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| Article
Sur
le libre arbitre du Moi conscient
par
Jean-Paul Baquiast 30/05/07
Cet
article est le développement du passage consacré
à ce sujet dans notre recension du dernier livre
de Gerald Edelman, Second Nature (dans ce numéro)
|
Gerald Edelman, comme la plupart des neuroscientifiques
matérialistes, distingue deux grands types de conscience,
la conscience primaire et la conscience supérieure.
Discutons ici de l'une et de l'autre.
La conscience primaire
La conscience primaire serait présente chez tous
les animaux, au moins au sein des espèces disposant
d'un système nerveux central capable d'intégrer
un nombre suffisant de signaux internes ou externes provenant
des capteurs sensoriels et traitées par les modules
correspondant du cerveau. Le produit de cette intégration,
émergeant au niveau du cerveau associatif (noyau
dynamique), commande en retour un certain nombre de systèmes
neuro-moteurs effecteurs lesquels déterminent à
tout instant le comportement global de l'animal. Ainsi
celui-ci peut-il bénéficier d'un maximum
d'informations pertinentes sur le monde et sur lui-même,
lui évitant de répondre au coup par coup à
des messages résultant de son interaction avec son
environnement, messages pouvant être contradictoires
ou insuffisamment informés. Il s'agit, dit-on,
d'un avantage sélectif important au regard
de ce que peuvent être les réactions d'organismes
ne disposant pas de cette fonction. Mais cet avantage n'est
que la contrepartie de la complexité atteinte par
les animaux dotés d'un système nerveux
central. L'expérience montre que les animaux
plus simples, n'en disposant pas, peuvent aussi bien
sinon mieux s'adapter aux contraintes de l'évolution.
La
conscience primaire, dans les définitions courantes
qui en sont données, dispose d'un champ très
large, mais elle n'a pas beaucoup de permanence. Elle ne permet
donc pas d'évoquer des états passés et
exclut donc les références historiques s'organisant
autour d'un Moi global. Dans la mesure où l'animal
conserve une trace des expériences de sa vie passées,
c'est seulement par l'intermédiaire des données
acquises sur le mode stimulus-réponse et mémorisées
au sein des systèmes sensori-moteurs spécialisés.
A fortiori, la conscience primaire ne permettrait pas d'évoquer
le futur, afin d'y simuler des stratégies. Là
encore, les éventuelles stratégies relatives
au futur (par exemple s'engager dans la recherche de nourriture)
seraient liées à chacun des grandes fonctions
sensorielles et motrices intervenant de façon indépendante
les unes des autres. On traduit tout ceci en disant que la
conscience primaire ne permet pas de générer
la conscience d'être conscient, c'est-à-dire
la conscience du Moi global.
Pour
illustrer cela, on peut imaginer ce que serait notre attitude,
confronté à un prédateur, si nous ne
disposions que de la conscience primaire. Nous n'aurions pas
anticipé la présence du prédateur, en
l'absence de signaux directs en émanant et perçus
par nos sens. En revanche, au reçu de ces signaux,
nous aurions une réaction globalement coordonnée,
en évitant par exemple de nous enfuir précipitamment,
dans une direction sans issue et sans faire appel à
nos moyens défensifs. Autrement dit, le sous-système
commandant la fuite (programmé depuis longtemps, ceci
souvent au niveau de l'espèce), serait confronté
à celui commandant le recours aux moyens défensifs,
lui-même également inscrit quelque part dans
le cerveau, sous commande génétique. Cette confrontation,
qui se ferait sur le mode du darwinisme neural, permettrait
l'émergence d'un comportement pondéré
en fonction de l'importance prise sur le moment par les différentes
informations en entrée. La réaction finale serait
alors optimisée, c'est-à-dire la meilleure en
fonction des circonstances.
Si cependant nous ne disposions pas de conscience supérieure,
les comportements optimisés qui nous permettraient
de réagir au mieux se succéderaient sans que
nulle part dans notre cerveau ne se forme une image reflet
du Moi ainsi agissant. Selon l'expression classique, nous
nous comporterions en zombie, c'est-à-dire aussi intelligemment
que possible mais sans nous en rendre compte. Edelman, comme
la plupart des neuroscientifiques, considère, comme
indiqué ci-dessus, que tous les animaux dotés
de conscience primaire se comportent ainsi, sur le mode du
zombie. L'homme fait de même, dans toutes les situations
lui imposant de réagir «instinctivement»
ou «sans réfléchir», selon les expressions
consacrées.
Plusieurs questions se posent alors.
1. Où se trouve le siège de cette fonction précieuse
pour la survie qu'est la conscience primaire ? On répond
généralement, en suivant Edelman et son hypothèse
du darwinisme neural, qu'il s'agit d'une propriété
émergente résultant à tous moments de
la compétition-coopération entre différents
modules du cerveau s'interconnectant par voie réentrante.
Cette émergence se finalise sans doute au sein du cortex
associatif mais elle résulte de la mobilisation de
sous-systèmes provenant du corps tout entier (embodied)
lui-même immergé dans son éconiche (embedded).
Il est difficile aujourd'hui d'en dire beaucoup plus. Tout
ce que peut faire le neurologue, c'est constater les déficits
que produisent telles ou telles atteintes au système
nerveux. Mais cela ne veut pas dire que les zones atteintes
sont à elles seules le siège de la conscience
primaire globale.
2. La conscience primaire, ainsi définie, est-elle
déterminée ? La réponse est affirmative.
Elle résulte, comme d'ailleurs tous les états
globaux de l'organisme, d'un jeu complexe de déterminismes.
Ceux-ci, comme tout ce qui est émerge, ne sont pas
nécessairement analysables et programmables à
l'avance. Mais le résultat final, quand il apparaît,
ne peut en principe être considéré comme
relevant de l'aléatoire pur (ou du chaotique ?). Ce
qu'il est, tel qu'il se manifeste, n'aurait pas pu, dans les
mêmes conditions, être différent.
3. La conscience primaire est-elle causale ? Autrement dit,
les états successifs qu'elle adopte en interagissant
avec le monde produisent-ils des effets, mécaniques
ou autres, susceptibles de modifier ce monde? La réponse
est là aussi affirmative. Pour reprendre l'exemple
précédent, sans conscience primaire, nous aurions
sans doute été la proie du prédateur
en face duquel nous nous étions trouvés. Ainsi
nous aurions été dévorés et aurions
cessé, par conséquent, de transformer le monde
par notre activité.
4. La conscience primaire peut-elle émerger chez des
robots évolutionnaires rassemblant un nombre suffisant
de systèmes sensoriels et moteurs convenablement interconnectés
? Beaucoup de biologistes refusent cette perspective. Mais
Edelman, comme tous les roboticiens, l'admet. Une des difficultés
à résoudre pour l'avenir concernera les moyens
de mettre en évidence de telles consciences primaires
robotiques. Elles ne prendront pas nécessairement des
formes analogues à celles présentes dans les
organismes biologiques.
5. La conscience primaire peut-elle coexister, y compris chez
des animaux, avec des formes plus ou moins affirmées
de conscience supérieure ? Pour examiner cette question,
nous devons aborder le concept de conscience supérieure.
La conscience supérieure
Toutes les philosophies, même lorsqu'elles ne font pas
appel à une conception dualiste de la conscience (selon
laquelle celle-ci relèverait de l'ordre du divin et
non de l'ordre de la matière) postulent l'existence
d'une faculté propre à l'homme, appelée
conscience. Dans ce cas, le mot renvoie à ce que nous
appelons la conscience supérieure, caractérisée
par la conscience de soi. Le Moi conscient, dans la plupart
de ces philosophies, n'est pas un simple épiphénomène.
Il est considéré comme susceptible de provoquer
des actions matérielles et, qui plus est, de pouvoir
le faire librement. C'est ce que l'on désigne par le
concept de libre-arbitre.
Nous avons présenté dans plusieurs articles
et livres (notamment "Pour
un principe matérialiste fort", Jean-Paul
Bayol 2007) la façon moderne dont certains chercheurs
en neurosciences abordent cette question controversée
du libre arbitre et de la conscience de soi. Il n'est pas
possible d'y revenir ici. Il est par contre intéressant
de voir comment Edelman continue à se poser le problème,
dans la suite de ses travaux précédents sur
le darwinisme neural. Nous nous demanderons ensuite si le
point de vue d'Edelman ne doit pas être complété.
Edelman, on le sait, a consacré beaucoup d'études
à la conscience supérieure, aux mécanismes
permettant sa production et aux pathologies du cerveau entraînant
ses disfonctionnements. Il estime que son apparition est liée
à l'acquisition du langage symbolique. Il n'en fait
pas cependant le monopole de l'espèce humaine, estimant
que des flashes de conscience de soi peuvent apparaître
chez les animaux supérieurs. Il n'exclue pas non plus
que, dans quelques décennies, elle apparaisse chez
les robots.
Ceci admis, il s'interroge, en bon évolutionniste,
sur le rôle de la conscience supérieure. En premier
lieu, il rejoint beaucoup de neuroscientifiques pour affirmer
qu'elle ne peut pas être libre. Autrement dit, ses états
successifs sont déterminés, comme ceux de la
conscience primaire. On ne voit pas comment il pourrait en
être autrement, sauf à imaginer que le cerveau
comporte une machine à produire des réponses
au hasard, comme certains ordinateurs programmés pour
ce faire. Il refuse donc le concept de libre-arbitre, à
l'occasion duquel les spiritualistes réintroduisent
le dualisme c'est-à-dire l'appel, par un supposé
esprit non matériel, à l'intervention du divin
dans le monde matériel.
En admettant que la conscience supérieure ne soit pas
libre, est-elle causale ? Autrement dit, ses états
précèdent-ils, en les provoquant, les états
correspondants de la conscience primaire et du corps lui-même
? Edelman refuse cette hypothèse, comme beaucoup de
neuroscientifiques. Il apparaît de plus en plus clairement
que les « décisions » que prend le corps,
lui-même coordonné par la conscience primaire,
précèdent de quelques centaines de seconde celles
que croit prendre le sujet conscient. Si « je décide
» de fuir un prédateur, c'est parce que mon corps
tout entier a enclenché de lui-même les gestes
correspondants, sans attendre d'éventuelles délibérations
de mon moi conscient. Cependant, Edelman ne veut pas faire
de la conscience supérieure un simple épiphénomène
dont la survivance au sein de l'évolution ne s'expliquerait
pas. Lorsque l'homme conscient fuit un prédateur, il
ne le fait pas nécessairement aussi rustiquement que
le fait un animal. Il accompagne sa fuite de nombreux comportements
qui donnent à celle-ci des prolongements intéressants,
ayant finalement une action causale sur le monde. On pourrait
donc dire dans cette optique que la décision prise
dans le cadre de la conscience supérieur est causale,
mais de façon indirecte. Comment alors se manifeste
cet effet causal indirect?
Dans un développement trop court et un peu confus de
son dernier livre Second Nature, Edelman fait de
la conscience supérieure un indicateur donnant à
l'organisme la capacité de mieux percevoir sa situation
et ses états globaux. Les états de conscience
supérieure permettraient à un hypothétique
"nous" (désigné par « us »
en anglais) de rendre compte de certains de nos états
et de les signaler par le langage. Mais dans ce cas quel est
ce "nous"? Nous pensons qu'ici, Edelman s'enferme
dans une impasse. Il ne peut se débarrasser
d'une image du Moi prenant la forme d'une espèce de
chef d'orchestre installé au sommet du cerveau. Plus
généralement, bien que faisant allusion au langage
dans la construction de la conscience, il n'insiste pas assez
sur l'élaboration du Moi résultant de l'interaction
de l'individu avec les autres individus grâce au langage
et à l'action partagée mettant en œuvre
les artefacts développés et utilisés
collectivement à l'intérieur des sociétés.
On a pu dire qu'il se représente la conscience en s'inspirant
un peu trop de l'image du penseur de Rodin, un individu enfermé
sur lui-même et cherchant – en vain - à
se comprendre par ses seuls efforts.
Une causalité s'exprimant
par l'intermédiaire du groupe
Nous pensons pour notre part que les états du Moi résultant
du fonctionnement de la conscience supérieure individuelle
sont causaux. Autrement dit, le monde extérieur est
plus ou moins modifié par leurs formulations successives.
Mais, comme indiqué ci-dessus, cette causalité
ne s'exprime qu'au second degré ou indirectement. En
simplifiant, nous pourrions dire que le langage et la conscience
supérieure se sont développés simultanément
et interactivement, en produisant un résultat éminemment
favorable à la survie individuelle et collective, celui
de mobiliser l'ensemble du groupe au profit d'une action ayant
des résultats favorables.
Ceci paraît d'ailleurs esquissé chez les animaux.
La plupart de ceux dotés de conscience primaire signalent
par des cris et gestes, à l'intention des membres de
leur groupe, leurs comportements vitaux. Est-ce simplement
pour « faire du bruit » ou plutôt pour obtenir
un résultat autrement plus important, la mise en garde
et la coopération des autres ? Dans ce cas, l'individu
signaleur se signale en tant que Sujet à l'attention
et l'intention des autres. En retour, le regard des autres
le signale à lui-même en tant que Sujet. Un proto-moi
en émerge sans doute, le temps durant lequel ces communications
s'établissent.
De la même façon, on pourrait expliquer d'une
façon très simple pourquoi les individus humains
ont hérité de l'évolution la capacité
d'exprimer les états dominants de leur conscience primaire
à travers le langage et en les attribuant à
un Moi supposé causal, c'est-à-dire supposé
doté de libre-arbitre. C'est parce que le Moi inconscient,
le seul qui soit causal, peut ainsi faire part de ses états
internes aux autres membres du groupe afin d'y recruter des
alliés. Il utilise pour cela le véhicule des
échanges symboliques, gestes et langages. Ceux-ci sont
destinés au groupe et provoquent des réactions
collectives venant à l'aide de celui qui « s'exprime
» explicitement. Ce mécanisme simple a été
considérablement renforcé, au cours de l'évolution
humaine, par la mise en mémoire collective et la transmission
grâce à l'éducation des principaux contenus
de connaissances définissant le Moi et ses acquis expérimentaux
ou théoriques.
Prenons un exemple. Circulant en forêt, je perçois
inconsciemment la présence d'un prédateur et,
toujours inconsciemment, je m'en écarte. Mon Moi inconscient
a dans ce cas pris seul la bonne décision. Cependant,
si quelques instants plus tard, ma conscience supérieure
est avertie (par réentrance) de ce qu'a décidé
ma conscience primaire et en prévient le groupe par
un discours adéquat («j'ai décidé"
de m'éloigner de ce fourré où "je
pense" que se trouve un prédateur), les autres
individus du groupe peuvent comprendre immédiatement
le signal de danger et y réagir adéquatement.
Réagir signifie en ce cas que la conscience primaire
de chacun d'eux perçoit inconsciemment le sens du message
et prend immédiatement les mesures adéquates.
Mais réagir signifie aussi que le Moi collectif ainsi
formé par le langage partagé des consciences
supérieures renforce dans chacun des organismes individuels
les actions destinées à protéger non
seulement les individus considérés isolément,
mais l'ensemble du groupe se comportant alors en super-organisme
doté d'une conscience primaire (voire d'une conscience
supérieure).
Pour
être exhaustif, on ajoutera que l'existence d'une conscience
supérieure individuelle s'exprimant par le verbe n'est
pas inutile à la survie de l'individu fut-il momentanément
isolé. Même si je suis seul face au danger, le
fait que je me dise (par la voix intérieure de la conscience
supérieure) "il y a là un danger"
peut aider le Moi inconscient à mieux mobiliser ses
ressources, notamment en déclenchant l'action de ce
qu'Edelman appelle les centres de valeur du cerveau - sécrétion
d'adrénaline par exemple. Dans ce cas, pour symboliser
la conscience supérieure en tant que propriété
collective d'un groupe, implémentée au niveau
de chacun des individus de ce groupe, plutôt que faire
appel à l'image du penseur de Rodin, il faudrait utiliser
l'image plus banale d'un téléphone.
On peut alors considérer que le Moi conscient individuel
serait la façon dont une représentation d'un
Moi générique construite au sein des collectivités
dotées de langage s'incarnerait et se spécifierait
au sein de l'individu particulier, grâce aux échanges
sociaux et notamment grâce à l'éducation
– le tout évidemment à l'occasion de compétitions
darwiniennes permanentes, tant dans le cerveau individuel
que dans ce que l'on pourrait appeler le cerveau collectif.
A ce moment, le Moi individuel s'exprimant au sein de la société
et représentant une variante d'un Moi collectif plus
général, pourrait sinon redevenir à lui
seul causal, du moins contribuer à l'émergence
d'une action causale. Ses évolutions commanderaient
les organes effecteurs de la société ou plus
précisément celles des individus qui manipulent
les organes effecteurs, complétés des machines
et réseaux permettant de piloter leur fonctionnement.
On ajoutera que, comme l'ont bien montré les freudiens,
les contenus de langage ne servent pas seulement à
élaborer le Moi de la conscience supérieure.
Ils agissent aussi au niveau de la conscience primaire ou
du Moi inconscient, en contribuant à constituer des
ensembles de significations – échappant malheureusement
au contrôle collectif – autour duquel peuvent
s'articuler des comportements inconscients.
Les mèmes
Nous pouvons compléter cette analyse du rôle
du langage dans la constitution d'une conscience supérieure
ayant un effet causal en évoquant la question des mèmes.
On désigne le plus souvent par ce terme des informations
prenant la forme de mots ou images, organisés en phrases
et discours. Les méméticiens considèrent
qu'il s'agit de réplicants particuliers vivant dans
le monde des réseaux de communication et des cerveaux
humains connectés à ces réseaux. Mais
les mèmes ne sont pas seulement des systèmes
d'informations ou programmes d'instructions externes. Ils
se traduisent nécessairement, dès qu'ils ont
pénétré dans un cerveau doté de
capacités langagières, par de nouveaux modules
neuraux entrant en compétition avec les millions d'autres
modules constituant le cerveau global. On retrouve là
l'approche dite de la neuro-mémétique défendue
notamment par le britannique Robert
Aunger.
En
ce cas, rien n'interdit de dire que le Moi puisse lui-même
être le produit d'un conflit arbitré en permanence,
selon la force des informations en entrée dans les
réseaux formels constituant les noyaux neuronaux, entre
mèmes de provenance extérieure et modules hérités
ou acquis lors d'expériences comportementales antérieures.
Ajoutons que cette hypothèse permet de mieux comprendre
la question à laquelle se heurte souvent les méméticiens
«non neuronaux» : pourquoi certains mèmes
réussissent-ils à s'implanter chez certains
individus et sont ils radicalement rejetés par d'autres
? Pour y répondre, on parlera par image d'une question
de résistance de terrain. Nous avons évoqué
à ce sujet un phénomène très voisin,
celui de la façon dont le système immunitaire
repousse certains antigènes et succombe au contraire
devant d'autres.
| |
Petit cas d'école pour résumer ce qui
précède*
Processus d'élaboration d'une décision
dite volontaire et «libre» chez un humain
P doté à la fois de conscience primaire
et de conscience supérieure.
Phase
1. P déambule dans la forêt et
se trouve subitement confronté à un ours
en liberté.
Phase
2. Au niveau de son cerveau associatif se produit
immédiatement et sans que P en soit conscient,
une compétition darwinienne entre plusieurs modules
déjà «enregistrés».
Ceux-ci commandent des comportements éventuellement
opposés et qui ne sont pas nécessairement
les plus adéquats : tourner le dos et fuir, prendre
une branche et menacer l'ours, etc. Des « antasmes»
inconscient, tel que la peur de l'ours, associés
au souvenir d'un père tyrannique, peuvent également
entrer en scène. Le conflit entre tous ces modules
se produit au niveau de la conscience primaire de P
(l'espace de travail global ou noyau dynamique inconscient
du cerveau de P). Si P était un animal, l'un
de ces modules l'emporterait et P prendrait (inconsciemment)
une décision, bonne ou mauvaise. Par exemple,
il prendrait la fuite.
Phase
3. Mais P a été élevé
dans une société composée d'autres
humains reliés par le langage. Cette société
a verbalisé et mémorisé certaines
connaissances sur le monde. Celles-ci, qui sont très
diverses, ont été acquises par le groupe
à l'occasion de nombreux comportements expérimentaux
(sur le mode essai et erreur) sélectionnés
au fil des temps pour leur pertinence au service de
la survie du groupe. Ces connaissances composent la
mémoire collective du groupe. Les méméticiens
pourront dire qu'il s'agit de mèmes, circulant
entre les cerveaux, grâce aux récits, livres
et autres supports d'information. Comme P a été
bien éduqué, certaines de ces connaissances
ont été introduites dans son cerveau,
où elles ont été mémorisées
sous forme de nouveaux modules neuronaux. Ces modules,
adoptant une forme de type verbal, sont compatibles
et peuvent être traités en temps quasi
réel par le noyau dynamique, où ils s'expriment
par un langage directement explicite.
Il
en résulte que le stimulus initial, découlant
de la perception par P de la présence de l'ours,
appelle (en même temps que les contenus inconscients
précédemment évoqués) certaines
connaissances acquises par éducation et mobilisée
du fait de leur adéquation avec la situation
de crise dans laquelle se trouve P. Ainsi le cerveau
de celui-ci, en même temps qu'il recevra des ordres
contradictoires venant de ses registres inconscients,
en recevra d'autres l'amenant à moduler sa réponse
finale «émergente». Ainsi, se présenteront
dans son espace de travail global des instructions du
type : «Tu es une grande personne et non un
enfant, tu réfléchis donc avant d'agir
» ou « Si tu rencontres un ours,
ne lui tourne jamais le dos mais évite cependant
de le regarder dans les yeux».
Phase
4. Toutes ces instructions, les unes inconscientes,
les autres conscientes, viennent en quelques centaines
de seconde en compétition darwinienne dans l'espace
de travail global du cerveau de P. Une décision
finale résulte de ce conflit, dans des conditions,
rappelons-le, que les neurologues ne s'expliquent pas
encore bien mais qui pourront peut-être dans l'avenir
être étudiées en travaillant avec
des robots autonomes. La décision finale est
prise d'abord inconsciemment. C'est elle qui est déterminante
pour l'avenir de P. Mais P, grâce au travail des
aires supérieures de son cortex associatif, la
verbalise et de ce fait la rationalise explicitement,
quelques centaines de seconde après, sous la
forme de «J'ai décidé ceci».
Aura-t-elle été prise librement, manifestant
une prétendue «autonomie de la volonté»
de P ? Evidemment non. Elle aura été déterminée,
de la même façon que lorsque la foudre
tombe en un endroit, elle est déterminée
par des séries causales antérieures. Autrement
dit, la prétendue conscience volontaire de P,
dotée d'un prétendu «libre-arbitre»,
n'a rien décidé consciemment. C'est P
tout entier étendu à son environnement,
soit l'ensemble corps et cerveau de P insérés
dans l'éconiche constituée par la forêt
(et l'ours), qui a pris la décision, et ce d'une
façon déterministe.
Pour
conclure
De ce fait, le résultat de la compétition
darwinienne entre connaissances inconscientes et connaissances
conscientes ne peut évidemment être décrit
et moins encore prédit, ni par P ni par un observateur
externe. La décision finale en résultant
sera bonne ou mauvaise. Tout au plus pourra-t-on dire
qu'elle aura été mieux informée
ou délibérée que ne l'aurait été
une décision prise par un animal ne pouvant se
référer, comme P l'avait fait, à
un vaste registre de connaissances collectives.
Mais
pourquoi P s'imaginera-t-il avoir pris une décision
volontaire ? Parce que cette conviction, fausse objectivement,
viendra renforcer dans ses registres décisionnels
l'appel à la réflexion, c'est-à-dire
à la mobilisation de sources de savoirs collectifs
qu'autrement et dans l'urgence il ne prendrait pas le
temps de consulter. Ainsi la survie de P et du groupe
humain dont il fait partie s'en trouveront mieux assurées.
Les
méméticiens diront que le mème
«Tu es un sujet volontaire et libre» survit
dans les sociétés occidentales (en antagonisme
d'ailleurs avec le même opposé «Prie
et attends, car tu es dans la main de Dieu») du
fait de sa valeur éminemment roborative. Comme
nous sommes encore là pour en parler, c'est manifestement
le premier mème qui a pris le dessus sur le second
– au moins jusqu'à présent.
*
ndlr : Ce cas pourrait paraître un peu bêtasson
à première vue, , mais si on y réfléchit
de plus près, on s'aperçoit qu'il ne l'est
absolument pas...
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