Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 81
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Article

Sur le libre arbitre du Moi conscient
par Jean-Paul Baquiast 30/05/07

Cet article est le développement du passage consacré à ce sujet dans notre recension du dernier livre de Gerald Edelman, Second Nature (dans ce numéro)

Gerald Edelman, comme la plupart des neuroscientifiques matérialistes, distingue deux grands types de conscience, la conscience primaire et la conscience supérieure. Discutons ici de l'une et de l'autre.

La conscience primaire

La conscience primaire serait présente chez tous les animaux, au moins au sein des espèces disposant d'un système nerveux central capable d'intégrer un nombre suffisant de signaux internes ou externes provenant des capteurs sensoriels et traitées par les modules correspondant du cerveau. Le produit de cette intégration, émergeant au niveau du cerveau associatif (noyau dynamique), commande en retour un certain nombre de systèmes neuro-moteurs effecteurs lesquels déterminent à tout instant le comportement global de l'animal. Ainsi celui-ci peut-il bénéficier d'un maximum d'informations pertinentes sur le monde et sur lui-même, lui évitant de répondre au coup par coup à des messages résultant de son interaction avec son environnement, messages pouvant être contradictoires ou insuffisamment informés. Il s'agit, dit-on, d'un avantage sélectif important au regard de ce que peuvent être les réactions d'organismes ne disposant pas de cette fonction. Mais cet avantage n'est que la contrepartie de la complexité atteinte par les animaux dotés d'un système nerveux central. L'expérience montre que les animaux plus simples, n'en disposant pas, peuvent aussi bien sinon mieux s'adapter aux contraintes de l'évolution.

La conscience primaire, dans les définitions courantes qui en sont données, dispose d'un champ très large, mais elle n'a pas beaucoup de permanence. Elle ne permet donc pas d'évoquer des états passés et exclut donc les références historiques s'organisant autour d'un Moi global. Dans la mesure où l'animal conserve une trace des expériences de sa vie passées, c'est seulement par l'intermédiaire des données acquises sur le mode stimulus-réponse et mémorisées au sein des systèmes sensori-moteurs spécialisés. A fortiori, la conscience primaire ne permettrait pas d'évoquer le futur, afin d'y simuler des stratégies. Là encore, les éventuelles stratégies relatives au futur (par exemple s'engager dans la recherche de nourriture) seraient liées à chacun des grandes fonctions sensorielles et motrices intervenant de façon indépendante les unes des autres. On traduit tout ceci en disant que la conscience primaire ne permet pas de générer la conscience d'être conscient, c'est-à-dire la conscience du Moi global.

oursPour illustrer cela, on peut imaginer ce que serait notre attitude, confronté à un prédateur, si nous ne disposions que de la conscience primaire. Nous n'aurions pas anticipé la présence du prédateur, en l'absence de signaux directs en émanant et perçus par nos sens. En revanche, au reçu de ces signaux, nous aurions une réaction globalement coordonnée, en évitant par exemple de nous enfuir précipitamment, dans une direction sans issue et sans faire appel à nos moyens défensifs. Autrement dit, le sous-système commandant la fuite (programmé depuis longtemps, ceci souvent au niveau de l'espèce), serait confronté à celui commandant le recours aux moyens défensifs, lui-même également inscrit quelque part dans le cerveau, sous commande génétique. Cette confrontation, qui se ferait sur le mode du darwinisme neural, permettrait l'émergence d'un comportement pondéré en fonction de l'importance prise sur le moment par les différentes informations en entrée. La réaction finale serait alors optimisée, c'est-à-dire la meilleure en fonction des circonstances.

Si cependant nous ne disposions pas de conscience supérieure, les comportements optimisés qui nous permettraient de réagir au mieux se succéderaient sans que nulle part dans notre cerveau ne se forme une image reflet du Moi ainsi agissant. Selon l'expression classique, nous nous comporterions en zombie, c'est-à-dire aussi intelligemment que possible mais sans nous en rendre compte. Edelman, comme la plupart des neuroscientifiques, considère, comme indiqué ci-dessus, que tous les animaux dotés de conscience primaire se comportent ainsi, sur le mode du zombie. L'homme fait de même, dans toutes les situations lui imposant de réagir «instinctivement» ou «sans réfléchir», selon les expressions consacrées.

Plusieurs questions se posent alors.

1. Où se trouve le siège de cette fonction précieuse pour la survie qu'est la conscience primaire ? On répond généralement, en suivant Edelman et son hypothèse du darwinisme neural, qu'il s'agit d'une propriété émergente résultant à tous moments de la compétition-coopération entre différents modules du cerveau s'interconnectant par voie réentrante. Cette émergence se finalise sans doute au sein du cortex associatif mais elle résulte de la mobilisation de sous-systèmes provenant du corps tout entier (embodied) lui-même immergé dans son éconiche (embedded). Il est difficile aujourd'hui d'en dire beaucoup plus. Tout ce que peut faire le neurologue, c'est constater les déficits que produisent telles ou telles atteintes au système nerveux. Mais cela ne veut pas dire que les zones atteintes sont à elles seules le siège de la conscience primaire globale.

2. La conscience primaire, ainsi définie, est-elle déterminée ? La réponse est affirmative. Elle résulte, comme d'ailleurs tous les états globaux de l'organisme, d'un jeu complexe de déterminismes. Ceux-ci, comme tout ce qui est émerge, ne sont pas nécessairement analysables et programmables à l'avance. Mais le résultat final, quand il apparaît, ne peut en principe être considéré comme relevant de l'aléatoire pur (ou du chaotique ?). Ce qu'il est, tel qu'il se manifeste, n'aurait pas pu, dans les mêmes conditions, être différent.

3. La conscience primaire est-elle causale ? Autrement dit, les états successifs qu'elle adopte en interagissant avec le monde produisent-ils des effets, mécaniques ou autres, susceptibles de modifier ce monde? La réponse est là aussi affirmative. Pour reprendre l'exemple précédent, sans conscience primaire, nous aurions sans doute été la proie du prédateur en face duquel nous nous étions trouvés. Ainsi nous aurions été dévorés et aurions cessé, par conséquent, de transformer le monde par notre activité.

4. La conscience primaire peut-elle émerger chez des robots évolutionnaires rassemblant un nombre suffisant de systèmes sensoriels et moteurs convenablement interconnectés ? Beaucoup de biologistes refusent cette perspective. Mais Edelman, comme tous les roboticiens, l'admet. Une des difficultés à résoudre pour l'avenir concernera les moyens de mettre en évidence de telles consciences primaires robotiques. Elles ne prendront pas nécessairement des formes analogues à celles présentes dans les organismes biologiques.

5. La conscience primaire peut-elle coexister, y compris chez des animaux, avec des formes plus ou moins affirmées de conscience supérieure ? Pour examiner cette question, nous devons aborder le concept de conscience supérieure.

La conscience supérieure

Toutes les philosophies, même lorsqu'elles ne font pas appel à une conception dualiste de la conscience (selon laquelle celle-ci relèverait de l'ordre du divin et non de l'ordre de la matière) postulent l'existence d'une faculté propre à l'homme, appelée conscience. Dans ce cas, le mot renvoie à ce que nous appelons la conscience supérieure, caractérisée par la conscience de soi. Le Moi conscient, dans la plupart de ces philosophies, n'est pas un simple épiphénomène. Il est considéré comme susceptible de provoquer des actions matérielles et, qui plus est, de pouvoir le faire librement. C'est ce que l'on désigne par le concept de libre-arbitre.

Nous avons présenté dans plusieurs articles et livres (notamment "Pour un principe matérialiste fort", Jean-Paul Bayol 2007) la façon moderne dont certains chercheurs en neurosciences abordent cette question controversée du libre arbitre et de la conscience de soi. Il n'est pas possible d'y revenir ici. Il est par contre intéressant de voir comment Edelman continue à se poser le problème, dans la suite de ses travaux précédents sur le darwinisme neural. Nous nous demanderons ensuite si le point de vue d'Edelman ne doit pas être complété.

Edelman, on le sait, a consacré beaucoup d'études à la conscience supérieure, aux mécanismes permettant sa production et aux pathologies du cerveau entraînant ses disfonctionnements. Il estime que son apparition est liée à l'acquisition du langage symbolique. Il n'en fait pas cependant le monopole de l'espèce humaine, estimant que des flashes de conscience de soi peuvent apparaître chez les animaux supérieurs. Il n'exclue pas non plus que, dans quelques décennies, elle apparaisse chez les robots.

Ceci admis, il s'interroge, en bon évolutionniste, sur le rôle de la conscience supérieure. En premier lieu, il rejoint beaucoup de neuroscientifiques pour affirmer qu'elle ne peut pas être libre. Autrement dit, ses états successifs sont déterminés, comme ceux de la conscience primaire. On ne voit pas comment il pourrait en être autrement, sauf à imaginer que le cerveau comporte une machine à produire des réponses au hasard, comme certains ordinateurs programmés pour ce faire. Il refuse donc le concept de libre-arbitre, à l'occasion duquel les spiritualistes réintroduisent le dualisme c'est-à-dire l'appel, par un supposé esprit non matériel, à l'intervention du divin dans le monde matériel.

En admettant que la conscience supérieure ne soit pas libre, est-elle causale ? Autrement dit, ses états précèdent-ils, en les provoquant, les états correspondants de la conscience primaire et du corps lui-même ? Edelman refuse cette hypothèse, comme beaucoup de neuroscientifiques. Il apparaît de plus en plus clairement que les « décisions » que prend le corps, lui-même coordonné par la conscience primaire, précèdent de quelques centaines de seconde celles que croit prendre le sujet conscient. Si « je décide » de fuir un prédateur, c'est parce que mon corps tout entier a enclenché de lui-même les gestes correspondants, sans attendre d'éventuelles délibérations de mon moi conscient. Cependant, Edelman ne veut pas faire de la conscience supérieure un simple épiphénomène dont la survivance au sein de l'évolution ne s'expliquerait pas. Lorsque l'homme conscient fuit un prédateur, il ne le fait pas nécessairement aussi rustiquement que le fait un animal. Il accompagne sa fuite de nombreux comportements qui donnent à celle-ci des prolongements intéressants, ayant finalement une action causale sur le monde. On pourrait donc dire dans cette optique que la décision prise dans le cadre de la conscience supérieur est causale, mais de façon indirecte. Comment alors se manifeste cet effet causal indirect?

Dans un développement trop court et un peu confus de son dernier livre Second Nature, Edelman fait de la conscience supérieure un indicateur donnant à l'organisme la capacité de mieux percevoir sa situation et ses états globaux. Les états de conscience supérieure permettraient à un hypothétique "nous" (désigné par « us » en anglais) de rendre compte de certains de nos états et de les signaler par le langage. Mais dans ce cas quel est ce "nous"? Nous pensons qu'ici, Edelman s'enferme dans une impasse. Il ne peut se débarrasser d'une image du Moi prenant la forme d'une espèce de chef d'orchestre installé au sommet du cerveau. Plus généralement, bien que faisant allusion au langage dans la construction de la conscience, il n'insiste pas assez sur l'élaboration du Moi résultant de l'interaction de l'individu avec les autres individus grâce au langage et à l'action partagée mettant en œuvre les artefacts développés et utilisés collectivement à l'intérieur des sociétés. On a pu dire qu'il se représente la conscience en s'inspirant un peu trop de l'image du penseur de Rodin, un individu enfermé sur lui-même et cherchant – en vain - à se comprendre par ses seuls efforts.

Une causalité s'exprimant par l'intermédiaire du groupe

Nous pensons pour notre part que les états du Moi résultant du fonctionnement de la conscience supérieure individuelle sont causaux. Autrement dit, le monde extérieur est plus ou moins modifié par leurs formulations successives. Mais, comme indiqué ci-dessus, cette causalité ne s'exprime qu'au second degré ou indirectement. En simplifiant, nous pourrions dire que le langage et la conscience supérieure se sont développés simultanément et interactivement, en produisant un résultat éminemment favorable à la survie individuelle et collective, celui de mobiliser l'ensemble du groupe au profit d'une action ayant des résultats favorables.

Ceci paraît d'ailleurs esquissé chez les animaux. La plupart de ceux dotés de conscience primaire signalent par des cris et gestes, à l'intention des membres de leur groupe, leurs comportements vitaux. Est-ce simplement pour « faire du bruit » ou plutôt pour obtenir un résultat autrement plus important, la mise en garde et la coopération des autres ? Dans ce cas, l'individu signaleur se signale en tant que Sujet à l'attention et l'intention des autres. En retour, le regard des autres le signale à lui-même en tant que Sujet. Un proto-moi en émerge sans doute, le temps durant lequel ces communications s'établissent.

De la même façon, on pourrait expliquer d'une façon très simple pourquoi les individus humains ont hérité de l'évolution la capacité d'exprimer les états dominants de leur conscience primaire à travers le langage et en les attribuant à un Moi supposé causal, c'est-à-dire supposé doté de libre-arbitre. C'est parce que le Moi inconscient, le seul qui soit causal, peut ainsi faire part de ses états internes aux autres membres du groupe afin d'y recruter des alliés. Il utilise pour cela le véhicule des échanges symboliques, gestes et langages. Ceux-ci sont destinés au groupe et provoquent des réactions collectives venant à l'aide de celui qui « s'exprime » explicitement. Ce mécanisme simple a été considérablement renforcé, au cours de l'évolution humaine, par la mise en mémoire collective et la transmission grâce à l'éducation des principaux contenus de connaissances définissant le Moi et ses acquis expérimentaux ou théoriques.

Prenons un exemple. Circulant en forêt, je perçois inconsciemment la présence d'un prédateur et, toujours inconsciemment, je m'en écarte. Mon Moi inconscient a dans ce cas pris seul la bonne décision. Cependant, si quelques instants plus tard, ma conscience supérieure est avertie (par réentrance) de ce qu'a décidé ma conscience primaire et en prévient le groupe par un discours adéquat («j'ai décidé" de m'éloigner de ce fourré où "je pense" que se trouve un prédateur), les autres individus du groupe peuvent comprendre immédiatement le signal de danger et y réagir adéquatement. Réagir signifie en ce cas que la conscience primaire de chacun d'eux perçoit inconsciemment le sens du message et prend immédiatement les mesures adéquates. Mais réagir signifie aussi que le Moi collectif ainsi formé par le langage partagé des consciences supérieures renforce dans chacun des organismes individuels les actions destinées à protéger non seulement les individus considérés isolément, mais l'ensemble du groupe se comportant alors en super-organisme doté d'une conscience primaire (voire d'une conscience supérieure).

Pour être exhaustif, on ajoutera que l'existence d'une conscience supérieure individuelle s'exprimant par le verbe n'est pas inutile à la survie de l'individu fut-il momentanément isolé. Même si je suis seul face au danger, le fait que je me dise (par la voix intérieure de la conscience supérieure) "il y a là un danger" peut aider le Moi inconscient à mieux mobiliser ses ressources, notamment en déclenchant l'action de ce qu'Edelman appelle les centres de valeur du cerveau - sécrétion d'adrénaline par exemple. Dans ce cas, pour symboliser la conscience supérieure en tant que propriété collective d'un groupe, implémentée au niveau de chacun des individus de ce groupe, plutôt que faire appel à l'image du penseur de Rodin, il faudrait utiliser l'image plus banale d'un téléphone.

On peut alors considérer que le Moi conscient individuel serait la façon dont une représentation d'un Moi générique construite au sein des collectivités dotées de langage s'incarnerait et se spécifierait au sein de l'individu particulier, grâce aux échanges sociaux et notamment grâce à l'éducation – le tout évidemment à l'occasion de compétitions darwiniennes permanentes, tant dans le cerveau individuel que dans ce que l'on pourrait appeler le cerveau collectif. A ce moment, le Moi individuel s'exprimant au sein de la société et représentant une variante d'un Moi collectif plus général, pourrait sinon redevenir à lui seul causal, du moins contribuer à l'émergence d'une action causale. Ses évolutions commanderaient les organes effecteurs de la société ou plus précisément celles des individus qui manipulent les organes effecteurs, complétés des machines et réseaux permettant de piloter leur fonctionnement.

On ajoutera que, comme l'ont bien montré les freudiens, les contenus de langage ne servent pas seulement à élaborer le Moi de la conscience supérieure. Ils agissent aussi au niveau de la conscience primaire ou du Moi inconscient, en contribuant à constituer des ensembles de significations – échappant malheureusement au contrôle collectif – autour duquel peuvent s'articuler des comportements inconscients.

Les mèmes

Nous pouvons compléter cette analyse du rôle du langage dans la constitution d'une conscience supérieure ayant un effet causal en évoquant la question des mèmes. On désigne le plus souvent par ce terme des informations prenant la forme de mots ou images, organisés en phrases et discours. Les méméticiens considèrent qu'il s'agit de réplicants particuliers vivant dans le monde des réseaux de communication et des cerveaux humains connectés à ces réseaux. Mais les mèmes ne sont pas seulement des systèmes d'informations ou programmes d'instructions externes. Ils se traduisent nécessairement, dès qu'ils ont pénétré dans un cerveau doté de capacités langagières, par de nouveaux modules neuraux entrant en compétition avec les millions d'autres modules constituant le cerveau global. On retrouve là l'approche dite de la neuro-mémétique défendue notamment par le britannique Robert Aunger.

En ce cas, rien n'interdit de dire que le Moi puisse lui-même être le produit d'un conflit arbitré en permanence, selon la force des informations en entrée dans les réseaux formels constituant les noyaux neuronaux, entre mèmes de provenance extérieure et modules hérités ou acquis lors d'expériences comportementales antérieures. Ajoutons que cette hypothèse permet de mieux comprendre la question à laquelle se heurte souvent les méméticiens «non neuronaux» : pourquoi certains mèmes réussissent-ils à s'implanter chez certains individus et sont ils radicalement rejetés par d'autres ? Pour y répondre, on parlera par image d'une question de résistance de terrain. Nous avons évoqué à ce sujet un phénomène très voisin, celui de la façon dont le système immunitaire repousse certains antigènes et succombe au contraire devant d'autres.

 

Petit cas d'école pour résumer ce qui précède*

Processus d'élaboration d'une décision dite volontaire et «libre» chez un humain P doté à la fois de conscience primaire et de conscience supérieure.

Phase 1. P déambule dans la forêt et se trouve subitement confronté à un ours en liberté.

Phase 2. Au niveau de son cerveau associatif se produit immédiatement et sans que P en soit conscient, une compétition darwinienne entre plusieurs modules déjà «enregistrés». Ceux-ci commandent des comportements éventuellement opposés et qui ne sont pas nécessairement les plus adéquats : tourner le dos et fuir, prendre une branche et menacer l'ours, etc. Des « antasmes» inconscient, tel que la peur de l'ours, associés au souvenir d'un père tyrannique, peuvent également entrer en scène. Le conflit entre tous ces modules se produit au niveau de la conscience primaire de P (l'espace de travail global ou noyau dynamique inconscient du cerveau de P). Si P était un animal, l'un de ces modules l'emporterait et P prendrait (inconsciemment) une décision, bonne ou mauvaise. Par exemple, il prendrait la fuite.

Phase 3. Mais P a été élevé dans une société composée d'autres humains reliés par le langage. Cette société a verbalisé et mémorisé certaines connaissances sur le monde. Celles-ci, qui sont très diverses, ont été acquises par le groupe à l'occasion de nombreux comportements expérimentaux (sur le mode essai et erreur) sélectionnés au fil des temps pour leur pertinence au service de la survie du groupe. Ces connaissances composent la mémoire collective du groupe. Les méméticiens pourront dire qu'il s'agit de mèmes, circulant entre les cerveaux, grâce aux récits, livres et autres supports d'information. Comme P a été bien éduqué, certaines de ces connaissances ont été introduites dans son cerveau, où elles ont été mémorisées sous forme de nouveaux modules neuronaux. Ces modules, adoptant une forme de type verbal, sont compatibles et peuvent être traités en temps quasi réel par le noyau dynamique, où ils s'expriment par un langage directement explicite.

Il en résulte que le stimulus initial, découlant de la perception par P de la présence de l'ours, appelle (en même temps que les contenus inconscients précédemment évoqués) certaines connaissances acquises par éducation et mobilisée du fait de leur adéquation avec la situation de crise dans laquelle se trouve P. Ainsi le cerveau de celui-ci, en même temps qu'il recevra des ordres contradictoires venant de ses registres inconscients, en recevra d'autres l'amenant à moduler sa réponse finale «émergente». Ainsi, se présenteront dans son espace de travail global des instructions du type : «Tu es une grande personne et non un enfant, tu réfléchis donc avant d'agir » ou « Si tu rencontres un ours, ne lui tourne jamais le dos mais évite cependant de le regarder dans les yeux».

Phase 4. Toutes ces instructions, les unes inconscientes, les autres conscientes, viennent en quelques centaines de seconde en compétition darwinienne dans l'espace de travail global du cerveau de P. Une décision finale résulte de ce conflit, dans des conditions, rappelons-le, que les neurologues ne s'expliquent pas encore bien mais qui pourront peut-être dans l'avenir être étudiées en travaillant avec des robots autonomes. La décision finale est prise d'abord inconsciemment. C'est elle qui est déterminante pour l'avenir de P. Mais P, grâce au travail des aires supérieures de son cortex associatif, la verbalise et de ce fait la rationalise explicitement, quelques centaines de seconde après, sous la forme de «J'ai décidé ceci». Aura-t-elle été prise librement, manifestant une prétendue «autonomie de la volonté» de P ? Evidemment non. Elle aura été déterminée, de la même façon que lorsque la foudre tombe en un endroit, elle est déterminée par des séries causales antérieures. Autrement dit, la prétendue conscience volontaire de P, dotée d'un prétendu «libre-arbitre», n'a rien décidé consciemment. C'est P tout entier étendu à son environnement, soit l'ensemble corps et cerveau de P insérés dans l'éconiche constituée par la forêt (et l'ours), qui a pris la décision, et ce d'une façon déterministe.

Pour conclure

De ce fait, le résultat de la compétition darwinienne entre connaissances inconscientes et connaissances conscientes ne peut évidemment être décrit et moins encore prédit, ni par P ni par un observateur externe. La décision finale en résultant sera bonne ou mauvaise. Tout au plus pourra-t-on dire qu'elle aura été mieux informée ou délibérée que ne l'aurait été une décision prise par un animal ne pouvant se référer, comme P l'avait fait, à un vaste registre de connaissances collectives.

Mais pourquoi P s'imaginera-t-il avoir pris une décision volontaire ? Parce que cette conviction, fausse objectivement, viendra renforcer dans ses registres décisionnels l'appel à la réflexion, c'est-à-dire à la mobilisation de sources de savoirs collectifs qu'autrement et dans l'urgence il ne prendrait pas le temps de consulter. Ainsi la survie de P et du groupe humain dont il fait partie s'en trouveront mieux assurées.

Les méméticiens diront que le mème «Tu es un sujet volontaire et libre» survit dans les sociétés occidentales (en antagonisme d'ailleurs avec le même opposé «Prie et attends, car tu es dans la main de Dieu») du fait de sa valeur éminemment roborative. Comme nous sommes encore là pour en parler, c'est manifestement le premier mème qui a pris le dessus sur le second – au moins jusqu'à présent.

* ndlr : Ce cas pourrait paraître un peu bêtasson à première vue, , mais si on y réfléchit de plus près, on s'aperçoit qu'il ne l'est absolument pas...

 

 

Retour au sommaire