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Publiscopie

Couverture du livre "Le parfum d'Adam", de Jean-Christophe Rufin
Le parfum d'Adam

par Jean-Christophe Rufin

Flammarion 10/01/2007

présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast


Jean-Christophe Rufin, après avoir comme médecin participé à l'action humanitaire, et à ce titre avoir rencontré le monde des agences de renseignements, est devenu un romancier à succès: L'Abyssin, Rouge Brésil (Prix Goncourt 2001), Globalia...

Bibliographie
http://perso.orange.fr/calounet/biographies/rufin_biographie.htm

Ce roman ressemble à de nombreux autres qui déroulent une histoire politique ou d'espionnage dans des milieux généralement mal connus par les lecteurs et présentant un caractère d'actualité suffisant pour retenir l'attention. Les romanciers américains sont fertiles dans la production de tels oeuvres. Elles jouent un rôle important pour répandre dans le monde entier une vision du monde généralement conforme à celle que le Pentagone et autres agences de sécurité nationale voudraient que nous en ayons. Sous cette réserve, ces romans, généralement repris sous forme de films, sont toujours instructifs. Généralement bien informés des questions scientifiques et techniques, ils renseignent également le lecteur averti de certains dessous concernant les affaires américaines ou internationales, telles du moins que veut bien les interpréter l'auteur.

Les romanciers français n'ont pas le talent de leurs homologues anglo-saxons dans ce domaine. Quand ils essayent d'échapper aux récits intimistes, ils décrivent l'actualité avec de telles approximations que seuls les grands naïfs peuvent s'y intéresser. Un des rares auteurs étant sorti du lot a été Gérard de Villiers. Pendant 30 ans, les aventures de son héros Malko, agent génial de la CIA, ont été suffisamment documentées pour intéresser tous les professionnels de la diplomatie, de l'information et de la géopolitique. Il fallait certes en prendre et en laisser – en laisser notamment concernant les scènes érotiques et violentes tellement répétitives qu'elles n'intéressaient plus que les monomaniaques.

On pourrait dire que, mises à part de telles scènes, heureusement absentes dans Le Parfum d'Adam, le roman de Jean-Christophe Ruffin présente indiscutablement un intérêt documentaire digne d'un bon roman anglo-saxon. Faisons cependant une réserve. Les auteurs français, lui-même comme avant lui Gérard de Villiers, semblent considérer que les milieux du renseignement et des opérations de l'ombre ne peuvent retenir l'attention que s'ils sont présentés à travers des protagonistes américains ou travaillant pour les Américains. C'était le cas de SAS, aristocrate autrichien très américanisé. C'est aussi le cas des personnages sympathiques du Parfum d'Adam, qui gravitent autour de la CIA ou d'agences privées de renseignement travaillant pour le compte de cette dernière(1). Il s'ensuit que nous sommes incités en lisant ce livre à nous sentir membres de la grande communauté de ceux qui aux Etats-Unis ou en Europe, considèrent encore que l'Amérique reste la mieux placée, notamment par son savoir faire et sa puissance, pour les protéger des dangers du monde. Alors que c'est elle le plus souvent qui par ses abus de pouvoirs génère de tels dangers.

Ceci dit, ce livre ne présente pas de qualités scientifiques et littéraires telles qu'il mériterait une chronique dans cette revue. Il ne nous intéresse que par le sujet qu'il aborde, celui de la lutte des écologistes radicaux cherchant à « sauver la planète » face aux intérêts de toutes sortes qui sont en train de la détruire. A l'heure où les experts mettent en évidence les immenses désastres qu'entraînera prochainement l'exploitation sans limites des ressources mondiales, il était bon de découvrir les milieux éco-militants qui, contrairement aux Verts européens dont le discours reste assez respectueux des lois et règlements, ont cherché depuis déjà plusieurs décennies à s'en prendre directement aux responsables du désastre annoncé. Jean-Christophe Ruffin a le mérite de rappeler au lecteur français, généralement ignorant de ce que l'on appelle l'écologie profonde ou « deep ecology », l'histoire très riche des mouvements théoriciens et des groupes d'action se rattachant à ce mouvement. Nous n'allons pas ici refaire la description qu'il en donne, notamment dans la Post-face du livre "A propos des sources". Le web est par ailleurs très riche en documents divers sur ces questions. Aujourd'hui, les fantasmes de la Deep ecology semblent perdre du crédit, mais le nombre des illuminés capables de les prendre au sérieux reste important (voir aussi dans ce numéro http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2007/78/monbiot.htm#monbi ).

Pour construire son intrigue et lui donner le nécessaire caractère de « thriller » qui attire le lecteur, Jean-Christophe Ruffin ne s'est pas seulement attaché aux activistes durs, militants anti-vivisection, anti-nucléaires ou anti-chasse, qui s'en prennent directement aux chercheurs, aux industriels et aux comportements destructeurs de l'environnement. Il a imaginé qu'un milliardaire aussi convaincu que fou avait décidé, en fin de vie, de programmer la destruction massive de milliards d'humains. Mais logiquement, les humains à détruire n'étaient pas pour lui ceux des pays riches. C'étaient ceux des pays pauvres à qui la démographie galopante, ce que l'on a nommé la bombe démographique, servait d'arme pour s'imposer aux pays riches.

Le héros diabolique du livre avait donc imaginé de détruire des centaines de millions d'habitants des favelas et taudis du tiers monde en les contaminant par des souches cholériques rendues virulentes. Même transformé génétiquement, le bacille du choléra présente l'avantage, si l'on peut dire, de n'être vraiment pathogène qu'à l'égard des pauvres et très pauvres. Il pouvait donc servir d'arme presque parfaite pour une destruction sélective de ces derniers. Les pays riches ne seraient pas touchés par l'épidémie ainsi provoquée. Heureusement pour les pauvres, les héros sympathiques ont réussi à désamorcer le complot au dernier moment. La croissance de la population pourra donc se poursuivre tranquillement.

Il est inutile de s'attarder sur la vraisemblance de l'hypothèse. Sans être médecin, nous doutons beaucoup qu'un germe à la virulence fortement augmentée puisse limiter son action aux populations misérables, tout en s'étendant suffisamment largement et vite pour tuer des centaines de millions de gens. La question de la dissémination des pandémies est très complexe. On le découvre aujourd'hui en raisonnant sur le cas de la probable grippe aviaire humanisée. Mais peu importe. Le roman a le mérite de procéder comme le fait Jean-Marie Le Pen, selon ce qu'en disent les lepénistes qui n'osent pas s'avouer. Il évoque de vrais problèmes en proposant de mauvaises solutions. Mais nous pensons qu'il passe sous silence un certain nombre d'autres « vrais problèmes » concomitants aux précédents. De ce fait, il ne propose pas non plus de solutions à ces derniers. Voyons rapidement ces deux points.

De vrais problèmes, de mauvaises solutions

Il est certain que la croissance démographique de la population mondiale parait poser le principal problème écologique. La pensée politiquement correcte n'ose pas le dire, mais nier le fait parait difficile. Même si les effectifs se stabilisaient à 9 milliards d'hommes vers 2050, comme l'espèrent certains démographes occidentaux, le passage des effectifs actuels (environ 6,5 mds) à 9 mds, entraînera une pression considérable sur les milieux naturels, du fait que les milliards d'hommes vivant actuellement avec des revenus inférieurs à 1 dollar par personne voudront sinon atteindre le niveau de vie du milliard de favorisés habitant les pays riches, du moins survivre dans des conditions plus descentes. Pour cela, rien ne les empêchera d'essayer de prélever sur les milieux naturels les ressources alimentaires, énergétiques, en eau, en air et en espace dont ils ont besoins.

Au même moment cependant, avec la grande crise climatique, que d'ailleurs Rufin n'évoque pas, ces ressources vont se raréfier rapidement. Or le comportement global de l'humanité ne diffère pas de celui des autres espèces, tel qu'il s'est manifesté depuis l'apparition de la vie sur Terre. Dans la compétition darwinienne entre elles, chacune tend à s'étendre dans la niche environnementale qui est la sienne, sans se préoccuper de ménager les ressources de celle-ci. Lorsque les ressources sont épuisées, la croissance de l'espèce se ralentit et souvent l'espèce disparaît – jusqu'à ce qu'une autre, mieux adaptée, lui succède. La lutte pour la vie de chaque espèce ou même de chaque groupe à l'intérieur d'une espèce est la règle, même s'il en résulte une destruction des ressources alimentaires du milieu, au détriment de tous.

Malthus avait fort bien vu cela et rien ne permet aujourd'hui d'infirmer son approche. Le progrès technique ne peut rien y faire. Jamais les ressources rares et chères que pourraient produire des investissements scientifiques et technologiques même massifs ne pourraient arriver en temps utile pour répondre aux besoins élémentaires de survie. Beaucoup de démographes et d'économistes (Cf Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces, http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/sep/blamont.html) considèrent que, si l'on admet aujourd'hui l'existence d'un volant de 1 milliard d'hommes vivant à la limite de la survie avec un revenu d'1 dollar par personne, améliorer le sort de ce milliard par des mesures d'assistance alimentaire et sanitaire les incitera à se reproduire davantage, quelles que soient les politiques contraceptives adoptées. Ceci jusqu'à ce que les nouveaux arrivés atteignent ce seuil de la survie à 1 dollar par jour. On générera donc un matelas incompressible de tels survivants plus morts que vivants. Mais dans le même temps, les effectifs globaux auront augmentés, si bien que le plafond de population globale jugé difficilement supportable vers la moitié du siècle, soit 9 milliards d'humains, sera dépassé(2).

Là est le vrai problème, qu'on le veuille ou non. Les mauvaises solutions pour le résoudre sont nombreuses. Jean-Christophe Ruffin évoque une perspective à laquelle beaucoup de bonnes âmes pensent sans se l'avouer. Il s'agirait d'organiser des génocides massifs provoqués par les pays riches qui voudraient se réserver les ressources du milieu naturel en éliminant leurs compétiteurs des pays pauvres. D'un point de vue moral, remarquons le en passant, on peut se demander s'il l'auteur a raison de bâtir une intrigue romanesque sur ce thème. Même si son héros satanique échoue finalement dans son grand projet, l'auteur donne beaucoup de détails sur les procédures qu'il faudrait suivre pour que de telles tentatives puissent réussir. Cela peut donner des idées à d'autres fous, si ces fous avaient besoin d'idées.

Mais son principal tort est de ne pas rappeler ce que les nazis avaient découvert avec la ShoaIh: aucune puissance au monde, non plus qu'aucune technologie, ne pourrait aujourd'hui détruire sélectivement les milliards de pauvres qu'il faudrait faire mourir si l'on voulait retrouver dans le court délais de 50 ans un « optimum » de population que certains situent autour de 2 milliards d'hommes. On peut facilement détruire 6,5 milliards voire plus tard 9 milliards d'hommes sans exception, en détruisant dans le même temps toutes les formes de vie évoluée. On ne peut pas n'en détruire que les quatre-cinquième. Et on ne le pourra jamais, pour d'innombrables raisons qu ne tiennent pas seulement à la génétique et à la santé publique. L'auteur aurait pu le rappeler plus clairement, pour tempérer les enthousiasmes.

Certes Jean-Christophe Ruffin évoque une autre solution, celle qui ralliera tous les bons cœurs de par le monde : que les riches partagent avec les pauvres les ressources terrestres. Il est certain que si par exemple les Français acceptaient dans les prochaines années d'héberger en France 250 millions d'hommes venant du tiers monde et de partager leur mode de vie avec eux (mode de vie évidemment fortement réduit, autour d'un revenu individuel de 10 dollars par jour), si l'ensemble des populations riches, transformées en autant d'Abbé Pierre, acceptaient de faire de même, la Terre pourrait peut être accommoder une dizaine de milliards d'habitants gérant avec beaucoup de prudence et d'austérité ce qui resterait de ressources, le tout dans un « confort » plus que relatif. Mais aucun représentant du monde développé n'acceptera de bon gré une telle perspective, si elle devait se concrétiser aussi rapidement qu'il le faudrait pour sauver la planète, c'est-à-dire en quelques décennies.

Les solutions à la surpopulation qu'évoque le livre, qu'elles soient perverses ou morales, semblent donc sans issues. De plus, l'auteur, dans son angélisme, affecté ou sincère, oublie un point fondamental. D'autres vrais problèmes, qu'il ne cite pas, compliquent encore les perspectives qui s'offriraient à ceux qui voudraient sauver la planète, en faisant appel à la générosité des possédants.

D'autres vrais problèmes sans solutions

La raison de la grande crise environnementale, comme nous l'expliquons dans un article de ce même numéro, ne tient pas selon nous aux effectifs globaux de l'humanité, même si les données démographiques actuelles et futures paraissent poser des questions insolubles. En théorie, comme nous venons de le voir, un gouvernement rationnel des sociétés humaines, ménageant les ressources naturelles non-renouvelables et les répartissant de façon égalitaire entre chacun, pourrait peut-être permettre à la Terre de supporter l'impact environnemental (ecological footprint) de 9 milliards d'hommes. Malheureusement les sociétés humaines, jusqu'à aujourd'hui, n'ont jamais réagi de cette façon aux contraintes de leur évolution. Une petite minorité d'humains s'étant attribuée la possession des ressources naturelles entend continuer à les exploiter pour son seul profit sans s'inquiéter de leur raréfaction et de la croissance des inégalités. Ils ne considèrent que leur intérêt immédiat, en s'imaginant sans aucune preuve sérieuse pouvoir faire appel ultérieurement aux technologies nouvelles ou à d'autres solutions fantasmées pour résoudre en temps utile les problèmes que cette disparition aura fait naître. Ainsi l'Amérique de Bush, confrontée aux conclusions des experts du GIEC/IPCC sur le dérèglement climatique, ne veut réduire en rien sa consommation de pétrole.

L'égoïsme aveugle des dominants remonte loin dans l'histoire de la compétition darwinienne. Lorsque les espèces se disputent un même biotope, aucune ne fait preuve de comportement altruiste à l'égard des autres (sauf dans les cas rares ou des alliances de type symbiotique apparaissent). Les humains ne sont pas très différents à cet égard des autres espèces, lorsqu'il s'agit, non de discourir dans les salons sur les bienfaits de la coopération et du management durable, mais de s'approprier les ressources disponibles. D'une part, ils épuisent ce que le milieu naturel mettait à leur disposition et découvrent trop tard que ce faisant ils se sont condamnés eux-mêmes à la disparition. D'autre part, lorsqu'il s'agit d'exploiter un écosystème, ce sont les groupes les plus forts (on dira les plus impérialistes ou les plus unilatéralistes) qui s'approprient les ressources disponibles, sans se préoccuper de la survie des groupes les plus faibles.

Le problème se complique encore aujourd'hui du fait que demain, les sociétés les plus fortes, bien qu'elles disposent de la puissance des armes et des technologies modernes, dont l'Amérique offre une bonne image, ne vont pas conserver le monopole de la puissance. D'ores et déjà, pour des enjeux qui sont encore seulement territoriaux et stratégiques, des milliers de combattants provenant de pays tels que l'Irak ou l'Afghanistan s'estimant injustement envahis par les Occidentaux pratiquent une guerre de 4e génération qui se révèle capable de mettre en défaut la plus forte armée du monde. La conjonction de telles méthodes de guerre avec un terrorisme suicidaire en train de passer dans les mœurs et la volonté de manipuler la bombe démographique pour venir à bout des pays riches sous-peuplés, promet de multiples conflits entre possédants actuels qui ne veulent rien lâcher de leurs privilèges et masses misérables plus ou moins bien organisées qui entendront leur arracher ces privilèges par la force.

On peut toujours espérer que le dialogue diplomatique pourra un jour calmer le jeu. Ceci surtout si les humains, riches ou pauvres, finissent grâce aux avertissements des scientifiques par se persuader que le monde est vraiment en danger. Mais même si certains Etats réussissent à mettre en place rapidement une « gouvernance écologique mondiale » gérée de façon multilatérale par une Organisation Ecologique des Nations Unies, telle qu'envisagée à la Conférence de Paris du 4 février 2007, on ne voit pas très bien comment ils pourront résoudre les deux problèmes évoqués ici, celui d'une démographie excessive et celui de la lutte entre factions se disputant le pouvoir.

Autrement dit, on ne voit pas très bien comment le monde de demain pourrait éviter l'effondrement de l'écosystème et son propre effondrement. Le livre de Jean-Christophe Rufin ne nous donne guère d'éclairages sur ce point. Mais il avait été écrit un peu avant la flambée médiatique concernant l'effet de serre. Celui-ci alourdit dorénavant toutes les prévisions. De plus on ne peut attendre d'un auteur qu'il effraye ses lecteurs au lieu de les distraire, même si le sujet abordé est très, très grave.

Notes
(1) Rappelons à propos des agences privées que la privatisation des forces armées et de police américaines atteint actuellement des niveaux record au Moyen Orient. Pour la première fois, une estimation officielle du volume des forces “mercenaires” (privées) engagées en Irak a été faite publiquement par l'espagnol Jose Luis Gomez del Prado, membre du groupe de l'ONU chargé de la question des troupes privées et mercenaires. Le nombre en est estimé entre 30.000 et 50.000, ce qui fait des mercenaires la deuxième force militaire de la coalition. Gomez des Prado a fourni ces chiffres publiquement, lors d'une visite au Pérou le 2 février dernier, à la demande de pays latino-américains qui s'inquiètent de voir un nombre croissant de leurs ressortissants, recrutés très jeunes et sans formation particulière, assurer des fonctions paramilitaires et militaires pour le compte de sociétés de sécurité américaine (source AFP Sat Feb 3).
(2) Les pauvres pourraient reprocher aux riches d'être aussi inconséquents face à la crise environnementale. Toute amélioration du niveau de vie des les pays développés se traduit par l'augmentation du nombre de vieillards grabataires maintenus en survie à grand frais dans des maisons spécialisées.

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