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Editorial
Les
saboteurs de l’Europe spatiale
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
23/03/07
|

Quelques semaines après la publication du rapport
des assemblées parlementaires françaises,
que nous avons présenté précédemment
(Politique
spatiale, l’audace ou le déclin. Comment faire
de l’Europe le leader mondial de l’espace ?),
les mauvaises nouvelles pleuvent sur le projet phare de
cette Europe spatiale, le système de navigation par
Satellite Galiléo (image AFP ci-dessus). On pourrait
prétendre qu’une foule de mauvais génies
coopèrent pour saboter ce projet et laisser place
libre aux concurrents, l’américain GPS, le
russe Glonass et le chinois Beidou.
Ces mauvais génies sont d’abord les industriels
associés dans le projet de consortium : l’européen
EADS, les français Thales et Alcatel, l'italien Finmeccanica,
les espagnols Aena et Hispasat, le britannique Inmarsat
et l'allemand TeleOp. Soucieux de maximiser leurs profits
en minimisant les risques, ils se sont affrontés
pour former le consortium privé qui devait présenter
une structure d’exploitation commune dotée
d’un directeur général.
Mais
les mauvais génies sont aussi les pilotes institutionnels
chargés de représenter les intérêts
publics dans le projet. Au nom de la logique du "juste
retour, la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et le
Royaume-Uni veulent capter à leur profit les retombées
initialement espérées du programme. On affirmait
en effet que Galileo pourrait susciter la création
de 150 000 emplois.
Moins visible, on peut placer aussi parmi les mauvais génies
la rivalité dans la maîtrise d’ouvrage
générale du projet qui s’est établie
entre l’Agence spatiale européenne et la Commission,
chacune apportant une part du financement public et se jugeant
la mieux placée pour arbitrer entre les intérêts
et assurer un pilotage d’intérêt général.
L’expérience montre en fait que l’une
et l’autre, manquant du soutien des Etats-membres,
n’ont pas pu montrer l’autorité nécessaire.
Il en résulte que les retards se sont accumulés
ces derniers mois : d'abord prévu pour être
opérationnel à l'horizon 2010, Galileo ne
devrait pas l'être avant 2012-2015 dans le meilleur
des cas. Certains experts souhaitent une remise à
plat complète du projet. Pendant ce temps, la Chine
retire de plus en plus sa participation (qui n’était
d’ailleurs sans doute que tactique) et les applications
commerciales du système américain GPS se multiplient,
en verrouillant les perspectives de profit mis en avant
par les Etats partenaires au projet.
Nous
sommes de ceux qui avaient défendu l’argument
selon lequel un tel système ne devait pas être
présenté comme une bonne affaire commerciale,
susceptible d’attirer les investisseurs privés.
Galiléo devait être considéré,
à l’instar de son prédécesseur
GPS pour les Etats-Unis, comme un système indispensable
à l’autonomie et à la puissance européenne,
tant sur le plan civil que militaire. Le projet aurait donc
du être financé et soutenu par les Etats, eux-mêmes
convaincus de la nécessité d’en faire
une technologie de souveraineté pour une Europe puissance.
La France et peut-être d’autres partenaires
avaient mollement soutenu ce point de vue, en défendant
notamment le droit pour les Européens de donner à
Galiléo des versions militaires. Mais la Grande-Bretagne,
téléguidée par les Etats-Unis, s’y
étaient opposé et les autres membres n’avaient
pas relevé le défi.
Reprise
en mains?
Aujourd’hui,
face au désastre annoncé, les Etats, la Commission
et l’Esa semblent se reprendre. Les ministres des
Transports des 27 ont dans une réunion d’urgence
tenue le 22 mars, fixé un ultimatum aux huit industriels
européens travaillant sur le futur système
européen de navigation par satellite Galileo pour
tenir une partie de leurs engagements. Ils doivent présenter
la structure commune le 10 mai.
Ils devront également être en mesure de signer
en septembre 2007 un accord sur les principaux points de
ce qui constituera le contrat de concession final du projet.
Mais rien n’est encore sauvé, car les ambiguités
et les faiblesses demeurent. "Galileo n'a pas surmonté
sa crise", a d’ailleurs commenté le 22
mars le ministre allemand des Transports, dont le pays préside
actuellement l'Union.
En fait, une grande partie du mal parait difficilement récupérable,
vue la défaveur actuelle où se trouve l’idée
européenne elle-même. Galiléo, déjà
peu crédible aux yeux des opinions publics et des
gouvernements européens, risque de sombrer dans l’indifférence.
Qu’attendre d’un système qui ne sera
pas opérationnel avant des années, alors que
le GPS se modernise et multiplie les services offerts ?
Les
grands gagnants de la démission européenne
sont (sans mentionner les Chinois et les Russes) les Américains,
et plus particulièrement l’administration fédérale
qui a toujours appuyé budgétairement et diplomatiquement
le développement du GPS. Elle n’a pas manqué
non plus de multiplier les manœuvres en sous main auprès
non seulement de la Grande Bretagne mais de tous les Etats
membres, pour déconsidérer Galiléo.
Elle n’a eu de cesse en effet, soit de le présenter
comme dangereux pour l’alliance atlantique, soit de
le ridiculiser en en faisant le cri dérisoire d’un
prétendu coq gaulois aussi prétentieux qu’impuissant.
Nous
estimons pour notre part que ceux qui ont encouragé
ces manœuvres et qui continuent à le faire s’inscrivent
dans l’immense armée, jamais en mal de recrues,
des saboteurs de l’Europe.