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Les nouveaux projets lunaires de la Nasa
par Jean-Paul Baquiast, 10/12/2006


Apparemment indifférente aux turbulences secouant la présidence des Etats-Unis, la Nasa poursuit la définition de son programme d'exploration lunaire, annoncé voici près de deux ans par G.W. Bush sous le non de « Retour sur la Lune ». Initialement, il ne s'agissait que de renouveler, en mieux, les précédentes missions Apollo dont la dernière date de 1972. Pour cette nouvelle opération, nommée « Constellation » (voir dans cette revue http://www.automatesintelligents.com/actu/060931_actu.html) , la Nasa a proposé un véhicule d'exploration, Orion, comportant une capsule, un atterrisseur et un module de service. Par ailleurs, un ensemble de puissants lanceurs a été défini, qui reprennent en les renforçant des éléments de l'actuelle navette. Il s'agit du lanceur Ares-1 qui emportera Orion et du lanceur Aries-5, véritable camion de l'espace, capable de mettre 130 tonnes en orbite basse.

La plate-forme internationale ISS joue un rôle important dans ce programme car elle servira de base arrière et de recueil en cas de besoin. De ce fait, la Nasa a repris les vols de navette, destinés à poursuivre sa construction. La navette Discovery, en attente de lancement depuis quelques jours, vient d'ailleurs de prendre son départ le 9 décembre. L'équipage est chargé d'installer sur l'ISS un élément de structure complémentaire.

Mais dorénavant, la Nasa voit beaucoup plus loin et dévoile un ambitieux programme d'exploration humaine du système solaire, dont la Lune se sera qu'une étape. L'Agence a fait connaître, le 4 décembre, qu'elle envisageait d'établir une base permanente sur la Lune autour de 2020. Cette installation fixe, qui devrait être implantée sur le pôle sud, constituera ultérieurement un point de départ pour les astronautes en route vers Mars. Le pôle est préféré à l'équateur car il bénéficie de meilleures conditions d'éclairement. Les variations de température y sont moins extrêmes.

Selon ce projet, ce sera d'abord un équipage de quatre personnes, se relayant pour des séjours d'une semaine, qui devrait habiter cette base. Lorsque les modules d'habitation et la fourniture d'électricité le permettront, les missions seront alors prolongées pour durer jusqu'à 180 jours et préparer les voyages vers Mars. La colonie lunaire servira d'avant-poste scientifique, en permettant notamment d'extraire de l'hydrogène et de l'oxygène, grâce à l'électricité produite par les capteurs solaires. Ces gaz seront utilisés pour fabriquer de l'eau et du carburant destinés aux moteurs de fusée.

On voit que la Nasa, à juste titre, veut faire plus que renouveler une opération Apollo restée sans lendemain. Elle profite de l'élan donné par G.W. Bush pour s'inscrire dans un programma à 30 ans vers non seulement la Lune mais Mars (et sans doute en fin de siècle « and beyond », au-delà, selon l'expression employée). Elle espère ainsi que les changements de majorité futurs ne remettront pas en cause cet objectif, pour lequel elle s'efforce déjà de mobiliser l'intérêt de l'opinion publique, ainsi que le soutien et peut-être la collaboration des autres agences spatiales.

Il s'agit en effet d'un programme qui, pour la première quinzaine d'années pourrait coûter des centaines de milliards de dollars (nous préférons ne pas avancer de chiffres qui seraient très incertains, mais rappelons que la guerre en Irak aurait coûté cette dernière année près de 400 milliards de dollars, pour le résultat politique que l'on sait). La Nasa semble penser que l'opération pourrait être menée dans le cadre de son actuel budget d'environ 20 milliards de dollars annuels, mais personne ne la croît.

Que faire sur la Lune?

Depuis avril, la NASA a lancé une consultation auprès de plus d'un millier de spécialistes. Des représentants du secteur privé et de treize agences spatiales (parmi lesquelles la Chine, la Russie, l'Europe, la France, l'Allemagne ou l'Inde) y ont participé, afin de définir une Global Exploration Strategy. Plus de deux cents objectifs précis ont été arrêtés, qui peuvent répondre à un ou plusieurs des six grands thèmes retenus, où l'on reconnaît bien l'état d'esprit "expansionniste" caractérisant l'approche spatiale des Etats-Unis:

- étendre la « civilisation » humaine sur les planètes proches,
- développer la connaissance scientifique des planètes et du cosmos,
- préparer tous les éléments nécessaires à la présence humaine,
- définir un « partenariat global » avec d'autres puissances spatiales,
- mettre en place des applications ayant des retombées économiques (economic expansion),
- mobiliser les opinions publiques et les programmes d'éducation autour du thème de la conquête de l'espace.

Concernant la collaboration internationale, l'administratrice déléguée de la Nasa, Shana Dale, rencontrera tous les partenaires potentiels de la NASA en 2007, afin de voir quel rôle ils pourraient jouer dans ce programme. Elle a déclaré : "Cette stratégie permettra aux pays intéressés par ce projet d'optimiser leurs ressources financières et techniques, contribuant ainsi à coordonner l'effort qui nous propulsera dans ce nouvel âge de découverte et d'exploration". La Nasa dit rechercher des partenaires internationaux pour participer au financement de la première mission, voire à ses suites. Des négociations sont déjà en cours avec la British Royal Society.

Jusque-là négligée, voire explicitement découragée, la coopération offre en effet à l'agence spatiale un moyen d'échapper aux critiques que l'annonce de son projet ne manquent pas déjà de susciter auprès des autres parties prenantes aux budgets spatiaux civils et militaires. Le Congrès, pour sa part, ne voudrait pas voir sacrifier les budgets de recherche scientifique et les programmes aéronautiques.

L'Agence spatiale européenne (Esa), en ce qui la concerne, n'a pas fait connaître officiellement la position qu'elle adoptera. Elle doute cependant que la Nasa accepte l'introduction d'éléments étrangers dans son domaine réservé, la construction des systèmes de transport, lanceurs et capsules, qui constituent le coeur de son avance technologique. On peut penser que certaines petites agences se satisferaient d'obtenir des rôles dans des domaines secondaires, mais on doute que les grandes puissances spatiales, ayant annoncé pour leur compte des ambitions lunaires, puis martiennes, se satisfassent d'un partenariat aux contours flous. Le risque serait évident : qu'elles ralentissent leurs propres investissements et se retrouvent finalement piégées par une volonté américaine de maîtrise scientifique et industrielle étendue.

Le "piège du Joint Strike Fighter"

Les spécialistes de l'aéronautique citent volontiers à cet égard l' "emblématique" programme dit du Joint Strike Fighter qui pendant plus de 10 ans à permis au Pentagone et à la Maison Blanche de décourager les investissements des pays « amis » en matière d'avions de combat. Contre la promesse de participer au développement du JSF et de le faire moduler en fonction de leurs besoins, ils se retrouvent aujourd'hui face à un véritable monstre, hors de prix, aux délais incertains et aux spécifications encore mystérieuses. Peu importe à l'administration américaine, car pendant ce temps, ces pays ont renoncé à leurs propres projets. Et l'industrie américaine, notamment General Dynamics, n'est pas en manque car le Pentagone continue à lui commander des appareils plus anciens rénovés qui semblent parfaitement convenir.

La Grande Bretagne était tombée tête baissée dans le piège du JSF. Aujourd'hui, sans perspectives lui convenant, elle s'interroge sur la façon d'en sortir. Seule la France, avec le Rafale, s'était tenue à l'écart du dispositif américain. Elle ne peut que s'en féliciter. Malheureusement, faute de coopération de la part des ministères de la défense européens, le Rafale n'a pas encore été labellisé comme un produit susceptible de s'intégrer dans les armements nécessaires à une Europe ayant pris ses distances vis-à-vis des politiques industrielles imposées par la participation à l'Otan.

Les autorités spatiales européennes auraient toutes les raisons de craindre la même aventure si l'Europe mettait au frigidaire son propre programme martien, Aurora, et se retrouvait sous-traitante obligée de la Nasa. Comme nous l'avons expliqué lors du colloque organisé par Paneurope-France à Toulouse le 17 novembre dernier, auquel nous avons participé (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/76/coltoulouse.htm), un programme lunaire puis martien européen en propre serait indispensable à l'affirmation de la souveraineté européenne dans l'espace – ceci quel qu'en soit le coût. Des collaborations peuvent être envisagées, mais elles devraient respecter la règle d'or qui est celle de la Nasa en ce qui la concerne: ne pas abandonner la maîtrise des cœurs de systèmes 1).

1) Nous avons reçu après la rédaction de cet article le commentaire suivant de Roger Maurice Bonnet, président du Committe on Space Research (COSPAR), que nous remercions:
"J'ai lu avec attention et beaucoup d'intérêt votre excellente analyse de l'initiative d'exploration des USA. J'en partage tout à fait et les attendus et les conclusions ainsi que la ligne qu'il convient d'adopter face à cette nouvelle entreprise destinée à assurer aux Américains la maîtrise de la Lune et de ses ressources éventuelles ainsi que de celles d'autres corps célestes. Il y a beaucoup à dire sur le sujet en particulier pour ce qui concerne la coopération internationale, mais les grandes lignes de votre réflexion sont totalement correctes et justifiées".

Pour en savoir plus
http://www.nasa.gov/mission_pages/exploration/mmb/why_moon.html
Article de Space;com http://space.com/news/061204_nasa_moon.html
Concernant le piège du JSF, on trouvera une information abondante et remarquablement informée sur le site http://www.dedefensa.org

 

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