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Science et politique
La Grande Crise et le retour aux économies mixtes
Première partie. Les causes profondes de la Crise

par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
26 janvier 2007


 

Outre l'éditorial, cet article prolonge ceux déjà publiés dans cette revue sur le même sujet, notamment :

* La Grande Crise. Peut-on calculer scientifiquement un coefficient d'empreinte écologique individuelle ? http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2007/78/monbiot.htm
* Apologie de la décroissance http://www.automatesintelligents.com/echanges/2006/dec/decroissance.html
* L'Europe a besoin d'un nouveau colbertisme http://www.automatesintelligents.com/edito/2006/nov/edito.html
* Le rapport Stern sur le changement climatique. Conséquences à tirer par les pays européens http://www.automatesintelligents.com/echanges/2006/nov/rapportstern.html

 

Prologue au 26 janvier 2007

L'IPCC plus inquiet que jamais concernant l'évolution du climat

On attend avec impatience le quatrième rapport de l'Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC), un des groupes officiels mis en place par la communauté internationale pour suivre l'évolution de la crise climatique. Ce rapport devrait être publié en février. Mais l'Observer s'en est procuré une version. Même si celle-ci n'est pas définitive, elle est plus inquiétante que jamais. http://observer.guardian.co.uk/uk_news/story/0,,1995348,00.html

Photo : DR"La fréquence des tempêtes dévastatrices, sur le modèle de celle qui vient de frapper l'Europe du Nord, va s'accroître considérablement. Le niveau de la mer s'élèvera d'un demi-mètre sur le siècle, la neige va disparaître sauf sur les montagnes les plus élevées, les déserts vont s'étendre, les océans vont s'acidifier provoquant la mort des récifs coralliens, les vagues de chaleur mortelles vont devenir la règle.

L'impact de ces phénomènes forcera des centaines de millions de personnes à fuir leurs territoires dévastés, ce qui créera des vagues d'immigrations qui mettront en péril l'économie des pays les plus riches."

Il est clair dans ces conditions qu'aucun gouvernement ne devrait désormais accepter de fermer les yeux sur ces prévisions. La Grande Crise est là et bien là. Pourtant G.W. Bush dans son discours sur l'Etat de l'Union (24 janvier 2007) n'en a tenu aucun compte.

Introduction

L'article qui suit se fonde sur les avertissements multiples, émanant pour l'essentiel de la communauté scientifique, relatifs à l'explosion prochaine d'une crise majeure susceptible d'ébranler les bases mêmes des civilisations humaines. Cette crise sera d'abord climatique et environnementale mais elle prendra rapidement des formes économiques, politiques, diplomatiques et, si rien n'est fait, militaires. Les causes de cette Grande Crise sont multiples. On l'impute généralement à la croissance démographique de l'humanité, loin d'être encore stabilisée. Mais la cause profonde en est l'exploitation sans précaution du milieu naturel, pour des raisons tenant aussi bien à la volonté de profit des acteurs économiques qu'aux politiques de puissance menées par les Etats. Des équilibres climatiques et biologiques millénaires sont désormais en cours de destruction, faisant pressentir des conséquences catastrophiques pour les sociétés et les formes de vie que nous connaissons. Si les sciences et technologies émergentes pourront offrir des solutions, elles risquent d'arriver trop tard pour éviter le pire, surtout si rien n'est fait pour qu'elles bénéficient d'investissements massifs et prioritaires.

Inondation dans l'Hérault - Photo : D.RPour la communauté scientifique, la seule façon de retarder la Crise consisterait à bloquer les comportements humains destructeurs des écosystèmes et à mettre toutes les ressources de l'humanité dans la recherche de solutions alternatives plus respectueuses de la planète. Mais de telles politiques ne pourraient réussir sans une mobilisation générale de l'ensemble des sociétés humaines.
Outre le fait que la grande majorité des hommes n'ont pas encore pris conscience du phénomène, ces politiques se heurtent à deux obstacles majeurs : l'économie libérale de marché et la loi de l'impérialisme.

L'obstacle du libéralisme

Le premier obstacle tient à ce que l'on nomme pour simplifier l'économie libérale de marché, dans laquelle il n'existe pas d'autorité politique capable de faire prendre en compte les besoins sociétaux et environnementaux à long terme si cette prise en compte n'est pas rentable à court terme. Ainsi nulle autorité aujourd'hui ne peut interdire des activités dangereuses pour l'environnement lorsque ces activités procurent des bénéfices spéculatifs à ceux qui les pratiquent. Nulle ne peut non plus imposer des épargnes destinées à financer des investissements non rentables à court terme, même si ces Image : IETCinvestissements pourraient être vitaux à long terme. Ce que l'on appelle le court-termisme de l'économie libérale de marché est renforcé par la financiarisation des processus de décision, c'est-à-dire par le fait que les actionnaires se sont désormais substitués aux chefs d'industrie dont certains n'hésitaient pas jadis à investir pour le long terme. L'économie mondiale est désormais aux mains d'un pouvoir financier répandu dans le monde entier, y compris dans les pays émergents. Pour les fonds d'investissement, figure emblématique de ce pouvoir financier, la recherche du profit immédiat justifie le refus des mesures non rentables permettant d'atténuer la crise ou de remédier à ses effets. Ceci parce que la crise ne prendra toute son ampleur que dans quelques décennies, c'est-à-dire dans un futur qui n'entre pas dans leurs calculs de profitabilité. Ils combattent par conséquent les réglementations émanant des sociétés et des Etats traditionnels qui essaieraient de protéger leurs environnements et les modes de vie plus économes de leurs populations(1).

L'obstacle de l'impérialisme

Mais un deuxième obstacle, encore plus insurmontable aujourd'hui, s'oppose à des décisions susceptibles de retarder la Crise ou d'atténuer ses effets. Les pouvoirs financiers qui exploitent à outrance les écosystèmes se heurteraient vite à des résistances multiples, provenant notamment des populations victimes de la pollution, s'ils ne trouvaient pas des soutiens dans un certain nombre de puissances étatiques dont l'appareil de pouvoir est étroitement imbriqué avec eux. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l'alliance entre les gouvernements et les patronats européens avait permis les conquêtes coloniales dont la rentabilité à long terme n'avait rien d'évident, puis qui avaient finalement provoqué les affrontements meurtriers des deux guerres mondiales. Après 1945 et jusqu'à nos jours, la domination de la super-puissance politique américaine s'est construite autour de ce que l'historien américain Robert Higgs appelle le Militaro Industrial Congressional Complex(2). Il montre qu'aujourd'hui encore, indépendamment de la couleur du parti au pouvoir, les intérêts économiques (pétroliers, industriels, bancaires, agricoles), les principales administrations régaliennes (Pentagone, département d'Etat) et les membres du Congrès se partageant le pouvoir coopèrent étroitement pour imposer au reste du monde leurs intérêts croisés. Il en est de même dorénavant dans les pays qui explicitement ou non tentent de disputer la domination mondiale aux Etats-Unis : Chine, Russie, Inde et Japon, sans parler des Etats de moindre importance. Il est difficile de distinguer qui dirige les grands groupes industriels relevant de ces pays. S'agit-il d'un management entrepreneurial convaincu des bienfaits du capitalisme privé et du libéralisme économique ou d'un pouvoir d'Etat n'hésitant pas à user d'une diplomatie musclée ?

Or cette collusion entre la recherche des profits spéculatifs et les visées stratégiques, qui pour le moment semble réussir aux super-puissances, constitue aujourd'hui le facteur d'accélération de la Crise le plus dangereux mais aussi le plus difficile à contrer. Dans la course à la puissance où s'affrontent les super-puissances, la prise en considération des équilibres à long terme et des investissements durables ne compte pas. Ce qu'il faut, c'est s'imposer immédiatement sur les rivaux ou, quand la puissance semble menacée, tout faire pour la conserver, quels que soient les dégâts environnementaux qui en résulteront. C'est bien ce que montre l'évolution récente de l'hyper-puissance américaine. Pour conserver sa domination globale, elle fait prendre au monde entier des risques qu'elle se refuse à reconnaître. Ainsi le MICC américain n'hésite pas simultanément à pousser au maximum l'exploitation des énergies fossiles, en refusant le concept de réchauffement climatique, et à consacrer des budgets considérables à une guerre au Moyen Orient destinée à sécuriser des approvisionnement pétroliers au lieu de consacrer ces mêmes budgets à des économies d'énergie ou à des énergies alternatives non rentables à court terme.

Là encore, le court-termisme des stratèges politiques rejoint celui des actionnaires. Pour faire face à la Crise environnementale, il faudrait une mobilisation générale de toutes les institutions, supposant un minimum de coopération internationale. Or les super-puissances refusent pour le moment les contraintes pouvant entraver leur liberté de se renforcer, même si le premier effet de cette liberté est d'aggraver la future Crise. Elles espèrent pouvoir la traverser mieux que les autres, en laissant les populations les plus pauvres supporter l'essentiel du chaos qui s'annonce.

Que peut la communauté scientifique ?

Face à ce double pouvoir s'affrontant dans le monde globalisé, celui des actionnaires et celui des empires géostratégiques, la communauté scientifique, la seule à percevoir la montée de la Crise, est pratiquement désarmée. D'une part, certains de ses membres participent directement ou indirectement à des programmes politiques liés aux technologies de puissance (par exemple en matière de défense). Ces programmes représentent un gaspillage considérable des ressources qu'il faudrait affecter à la protection de l'environnement et devraient donc être en grande partie reconvertis. Mais ceux qui en vivent peuvent difficilement les combattre, au moins publiquement.

Plus généralement, les scientifiques dans leur ensemble ne sont pas organisés comme un pouvoir mondial susceptible d'influer même indirectement sur les choix des marchés ou des Etats en lutte pour la domination. Leur principale force repose actuellement sur leur capacité à alerter les opinions publiques à travers les médias. Or les opinions publiques, que ce soit dans les pays développés ou dans le reste du monde, sont mobilisées par d‘autres priorités que la lutte contre une crise dont les effets commencent seulement à se faire sentir. et dont rien ne leur permet d'anticiper véritablement la future violence.

Le lourd fardeau de l'altermondialismeC'est pourtant auprès des opinions publiques, notamment dans les pays de démocratie libérale où celles-ci disposent de quelques moyens pour se faire entendre, qu'il faut agir. Les opinions publiques ne peuvent seules prendre des décisions politiques, mais elles peuvent influer sur les politiques publiques décidées par les assemblées parlementaires et les gouvernements qui les représentent. En leur sein militent depuis longtemps des organisations non gouvernementales ou des associations de citoyens convaincues des risques croissants provenant de l'alliance entre le libéralisme économique et la volonté de puissance politique. Mais aucune d'entre elles n'a pu jusqu'ici trouver de soutiens institutionnels leur permettant de se faire entendre. De plus les oppositions d'intérêts entre les organisations dites altermondialistes provenant du monde développé et celles issues du tiers-monde, trouble la lisibilité du discours des experts scientifiques. Ceux-ci sont souvent mis en contradiction les uns avec les autres par des associations en mal de reconnaissance alors qu'en fait, leurs diagnostics apparaissent convergents, pour peu que l'on se donne le mal de les étudier(3).

Affaiblissement de l'Amérique et rôle de l'Europe

Plusieurs facteurs pourraient cependant permettre aujourd'hui de mieux entendre les avertissements des scientifiques. Il s'agit d'abord de la prise de conscience par certains Sir Nicholas Stern - Photo : D.Réconomistes libéraux eux-mêmes de l'imminence de la crise climatique. Ce véritable retournement de pensée a été marqué par le rapport produit à la demande du gouvernement britannique sous la responsabilité de l'expert financier Sir Nicholas Stern. Celui-ci, sans répudier directement le capitalisme libéral, propose pour prévenir les désastres et les dépenses qui découleront de la crise climatique dans les prochaines décennies, une série de mesures qui ne peuvent être décidées et appliquées que par des autorités politiques. Beaucoup y voient un début de mise en cause du libéralisme économique, provenant de milieux capitalistes enfin devenus clairvoyants.

Forum de DavosLe dernier forum de Davos (24-26 janvier) a bien marqué ce retournement de tendance. Certains de ceux que l'on appelle les grands décideurs ou les «maîtres du monde» ont paru y prendre au sérieux, non seulement la crise climatique mais le thème des limites sinon de la fin possible du capitalisme libéral. Les médias ont tous noté à cet égard que ces sujets étaient devenus le sujet dominant de la rencontre, dont Nicholas Stern a été la vedette sans doute un peu malgré lui. Beaucoup d'intervenants, provenant d'entreprises ou de gouvernements jusqu'ici absolument réfractaires aux réglementations publiques, ont semblé admettre à Davos que sans de telles réglementations leurs propres affaires allaient courir au désastre.

Un autre facteur concourant mérite toute l'attention. Il s'agit de l'affaiblissement de la super-puissance américaine. Cet affaiblissement est en train de s'accentuer aujourd'hui à la suite de la politique désastreuse de son président, aussi bien au Moyen Orient que par son refus d'admettre une quelconque responsabilité dans la crise climatique. Toute diminution de l'unilatéralisme américain entraîne immédiatement, par effet d'équilibre, la résurgence d'un multilatéralisme que seule la France défendait jusqu'à ce jour. Grâce à ce multilatéralisme, des Etats conscients de la gravité de la Crise pourraient enfin tomber d'accord pour prendre des mesures allant bien plus loin que le Protocole de Kyoto.

De quels Etats s'agirait-il ? Ce pourrait d'abord être l'Union européenne, à la surprise de ceux qui croyaient l'Europe définitivement sans voix.. Il apparaît qu'un certain nombre de ses membres, notamment le Royaume Uni et pour des raisons différentes la France, refusent de suivre l'Amérique dans son aveuglement anti-environnemental. L'Europe a depuis quelques années marqué son souci de contrôler la production des gaz à effet de serre. Par ailleurs, politiquement, les forces politiques européennes ne seront pas hostiles à des interventions régulatrices provenant de l'Onu, de l'Union ou des Etats nationaux. L'idéologie libérale trouvera vite chez elles ses limites, malgré l'actuelle omniprésence médiatique de ses représentants, lorsque la grande Crise s'aggravera.

Dépossédés de leurs moyens d'action par le capitalisme sans frontières et la stratégie de conquête de la superpuissance américaine, les Etats européens ont longtemps paru impuissants face aux effets pervers de la mondialisation, notamment la destruction des équilibres naturels qui en résultait. Ceci même lorsque les citoyens se tournaient vers eux pour en obtenir protection. Pourtant, dans la tradition de la démocratie parlementaire européenne, les Etats, s'appuyant sur les administrations et les services publics, sont encore considérés comme devant être les garants en dernier ressort du bien de la collectivité. Historiquement d'ailleurs, le «dirigisme européen» traditionnel n'a pas eu que des erreurs de gestion à son actif.

Il est certes difficile de faire coexister deux systèmes économiques différents, l'un reposant sur l'initiative privée et le libéralisme, l'autre sur des mesures administratives mises en œuvre par des services publics ou par des entreprises sous contrat de service public. Cependant cette solution avait été pratiquée en France et dans certains pays européens après la guerre. Elle s'appelait l'économie mixte. On peut penser que de nouvelles formes de gestion publique démocratique, sur ce modèle de l'économie mixte, pourraient permettre aujourd'hui de prendre en charge mieux que les seules entreprises capitalistes libérales les intérêts de survie des humains. Les milieux patronaux européens, pour leur part, ainsi que beaucoup d'économistes et même quelques organisations syndicales ouvrières (notamment en Grande Bretagne et en Europe centrale), restent encore convaincus du caractère sacré du libéralisme mais si des formes de collaboration avec les gouvernements leur permettaient d'affronter avec succès les effets de la future crise, on peut penser que leurs réticences idéologiques ne dureraient pas.

Vers une connaissance globale de notre planète et la compréhension des variations du climat  - Le programme JASONL'implication des Etats européens dans la lutte contre la crise climatique aurait un grand retentissement dans le reste du monde. D'abord, on peut le penser, les grandes puissances déjà nommées dans cet article, Chine, Inde, Russie, Japon, accepteraient peut–être de prendre en considération les exigences environnementales de l'Europe, lesquelles ne seraient pas toutes en opposition avec leurs intérêts de croissance. Elles pourraient ainsi partager avec l'Europe un futur pouvoir multilatéral sur la gestion durable du monde. L'Europe ne risque pas de redevenir ce qu'elle fut jadis, un impérialisme conquérant. Elle devrait donc rassurer les puissances moyennes. Ce serait donc les très nombreux Etats qui s'inquiètent de la montée de la crise et qui constituent au sein de l'ONU un début de communauté internationale décidée à lutter contre celle-ci qui trouveraient un renfort dans l'engagement européen. Cette nouvelle alliance politique internationale, rompant avec l'unilatéralisme américain, pourrait dans cette perspective s'appuyer sur la communauté scientifique dont ils mobiliseraient l'expertise, tant pour l'étude des causes de la Crise que pour la recherche des remèdes.

Pour approfondir cette question, on examinera les points suivants :

  • Les causes profondes de la Crise.
  • Les interventions régulatrices permettant de limiter ses effets.
  • Le rôle des scientifiques dans cette perspective

1. Les causes profondes de la Grande Crise.

Nous n'allons pas ici reprendre les descriptions aujourd'hui presque banales concernant la crise climatique et environnementale, ses formes et ses conséquences. Il paraît plus intéressant de se demander s'il s'agit d'un phénomène obligé, découlant des déterminismes génétiques profonds qui orientent l'évolution des sociétés humaines comme celle de toutes les espèces animales, ou si l'apparition au sein de notre espèce d'une aptitude au raisonnement de type rationnel peut permettre d'échapper à certains de ces déterminismes.

Appelons Grande Crise, selon le terme proposé par l'auteur de la lettre d'information Dedefensa, une crise d'une ampleur sans précédent qui menace non seulement l'avenir des civilisations humaines mais aussi celui d'un grand nombre d'espèces vivantes. Elle se manifestera par des désordres climatiques considérables mais plus encore par la disparition d'un grand nombre d'entités naturelles non biologiques et biologiques, qu'il ne sera pas possible de remplacer en temps utile par des solutions technologiques.

On considère généralement qu'il s'agit d'une crise de nature systémique ne résultant pas directement d'une volonté perverse des humains mais de la conjonction de processus évolutionnaires venant en conflit dans un espace clos aux ressources non immédiatement extensibles. C'est effectivement la croissance démographique des populations mondiales qui parait poser le principal problème. Même si ses effectifs se stabilisaient à 9 milliards d'hommes vers 2050, comme l'espèrent certains démographes occidentaux, le passage des effectifs actuels (environ 6,5 mds) à 9 mds, entraînera une pression considérable sur les milieux naturels, du fait que les milliards d'hommes vivant actuellement avec des revenus inférieurs à 1 dollar par personne voudront atteindre le niveau de vie du milliard de favorisés habitant les pays riches.

Mais la vraie raison de la crise, selon nous, n'est pas là. En théorie, un gouvernement rationnel des sociétés humaines, ménageant les ressources naturelles non-renouvelables et les répartissant de façon égalitaire entre chacun, pourrait peut-être permettre à la Terre de supporter l'impact environnemental (ecological footprint) d'un tel effectif de population. Malheureusement les sociétés humaines, jusqu'à aujourd'hui, n'ont jamais réagi de cette façon aux contraintes de leur évolution. Une petite minorité d'humains s'étant attribuée la possession des ressources naturelles entend continuer à les exploiter pour son seul profit sans s'inquiéter de leur raréfaction et de la croissance des inégalités. Ils ne considèrent que leur intérêt immédiat, en s'imaginant sans aucune preuve sérieuse pouvoir faire appel ultérieurement aux technologies nouvelles pour résoudre en temps utile les problèmes que cette disparition aura fait naître.

On peut trouver une explication de type scientifique à un comportement aussi suicidaire. Dans la compétition darwinienne entre les espèces vivantes, chaque espèce tend à s'étendre dans la niche environnementale qui est la sienne, sans se préoccuper de ménager les ressources de celle-ci. Lorsque les ressources sont épuisées, la croissance de l'espèce se ralentit et souvent l'espèce disparaît – jusqu'à ce qu'une autre, mieux adaptée, lui succède. Par ailleurs, lorsque les espèces se disputent un même biotope, aucune ne fait preuve de comportement altruiste à l'égard des autres (sauf dans les cas rares ou des alliances de type symbiotique apparaissent). La lutte pour la vie de chaque espèce ou même de chaque groupe à l'intérieur d'une espèce est la règle, même s'il en résulte une destruction des ressources alimentaires du milieu, au détriment de tous.

Les humains ne sont pas très différents à cet égard des autres espèces vivantes, lorsqu'il s'agit, non de discourir dans les salons sur les bienfaits de la coopération et du management durable, mais de s'approprier les ressources disponibles. D'une part, ils épuisent ce que le milieu naturel mettait à leur disposition et découvrent trop tard que ce faisant ils se sont condamnés eux-mêmes à la disparition(4). D'autre part, lorsqu'il s'agit d'exploiter un écosystème, ce sont les groupes les plus forts (on dira les plus impérialistes ou les plus unilatéralistes) qui s'approprient les ressources disponibles, sans se préoccuper de la survie des groupes les plus faibles.

Comme cependant les humains sont plus que d'autres espèces vivantes capables de verbaliser leurs comportements, ils ont élaboré des théories (on dira aussi des systèmes de représentation mémétique) qui légitiment le refus des interdits collectifs destinés à protéger les milieux naturels et à défendre les faibles contre les abus de pouvoir des forts. Ces théories ont pris depuis le XIXe siècle la forme du libéralisme économique et de la valorisation de la concurrence, censés assurer un développement harmonieux de l'humanité dans son ensemble. Mais comme par hasard, ces mêmes doctrines toléraient, sinon encourageaient la domination monopolistique des entreprises économiques ou des institutions politiques ayant accumulé le plus de puissance.

Pendant un certain temps, tant que les ressources naturelles n'étaient pas en voie d'épuisement, les théoriciens du libéralisme et de la concurrence ont pu montrer que les pratiques en résultant provoquaient une croissance économique et technologique globale. Certes, il fallait compter avec des victimes et des exclus de plus en plus nombreux, mais c'était le prix à payer pour le développement. Les organisations charitables, notamment d'inspirations religieuses, se chargeaient d'atténuer les malheurs les plus évidents. Quant aux scientifiques de l'époque du libéralisme et de l'impérialisme triomphants, ils n'avaient pas l'indépendance politique ni surtout des moyens d'observation des écosystèmes leur permettant de tirer la sonnette d'alarme. Sauf exception, ils apportaient leur caution à la croissance, fut-elle non durable. Ce fut le cas, sauf exception, jusque dans les années 1970.

Aujourd'hui, tant du fait de l'accroissement insupportable des inégalités et des désastres environnementaux que grâce au perfectionnement des instruments d'observation de la planète, les moralistes et les scientifiques ne peuvent plus se taire. C'est la raison pour laquelle la mise en accusation du libéralisme et de l'impérialisme rassemble de plus en plus de scientifiques, associés aux militants pour un autre ordre mondial (lorsque du moins ces militants par incompétence ne répudient pas systématiquement les études scientifiques). Mais l'espèce humaine pourra-t-elle échapper aux comportements génétiques fussent-ils suicidaires qui règlent la compétition darwinienne au sein de toutes les autres espèces ? L'émergence en son sein de systèmes d'évaluation critique prendra-t-elle un poids suffisant pour réorienter les comportements prédateurs. C'est là que le discours scientifique contemporain devra se donner une nouvelle dimension, tant pour critiquer que pour proposer.


Notes
(1) La doctrine du libéralisme économique, qui avait depuis deux siècles permis aux entreprises capitalistes de justifier leur conquête du monde, est plus que jamais évoquée aujourd'hui par le pouvoir financier pour refuser que des collectivités locales, des Etats ou des organisations internationales puissent imposer des limites à leur action. Le discours des économistes libéraux d'aujourd'hui n'est pas très différent de celui d'Adam Smith, père du libéralisme. La libre concurrence des actionnaires au sein de marchés non réglementés représente la meilleure façon possible d'assurer le rapprochement de l'offre et de la demande et par conséquent d'optimiser le développement mondial.
(2) Robert Higgs
http://www.mises.org/story/2450
(3) C'est ce que montrent amplement les querelles autour des OGM. Aucun scientifique ne veut ni ne peut condamner les biotechnologies et le génie génétique, mais la plupart d'entre eux refusent que ce soient des multinationales « libérales » qui s'en donnent le monopole, au détriment des usages que pourraient en faire des agriculteurs traditionnels s'ils avaient le pouvoir de décider ce qui conviendrait le mieux à leur environnement. Or aujourd'hui, il est devenu impératif de condamner sans nuances les OGM si l'on veut se faire reconnaître comme un militant altermondialiste authentique, au moins dans les milieux altermondialistes des pays riches. De telles outrances ne peuvent qu'inciter les scientifiques sérieux à se tenir à l'écart des tribunes.
(4) On rappellera à cet égard les analyses généralement pertinentes de Jared Diamond dans son ouvrage "Collapse" . http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/avr/collapse.html

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