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| Science et politique
La Grande Crise et le retour aux économies
mixtes
Première partie. Les causes profondes de la
Crise
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
26 janvier 2007
|
Prologue
au 26 janvier 2007
L'IPCC
plus inquiet que jamais concernant l'évolution du climat
On
attend avec impatience le quatrième rapport de l'Intergovernmental
Panel on Climate Change (IPCC), un des groupes officiels mis
en place par la communauté internationale pour suivre
l'évolution de la crise climatique. Ce rapport devrait
être publié en février. Mais l'Observer
s'en est procuré une version. Même si celle-ci
n'est pas définitive, elle est plus inquiétante
que jamais. http://observer.guardian.co.uk/uk_news/story/0,,1995348,00.html
"La
fréquence des tempêtes dévastatrices,
sur le modèle de celle qui vient de frapper l'Europe
du Nord, va s'accroître considérablement. Le
niveau de la mer s'élèvera d'un demi-mètre
sur le siècle, la neige va disparaître sauf sur
les montagnes les plus élevées, les déserts
vont s'étendre, les océans vont s'acidifier
provoquant la mort des récifs coralliens, les vagues
de chaleur mortelles vont devenir la règle.
L'impact
de ces phénomènes forcera des centaines de millions
de personnes à fuir leurs territoires dévastés,
ce qui créera des vagues d'immigrations qui mettront
en péril l'économie des pays les plus riches."
Il
est clair dans ces conditions qu'aucun gouvernement ne devrait
désormais accepter de fermer les yeux sur ces prévisions.
La Grande Crise est là et bien là. Pourtant
G.W. Bush dans son discours sur l'Etat de l'Union (24 janvier
2007) n'en a tenu aucun compte.
Introduction
L'article
qui suit se fonde sur les avertissements multiples, émanant
pour l'essentiel de la communauté scientifique, relatifs
à l'explosion prochaine d'une crise majeure susceptible
d'ébranler les bases mêmes des civilisations
humaines. Cette crise sera d'abord climatique et environnementale
mais elle prendra rapidement des formes économiques,
politiques, diplomatiques et, si rien n'est fait, militaires.
Les causes de cette Grande Crise sont multiples. On l'impute
généralement à la croissance démographique
de l'humanité, loin d'être encore stabilisée.
Mais la cause profonde en est l'exploitation sans précaution
du milieu naturel, pour des raisons tenant aussi bien à
la volonté de profit des acteurs économiques
qu'aux politiques de puissance menées par les Etats.
Des équilibres climatiques et biologiques millénaires
sont désormais en cours de destruction, faisant pressentir
des conséquences catastrophiques pour les sociétés
et les formes de vie que nous connaissons. Si les sciences
et technologies émergentes pourront offrir des solutions,
elles risquent d'arriver trop tard pour éviter le pire,
surtout si rien n'est fait pour qu'elles bénéficient
d'investissements massifs et prioritaires.
Pour
la communauté scientifique, la seule façon de
retarder la Crise consisterait à bloquer les comportements
humains destructeurs des écosystèmes et à
mettre toutes les ressources de l'humanité dans la
recherche de solutions alternatives plus respectueuses de
la planète. Mais de telles politiques ne pourraient
réussir sans une mobilisation générale
de l'ensemble des sociétés humaines.
Outre le fait que la grande majorité des hommes n'ont
pas encore pris conscience du phénomène, ces
politiques se heurtent à deux obstacles majeurs : l'économie
libérale de marché et la loi de l'impérialisme.
L'obstacle
du libéralisme
Le
premier obstacle tient à ce que l'on nomme pour simplifier
l'économie libérale de marché, dans laquelle
il n'existe pas d'autorité politique capable de faire
prendre en compte les besoins sociétaux et environnementaux
à long terme si cette prise en compte n'est pas rentable
à court terme. Ainsi nulle autorité aujourd'hui
ne peut interdire des activités dangereuses pour l'environnement
lorsque ces activités procurent des bénéfices
spéculatifs à ceux qui les pratiquent. Nulle
ne peut non plus imposer des épargnes destinées
à financer des investissements non rentables à
court terme, même si ces
investissements
pourraient être vitaux à long terme. Ce que l'on
appelle le court-termisme de l'économie libérale
de marché est renforcé par la financiarisation
des processus de décision, c'est-à-dire par
le fait que les actionnaires se sont désormais substitués
aux chefs d'industrie dont certains n'hésitaient pas
jadis à investir pour le long terme. L'économie
mondiale est désormais aux mains d'un pouvoir financier
répandu dans le monde entier, y compris dans les pays
émergents. Pour les fonds d'investissement, figure
emblématique de ce pouvoir financier, la recherche
du profit immédiat justifie le refus des mesures non
rentables permettant d'atténuer la crise ou de remédier
à ses effets. Ceci parce que la crise ne prendra toute
son ampleur que dans quelques décennies, c'est-à-dire
dans un futur qui n'entre pas dans leurs calculs de profitabilité.
Ils combattent par conséquent les réglementations
émanant des sociétés et des Etats traditionnels
qui essaieraient de protéger leurs environnements et
les modes de vie plus économes de leurs populations(1).
L'obstacle
de l'impérialisme
Mais
un deuxième obstacle, encore plus insurmontable aujourd'hui,
s'oppose à des décisions susceptibles de retarder
la Crise ou d'atténuer ses effets. Les pouvoirs financiers
qui exploitent à outrance les écosystèmes
se heurteraient vite à des résistances multiples,
provenant notamment des populations victimes de la pollution,
s'ils ne trouvaient pas des soutiens dans un certain nombre
de puissances étatiques dont l'appareil de pouvoir
est étroitement imbriqué avec eux. A la fin
du XIXe siècle et au début du XXe, l'alliance
entre les gouvernements et les patronats européens
avait permis les conquêtes coloniales dont la rentabilité
à long terme n'avait rien d'évident, puis qui
avaient finalement provoqué les affrontements meurtriers
des deux guerres mondiales. Après 1945 et jusqu'à
nos jours, la domination de la super-puissance politique américaine
s'est construite autour de ce que l'historien américain
Robert Higgs appelle le Militaro Industrial Congressional
Complex(2). Il montre qu'aujourd'hui
encore, indépendamment de la couleur du parti au pouvoir,
les intérêts économiques (pétroliers,
industriels, bancaires, agricoles), les principales administrations
régaliennes (Pentagone, département d'Etat)
et les membres du Congrès se partageant le pouvoir
coopèrent étroitement pour imposer au reste
du monde leurs intérêts croisés. Il en
est de même dorénavant dans les pays qui explicitement
ou non tentent de disputer la domination mondiale aux Etats-Unis
: Chine, Russie, Inde et Japon, sans parler des Etats de moindre
importance. Il est difficile de distinguer qui dirige les
grands groupes industriels relevant de ces pays. S'agit-il
d'un management entrepreneurial convaincu des bienfaits du
capitalisme privé et du libéralisme économique
ou d'un pouvoir d'Etat n'hésitant pas à user
d'une diplomatie musclée ?
Or
cette collusion entre la recherche des profits spéculatifs
et les visées stratégiques, qui pour le moment
semble réussir aux super-puissances, constitue aujourd'hui
le facteur d'accélération de la Crise le plus
dangereux mais aussi le plus difficile à contrer. Dans
la course à la puissance où s'affrontent les
super-puissances, la prise en considération des équilibres
à long terme et des investissements durables ne compte
pas. Ce qu'il faut, c'est s'imposer immédiatement sur
les rivaux ou, quand la puissance semble menacée, tout
faire pour la conserver, quels que soient les dégâts
environnementaux qui en résulteront. C'est bien ce
que montre l'évolution récente de l'hyper-puissance
américaine. Pour conserver sa domination globale, elle
fait prendre au monde entier des risques qu'elle se refu
se
à reconnaître. Ainsi le MICC américain
n'hésite pas simultanément à pousser
au maximum l'exploitation des énergies fossiles, en
refusant le concept de réchauffement climatique, et
à consacrer des budgets considérables à
une guerre au Moyen Orient destinée à sécuriser
des approvisionnement pétroliers au lieu de consacrer
ces mêmes budgets à des économies d'énergie
ou à des énergies alternatives non rentables
à court terme.
Là
encore, le court-termisme des stratèges politiques
rejoint celui des actionnaires. Pour faire face à la
Crise environnementale, il faudrait une mobilisation générale
de toutes les institutions, supposant un minimum de coopération
internationale. Or les super-puissances refusent pour le moment
les contraintes pouvant entraver leur liberté de se
renforcer, même si le premier effet de cette liberté
est d'aggraver la future Crise. Elles espèrent pouvoir
la traverser mieux que les autres, en laissant les populations
les plus pauvres supporter l'essentiel du chaos qui s'annonce.
Que
peut la communauté scientifique ?
Face
à ce double pouvoir s'affrontant dans le monde globalisé,
celui des actionnaires et celui des empires géostratégiques,
la communauté scientifique, la seule à percevoir
la montée de la Crise, est pratiquement désarmée.
D'une part, certains de ses membres participent directement
ou indirectement à des programmes politiques liés
aux technologies de puissance (par exemple en matière
de défense). Ces programmes représentent un
gaspillage considérable des ressources qu'il faudrait
affecter à la protection de l'environnement et devraient
donc être en grande partie reconvertis. Mais ceux qui
en vivent peuvent difficilement les combattre, au moins publiquement.
Plus
généralement, les scientifiques dans leur ensemble
ne sont pas organisés comme un pouvoir mondial susceptible
d'influer même indirectement sur les choix des marchés
ou des Etats en lutte pour la domination. Leur principale
force repose actuellement sur leur capacité à
alerter les opinions publiques à travers les médias.
Or les opinions publiques, que ce soit dans les pays développés
ou dans le reste du monde, sont mobilisées par d‘autres
priorités que la lutte contre une crise dont les effets
commencent seulement à se faire sentir. et dont rien
ne leur permet d'anticiper véritablement la future
violence.
C'est
pourtant auprès des opinions publiques, notamment dans
les pays de démocratie libérale où celles-ci
disposent de quelques moyens pour se faire entendre, qu'il
faut agir. Les opinions publiques ne peuvent seules prendre
des décisions politiques, mais elles peuvent influer
sur les politiques publiques décidées par les
assemblées parlementaires et les gouvernements qui
les représentent. En leur sein militent depuis longtemps
des organisations non gouvernementales ou des associations
de citoyens convaincues des risques croissants provenant de
l'alliance entre le libéralisme économique et
la volonté de puissance politique. Mais aucune d'entre
elles n'a pu jusqu'ici trouver de soutiens institutionnels
leur permettant de se faire entendre. De plus les oppositions
d'intérêts entre les organisations dites altermondialistes
provenant du monde développé et celles issues
du tiers-monde, trouble la lisibilité du discours des
experts scientifiques. Ceux-ci sont souvent mis en contradiction
les uns avec les autres par des associations en mal de reconnaissance
alors qu'en fait, leurs diagnostics apparaissent convergents,
pour peu que l'on se donne le mal de les étudier(3).
Affaiblissement
de l'Amérique et rôle de l'Europe
Plusieurs
facteurs pourraient cependant permettre aujourd'hui de mieux
entendre les avertissements des scientifiques. Il s'agit d'abord
de la prise de conscience par certains
économistes
libéraux eux-mêmes de l'imminence de la crise
climatique. Ce véritable retournement de pensée
a été marqué par le rapport produit à
la demande du gouvernement britannique sous la responsabilité
de l'expert financier Sir Nicholas Stern. Celui-ci, sans répudier
directement le capitalisme libéral, propose pour prévenir
les désastres et les dépenses qui découleront
de la crise climatique dans les prochaines décennies,
une série de mesures qui ne peuvent être décidées
et appliquées que par des autorités politiques.
Beaucoup y voient un début de mise en cause du libéralisme
économique, provenant de milieux capitalistes enfin
devenus clairvoyants.
Le
dernier forum de Davos (24-26 janvier) a bien marqué
ce retournement de tendance. Certains de ceux que l'on appelle
les grands décideurs ou les «maîtres du
monde» ont paru y prendre au sérieux, non seulement
la crise climatique mais le thème des limites sinon
de la fin possible du capitalisme libéral. Les médias
ont tous noté à cet égard que ces sujets
étaient devenus le sujet dominant de la rencontre,
dont Nicholas Stern a été la vedette sans doute
un peu malgré lui. Beaucoup d'intervenants, provenant
d'entreprises ou de gouvernements jusqu'ici absolument réfractaires
aux réglementations publiques, ont semblé admettre
à Davos que sans de telles réglementations leurs
propres affaires allaient courir au désastre.
Un
autre facteur concourant mérite toute l'attention.
Il s'agit de l'affaiblissement de la super-puissance américaine.
Cet affaiblissement est en train de s'accentuer aujourd'hui
à la suite de la politique désastreuse de son
président, aussi bien au Moyen Orient que par son refus
d'admettre une quelconque responsabilité dans la crise
climatique. Toute diminution de l'unilatéralisme américain
entraîne immédiatement, par effet d'équilibre,
la résurgence d'un multilatéralisme que seule
la France défendait jusqu'à ce jour. Grâce
à ce multilatéralisme, des Etats conscients
de la gravité de la Crise pourraient enfin tomber d'accord
pour prendre des mesures allant bien plus loin que le Protocole
de Kyoto.
De
quels Etats s'agirait-il ? Ce pourrait d'abord être
l'Union européenne, à la surprise de ceux qui
croyaient l'Europe définitivement sans voix.. Il apparaît
qu'un certain nombre de ses membres, notamment le Royaume
Uni et pour des raisons différentes la France, refusent
de suivre l'Amérique dans son aveuglement anti-environnemental.
L'Europe a depuis quelques années marqué son
souci de contrôler la production des gaz à effet
de serre. Par ailleurs, politiquement, les forces politiques
européennes ne seront pas hostiles à des interventions
régulatrices provenant de l'Onu, de l'Union ou des
Etats nationaux. L'idéologie libérale trouvera
vite chez elles ses limites, malgré l'actuelle omniprésence
médiatique de ses représentants, lorsque la
grande Crise s'aggravera.
Dépossédés
de leurs moyens d'action par le capitalisme sans frontières
et la stratégie de conquête de la superpuissance
américaine, les Etats européens ont longtemps
paru impuissants face aux effets pervers de la mondialisation,
notamment la destruction des équilibres naturels qui
en résultait. Ceci même lorsque les citoyens
se tournaient vers eux pour en obtenir protection. Pourtant,
dans la tradition de la démocratie parlementaire européenne,
les Etats, s'appuyant sur les administrations et les services
publics, sont encore considérés comme devant
être les garants en dernier ressort du bien de la collectivité.
Historiquement d'ailleurs, le «dirigisme européen»
traditionnel n'a pas eu que des erreurs de gestion à
son actif.
Il
est certes difficile de faire coexister deux systèmes
économiques différents, l'un reposant sur l'initiative
privée et le libéralisme, l'autre sur des mesures
administratives mises en œuvre par des services publics
ou par des entreprises sous contrat de service public. Cependant
cette solution avait été pratiquée en
France et dans certains pays européens après
la guerre. Elle s'appelait l'économie mixte.
On peut penser que de nouvelles formes de gestion publique
démocratique, sur ce modèle de l'économie
mixte, pourraient permettre aujourd'hui de prendre en charge
mieux que les seules entreprises capitalistes libérales
les intérêts de survie des humains. Les milieux
patronaux européens, pour leur part, ainsi que beaucoup
d'économistes et même quelques organisations
syndicales ouvrières (notamment en Grande Bretagne
et en Europe centrale), restent encore convaincus du caractère
sacré du libéralisme mais si des formes de collaboration
avec les gouvernements leur permettaient d'affronter avec
succès les effets de la future crise, on peut penser
que leurs réticences idéologiques ne dureraient
pas.
L'implication
des Etats européens dans la lutte contre la crise climatique
aurait un grand retentissement dans le reste du monde. D'abord,
on peut le penser, les grandes puissances déjà
nommées dans cet article, Chine, Inde, Russie, Japon,
accepteraient peut–être de prendre en considération
les exigences environnementales de l'Europe, lesquelles ne
seraient pas toutes en opposition avec leurs intérêts
de croissance. Elles pourraient ainsi partager avec l'Europe
un futur pouvoir multilatéral sur la gestion durable
du monde. L'Europe ne risque pas de redevenir ce qu'elle fut
jadis, un impérialisme conquérant. Elle devrait
donc rassurer les puissances moyennes. Ce serait donc les
très nombreux Etats qui s'inquiètent de la montée
de la crise et qui constituent au sein de l'ONU un début
de communauté internationale décidée
à lutter contre celle-ci qui trouveraient un renfort
dans l'engagement européen. Cette nouvelle alliance
politique internationale, rompant avec l'unilatéralisme
américain, pourrait dans cette perspective s'appuyer
sur la communauté scientifique dont ils mobiliseraient
l'expertise, tant pour l'étude des causes de la Crise
que pour la recherche des remèdes.
Pour approfondir cette question, on examinera les points suivants
:
- Les
causes profondes de la Crise.
- Les
interventions régulatrices permettant de limiter
ses effets.
- Le
rôle des scientifiques dans cette perspective
1.
Les causes profondes de la Grande Crise.
Nous
n'allons pas ici reprendre les descriptions aujourd'hui presque
banales concernant la crise climatique et environnementale,
ses formes et ses conséquences. Il paraît plus
intéressant de se demander s'il s'agit d'un phénomène
obligé, découlant des déterminismes génétiques
profonds qui orientent l'évolution des sociétés
humaines comme celle de toutes les espèces animales,
ou si l'apparition au sein de notre espèce d'une aptitude
au raisonnement de type rationnel peut permettre d'échapper
à certains de ces déterminismes.
Appelons
Grande Crise, selon le terme proposé par l'auteur de
la lettre d'information Dedefensa, une crise d'une ampleur
sans précédent qui menace non seulement l'avenir
des civilisations humaines mais aussi celui d'un grand nombre
d'espèces vivantes. Elle se manifestera par des désordres
climatiques considérables mais plus encore par la disparition
d'un grand nombre d'entités naturelles non biologiques
et biologiques, qu'il ne sera pas possible de remplacer en
temps utile par des solutions technologiques.
On
considère généralement qu'il s'agit d'une
crise de nature systémique ne résultant pas
directement d'une volonté perverse des humains mais
de la conjonction de processus évolutionnaires venant
en conflit dans un espace clos aux ressources non immédiatement
extensibles. C'est effectivement la croissance démographique
des populations mondiales qui parait poser le principal problème.
Même si ses effectifs se stabilisaient à 9 milliards
d'hommes vers 2050, comme l'espèrent certains démographes
occidentaux, le passage des effectifs actuels (environ 6,5
mds) à 9 mds, entraînera une pression considérable
sur les milieux naturels, du fait que les milliards d'hommes
vivant actuellement avec des revenus inférieurs à
1 dollar par personne voudront atteindre le niveau de vie
du milliard de favorisés habitant les pays riches.
Mais
la vraie raison de la crise, selon nous, n'est pas là.
En théorie, un gouvernement rationnel des sociétés
humaines, ménageant les ressources naturelles non-renouvelables
et les répartissant de façon égalitaire
entre chacun, pourrait peut-être permettre à
la Terre de supporter l'impact environnemental (ecological
footprint) d'un tel effectif de population. Malheureusement
les sociétés humaines, jusqu'à aujourd'hui,
n'ont jamais réagi de cette façon aux contraintes
de leur évolution. Une petite minorité d'humains
s'étant attribuée la possession des ressources
naturelles entend continuer à les exploiter pour son
seul profit sans s'inquiéter de leur raréfaction
et de la croissance des inégalités. Ils ne considèrent
que leur intérêt immédiat, en s'imaginant
sans aucune preuve sérieuse pouvoir faire appel ultérieurement
aux technologies nouvelles pour résoudre en temps utile
les problèmes que cette disparition aura fait naître.
On
peut trouver une explication de type scientifique à
un comportement aussi suicidaire. Dans la compétition
darwinienne entre les espèces vivantes, chaque espèce
tend à s'étendre dans la niche environnementale
qui est la sienne, sans se préoccuper de ménager
les ressources de celle-ci. Lorsque les ressources sont épuisées,
la croissance de l'espèce se ralentit et souvent l'espèce
disparaît – jusqu'à ce qu'une autre, mieux
adaptée, lui succède. Par ailleurs, lorsque
les espèces se disputent un même biotope, aucune
ne fait preuve de comportement altruiste à l'égard
des autres (sauf dans les cas rares ou des alliances de type
symbiotique apparaissent). La lutte pour la vie de chaque
espèce ou même de chaque groupe à l'intérieur
d'une espèce est la règle, même s'il en
résulte une destruction des ressources alimentaires
du milieu, au détriment de tous.
Les
humains ne sont pas très différents à
cet égard des autres espèces vivantes, lorsqu'il
s'agit, non de discourir dans les salons sur les bienfaits
de la coopération et du management durable, mais de
s'approprier les ressources disponibles. D'une part, ils épuisent
ce que le milieu naturel mettait à leur disposition
et découvrent trop tard que ce faisant ils se sont
condamnés eux-mêmes à la disparition(4).
D'autre part, lorsqu'il s'agit d'exploiter un écosystème,
ce sont les groupes les plus forts (on dira les plus impérialistes
ou les plus unilatéralistes) qui s'approprient les
ressources disponibles, sans se préoccuper de la survie
des groupes les plus faibles.
Comme
cependant les humains sont plus que d'autres espèces
vivantes capables de verbaliser leurs comportements, ils ont
élaboré des théories (on dira aussi des
systèmes de représentation mémétique)
qui légitiment le refus des interdits collectifs destinés
à protéger les milieux naturels et à
défendre les faibles contre les abus de pouvoir des
forts. Ces théories ont pris depuis le XIXe siècle
la forme du libéralisme économique et de la
valorisation de la concurrence, censés assurer un développement
harmonieux de l'humanité dans son ensemble. Mais comme
par hasard, ces mêmes doctrines toléraient, sinon
encourageaient la domination monopolistique des entreprises
économiques ou des institutions politiques ayant accumulé
le plus de puissance.
Pendant
un certain temps, tant que les ressources naturelles n'étaient
pas en voie d'épuisement, les théoriciens du
libéralisme et de la concurrence ont pu montrer que
les pratiques en résultant provoquaient une croissance
économique et technologique globale. Certes, il fallait
compter avec des victimes et des exclus de plus en plus nombreux,
mais c'était le prix à payer pour le développement.
Les organisations charitables, notamment d'inspirations religieuses,
se chargeaient d'atténuer les malheurs les plus évidents.
Quant aux scientifiques de l'époque du libéralisme
et de l'impérialisme triomphants, ils n'avaient pas
l'indépendance politique ni surtout des moyens d'observation
des écosystèmes leur permettant de tirer la
sonnette d'alarme. Sauf exception, ils apportaient leur caution
à la croissance, fut-elle non durable. Ce fut le cas,
sauf exception, jusque dans les années 1970.
Aujourd'hui,
tant du fait de l'accroissement insupportable des inégalités
et des désastres environnementaux que grâce au
perfectionnement des instruments d'observation de la planète,
les moralistes et les scientifiques ne peuvent plus se taire.
C'est la raison pour laquelle la mise en accusation du libéralisme
et de l'impérialisme rassemble de plus en plus de scientifiques,
associés aux militants pour un autre ordre mondial
(lorsque du moins ces militants par incompétence ne
répudient pas systématiquement les études
scientifiques). Mais l'espèce humaine pourra-t-elle
échapper aux comportements génétiques
fussent-ils suicidaires qui règlent la compétition
darwinienne au sein de toutes les autres espèces ?
L'émergence en son sein de systèmes d'évaluation
critique prendra-t-elle un poids suffisant pour réorienter
les comportements prédateurs. C'est là que le
discours scientifique contemporain devra se donner une nouvelle
dimension, tant pour critiquer que pour proposer.
Notes
(1)
La doctrine du libéralisme économique, qui avait
depuis deux siècles permis aux entreprises capitalistes
de justifier leur conquête du monde, est plus que jamais
évoquée aujourd'hui par le pouvoir financier pour
refuser que des collectivités locales, des Etats ou des
organisations internationales puissent imposer des limites à
leur action. Le discours des économistes libéraux
d'aujourd'hui n'est pas très différent de celui
d'Adam Smith, père du libéralisme. La libre concurrence
des actionnaires au sein de marchés non réglementés
représente la meilleure façon possible d'assurer
le rapprochement de l'offre et de la demande et par conséquent
d'optimiser le développement mondial.
(2) Robert Higgs
http://www.mises.org/story/2450
(3)
C'est ce que montrent amplement les querelles
autour des OGM. Aucun scientifique ne veut ni ne peut condamner
les biotechnologies et le génie génétique,
mais la plupart d'entre eux refusent que ce soient des multinationales
« libérales » qui s'en donnent le monopole,
au détriment des usages que pourraient en faire des agriculteurs
traditionnels s'ils avaient le pouvoir de décider ce
qui conviendrait le mieux à leur environnement. Or aujourd'hui,
il est devenu impératif de condamner sans nuances les
OGM si l'on veut se faire reconnaître comme un militant
altermondialiste authentique, au moins dans les milieux altermondialistes
des pays riches. De telles outrances ne peuvent qu'inciter les
scientifiques sérieux à se tenir à l'écart
des tribunes.
(4) On rappellera à cet égard
les analyses généralement pertinentes de Jared
Diamond dans son ouvrage "Collapse" . http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/avr/collapse.html