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Couverture de l'ouvrage "Imaginary Weapons" Publiscopie
Imaginary Weapons: A Journey Through the Pentagon’s Scientific Underworld
(Nation, 2006)
par Sharon Weinberger

présentation de Jean-Paul Baquiast

* Voir le site du livre http://www.imaginaryweapons.net/
* Voir aussi la critique de Michaël Shermer dans e-Skeptics, 20 décembre 2006 et plus généralement
par M. B. Shermer, Why People Believe Weird Things: Pseudoscience, Superstition, and Other Confusions of Our Time (Holt, New York, ed. 2, 2002).

Nous mentionnons souvent dans nos articles les financements que l’Agence de recherche du Pentagone, la Darpa, consacre à des programmes concernant les possibles applications militaires de technologies émergentes. Sur le site même de cette Agence, le visiteur peut trouver une liste impressionnante d’appels à contributions s’adressant aux scientifiques et industriels du monde entier. Ces appels et les financements éventuels qui s’en suivent ne sont pas innocents. Ils permettent à la Darpa de connaître, mieux que tout autre service en charge de l’intelligence économique, l’état de l’art dans des domaines où l’Amérique ne veut laisser à aucune autre puissance la possibilité de prendre une avance décisive. Pour ce qui les concerne, les scientifiques qui travaillent pour la Darpa sont embrigadés dans un système de confidentialité obligée et de consensus sur les finalités qui, quoi qu’ils pensent ou disent, leur retire à vie, pratiquement, toute indépendance tant sur le plan professionnel proprement dit qu’au plan politique plus général.

L’Amérique n’étant pas cependant une dictature, des voix peuvent s’élever pour étudier la façon dont fonctionne ce système et montrer les risques ou, plus simplement, les gaspillages de ressources auxquels il donne souvent lieu. C’est le cas de la journaliste d’investigation et éditrice de la revue Defense Technology International Sharon Weinberger qui vient de consacrer un ouvrage, Imaginary Weapons: A Journey Through the Pentagon’s Scientific Underworld, au monde difficilement pénétrable des experts du Pentagone et des chercheurs qui avec eux concoctent les armes du futur. Elle montre que des aberrations peuvent parfois se produire. Leurs conséquences budgétaires ne sont pas négligeables mais, plus gravement, avec un peu de malchance, elles pourraient conduire des savants ou des militaires «fous» à développer des prototypes d’armes dont les conséquences voulues ou fortuites seraient catastrophiques. Le Dr Folamour n’est donc jamais loin.

Un des cas étudiés par le livre concerne une super-bombe classée top secret, la bombe au hafnium. Pour l'ancien conseiller scientifique en chef de l'U.S. Arms Control and Disarmament Agency, Peter Zimmerman, consulté par l’auteur, il s’agit d’un exemple typique de pseudo-science, finalement plus ridicule que dangereux. Mais pour Sharon Weinberger, le mal est plus grave car cette recherche aurait pu comporter de graves conséquences.

La bombe au hafnium n’est qu’un exemple pris parmi d’autres recherches que la Darpa, comme le KGB et bien d’autres agences ont toujours cherché à mettre au point : fusées propulsées à l’anti-matière, perception extra-sensorielle, téléportation quantique, etc. On peut rire à l’énoncé de ces thèmes, mais ce serait une erreur. Il s’agit de ce que l’on appelle en anglais la « Blue sky research » ou recherche fondamentale à très long terme et sans applications immédiates. De telles recherches devraient être financées par les organismes scientifiques civils mais ceux-ci en général n’en ont pas les moyens. La responsabilité en incombe donc aux militaires, ce qui n’est pas sans conséquences politiques multiples. Nous avons nous-mêmes plusieurs fois constaté que le monde de demain sera en grande partie le produit de l’imagination de ceux qui préparent les guerres technologiques futures.

Pour Sharon Weinberger, la bombe au hafnium était ce qu’elle appelle une "terriblement mauvaise idée". Il s’agissait d’une grenade nucléaire à main utilisant un isomère très instable, l'hafnium-178. Il a été présenté au Pentagone comme une arme décisive dans la guerre contre la terreur, guerre dont on sait qu’elle a remplacé la lutte contre le communisme dans l’argumentaire de tous les bellicistes américains. Son explosion aurait généré des flux de rayons gamma très durs qui aurait pu détruire des abris souterrains ou des immeubles entiers, avec tous leurs occupants, en quelques centaines de seconde.

Mais des experts, consultés par Sharon Weinberger, lui ont expliqué que la bombe était irréalisable : trop radioactive, trop coûteuse, incapable de déclencher la réaction en chaîne initiale. C’était dont à proprement parler une arme imaginaire.

Pourquoi donc la proposition à t-elle été prise au sérieux par la Darpa ? Précisément à cause de la philosophie de l’Agence. Pour elle il faut savoir courir tous les risques. Le terme « impossible » y est interdit a priori. Par ailleurs, afin de juger de la faisabilité d’un projet, la Darpa renonce aux contrôles et avis croisés qui sont généralement imposés aux chercheurs quand ils publient un résultat. Si des résultats négatifs apparaissent, la Darpa les ignore. Aussi elle ne tire jamais parti des échecs. Elle recommence sans cesse à creuser l’idée initiale, en y consacrant des sommes considérables – car pour elle les économies budgétaires ne sont pas la première priorité. On ajoutera que les scientifiques de la Darpa sont recrutés sur des contrats n’excédant pas 4 ans. La prospective à long terme ne les intéresse pas.

Finalement cependant, dira le lecteur, la bombe au hafnium n’a pas fait l’objet de développement. Il n’y eu donc que moitié mal. Le système n’est pas aussi pervers qu’il apparaît. On ne doit pas oublier cependant que les recherches faites sur les noyaux de hafnium auraient pu comporter des fuites, avec des conséquences insoupçonnées. On retrouve là l’inquiétude exprimée par Fred Charles Iklé concernant les retombées létales des recherches scientifiques mal contrôlées (voir la présentation de son livre sur ce site). Le cas bien plus inquiétant du polonium, qui est à l’actualité aujourd’hui, montre que des produits nucléaires dangereux peuvent très facilement entrer dans le cycle de la criminalité ordinaire.

 

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