'une certaine façon aux
Lumières (du siècle des Lumières), veulent
afficher hautement leur fierté d'être athées
et le besoin qu'ils ont de se regrouper pour défendre
la liberté de conscience face aux fanatismes religieux.
The God Delusionreprésente la somme des réflexions
de Richard Dawkins sur le phénomène religieux
confronté à l'athéisme et à la science.
Par ce terme de « Delusion », Richard Dawkins
désigne la croyance persistante en quelque chose que
démentent de solides évidences contraires. On
pourrait parler d' «entêtement dans l'illusion».
Dawkins reprend l'observation de Robert Pirsig selon laquelle
l' «entêtement dans l'illusion» s'appelle
de la folie quand une seule personne en est atteinte. Mais il
devient de la religion quand il touche de nombreuses personnes.
Le
livre est déjà un best-seller, tant en Grande
Bretagne qu'aux Etats-Unis. Ce succès tient, selon nous,
à deux principales raisons :
- D'une part il constitue une réplique sans concessions
aux efforts que manifestent de plus en plus les religions pour
conquérir ou reconquérir les sociétés
occidentales.
- D'autre part, parce qu'il est écrit par un véritable
scientifique, on y trouve présentés de façon
synthétique les arguments les plus récents permettant
au matérialisme scientifique de démontrer de façon
solide l'inanité des arguments utilisés par les
religions pour tenter d'expliquer le monde d'une façon
conforme à ce qu'affirment leurs écritures et
leurs traditions.
Le
livre constitue de ce fait une véritable apologie de
l'athéisme. Dawkins y explique que les athées
peuvent être heureux, équilibrés, moraux
et intellectuellement comblés. Ils doivent donc se montrer
fiers d'eux-mêmes au lieu de chercher à taire leurs
convictions. Celles-ci sont en effet la preuve d'un esprit indépendant
et sain. Sur le plan scientifique, les théories reposant
sur la sélection naturelle dite aussi darwinienne sont
seules capables d'expliquer la diversité et la richesse
du monde vivant et du cosmos, contrairement à ce que
prétend la doctrine du Dessein Intelligent, de plus en
plus répandue, tout au moins dans le monde anglo-saxon.
Nous
ne pouvons ici analyser, même superficiellement, les nombreux
arguments que présente Richard Dawkins pour démonter
ce qu'il appelle l' «hypothèse de Dieu».
Il faut lire le livre en détail, d'autant plus qu'il
est parfaitement écrit, sans jamais tomber dans des polémiques
un peu superficielles (comme le fait par exemple trop souvent
Michel Onfray dans son ouvrage Traité d'athéologie).
Malheureusement, n'étant pas encore traduit en français,
l'ouvrage de Dawkins ne sera pour l'instant vraiment accessible
qu'aux anglophones. Nous ne pouvons que souhaiter rapidement
une édition dans notre langue.
En
France, où la tradition laïque est forte, l'opinion
est encore généralement indifférente à
l'emprise croissante des religions, notamment des grandes religions
monothéistes. Mais celles-ci semblent décidées
à passer à l'attaque, avec des méthodes
entièrement renouvelées, s'inspirant pour beaucoup
de l'expérience des sectes. La description que fait Richard
Dawkins de l'emprise du protestantisme évangélique
comme du catholicisme de combat en Amérique et même
en Grande Bretagne ne peut qu'inquiéter. Nous ne pourrons
pas indéfiniment rester à l'écart de ces
offensives.
Avec
cet ouvrage, ce qui frappera certainement ici le plus le lecteur
français est cette constatation de l'immense inculture
scientifique des Américains. Elle résulte directement
de l'influence des religions qui ont réussi à
persuader l'opinion que la Bible constitue la seule référence
permettant de comprendre l'univers et son histoire. Si l'on
en croit les chiffres cités par l'auteur, 80% des citoyens
américains croient dur comme fer aux stupidités
créationnistes. Bien pire, l'argent afflue, permettant
aux créationnistes de multiplier les musées et
les publications défendant leurs thèses. Ils font
bien plus puisque dorénavant ils déforment dès
le plus jeune âge l'esprit des enfants en prenant eux-mêmes
en charge les établissements d'enseignements. Derrière
ces pseudo-sciences, ils diffusent aussi des morales particulièrement
dangereuses, directement inspirées de la Bible, prêchant
la haine de tout ce qui n'est pas chrétien fondamentaliste.
Ce n'est pas parce que l'Islam de combat fait la même
chose que nous devrions considérer avec indulgence la
montée en influence de ce que Dawkins appelle les Talibans
chrétiens.
Tout
ceci laisse prévoir de sombres jours pour l'athéisme,
si les athées semblent comme c'est trop souvent le cas
se désintéresser de son avenir. Le livre et l'oeuvre
de Dawkins nous offrent un bon exemple à suivre.
Le site du livre :
http://richarddawkins.net/godDelusion
Présentation et commentaires de presse par Wikipedia
(travail très complet et bien fait, avec de nombreux
liens) : http://en.wikipedia.org/wiki/The_God_Delusion
Nous
avons déjà signalé le site américain
Skeptic, animé par Michaël Shermer, souvent cité
dans The God Delusion. Il mène aux Etats-Unis
un combat voisin de celui de Richard Dawkins : http://www.skeptic.com/
The
Physics of Christianity, Frank Tipler, Doubleday 2006
Frank
Tipler est professeur de physique mathématique à
l'université de Tulane, à la Nouvelle Orléans.
Il a écrit plusieurs ouvrages, dont une apologie du principe
anthropique fort, selon lequel l'univers a été
prévu pour l'homme et afin de permettre la montée
de l'esprit. Dans son dernier livre, il se met en tête
de montrer que la science confirme l'ensemble des propos bibliques
et évangéliques. Selon lui, elle peut même,
convenablement interprétée, expliquer les miracles
auxquels les esprits rationalistes n'attachent de valeur que
symbolique. Beaucoup de ses collègues s'étonnent,
dans la presse scientifique, de voir un esprit apparemment distingué
s'enfermer dans de telles contre-vérités et, pour
parler plus clairement, soutenir de telles absurdités.
Il affirme par exemple, pour le besoin de ses démonstrations,
que le modèle standard des particules est aujourd'hui
complet, que l'on sait ce que sont l'énergie noire et
la matière noire, que l'on a compris l'anti-matière,
tous concepts, comme le savent nos lecteurs, en pleine évolution
aujourd'hui. Mais là où il dépasse la foi
pour tomber dans l'escroquerie intellectuelle pure et simple,
c'est dans son explication des mystères auxquels les
évangiles demandent de croire. Ainsi selon lui la résurrection
de Jésus a pu se produire parce que les atomes de son
corps se sont spontanément réduits en neutrinos
et antineutrinos avant de se recombiner...
On
peut rire en lisant de tels propos et se dire que l'université
de Tulane satisfait bien mal au programme qu'annonce son nom.
Mais on peut aussi s'inquiéter en pensant que des millions
d'Américains et d'autres croyants de par le monde risquent
de prendre cela comme parole d'Evangile...c'est le cas de le
dire. Cela prouve la force des mèmes religieux qui infectent
les esprits, comme le rappelle opportunément Richard
Dawkins dans son dernier ouvrage, The God Delusion,
dont nous donnerons prochainement une chronique détaillée.
Ajoutons que si nous lisions de telles âneries transposées
dans l'esprit de la soi-disant "science islamique",
on ne manquerait pas de crier au choc des civilisations.
* Frank Tipler. Page personnelle : http://www.math.tulane.edu/~tipler/links.html
Médiations
des savoirs et complexité. Le cas des hypermédias
archéologiques et culturels, Julien Mahoudeau, L'Harmattan
2007
L'auteur
est docteur en sciences de l'Antiquité et chercheur
associé à l'Unité toulousaine d'archéologie
et d'histoire (UTAH – UMR 5608 CNRS. Il anime l'atelier
Hypermédias et complexité de l'Association
du Programme européen Modélisation de la Complexité
(MCX). Nos lecteurs connaissent le rôle de cette association
MCX, dont les pères spirituels – toujours actifs
- sont Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne. MCX veut appliquer
aux différentes problématiques de la vie économique,
sociale et scientifique les enseignements des sciences dites
de la complexité, bien connues de nos propres lecteurs.
Dans
cet esprit, son livre au titre apparemment un peu abscons est
en fait un guide théorique et pratique permettant à
tout créateur, individuel ou collectif, d'utiliser
les ressources toujours en développement des technologies
de l'information afin de donner la plus grande portée
à sa démarche. L'auteur, qui s'intéresse
plus particulièrement à l'archéologie
et à l'histoire de l'art illustre la présentation
détaillée des technologies et de leurs usages
à leur application pour l'action culturelle en
général et la valorisation des patrimoines en
particulier. Mais tout créateur-intermédiateur
sera intéressé par son travail.
L'ouvrage se veut pédagogique. Autrement dit, il rappelle
avec beaucoup de précision tout ce que devraient connaître
ceux qui, professionnellement, s'impliquent dans le champ
culturel « institutionnel » (celui relevant des
politiques publiques ou des démarches associatives).
Il n'est plus possible de le faire avec les outils traditionnels
de l'édition, de l'archivage et de la présentation
au public. Beaucoup s'effraieront de la technicité
nécessaire, mais elle constitue le prix à payer
pour être entendu.
Le
livre va plus loin. Il incite à la véritable réflexion
épistémologique. Quel sens donne-t-on, volontairement
ou involontairement, à ce que l'auteur appelle la médiation
des savoirs ? Comment peut-on ajouter une valeur à celle-ci,
et a contrario éviter les contresens et les détournements.
Comment peut-on procéder à sa propre autocritique
tout en permettant l'évaluation par d'autres du discours
que l'on propose. Ce sont des questions que nous essayons de
nous poser dans la publication de cette revue. Aussi, bien que
nous pensant suffisamment informés de ces perspectives,
nous avons lu avec attention et profit le livre de Julien Mahoudeau.
A cet égard les références faites dans
les derniers chapitres au constructivisme sont les bienvenues.
Mais l'auteur aurait pu aller plus loin encore, en rappelant
les postulats de la méthode proposée par Miora
Mugur-Schächter, elle-même très proche de
l'Association MCX. Elle « relativise » radicalement
les descriptions du « réel » se prétendant
indépendantes de l'observateur et de ses instruments,
que ce soit en physique quantique ou dans toute démarche
à visée scientifique.
Qu'est-ce
que l'évolution ? Le vivant selon Darwin et le
néo-darwinisme. Dominique Guillo, Ellipses. 2007
Dominique Guillo, docteur en histoire des sciences et chargé
de recherches au CNRS, s'est proposé dans un livre
court mais très dense de rappeler pour un public non
spécialiste ce que signifie la théorie de l'évolution
appliquée au vivant. On pourrait se demander si cet effort
d'éclaircissement était nécessaire,
tant du moins qu'il s'adresse à des lecteurs
matérialistes qui refusent les tromperies du créationnisme
et du dessein intelligent. En Europe et en tous cas en France,
les enseignements du darwinisme ne sont généralement
pas remis en cause – du moins en apparence. Mais la lecture
du livre de Dominique Guillo montre qu'en fait, un nombre
considérable de malentendus continue à fausser
les jugements, non seulement du public mais aussi de beaucoup
de spécialistes, concernant la portée de ce que
Daniel Dennett a nommé l' « idée dangereuse
de Darwin ».
Cela tient à ce que les sociétés occidentales,
même laïques – ne parlons pas des autres –
restent encore fortement imprégnées des préjugés
essentialistes, selon lesquels il existe des entités
qui se situent en dehors de l'évolution biologique
et qui orientent les modalités de celle-ci. C'est
d'abord le cas en ce qui concerne l'espèce
humaine. Pour la plupart des gens, y compris pour beaucoup de
scientifiques, l'essentiel de l'homme existait avant
même que des humains concrets apparaissent. L'évolution
biologique devait forcément se dérouler de façon
finalisée afin de permettre sa matérialisation.
Les espèces animales, simples ou complexes, n'ont
de sens que si elles représentent des étapes dans
la construction d'une humanité de plus en plus
accomplie. Dans cette perspective, il est évident que
la science ne doit rien faire pour altérer artificiellement,
par des manipulations génétiques ou des prothèses
robotiques, l'essence de l'espèce humaine.
Le lecteur sera sans doute surpris de voir que dans la première
partie de son livre, l'auteur consacre de nombreuses pages
à décrire les idées du philosophe anglais
Herbert Spencer, contemporain de Charles Darwin et qui se croyait
en partie acquis aux thèses de ce dernier. En fait Spencer
était profondément imprégné de la
pensée essentialiste, brièvement résumée
ci-dessus, et il n'avait pas vu l'aspect profondément
révolutionnaire de l'apport de Darwin. Peu de gens
du temps de celui-ci ne les avaient d'ailleurs remarqués,
mais certains cependant ne s'y étaient pas trompés,
que ce soit dans l'Eglise ou chez les philosophes traditionnels.
D'où les ennemis irréconciliables que Darwin
s'était fait et qu'il se fait encore, puisqu'il
est resté la bête noire des fondamentalistes de
plus en plus actifs au sein des religions monothéistes.
Dominique Guillo se fait un devoir, au contraire, de mettre
en évidence la thèse profondément originale
développée par Darwin dans son ouvrage de 1849
: De l'origine des espèces(1).
C'est en cela que réside l' « idée dangereuse
de Darwin ». L'hypothèse darwinienne diffère
radicalement de celle selon laquelle le vivant évoluerait
en se complexifiant et en se perfectionnant progressivement.
Pour elle, fondamentalement, l'évolution se fait au hasard,
les populations qui survivent aux pressions sélectives
ne sont pas supérieures les unes aux autres, qu'il s'agisse
des bactéries, des mammifères ou des humains ;
les espèces apparemment les mieux adaptées peuvent
disparaître si disparaissent les conditions qui avaient
fait leur succès et si aucun mutant plus efficace n'émerge
en leur sein pour prendre le relais. Les incertitudes qui pèsent
aujourd'hui sur l'avenir de l'humanité montrent bien
que cette vision garde toute sa pertinence.
Le livre ne se borne pas à comparer Spencer et Darwin.
Il résume de façon concise mais suffisante les
différentes écoles et tendances des théories
modernes de l'évolution. On verra que de multiples
enrichissements ont été apportés à
la pensée de Darwin mais que l'essentiel de celle-ci
a survécu à l'accumulation des découvertes
et des technologies appliquées au vivant.
Un lexique très riche, vu la taille du livre, complète
ce dernier. Il s'agit donc d'un ouvrage que nous
nous devons de recommander chaudement, tout en prévenant
que sa lecture demande un minimum d'attention.
On
notera que le besoin de mieux faire connaître l'évolution
et le darwinisme (face notamment à l'offensive
du créationnisme) inspire de nombreux auteurs. Citons
Evolution for everyone, de David Sloan Wilson, Random
House, 2006
(1)
Le
titre complet et beaucoup plus significatif car comme le montre
l'auteur il résume toute l'originalité de la pensée
de Darwin est "On the Origin of Species by Means of
Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the
Struggle for Life".
*
Hasard du calendrier, la Revue La Recherche publie, ce mois
de Mai-Juin 2007, un intéressant Dossier, sous le titre
L'Evolution. Comment les espèces s'adaptent qui
illustre et complète le livre de Dominique Guillo
The
Black Swann: The impact of the highly improbable, Nassim Nicholas
Taleb, Random House, 2007
L'auteur
est courtier et spécialiste des spéculations reposant
sur la survenance de l'improbable. Etait-il nécessaire
cependant d'écrire tout un livre pour expliquer que nos
vies et nos systèmes sociaux peuvent à tout moment
être bouleversés par des événements
qui, non seulement ne sont pas prévus mais souvent sont
imprévisibles? Les physiciens quantiques ne devraient
pas avoir besoin de cette mise en garde. Mais même eux,
en dehors de leur discipline, et en tous cas la plupart des
hommes oublient trop souvent que les récits déterministes
sont aussi approximatifs quand ils essayent de décrire
le passé que quand ils s'efforcent de prédire
le futur. Cependant il est plus rassurant de penser que l'imprévu,
même accepté dans son principe, ne viendra pas
bouleverser nos prévisions que se tenir en permanence
à l'affût de tout ce qui pourra bouleverser nos
projets, que ce soit pour le pire ou - quelquefois - pour le
meilleur.
Le
cygne noir est celui qui apparaît soudain au sein d'une
couvée de cygnes blancs, sans avertissements préliminaires.
Nassim Taleb recense quelques-uns des événements
récents qui, de la même façon inattendue,
ont "émergé" de l'infini des possibles
et ont changé le monde, depuis les crises économiques,
les attentats du 11 septembre et l'apparition de l'Internet.
Mais que faire pour éviter d'être pris de court,
puisque le phénomène très profond de l'émergence
prendra toujours de court les efforts des prospectivistes. On
sait que, pour des raisons pratiques, les sociétés
humaines ne cherchent pas à s'assurer contre tous les
risques. Elles doivent constamment naviguer au plus juste, en
ne mettant en oeuvre que de grossières mesures préventives.
A tous les coups, elles sont donc surprises par des évènements
imprévisibles. Celles qui s'en tirent le mieux sont celles
qui sont le mieux capables de retrouver un équilibre
satisfaisant après avoir été déstabilisées.
Il en est de même des individus.
Challenging
Nature. The clash of Science and Spirituality at the New Frontier
of Life, Lee M. Silver, Harper Collins 2006.
L'auteur
est professeur de biologie moléculaire à l'université
de Princeton. Il a toujours défendu avec enthousiasme
les possibilités qu'offre la science pour modifier la
nature, notamment dans le domaine du vivant qui est le sien.
Dans un livre précédent, Remaking Eden
(1997), il explorait déjà les perspectives présentées
par lui comme grandioses de la reproduction assistée
et du génie génétique. Dans ce dernier
livre, il élargit ses perspectives en montrant tout ce
que les nouvelles technologies de la reproduction pourront permettre
de faire tant des animaux que des hommes. Il est évidemment
loin des exhortations au principe de précaution et aux
moratoires qui sévissent en Europe. Son idéologie
définitivement scientiste le conduit à s'en prendre
aux fondamentalistes issus des religions monothéistes
qui dans l'esprit des néoconservateurs américains
refusent toute recherche notamment sur les cellules souches.
Mais il déteste tout autant la religiosité diffuse
des écologistes européens qui rejettent a priori
les OGM et s'adonnent avec ferveur au bio et à la naturopathie
(dont l'homéopathie) qui pour lui sont de simples escroqueries.
Nous sommes obligés d'avouer notre sympathie pour cet
esprit libre. Pour nous, il représente bien l'"Amérique
d'avant", celle que l'on aimait. Rien n'oblige cependant
de le suivre de façon moutonnière dans tous ses
emballements. Nous essayerons de réaliser prochainement
une revue plus détaillée de ce livre.
How
to live a low-Carbon life?, Chris Goodall, Earthscan
Ce
livre s'adresse à tous les citoyens conscients du fait
qu'ils doivent faire personnellement quelque chose pour réduire
leurs dépenses énergétiques et contribuer
à la diminution de leur empreinte écologique,
notamment en termes de production du gaz à effet de serre.
L'auteur part du principe, très inspiré par un
esprit militant répandu dans le monde anglo-saxon, qu'il
ne faut pas attendre les décisions étatiques ou
provenant des grandes entreprises industrielles pour agir. Plus
généralement la lutte contre le CO2 et les modifications
climatiques ne sera pas sérieusement entreprise aux niveaux
politiques avant longtemps, malgré les grands discours.
Les contraintes économiques souvent évoquées,
notamment la raréfaction des combustibles fossiles et
la hausse de leurs prix ne sont pas pour demain(1).
Or il faut agir tout de suite. C'est donc au citoyen sensibilisé,
notamment dans sa fonction de consommateur, qu'il appartient
d'agir.
Le
livre présente de nombreuses solutions allant dans ce
sens, les unes de grande ampleur (renoncer par exemple aux voyages
aériens "inutiles" et aux véhicules
4/4), les autres n'impactant que modérément les
niveaux de vie mais néanmoins utiles. On retrouve là
l'esprit de ce que nous avions évoqué dans des
articles précédents, relativement à la
décroissance raisonnée et aux calculs pratiques
permettant d'évaluer le poids en carbone des comportements
quotidiens. Il serait intéressant de traduire ce livre
en français ou d'en rédiger un semblable - ce
qui ne demanderait pas un très grand effet d'imagination.
(1)
Il suffit pour s'en convaincre de lire le supplément
intitulé Le futur du pétrole, publié
dans le numéro d'avril 2007 de la revue La Recherche.
Il s'agit d'une série d'articles, d'ailleurs bien faits
mais présentés sans aucun
recul par La Recherche, visant à nous convaincre que
les industries pétrolières ont encore un grand
avenir, que l'Europe y est bien placée et que les candidats
géophysiciens, géologues et ingénieurs
y feront longtemps de belles carrières. Schlumberger,
Total et l'IFP s'y expriment sans aucun complexe. Après
tout, pourquoi pas? On peut encore préférer les
susnommés à leurs concurrents américains
et chinois. Mais ce n'est pas d'eux que viendra la réduction
de la production du CO2.
Pas
d'avenir sans industrie. Jean-Louis Levet, Economica,
2006
Jean-Louis Levet est économiste. Ancien conseiller industriel
à Matignon, il a exercé des responsabilités
dans le secteur public et le secteur privé. Il a publié
un grand nombre d'essais et d'articles, notamment
sur les thèmes des politiques industrielles, de l'intelligence
économique et du rôle de l'Etat dans la lutte
contre les délocalisations et la désindustrialisation.
Dans cet
ouvrage très complet, très documenté et
très actuel, nous retrouvons les thèses qui nous
sont chères. L'industrie et la technologie, de
tous temps, ont été au cœur des activités
humaines. Avec le progrès scientifique et des connaissances,
l'industrie voit son champ s'élargir. Les
nouvelles technologies, qui concernent la matière-énergie
et l'information, donnent aux sources d'énergie,
aux machines et aux futures formes de vie une importance essentielle.
Seule l'industrie sera capable de les obtenir. Croire
que l'Europe pourrait laisser au reste du monde la responsabilité
de produire ce qui sera l'essentiel de notre consommation
et de nos investissements serait une illusion.
Mais la vision de l'industrie doit s'élargir.
Par ce terme on évoque encore la manufacture, le travail
aliénant et les pollutions. Pourquoi alors, dit-on, ne
pas laisser cela aux pays pauvres et se concentrer dans la valeur
ajoutée, les services ? Mais aujourd'hui, comme
le montre Jean-Louis Levet, l'industrie et les services
sont étroitement imbriqués. Les seconds ne se
conçoivent pas sans la première, et réciproquement.
Quant à l'économie de la connaissance, où
pourrait-elle trouver à s'exercer ailleurs que
dans l'industrie et les services qui lui sont associés.
Malheureusement, ces évidences ont été
perdues de vue aujourd'hui. Le capitalisme financier a
pris le pouvoir dans le monde entier, avec la volonté
délibérée de faire oublier le rôle
de l'entrepreneur au profit de celui de l'investisseur
spéculatif. Des fonds d'investissement alimenté
par des liquidités d'origine douteuse mais surabondantes
ont racheté des entreprises méritantes et ont
pu réaliser des profits considérables en liquidant
les actifs de ces entreprises et en délocalisant ce qui
en restait. Ces profits ont laissé croire à l'opinion
que la source de toutes richesses se trouvait dans le capitalisme
financier. Les Etats devaient cesser de vouloir réglementer
les activités économiques. Leur rôle devait
se limiter à prendre en charge les dégâts
sociaux.
La pensée libérale, répandue en Europe
par des économistes formés aux Etats-Unis, a tenté
de faire croire que tout ceci était dans l'ordre
des choses. A l'en croire, le libre échange et
la mondialisation sont des processus universel, l'économie
ne doit pas se préoccuper du social, les administrations
ne participent pas de la compétitivité économique,
l'avenir enfin n'est pas dans l'industrie,
mais dans les services et plus particulièrement dans
les services financiers.
Malheureusement
pour les libéraux, aucun grand pays au monde ne raisonne
de la sorte. Les Etats y conservent la haute main sur l'économie,
ils soutiennent leurs entreprises par de multiples moyens, ils
investissent pour le long terme en comprimant si nécessaire
les consommations et les profits. L'Europe, qui croit
encore à la doxa libérale, commence cependant
à se rendre compte que le libéralisme arrive au
bout du chemin. Sans industries, les salariés disparaissent.
Sans salaires, la consommation et l'impôt s'évanouissent.
Sans rentrées fiscales, les services publics et les aides
à la recherche se désagrègent. Le territoire
devient un désert peuplé de chômeurs sans
ressources. Resteront, il est vrai, le tourisme et la restauration,
tant du moins que les étrangers voudront bien venir dans
un tel désert.
Nous n'en sommes pas là, mais nous en prenons le
chemin. Pour éviter ce désastre, Jean-Louis Levet
fait la liste des mesures qu'il faudra impérativement
décider en Europe dès les prochains mois : politiques
de croissance et stratégies de puissance ; politiques
de développement territorial ; maîtrise de la finance
par des entreprises rendues responsables de leur capital ; politiques
industrielles globales sous la direction d'Etats développeurs…
Ces mesures s'imposeront d'abord au plan des Etats
européens pris un par un, en fonction de leurs spécificités.
Mais elles devront être relayées et coordonnées
au plan de l'Union européenne.
A ce niveau, un certain nombre de modifications institutionnelles
seront nécessaires, afin de sortir l'Europe de ses impasses
actuelles et faire privilégier l'impératif industriel.
L'auteur en propose quelques-unes. Il espère que cet
objectif sera pris en compte à l'occasion des futures
élections. Nous aussi.
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