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La
Grande Crise. Peut-on calculer scientifiquement un coefficient
d'empreinte écologique individuelle ?
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin 10/01/2007
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Le terme de « Grande
Crise », proposé par Philippe Grasset dans ses
chroniques du site Dedefensa s'impose dorénavant
à la lecture de certains articles de la presse américaine,
bien loin de l'optimisme officiel imposé par le gouvernement
de G.W. Bush. On peut se référer pour s'en rendre
compte à un article d'Anatol Lieven dans l'International
Herald Tribune du 29 décembre 2006 intitulé
The end of the West as we know it?» http://www.iht.com/articles/2006/12/28/opinion/edlieven.php,
autrement dit « Fin possible de la civilisation occidentale
telle que nous l'entendons ». L'article traite du problème
de la crise climatique et de la mise en cause de notre modèle
de développement, condamné par l'aggravation
de cette crise.
Anatol Lieven pose trois questions déterminantes :
- s'il est vrai
que le monde va au devant d'un changement climatique
profondément destructeur, les générations
futures rejetteront le capitalisme libéral qui pour
nous Américains (c'est Lieven qui parle) représente
un modèle de développement devant être
proposé à l'ensemble de l'humanité.
- nos descendants condamneront
une civilisation qui ne tient pas compte de cette menace
et valorise uniquement les biens de consommations, les loisirs,
les compétitions sportives et, en termes de sécurité,
la lutte contre le terrorisme dont les risques sont infimes
comparés aux risques environnementaux.
- dans ce cas, la philosophie
politique américaine dite de la démocratie
de marché apparaîtra dans l'histoire
comme ce qu'elle est, une façon d'imposer
au monde les intérêts égoïstes
et à court terme des populations occidentales.
Face au défi du
réchauffement global catastrophique, Anatol Lieven
se demande si le système capitaliste occidental sera
capable de se réformer lui-même, comme le recommande
notamment le rapport de Nicholas Stern (voir notre article
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2006/nov/rapportstern.html).
Ne risque-t-il pas au contraire de se montrer incapable de
s'imposer ne fut-ce que de faibles restrictions de consommation,
du fait de sa dépendance au modèle libéral
de la concurrence et de la libre entreprise.
Anatol Lieven ne le dit pas expressément, mais son
article laisse entendre qu'il faudrait réaliser
pour faire face à la menace environnementale mondiale
un changement profond, non seulement de système politique,
mais bien de modèle de civilisation. Nos descendants
seront obligés de s'y résoudre, dans des
conditions bien plus difficiles que celles qu'ils rencontreraient
si pour notre part nous avions entrepris les réformes
nécessaires en temps utile.
Or rien ne laisse penser que ce changement soit possible dans
l'immédiat, ni aux Etats-Unis, les plus ancrés
dans leur course à la consommation sans retenue, ni
non plus en Europe, où les égoïsmes ne
sont pas moindres. Quant aux pays émergents, qui vont
nécessairement peser sur le bilan global dans le cadre
de politiques de croissance que nul ne pourrait leur interdire,
ils ne feront rien pour leur part tant que l'Occident ne fera
rien. La responsabilité des actuelles couches dirigeantes
occidentales sera donc immense aux yeux de l'histoire. Mais
comme l'histoire s'accélère, ceci veut dire
que cette responsabilité sera évoquée
très tôt, par les générations qui
seront au pouvoir dans les 10 à 20 prochaines années.
Comment mesurer la Crise et
les efforts à faire ?
Nous examinerons dans un prochain article le réalisme
de quelques unes des mesures politiques qui pourraient être
décidés pour lutter efficacement contre une
telle Grande Crise. Dans celui-ci, nous voudrions poser la
question préalable des possibles indicateurs de la
Crise. Autrement dit, peut-on évaluer scientifiquement
l'efficacité des mesures qu'il faudrait
prendre pour lutter contre le réchauffement global?
On sait que depuis quelques années, à l'initiative
des scientifiques composant l'International Panel on Climate
Change, de nombreux travaux concordants mesurent avec une
précision croissante les augmentations de température
à prévoir dans diverses hypothèses relatives
à la production future des gaz à effet de sere
(GES), ainsi que les conséquences diverses à
en attendre. Le film d'Al Gore «Une vérité
qui dérange» propose une vision spectaculaire
de ces dernières, mais beaucoup suspectent aujourd'hui
que cette vision est encore en dessous de ce qui pourrait
se produire au cas très probable d'un emballement des
feed-back négatifs. Cependant, aussi importantes que
soient ces études, nous n'y reviendrons pas ici. D'autres
voix mieux informées que les nôtres le font suffisamment.
Il nous semble important par contre de s'entendre sur
un indicateur commun de ce que l'on nomme l'empreinte
environnementale individuelle (personal ecological footprint).
Le terme d'empreinte écologique (ecological
footprint) a été inventé dans les
années 1990 et sert aujourd'hui à mesurer
le poids exercé sur les ressources non-renouvelables
par les activités humaines. On en trouve des définitions
sur les sites du Global Footprint Network http://www.footprintnetwork.org/gfn_sub.php?content=footprint_overview
(voir aussi Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Ecological_footprint#Ecological_footprint_analysis).
On étudie généralement des empreintes
globales ou collectives, par exemple celle qu'impose
le poids de la consommation mondiale de produits de la mer
sur les ressources océaniques. Mais on peut descendre
plus bas dans l'analyse de détail. Ainsi on distinguera
dans le domaine des ressources halieutiques le poids pesé
par les consommateurs japonais en le comparant aux prélèvements
dont sont responsables les consommateurs européens.
Il est évident qu'il sera tentant de poursuivre
l'analyse jusqu'aux niveaux individuels. On estimera
l'empreinte écologique du citoyen américain,
comparée à celle de l'européen
ou de l'asiatique. A l'intérieur de ces
catégories, on individualisera le poids de chaque consommateur
ou producteur, estimé en fonction de ses comportements
catégoriels. Le consommateur type représentatif
de la classe moyenne française pourra ainsi être
comparé en ce qui concerne son empreinte écologique
au représentant des habitants des banlieues ou à
ceux des catégories dites « people », particulièrement
gaspilleuses comme on le sait.
Quelle peut être
la valeur scientifique de telles estimations ? A priori, les
spécialistes des enquêtes et études économiques
les considéreront avec beaucoup de réserve.
Le scientifique se trouve directement confronté à
la difficulté souvent soulignée dans cette revue.
Dans les sciences humaines, plus encore que dans les sciences
physiques, c'est l'observateur et les instruments d'analyse
utilisés par lui qui déterminent en grande partie
la supposée « réalité » décrite.
Il est évident que l'évaluation de l'empreinte
écologique de tel produit, tel comportement, telle
catégorie sociale est en partie liée aux jugements
politiques et même moraux portés sur les facteurs
analysés.
Néanmoins, un minimum de consensus collectif peut être
obtenu dans de nombreux cas. Ce consensus ne garantit pas
une objectivité scientifique sans doute impossible
mais permet d'éviter les jugements individuels partisans.
Ainsi, même si nous sommes viscéralement hostiles
à l'utilisation des véhicules 4/4, nous pourrons
nous mettre d'accord avec d'autres observateurs quant à
un choix relativement objectif de facteurs mesurant l'empreinte
écologique de ces derniers, comparées à
celle d'une voiture moyenne courante, de la mobylette, de
la bicyclette et de la marche à pied. Mais on voit
tout de suite que l'objectivité devra tenir compte
de nombreux facteurs, et pas seulement de la consommation
en carburant de ces divers véhicules.
Dans un autre domaine, si l'on compare l'empreinte écologique
d'une personne célibataire et celle d'une famille nombreuse
rapportée au nombre des individus la composant, il
faudra comparer de très nombreux éléments,
depuis les superficies occupées et les dépenses
énergétiques par personne à milieu social
équivalent jusqu'au poids écologique des enfants
au regard des adultes ou des personnes âgées
vivant seuls.
Des outils d'évaluation
indispensables
Face à la multiplicité des analyses théoriquement
possibles et à la grande diversité des enseignements
susceptibles d'en être tirés, on sera tenté
de refuser, par prudence ou par paresse, de s'engager dans
de telles recherches. Les responsables politiques pour leur
part craindront de générer dans l'opinion des
antagonismes dressant de nombreuses catégories de citoyens
les unes contre les autres
. Des procès en
«malfaçon écologique», voire en
délit ou même en crime écologique, ne
manqueront pas d'être conduits. Il s'agira d'abord de
procès d'intention, mais dans les sociétés
occidentales où la juridictionnalisation fait rage,
il pourra vite s'agir de vrais procès en responsabilité,
comme ceux intentés aux Etats-Unis contre les industries
du tabac, objets de «class actions» au prétexte
de mise en danger de la santé publique.
Il est évident alors que les responsables politiques,
qui sont très proches des décideurs économiques,
craindront de voir accuser diverses activités ou entreprises,
présentées jusqu'ici au contraire comme devant
être encouragées. Ainsi, pour rester dans le
domaine automobile, la consommation et par conséquent
en amont la production des véhicules de grosse cylindrée
seront mises au pilori. Ce type de pilori pourra d'ailleurs
s'étendre très vite à l'ensemble de l'industrie
automobile, dont la « croissance » illimitée
est encore présentée comme indispensable au
bien-être des populations occidentales. Quel représentant
politique osera déclencher de telles remises en question
des certitudes acquises ?
Si l'on veut pourtant que l'empreinte écologique de
l'Occident diminue sensiblement dans les prochaines années,
il faudra bien se résoudre à procéder
à de telles études et plus encore à conduire
les procès que nécessiteront les comportements
écologiquement destructeurs. Le livre de George Monbiot
cité dans un article précédent (voir
Apologie de la décroissance http://www.automatesintelligents.com/echanges/2006/dec/decroissance.html)
, en donne de nombreux exemples(1).
L'auteur montre que pratiquement tous les grands intérêts
économiques qui veulent continuer à polluer
tranquillement se livrent à des opérations de
communication visant à convaincre les consommateurs
et les mouvements politiques que ces intérêts
sont devenus des champions de l'économie d'énergie
et des productions propres. C'est ce que George Monbiot appelle
l'écoblanchiment ou écoverdissement (greenwashing)
par analogie avec le blanchiment de l'argent sale que certains
de ces mêmes intérêts pratiquent également.
Il est clair dans ce cas, qu'il convient de faire tout ce
qui est possible pour démonter ces mensonges et évaluer
le plus objectivement possible le véritable poids écologique
des productions et consommations qui font l'essentiel de la
sacro-sainte croissance recherchée par le capitalisme
de marché occidental.
Mais deux objections
viendront à l'esprit. La première concerne le
risque de voir se multiplier les écofanatiques, qui
ne seront pas toujours inspirés par le souci du bien
commun mais par celui de se faire un nom par la dénonciation
des «crimes écologiques», afin éventuellement
de conduire des chantages toujours possibles(2).
Le risque existe, mais il est moindre que celui qui proviendrait
d'un silence complice des intérêts économiques
pollueurs et destructeurs. Condamnerait-on la liberté
de la presse au prétexte qu'elle peut encourager des
journalistes d'investigation à révéler
des secrets que l'on voudrait voir bien gardés ?
La seconde objection sera plus pratique. Pour mener les études
nombreuses et diversifiées intéressant l'évaluation
des empreintes écologiques collectives et individuelles
dont nous avons montré l'intérêt, il faudrait
que se mobilisent de nombreuses personnes compétentes,
regroupées dans une grande variété d'associations,
de préférence bénévoles. Mais
où trouver ces personnes ? C'est ici que nous pouvons
faire le lien avec le titre de cet article, le « calcul
scientifique » de l'empreinte écologique. Nos
sociétés développées disposent
d'un grand nombre de techniciens et de scientifiques capables
de s'impliquer à titre individuel ou collectif dans
de telles études et d'en proposer les résultats
à la discussion, notamment par les réseaux de
la blogosphère et de l'Internet.
Cela n'aurait qu'une efficacité réduite, nous
dira-t-on. Ce n'est pas notre avis. Si l'on veut qu'à
brève échéance l'opinion publique commence
à accepter la perspective de réduction drastique
des consommations destructrices de l'environnement, il faut
entreprendre dès maintenant les actions susceptibles
de l'y engager. Pour cela, l'évaluation d'un très
grand nombre d'empreintes écologiques individuelles
constituera l'outil indispensable aux politiques publiques
ou aux mouvements de citoyens visant à lutter contre
le changement climatique. Il s'agit là d'un domaine
évident où s'imposera la démocratie participative,
face à la pseudo « démocratie de marché
».
(1)
George Monbiot, Heat, how to stop the
planet burning (Allen Lane 2006) repris sur le site de
l'auteur www.turnuptheheat.org.
(2) A noter que dans le roman "Le
parfum d'Adam" [voir notre présentation],
Flammarion, 2007, Jean Christophe Rufin, président
d'honneur d'Action contre la faim, met en scène les
milieux d'écologistes radicaux, prêts à
tout pour "sauver la planète". Il reproche
à ces militants extrémistes, fréquents
dans les pays anglo-saxons, de s'en prendre en fait au tiers-monde,
coupable selon eux, bien plus que les capitalistes, de ruiner
l'environnement par leur démographie et leurs comportements
irresponsables. C'est oublier, dit-il à juste titre,
que l'Occident ne fait rien pour lutter contre la destruction
des écosystèmes - à preuve les 400 milliards
de dollars que l'Amérique a consacrés à
la guerre en Irak. Pour notre part, nous ne confondrons pas
ici les écologistes militants, du type de George Monbiot,
et de tels écologistes radicaux, héritiers de
Paul Watson ou Dave Foreman, fondateur de Earth First (voir
http://www.earthfirstjournal.org/
). Luc Ferry, dans "Le Nouvel ordre écologique",
a voulu aussi alerter contre les dangers de l'écologisme
radical.