* Ce texte peut être discuté sur notre blog
http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/2007/01/05/le-nouvel-inconscient-de-lionel-naccache/
* On
trouvera par ailleurs dans ce numéro, à
la rubrique Du côté des Labos, un article
de Christophe Jacquemin sur les BCI, Brain-computer-interfaces
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/77/bci.htm
|
Lionel
Naccache est neurologue à l'hôpital de
la Pitié-Salpétrière à
Paris et chercheur en neurosciences au sein de l'unité
Neuro-imagerie cognitive de l'Inserm
Pour
en savoir plus:
Cognitive neuroimaging Unit de l'Inserm http://www.unicog.org/main/pages.php?page=Home
|
Introduction
Si
l'on interprète convenablement les propos de Lionel
Naccache, une des raisons qui l'ont conduit à rédiger
le livre remarquable que nous vous présentons dans
ce numéro se trouve dans son admiration pour Freud
et pour l'extraordinaire courage intellectuel du père
de la psychanalyse. Mais paradoxalement, le livre démontre
– définitivement pensons-nous - que les hypothèses
auxquelles le dernier Freud tenait le plus, celles de l'inconscient
et du refoulement, ne peuvent plus aujourd'hui se voir accorder
de caractère scientifique. Beaucoup le savaient déjà
mais le groupe de pression des psychanalystes est si puissant
qu'une nouvelle démonstration n'est pas de trop.
Si Freud reste encore d'actualité pour ceux qui s'intéressent
au fonctionnement de l'esprit, nous dit Lionel Naccache,
c'est parce son œuvre peut offrir aux neurosciences
des pistes pour explorer non seulement l'inconscient, mais
la conscience. Voici donc Freud, horresco referens pour
ses thuriféraires, proposé comme découvreur
du territoire de l'ennemi.
Comme
le sous-titre du livre l'indique, l'auteur veut nous montrer
que Freud n'a pas prouvé l'existence du continent
qu'il pensait avoir exploré, celui de l'inconscient
(dit aujourd'hui freudien pour le distinguer du tout venant
de l'inconscient), mais qu'il a fait bien mieux. Sans s'en
rendre probablement compte, il a jeté les bases d'une
exploration entièrement renouvelée d'un territoire
ancestral que l'on pensait à tort entièrement
connu, la conscience.
Mais
le lecteur ne sera pas dupe. Ce n'est pas à Freud
et moins encore aux Freudiens qu'il faut attribuer le mérite
de ce nouveau regard sur la conscience. C'est aux scientifiques
qui, comme Lionel Naccache, font l'effort de proposer des
descriptions du mental conjuguant les enseignements de l'imagerie
fonctionnelle appliquée au cerveau et les observations
cliniques conduites dans les services neurologiques hospitaliers.
L'auteur est expert dans ce double domaine car, refusant
les facilités de la spécialisation disciplinaire,
il a choisi d'emblée deux carrières parallèles,
l'une en neurosciences cognitives au sein de l'équipe
Neuro-imagerie cognitive de l'Inserm dirigée par
Stanislas Dehaene, et l'autre dans les services neuro-psychiatriques
de la Pitié Salpétrière à Paris.
On sait concernant l'unité de recherche de l'Inserm
qu'elle a repris et développé l'essentiel
des travaux de Jean-Pierre Changeux, aujourd'hui professeur
au Collège de France. Celui-ci fait depuis longtemps
autorité au plan mondial pour la compréhension
matérialiste (autrement dit moniste) des relations
entre le cerveau et le mental.
Pour
ce qui concerne notre revue, nous ne considérons
pas que la psychanalyse soit une discipline à ignorer.
Mais force est d'admettre qu'elle n'entretient (pour le
moment encore) que des liens épisodiques avec ce
qui fait l'essentiel de nos préoccupations éditoriales,
les études portant sur les systèmes intelligents
autonomes, qu'ils soient biologiques ou artificiels. Ce
sont donc les éclairages apportés par Le
Nouvel inconscient à l'étude de la conscience
qui nous paraissent d'abord mériter l'attention de
nos lecteurs. Jusqu'ici, nous avions présentés
et commentés les travaux des scientifiques de langue
anglaise, en ne faisant qu'une part sans doute insuffisante
aux publications des chercheurs français, hors Jean-Pierre
Changeux précité et Alain Berthoz. La raison
de cette différence de traitement ne tient pas à
un préjugé couramment répandu selon
lequel il n'est de bonne science qu'américaine. Elle
provient du fait que les scientifiques français ne
jugent généralement pas utile de faire connaître
leurs travaux à un public généraliste.
Il est donc difficile de parler d'eux dans une publication
qui ne prétend pas au statut de revue scientifique
spécialisée.
Ceci
constitue une raison suffisante pour que nous saluions le
livre de Lionel Naccache. Celui-ci nous semble, sauf erreur,
être le premier ouvrage français amorçant
une théorie générale de la conscience
qui tienne compte des recherches les plus récentes.
Le fait vaut la peine d'être évoqué.
Pour être exact, nous devons cependant ajouter que
des travaux souvent évoqués dans notre revue,
ceux de Alain Cardon dans le domaine de la conscience artificielle
et ceux de Gilbert Chauvet esquissant une théorie
générale de la vie, abordent aussi avec beaucoup
de pertinence semble-il la question de la conscience humaine,
même s'ils ne s'appuient pas sur la richesse des observations
en imagerie fonctionnelle et en clinique dont dispose Lionel
Naccache.
La
composition du livre est originale. Il se déroule
comme un long fleuve tranquille. On le suit sans savoir
exactement où il va nous mener. Mais on découvre
au détour de ses méandres des points de vue
inattendus qui s'additionnant construisent finalement un
paysage d'une richesse et d'une originalité remarquable.
Les questions que l'on pouvait se poser à l'occasion
de la lecture des premiers chapitres, dont on pensait que
l'auteur ne voulait pas ou ne pouvait pas traiter, trouvent
les unes après les autres des réponses. Le
livre se lit donc comme un roman d'aventure ou de découverte,
révélant une architecture sous jacente digne
d'un véritable manuel universitaire. Ajoutons que
la lecture est facilité par un style familier qui
sans esquiver les difficultés techniques ne les rend
pas rebutantes.
Nous
présenterons d'abord ici les deux principales thèses
du livre, qui réunies font toute son originalité.
Nous évoquerons ensuite quelques perspectives non
abordées par l'auteur qui, espérons-le, pourraient
prolonger ses propos.
1.
Présentation
En
résumant beaucoup le propos du livre, nous pourrions
dire qu'il s'articule autour de deux thèses complémentaires
:
1. L'inconscient freudien n'existe pas. Plus exactement,
ce n'est pas un concept scientifique. A proprement parler,
en termes scientifiques, le terme n'a pas de sens.
2. La conscience, propriété émergente
principalement développée chez les individus
humains, ne donne pas d'emblée des informations objectives
sur le monde. Elle permet par contre au sujet conscient
de créer un monde virtuel dans lequel un Je lui-même
émergent se met en scène. Elle fonctionne
donc sur le modèle d'un vaste jeu vidéo à
multiples partenaires.
Un
nombre considérable d'écrits, polémiques
ou à prétention scientifique, ont été
produits sur chacune de ces deux thèses prises séparément.
Mais c'est leur articulation dans une démonstration
globale qui donne toute sa portée au livre et lui
confère un caractère, non plus cette fois
polémique, mais, à notre sens, indiscutablement
scientifique et novateur(1).
1.1.
L'inconscient freudien n'existe pas
Rappelons
sans insister que par inconscient freudien, nous appellerons
ici tout ce qui fait l'essentiel de la doctrine développée
par Freud dans la seconde partie de sa vie, et qui fait
l'objet depuis d'innombrables discours et essais de mise
en pratique thérapeutique : chaque homme hébergerait
une part de psychisme à jamais inconsciente, formée
dès les premiers mois de son existence, et qui gouvernerait
pour le meilleur et pour le pire l'essentiel de sa vie consciente
adulte. Cet inconscient serait interdit d'accès,
tant au sujet lui-même qu'aux tiers, notamment par
le refoulement. Mais il gouvernerait très largement
la vie psychique et même biologique du sujet. Il s'agirait
d'un véritable homonculus doublant le sujet,
qui prendrait en sous-main, derrière l'apparent pilote
humain, toutes les décisions nécessaires au
pilotage de celui-ci au travers des complexités de
son environnement.
Or,
les neurosciences modernes, nous rappelle Lionel Naccache,
sont incapables de démontrer l'existence d'une telle
entité. Mieux vaut donc si l'on veut conserver un
discours scientifique, la rayer à jamais de son vocabulaire.
Nous ne reprendrons pas ici les nombreuses observations
présentées par l'auteur, résultant
tant de l'exploration fonctionnelle du cerveau que de la
neuropsychologie clinique. Elles montrent l'impossibilité
de mettre en évidence de façon un tant soit
peu consistante l'existence d'objets mentaux inconscients
correspondant à l'inconscient freudien et aux divers
phénomènes tel le refoulement supposés
l'affecter. De même, ces expériences montrent
qu'il est rigoureusement impossible de prouver l'existence
d'opérateurs inconscients réalisant des traitements
sémantiques inconscients (saut peut-être dans
la manipulation des nombres). Un traitement sémantique,
en terme de procédure informatique, consiste à
comparer les contenus des données au lieu de se limiter
à leur appliquer des algorithmes linéaires
de type arithmétique. Dès qu'un traitement
sémantique apparaît dans l'ordre du mental,
supposant par exemple le choix entre deux valeurs, il est
possible de mettre en évidence l'intervention d'un
opérateur conscient qui lui donne sa signification.
Mais
ceci ne veut pas dire que l'inconscient en général
n'existe pas. Au contraire. C'est une banalité de
rappeler que tous les êtres vivants, de la cellule
à l'être humain, sont pour l'essentiel des
machines inconscientes. Les êtres vivants sont pilotés
par d'innombrables systèmes de type sensori-moteurs
(ou stimulus-réponse) résultant de leur évolution
darwinienne pour la survie. Ces systèmes sont le
produit de l'évolution génétique de
chaque espèce et de l'évolution culturelle
de chaque individu au sein des groupes propres à
son espèce. L'inconscient constitue donc ce que nous
pourrions appeler le mode de fonctionnement par défaut
de toutes les espèces vivantes.
De
l'inconscient mode de fonctionnement par défaut
au conscient, mode de fonctionnement de niveau supérieur
Il
arrive cependant, dans les espèces dotés d'un
système nerveux central suffisamment complexe, qu'un
certain nombre de sous-systèmes dotés de capteurs
et d'effecteurs fonctionnant dans des registres spécialisés
puissent communiquer des informations à un organe
centralisateur, le cerveau. Celui-ci peut alors dresser
un tableau de bord d'ensemble symbolisant le fonctionnement
de l'organisme au sein du milieu où il opère.
Le rapprochement et la synthèse à tout instant
des informations constituant ce tableau de bord fournit
une représentation intégrée du système
qui permet en retour d'influencer un certain nombre des
sous-systèmes sensoriels et moteurs afin de les adapter
en temps réel aux exigences de la survie globale
de l'individu. Les décisions qui sont prises sont
mieux informées que si elles découlaient de
réponses non coordonnées.
On
pourra appeler conscience la fonction produisant ce tableau
de bord et ce pilotage intégré, dont la valeur
adaptative est évidente. Seule la conscience permet
les traitements sémantiques ou de valeur, puisqu'elle
rapproche des informations d'origine différentes
qui doivent être agrégées et mises en
perspective. Nous verrons plus loin qu'il faudrait pour
se conformer à un discours général
distinguer une conscience primaire très répandue
chez les êtres vivants et une conscience supérieure,
supposant l'élaboration d'un Je, qui semble limitée
à l'homme et quelques mammifères supérieurs.
Mais l'auteur ne fait pas cette distinction. Ce qu'il énonce
relativement à la conscience concerne le plus souvent
la conscience supérieure. Suivons le en cela pour
le moment.
Nous
ajouterons pour notre part que si cette nouvelle fonction
adaptative nommée conscience ou conscience de soi
est évidente chez l'homme, il n'y a pas de raisons
d'exclure qu'elle puisse exister sous des formes plus ou
moins simples ou différentes au sein de nombreuses
autres espèces. L'intelligence artificielle évolutionnaire
s'efforce actuellement de la faire apparaître au sein
de populations de robots dits autonomes. On s'étonnera
de voir employer le concept de traitements conscients de
type sémantique s'agissant de robots. Mais c'est
précisément l'objet de la conscience artificielle
que donner à des robots autonomes la capacité
de traiter des intentions et des valeurs au lieu de les
maintenir confinés dans des procédures informatiques
linéaires.
Chez
l'homme, la conscience s'est développée d'une
façon extraordinaire du fait de l'apparition du langage
symbolique complexe. Pour Lionel Naccache, elle est liée
au langage. Sans langage il ne peut y avoir de conscience
supérieure. On peut en discuter. Quoi qu'il en soit,
l'explosion du langage symbolique, qui semble corrélée
à celle du cortex et que beaucoup de linguistes évolutionnaires
s'expliquent mal (voir ci-dessous) ne s'est pas produit
avec cette ampleur dans les autres espèces animales,
même lorsque certaines d'entre elles ont généré
des langages spécifiques simples pouvant induire
des états de conscience eux-mêmes simples.
Ajoutons
qu'il faudrait selon nous considérer d'une part la
production de la conscience individuelle par un mécanisme
quasi standard propre à chaque individu, et d'autre
part la production de consciences collectives résultant
de l'échange et de la mise en commun d'un certain
nombre des données composant les consciences individuelles
(tableaux de bords individuels) au sein des groupes sociaux.
Les mécanismes générant des états
de conscience collective sont très divers et mal
étudiés. Le moi social résultant du
fonctionnement de la conscience sociale, que ce soit dans
les groupes humains ou chez les animaux dotés de
rudiments de conscience, peut rassembler et conserver les
faits de conscience individuels sélectionnés
sur le mode darwinien comme importants pour la survie, tant
du groupe que des individus. Constituant une structure d'information
permanente, la conscience sociale sert aussi à informer
les consciences individuelles au moment de leur élaboration
chez les jeunes individus puis tout au long de la vie de
ceux-ci. Dans les sociétés scientifiques,
c'est elle qui mémorise et redistribue les contenus
de connaissances produits par les activités scientifiques
et technologiques.
Lionel
Naccache détaille la façon dont le système
inconscient cohabite avec le système conscient. La
commande inconsciente n'est pas limitée aux couches
de basse complexité de l'organisme (les systèmes
dits réflexes) décrits par le neurologue britannique
J.H. Jackson à la fin du 19e siècle, tandis
que la commande consciente s'épanouirait dans les
couches de haute complexité, au sein notamment des
six couches neuronales constituant le cortex associatif
humain. Tout au contraire, la commande inconsciente est
répartie au long de l'architecture hiérarchique
des fonctions mentales. Il en résulte que nécessairement,
un certain nombre d'entrées/sorties sensori-motrices
inconscientes affectent la production des faits de conscience
et peuvent en retour être affectées par ceux-ci.
Il s'agit des liens innombrables qu'étudie par exemple
la médecine afin d'expliciter les influences réciproques
du mental et du physique. Mais Lionel Naccache montre que
les conditionnements inconscients n'ont rien à voir
avec ceux dont l'inconscient freudien fait l'hypothèse.
Ils ne peuvent pas non plus être modifiés par
les méthodes de l'analyse freudienne. Exeunt
donc dans cette description moderne de l'inconscient, tant
J.H. Jackson, que nous pourrions qualifier de neurologue
primaire, que Freud dont le rêve avait pourtant été
d'échapper à l'analyse neurologique primaire.
Le
siège de la conscience
On
sait qu'aujourd'hui, les neurosciences cognitives, de même
qu'elles évacuent l'hypothèse d'un inconscient
localisé dans les couches basses du système
nerveux, ont évacué celle d'une localisation
précise de cette fonction associative supérieure
qualifiée de conscience ou conscience de soi. Cette
dernière est une propriété (émergente)
résultant de la coopération de nombreuses
aires cérébrales et réseaux de neurones
en relation avec des systèmes sensori-moteurs. La
conscience ne peut donc être localisée avec
précision dans le cerveau, encore que l'on sache
que sa capacité à émerger disparaît
lorsque certaines aires cérébrales sont détruites.
Même si elle n'a pas de siège à proprement
parler, la conscience résulte nécessairement
d'un processus de traitement coopératif d'un certain
nombre d'informations mentales, supposant lui-même
une organisation neuronale spécifique. Tout cela
ne surprendra pas les informaticiens. Lionel Naccache rappelle
que les hypothèses actuelles désignent du
terme générique d'espace de travail global
conscient(2) l'ensemble des neurones
spécialisés, massivement interconnectés
et réentrants, permettant de créer à
tous moments ce que nous pourrons appeler des faits ou états
de conscience. Ceux-ci (ou plutôt les assemblées
de neurones qui les matérialisent) sont en compétition
darwinienne continue pour élaborer l'état
de conscience globale, lequel s'exprime seul à l'extérieur,
quitte à être modifié constamment par
de nouvelles entrées.
Lionel
Naccache ne se borne pas à poser le concept d'espace
de travail global conscient. Il en donne une courte description
anatomique et fonctionnelle. Celle-ci comme nous l'indiquerons
dans la seconde partie de cet article, aurait méritée
d'être développée, mais elle suffit
pour convaincre le lecteur du fait que rien dans une telle
organisation ne peut justifier l'hypothèse d'un inconscient
freudien non plus que celle selon laquelle ce dernier, refoulé
ou non, pourrait influencer la production de faits de conscience
résultant du fonctionnement dudit espace de travail
global.
1.2.
La conscience comme un jeu vidéo
Ayant
précisé ce qu'il conviendrait aujourd'hui
d'entendre par inconscient, Lionel Naccache entreprend une
tâche plus ardue, préciser ce que par différence
pourrait être la conscience. Il n'hésite pas
pour ce faire à bouleverser les approches classiques
de cette faculté si souvent et parfois si mal décrite.
La fonction principale de la conscience consiste selon lui
à créer au profit du sujet conscient un monde
virtuel dans lequel un modèle de ce sujet simule
un comportement lui permettant d'optimiser ses chances de
survie. La formulation que nous donnons ici n'est pas exactement
celle proposée par Lionel Naccache mais elle nous
parait s'imposer à la lecture de la description qu'il
fait de l'espace de travail global conscient et de son rôle
fonctionnel.
La
première question que se pose les cognitivistes de
la conscience concerne la raison pour laquelle cette fonction
complexe a été sélectionnée
par l'évolution. D'innombrables organismes, telles
les bactéries, peuvent survivre sans elle. La réponse
couramment donnée peut être résumée
par l'image du tableau de bord d'un avion de combat, que
nous avons précédemment évoquée.
Le sujet conscient, tel un pilote de Rafale, dispose «
sous le casque », en temps réel, d'un certain
nombre de paramètres agrégés et de
signaux d'alerte qui lui permettent de prendre les meilleures
décisions globales in situ et tempore. Dans
certaines situations d'urgence les décisions sont
même prises automatiquement à la place du pilote.
Celui-ci n'est donc pas obligé d'attendre passivement
que les événements se produisent pour réagir
aux signaux d'alerte qu'émettent ses différents
capteurs.
Mirage
2000-5 survolant le porte-avion Charles de Gaulle. Source:
http://rafale-f2.france-simulation.com/
Mais
la conscience n'est pas seulement un tableau de bord donnant
des informations agrégées. Elle est organisée,
pour reprendre l'exemple du pilotage du Rafale, comme
un simulateur de vol. On sait que les simulateurs de vol,
qui sont les produits les plus élaborés
de la "réalité virtuelle", ne
mettent pas en scène des images du monde extérieur,
telles qu'elles pourraient par exemple être captées
par des caméras embarquées. Ils proposent
un environnement entièrement reconstruit par le
calcul au sein duquel agit, virtuellement, un sujet lui-même
reconstruit sous forme d'"avatar". L'avantage
d'un tel dispositif est de donner à l'utilisateur
du simulateur accès à des mondes virtuels
ou futurs bien plus riches que ceux résultant de
l'observation réelle. D'innombrables situations
possibles ou "histoires" peuvent ainsi être
élaborées de façon économique.
Dans le domaine de la conscience, si ces paramètres
comportent des données décrivant un peu
largement l'univers avec lequel interagit le sujet,
si par ailleurs le système permet des retours historiques
et des prévisions pour le futur, le sujet conscient
pourra simuler son avenir et élaborer des stratégies
qui là encore amélioreront (globalement)
ses chances de survie adaptative. Si enfin le tableau
de bord comporte un simulacre ou avatar du pilote (ou
de l'avion personnifiant le pilote) qui le représente
en situation, ledit pilote se verra ainsi constamment
rappelé à la vigilance et à la nécessité
d'anticiper le futur probable.
Le
libre arbitre fait partie des histoires développées
par le simulateur
C'est
ce service que rend la conscience au sujet conscient en
le positionnant comme principal acteur de toutes les histoires
possibles. Le tableau de bord qu'offre la conscience est
d'autant plus efficace qu'il comporte un avatar du sujet
conscient doté en apparence d'une capacité
étendue de libre décision, ce qui permet au
système de simuler des événements non
routiniers au regard desquels il pourra tester ses facultés
d'adaptation. Le fait que la décision effective du
sujet véritable soit déterminée importe
peu si ce sont des facteurs préalablement testés
virtuellement comme les plus adaptés aux exigences
de la survie qui entraînent la décision.
Pour
que ce mécanisme fonctionne, le sujet doit se croire
libre d'imaginer le futur avec le minimum de contraintes.
D'où l'utilité fonctionnelle du concept de
libre arbitre, accompagnant généralement celui
de conscience. Si les simulations n'offraient pas de possibilité
de choix, mais se bornaient à répéter
que les décisions sont déterminées,
le sujet conscient ne ferait aucun effort pour échapper
aux déterminismes qu'il subit ici et maintenant afin
d'imaginer des déterminismes futurs aujourd'hui inconnus
de lui qui pourraient effectivement modifier le cours de
son évolution. Un élève-pilote confronté
à un simulateur de vol se trouve exactement dans
la même situation. Si son instructeur lui disait qu'il
ne peut rien imaginer ni inventer, il ne chercherait pas
à se comporter en agent pro-actif. Mais les termes
de l'invention et les résultats produits résultent
du fonctionnement émergent du système. Ils
ne proviennent pas d'un hypothétique ailleurs.
Il
n'est pas utile de souligner que la formulation qui précède
est de type matérialiste. Elle refuse le dualisme
qui postulerait l'existence d'un sujet extérieur
au cerveau lequel se servirait de la conscience pour actionner
le corps Nous pensons que Lionel Naccache, bien que se situant
dans la tradition de la pensée juive, est matérialiste.
Pour lui comme pour tous les cogniticiens évolutionnaires,
la conscience est une propriété émergente
résultant de la réunion d'un certain nombre
de conditions favorables, notamment la présence de
sous-systèmes sensori- moteurs capables d'échanger
des informations au travers de neurones associatifs. Les
multiples traitements réalisés en compétition
au sein de l'espace de travail conscient font à leur
tour émerger des contenus de conscience fédérateurs,
notamment celui du Je. Le Je est une information qui sert
de référence à l'ensemble des contenus
de conscience puisque ceux-ci ne prennent leur sens que
par rapport à lui. Mais le Je n'agit pas sur le mode
volontariste. D'où tiendrait-il en effet l'autonomie
de sa volonté ?
Inutile
d'ajouter que la définition matérialiste et
déterministe de la conscience est classique aujourd'hui
chez la plupart des cognitivistes, pour qui la conscience
n'est jamais causale, en ce sens qu'elle n'intègre
pas une fonction permettant au sujet de prendre des décisions
en dehors de toute cause préalable. Le libre arbitre
n'a pour le moment aucun sens scientifique, même s'il
reste professé par l'ensemble des religions, comme
par beaucoup de philosophes. Cependant, de façon
également classique, Lionel Naccache rappelle que
la décision résultant d'une pondération
entre différents déterminismes est plus «
intelligente », c'est-à-dire plus apte à
une bonne adaptation, que celle résultant d'une obéissance
passive à des déterminismes immédiats
surgissant en séquence.
Par
contre, il innove sensiblement par rapport aux théoriciens
de la conscience en introduisant le concept de monde virtuel.
Celui-ci serait le principal produit de la conscience. La
conscience générerait un univers de symboles
analogue à celui utilisé dans les simulateurs,
professionnels ou ludiques (jeux électroniques).
Cet univers représenterait à partir des signaux
reçus des multiples capteurs et effecteurs sensori-moteurs
constituant l'organisme, le monde complexe dans lequel le
sujet, simulé lui-même sous la forme de son
avatar, jouerait des scénarios lui permettant d'imposer
des intentionnalités à des données
qui sinon resteraient sans significations utiles pour lui.
La
conscience ne peut prétendre au « réalisme
»
Le
concept de scénario simulé n'est évidemment
pas nouveau non plus. On sait bien qu'un prédateur
se représente ainsi l'acte de chasse ou qu'un sujet
humain imagine les épreuves ou les satisfactions
que la vie lui réserve. Mais Lionel Naccache va très
loin dans le sens de la déréalisation (ou
non-réalisme) des contenus de conscience. On estime
généralement que la conscience fournit au
sujet des représentations relativement fidèles
du monde réel qui l'entoure. Elle serait donc «
réaliste ». Lionel Naccache adopte au contraire,
nous semble-t-il, une hypothèse de plus en plus répandue
en épistémologie de la connaissance, selon
laquelle la connaissance, fut-elle scientifique, ne renvoie
pas à des objets du monde en soi (réalisme
des essences) mais à des relations chaque fois spécifiques
entre observateur-acteur, entité observé et
instruments. On parle alors de relativisme des connaissances.
Mais
toutes les connaissances n'ont pas la même valeur.
La conscience peut colporter des connaissances non rationnelles
comme des connaissances plus ou moins rationnelles. Les
jugements émanant de la conscience de sujets dotés
d'une vaste culture scientifique sont évidemment
plus pertinents que ceux émanant d'un esprit inculte,
car ils renvoient à une expérience antérieure
collective sélectionnée par l'évolution.
Les connaissances expérimentales scientifiques se
distinguent en effet des connaissances pré-scientifiques
de type empirique et plus encore des jugements à
l'emporte-pièce par le fait qu'elles résultent
d'un consensus universel provenant de la communauté
scientifique. Ce consensus est lui-même remis en cause
en permanence par de nouvelles hypothèses ou observations
dûment validées.
Peu
importe que la psychanalyse n'ait pas de bases scientifiques
On
pourrait donc penser que plus le psychothérapeute
sera informé scientifiquement, plus riche sera sa
relation avec son patient. Mais ce n'est pas nécessairement
l'avis de Lionel Naccache. C'est en partant d'une définition
relativiste de la connaissance consciente qu'il retrouve
le lien entre les neurosciences et la psychanalyse. Peu
importe, nous dit-il, que tout l'appareil conceptuel mis
au point par Freud et jalousement glosé par ses disciples
n'ait aucune valeur scientifique. Le psychanalyste pourrait
aussi bien s'en débarrasser ou inventer des mythes
tout différents. Ce qui importe pour que la relation
avec l'analysant ait un effet thérapeutique –
à supposer que ce soit le cas - est que la conscience
de celui-ci puisse inventer des histoires et que ces histoires
soient confrontées avec celles qu'inventera de son
côté - quitte à n'en pas parler - le
psychanalyste. Alors ce dernier, sans imposer ni des certitudes
prétendument scientifiques comme le ferait un psychiatre
classique, ni ses propres histoires, construira avec l'analysant
un jeu de rôle virtuel à deux où ils
échangeront leurs stratégies. Dans ce cas,
l'analysant pourra sortir de l'enfermement des scénarios
qu'il s'était inventé avant la cure et s'ouvrir
à un dialogue virtuel où les mécanismes
de prise de conscience des signaux signalant l'existence
du monde extérieur pourraient reprendre de l'activité.
En paraphrasant l'auteur, nous pourrions dire qu'une fiction
partagée à deux redevient source de liberté.
On
objectera que la formulation qui précède est
inutilement compliquée. Il aurait suffit de rappeler
la constatation souvent faite selon laquelle le dialogue
avec un tiers, voire la simple écoute, peut faire
du bien à un angoissé. De plus, elle ne justifie
plus les longues études (et les honoraires y afférents)
par lesquelles les psychanalystes prétendent se distinguer
des autres psychothérapeutes. Mais Lionel Naccache
répondra sans doute que mieux valent des thérapies
psychologiques fussent-elles privées de fondements
scientifiques indubitables que pas de thérapies du
tout. Par contre, là où de telles thérapies
deviennent dangereuses, c'est quand elles imputent à
des causes psychologiques des dérèglements
relevant principalement de troubles neurologiques à
fondement génétique. C'est ce qui s'est passé
récemment dans l'interprétation des causes
de l'autisme chez l'enfant.
2. Commentaires et questions
Nous
ne pouvons faire reproche à un ouvrage déjà
long et riche de nombreux développements auxquels
nous n'avons pas pu ici faire allusion de se pas s'être
suffisamment référé à ce que
nous pourrions appeler la science des systèmes complexes
évolutionnaires(3). Toutefois
nos lecteurs nous reprocheraient de ne pas avoir signalé
un certain nombre de points qui mériteraient selon
nous d'être développés dans des présentations
et surtout dans des travaux ultérieurs.
Dans
cet esprit, nous distinguerons deux catégories de
questions différentes : celles que pose la psychologie
traditionnelle, qu'il s'agisse ou non de la psychanalyse,
et celles qui surgissent de la prise en considération
des nouvelles sciences dites de la complexité. Dans
les deux cas, nous nous interrogerons sur la façon
de traiter ces questions en restant fidèle à
l'esprit du livre de Lionel Naccache (tel du moins que nous
l'avons interprété), c'est-à-dire au
regard des apports des neurosciences modernes à la
compréhension des mécanismes de la conscience.
2.1.Questions du domaine de la psychologie
Nous
rangerons dans cette catégorie un certain nombre
de questions qu'à la lecture du Nouvel
inconscient vont continuer à se poser les
lecteurs, et sans doute en premier lieu les psychologues
et thérapeutes, qu'ils se réfèrent
ou non à la psychanalyse. L'auteur aurait
certainement des réponses à leur apporter
mais dans le cadre de ce premier livre, il n'a pu
le faire à notre goût de façon suffisamment
explicite. On sera particulièrement attentif pour
l'avenir, évidemment, non à des réponses
inspirées de la psychologie traditionnelle, mais
à celles élargissant le champ en faisant
intervenir les neurosciences cognitives.
Le
statut de la conscience primaire
Nous
avons signalé que Lionel Naccache ne distingue pas
les deux niveaux de conscience généralement
évoqués par les spécialistes de la
conscience : la conscience primaire, qui semble très
répandue chez les animaux disposant d'une certaine
complexité et la conscience supérieure, qui
serait réservée aux hommes et à quelques
rares mammifères. Cette dernière se caractérise
par la conscience de soi, ou le Je. Elle seule aurait besoin
du langage symbolique pour apparaître. Mais est-ce
exact ? La conscience de soi sous sa forme primaire n'existe-t-elle
pas sous des formes intuitives ou pré-verbales, chez
tous les organismes vivants dotés d'une capacité
à se représenter de façon intégrée
ou unitaire. C'est elle qui s'active lorsque nous réagissons
par l'évitement à l'intrusion d'un tiers dans
notre espace corporel de sécurité, avant même
que nous ayons pu analyser le type de menace pouvant représenter
cette intrusion. Il ne s'agit sans doute pas d'un simple
réflexe mais de quelque chose de plus complexe. Pourquoi
n'en pas suspecter l'existe, par exemple chez un oiseau
ou même un arthropode ?
Si
cela était le cas, le psychisme comporterait un grand
nombre de couches qui ne seraient pas directement accessibles
à la conscience supérieure et qui pourtant
joueraient un grand rôle dans notre existence. C'est
sans doute ce niveau de représentations que Freud
désignait par le concept de pré-conscient.
Ce préconscient est-il durablement opaque à
l'analyse consciente ou pourrait-il au contraire entrer
après apprentissage dans la sphère du conscient
? On serait en tous cas tenté de considérer
que, même s'il ne se confond pas avec le prétendu
inconscient freudien, il s'en rapproche beaucoup et mériterait
donc des études approfondies.
Le
statut des souvenirs
Certains
neurologues considèrent que, par sa richesse neuronale
et synaptique, le cerveau mémorise sans peine une
représentation de tous les événements
qui affectent un humain. Ces «objets mentaux»
ainsi mis en mémoire permettraient au cortex associatif
de caractériser un évènement nouveau.
Informé de la survenue d'un tel évènement,
le cortex formulerait une prédiction relative à
la proximité entre celui-ci et l'un des événements
mis en mémoire. Seuls seraient analysés au
niveau des couches corticales supérieures les événements
n'ayant pas de précédents disponibles en mémoire.
Ce mécanisme fonctionnerait en permanence mais ne
deviendrait conscient que dans ce dernier cas. Rien n'interdirait
cependant au cortex, par exemple dans une circonstance mobilisant
l'attention, de faire remonter à la conscience des
événements du passé qui ne seraient
oubliés qu'en apparence.
Si
ce mécanisme était vérifié en
tout ou partie, se poserait alors avec acuité la
question des souvenirs, de leur accessibilité par
la conscience supérieure et surtout de leur influence
sur la détermination du comportement actuel. On ne
pourrait certes pas se souvenir de ce qui n'aurait pas été
mémorisé (les événements de
la toute petite enfance, notamment) ou de ce qui aurait
été effacé pour des raisons biochimiques
diverses. Mais le sujet conscient pourrait-il retrouver
dans certaines circonstances des informations dont il aurait
perdu le souvenir conscient mais qui continueraient à
peser dans ses décisions présentes. Dans ce
cas, il serait utile pour améliorer la pertinence
des décisions dites volontaires de faciliter la mise
en évidence puis la remontée en conscience
d'événements apparemment oubliés mais
toujours actifs de façon non-consciente, pouvant
avoir des effets nuisibles aux capacités d'adaptation
du sujet. Ceci justifierait alors les efforts de la psychanalyse
– ou d'autres types de psychothérapies - pour
faciliter conjointement avec les neurosciences, l'exploration
de la base de données des souvenirs mémorisés
par le cerveau.
Le
statut du contenu des rêves
On
sait que, pour faciliter l'exploration de l'inconscient,
les psychanalystes, comme d'ailleurs beaucoup de psychologues,
attachent de l'importance au contenu manifeste des rêves.
On peut voir dans le contenu des rêves dont le sujet
se souvient – qu'il s'agisse des images ou de la charge
affective de celles-ci – l'expression d'un inconscient
éventuellement réprimé (mais par qui?).
On peut y voir plus simplement la remontée en conscience
d'informations mémorisées à la suite
des événements vécus par le sujet et
réactivés par des événements
récents. Dans tous les cas, le contenu des rêves
n'aurait pas qu'un intérêt de circonstances.
Nous
pensons qu'il convient d'être attentif au contenu
des rêves, qu'il s'agisse des siens ou de ceux d'autrui.
Leur analyse à fin d'explicitation n'est jamais facile
car elle oblige souvent à remonter haut dans la mémoire
et l'expérience du sujet. Mais elle ne pourrait qu'être
utile. Même si les rêves ne sont pas la manifestation
de troubles psychiques profonds, ils ne surviennent pas
au hasard et mériteraient donc toujours une interprétation
pouvant se révéler informative pour un sujet
souhaitant mieux éclairer ses pulsions et désirs.
Ceci d'autant plus qu'ils sont souvent à la source
de la création artistique voire scientifique. A plus
forte raison, l'étude des rêves d'un sujet
présentant des troubles psychiques devrait intéresser
ceux qui prétendent l'aider à surmonter ses
difficultés. Mais dans tous ces cas, une nouvelle
« science des rêves » faisant appel aux
techniques des neurosciences cognitives mériterait
d'être entreprise, bien loin des banalités
traditionnelles. On découvrirait peut-être
alors qu'il ne s'agirait pas d'un luxe de société
riche.
Le
statut des fantasmes
Dans
le même esprit, on pourrait souhaiter que les nouvelles
sciences du cerveau et de la conscience s'intéressent
davantage aux fantasmes, dont le rôle est omniprésent,
non seulement dans les vies psychiques mais dans la façon
dont les psychismes se traduisent dans les comportements
des individus et des sociétés. Appelons ici
fantasme la représentation généralement
répétitive d'une image ou d'une situation
qui accompagne et qui généralement conditionne
le succès d'un comportement ayant une grande importance
pour la vie affective et sociale du sujet. L'exemple le
plus simple venant à l'esprit est celui des fantasmes
sexuels qui accompagnent le plus souvent et conditionnent
en grande partie l'accès à l'orgasme des individus
« normaux » des deux sexes. Un tel fantasme
est très lié à la conscience supérieure
(encore qu'il faudrait s'interroger sur la question de savoir
si les animaux ne peuvent en vivre d'analogues). Il a été
construit par le sujet à partir d'éléments
formels glanés dans les langages sociaux, mais réinvestis
fortement lors de l'histoire du sujet, dans des conditions
dont il a le plus souvent perdu le souvenir. En fait, il
est perçu par le sujet comme une part mystérieuse
mais essentielle de sa personnalité.
Nous
pensons donc qu'il serait utile aujourd'hui d'analyser l'origine,
la typologie et le rôle des fantasmes, qu'ils agissent
dans la vie courante ou qu'ils puissent intervenir aussi
dans la genèse d'événements dramatiques
tels les crimes ou les génocides. Une part importante
de ce qui demeure encore secrètement explosif dans
l'esprit humain se tient là, à la frontière
entre l'inconscient et le conscient.
Le
statut de l'introspection
On
sait que Freud avait jeté les premières bases
de sa doctrine en procédant par introspection à
l'analyse de ses souvenirs. Mais les psychanalystes ne croient
plus guère à cette sorte d'auto-analyse (peut-être
pour des raisons matérielles que l'on peut imaginer:
d'où proviendraient les honoraires?). Les sciences
cognitives elles-mêmes ne lui accordent guère
de crédit, au prétexte que le sujet est le
moins bien placé de tous pour produire des observations
ou procéder à des expériences de pensée
le concernant. Cependant, l'introspection a toujours joué
et continue à jouer un rôle essentiel dans
la création littéraire et la réflexion
philosophique.
Nous
pensons que le mépris de l'introspection constitue
une erreur profonde. Elle représente la première
et toujours principale exigence du « connais-toi toi-même
» que la morale et la raison sociale imposent à
tout citoyen responsable. Elle demeure de toutes façons
la première phase de l'accès de chacun à
sa propre conscience. Mais comme elle est aussi en effet
la source de multiples fourvoiements intellectuels et affectifs
(notamment les "rationalisations" à juste
titre dénoncées par la psychanalyse), elle
mérite d'être analysée et critiquée
avec les outils des sciences cognitives. Il sera sans doute
possible ensuite d'en recommander un usage plus systématique
à chacun, y compris aux scientifiques.
Le
statut de l'émotion esthétique
L'émotion
esthétique, sous toutes ses formes, a joué
un rôle essentiel dans l'histoire de l'humanité.
Elle continue aujourd'hui encore – peut-être
de plus en plus – à déterminer de nombreuses
activités individuelles ou sociales. Il n'est pas
exclu qu'elle intervienne aussi, non pas comme épiphénomène
mais comme facteur causal, dans certains comportements animaux.
Son statut au regard de la conscience rationnelle est ambigu.
L'homme, qu'il s'agisse du créateur ou du «
consommateur » d'art, la ressent très fortement.
Elle est donc très présente à la conscience,
et peut donner lieu de la part du sujet à beaucoup
d'auto-justifications. Mais dans le même temps, nul
ne se l'explique pas véritablement. Elle est donc
considérée comme relevant du domaine de l'inconscient
ou du pré-conscient.
Nous
pensons que pour ces diverses raisons, l'émotion
esthétique, définie d'une façon très
large, devrait devenir un sujet d'étude systématique
de la part des neurosciences cognitives. Ce n'est pas vraiment
le cas actuellement.
2.2.
Questions du domaine des sciences de la complexité
Nous
rangerons sous ce titre aussi général qu'imprécis
le recours à des approches diverses, généralement
peu pratiquées voire ignorées tant des psychanalystes
que de nombreux cogniticiens, qui ouvrent cependant des
perspectives intéressantes sur l'inconscient et la
conscience. Nos lecteurs qui sont très au fait desdites
sciences de la complexité, nous reprocheraient en
tous cas de ne pas évoquer leurs apports possibles
aux travaux de Lionel Naccache et de ses collègues.
Le
mode de computation au sein de l'espace de travail global
conscient
Le
système hyper-complexe des neurones associatifs servant
d'infrastructure à l'espace de travail conscient
– à supposer que les neurosciences de demain
valident l'hypothèse d'un tel espace – mériterait
dès aujourd'hui, malgré la difficulté,
de faire l'objet d'hypothèses et d'expériences.
C'est tout le statut de la conscience supérieure,
du Je, du « hard problem » évoqué
par le philosophe David Chalmers, qui en dépend.
Mais ce seront aussi les recherches sur la conscience animale
et surtout sur la conscience artificielle qui pourraient
en tirer profit, sans mentionner les technologies de la
communication en réseau sur le mode du web. Or force
est de constater que le livre de Lionel Naccache n'évoque
pas cette question.
Le
mode de computation retenu par l'évolution pour assurer
le fonctionnement de cet espace de travail dont émerge
indiscutablement la conscience fait-il appel à l'architecture
des neurones formels, généralement présente
partout dans le système nerveux, ou à celle
très différente des systèmes multi-agents
adaptatifs – voire à une synthèse des
deux formules. On prolongera la question par une autre encore
plus difficile à traiter dans l'état actuel
des connaissances : des processus relevant de la théorie
quantique de l'information interviennent ils dans le fonctionnement
des neurones de ce domaine essentiel du cortex associatif
?
Une
autre question liée aux précédentes
concerne le statut des informations susceptibles d'entrer
dans l'espace de travail global. Pourquoi telle information
est-elle accueillie et telle autre rejetée. Pourquoi
certaines d'entre elles produisent-elles de véritables
«révolutions culturelles» dans les contenus
de conscience ? Les informations nouvelles sont-elles prises
en compte en fonction de leur « poids » informationnel,
et de quelle façon ce poids est-il évalué.
Doivent-elles de plus satisfaire à des normes externes
ou relatives à leurs contenus qui les rendraient
compatibles avec le système d'exploitation global
où les informations déjà mémorisées?
Lorsque
enfin un état de conscience s'impose sur tous les
autres, ne fut-ce que très momentanément,
au sein de l'espace de travail global, cet état de
conscience exerce-t-il un effet de contamination sur les
autres, qui contribuerait à sa permanence éventuelle
? Exercerait-il ce même effet de contamination en
dehors du cerveau du sujet qui l'héberge, c'est-à-dire
sur les contenus des cerveaux d'autres personnes ? Cette
question, quelle que soit la réponse qui pourrait
lui être donnée, nous conduit immédiatement
à la rubrique suivante, celle des mèmes (voir
ci-dessous)..
Ajoutons
une autre question. Si l'on retenait l'hypothèse
du livre selon laquelle l'espace de travail global conscient
produirait l'équivalent d'un vaste environnement
de jeu vidéo dans lequel des simulations seraient
réalisées en permanence autour de la figure
dominante du Je, il faudrait s'interroger sur la nature
des processus computationnels permettant la production et
la validation des hypothèses virtuelles ainsi élaborées.
Il s'agirait en effet d'une modalité très
intéressante d'introduction de l'innovation dans
la formulation des stratégies, qui donnerait indiscutablement
au sujet conscient un avantage sélectif par rapport
aux organismes non dotés de conscience. Mais il faudrait
s'interroger sur la façon dont au cours de l'évolution
cette fonction s'est introduite dans un certain nombre d'espèces
animales chez qui des versions moins performantes du dispositif
sont sans doute présentes.
Le
rôle des mèmes dans la construction des systèmes
de conscience
Ce
thème mériterait un ouvrage à lui seul.
Nous ne rappellerons pas ici l'importance de la mémétique
dans l'étude moderne des langages et des réseaux
de communication animaux et humains. Bornons nous seulement
à indiquer que l'explication mémétique,
conjuguée avec l'étude de l'apparition des
langages dans des populations de robots, peut aider à
comprendre comment se sont construits les cortex associatifs
supports de la conscience supérieure humaine et comment
ces cortex se sont peuplés de contenus langagiers
symboliques ayant permis la diffusion des contenants de
conscience au sein des groupes humains.
L'étude
de l'émergence du langage chez les robots montre
que contraints par la nécessité de communiquer
pour répondre à des pressions de sélection
sur le mode darwinien, les robots s'accordent spontanément
sur un vocabulaire de symboles qui représentent l'amorce
d'un véritable langage syntaxique. En rétroaction,
l'usage de ce langage oblige les robots à réorganiser
leurs systèmes computationnels pour optimiser le
traitement de ces langages. On voit donc émerger
simultanément le langage, le cerveau qui le manipule
et les contenus cognitifs générés par
la collaboration de ces deux agents différents.
On
peut montrer que le même mécanisme, appliqué
à des substrats biologiques et non plus informatiques,
a pu produire le même résultat. Des organismes
vivants dotés d'un système nerveux central,
qu'il s'agisse d'animaux ou d'humains, ont, sous la pression
du besoin de communiquer, généré des
langages symboliques plus ou moins complexes. Les avantages
sélectifs apportés par la communication utilisant
ces langages ont encouragé le développement
des organismes faisant appel à ces outils nouveaux.
Ce succès lui-même a permis la sélection
de cerveaux de plus en plus performants en matière
de traitement symbolique – et donc de plus en plus
riches en aires corticales associatives.
La
mémétique montrera à son tour que ces
langages sont constitués d'entités informationnelles,
les mèmes, ayant la possibilité de se répandre
et se multiplier sur le mode viral. Pour les méméticiens
c'est leur prolifération dans les cerveaux d'animaux
contraints à communiquer par la pression darwinienne
qui a entraîné en retour le développement
des aires associatives et langagières, ainsi que
des divers processus de prise de conscience. Plus généralement,
la logique des relations entre inconscience et conscience
pourra être analysées en termes de traitement
mémétique de l'information. C'est ainsi que,
pour Susan Blackmore, théoricienne de la mémétique,
le Je qui trône au centre des systèmes conscients
est lui-même un même, capable de se reproduire
et se complexifier dès qu'il trouve des conditions
favorables. Les méméticiens pratiquant les
neurosciences cognitives cherchent actuellement à
mettre en évidence des entités neurales correspondant
aux mèmes, qu'ils ont déjà nommé
des neuromèmes.
Super-organismes
et conscience collective
Nous
avons précédemment évoqué le
thème de la conscience collective. Selon une définition
traditionnelle, on estimera que la conscience collective
naît des échanges de contenus conscients entre
individus eux-mêmes conscients participant à
un groupe communiquant. Ainsi on dira que le patriotisme
est un état de conscience collective né au
sein des personnes s'identifiant comme ressortissantes d'une
même nation. Mais l'appel aux sciences de la complexité
permettra d'élargir considérablement la problématique.
Ainsi
on appellera super-organisme toute société
d'entités biologiques, humaines ou artificielles
entretenant entre elles des relations de coopération.
Un essaim d'abeille peut être vu comme un super-organisme.
De même un groupe humain organisé. Par ailleurs,
dans un monde de compétition darwinienne systématique,
tout super-organisme est lui-même en concurrence avec
d'autres organismes analogues ou différents. Chaque
super-organisme tend à mobiliser les aptitudes à
la conscience et aux stratégies intelligentes de
ses membres. Pour cela, il diffuse de façon offensive,
sur les réseaux de communication le reliant aux autres
super-organismes, les contenus cognitifs (autrement dits
les mèmes) générés par ses membres.
Ces mèmes entreront à leur tour en concurrence
darwinienne avec les mèmes des autres, comme le feraient
des populations de virus. L'enjeu est la domination des
réseaux d'abord, des contenus des cerveaux des individus
ensuite. La compétition sera gagnée par le
super-organisme le plus apte à saturer de mèmes
dominateurs les réseaux de communication et les espaces
de conscience de chacun des agents individuels ou collectifs
opérant dans l'aire de compétition.
On
reconnaîtra sans peine dans ce schéma théorique
une image du combat que mènent les super-organismes
américains de la Big Food pour saturer les espaces
de conscience des citoyens français en diffusant
des mèmes publicitaires visant à faire de
chacun un consommateur docile. Ces mèmes circuleront
et se multiplieront au sein des réseaux offerts par
les industries culturelles américaines, elles-mêmes
relayées dans cette mission de service public par
des organismes sous contrôle, nous avons nommé
les acteurs du PAF (TF1 en l'espèce).
Conclusion
Les
diverses questions évoquées dans la seconde
partie de cet article, sans mentionner toutes celles que
l'on pourrait ajouter à la liste, devraient nous
l'avons dit inspirer les futurs travaux des sciences cognitives
de demain, en liaison avec les autres sciences humaines.
Ceci devrait se faire, pensons-nous, dans l'esprit dont
l'œuvre scientifique de Lionel Naccache et ses collègues
nous donne des exemples d'application si pertinents et pour
lequel Le Nouvel Inconscient deviendra sans doute
un des ouvrages de référence.
Bien
sûr, il faudrait multiplier à cette fin les
chercheurs et les crédits. Mais nous pensons que
les bénéfices qu'en tirerait la société
dans son ensemble pourraient être importants, tant
pour la compréhension de ses propres ressorts de
fonctionnement que pour la prévention de certaines
pathologies. Encore faudrait-il que les sciences cognitives
ne soient pas, comme elles le sont souvent aujourd'hui au
sein des superpuissances, mises principalement au service
des technologies de contrôle et de défense.
Notes
(1) Tout ce qui suit n'est
pas une retranscription fidèle des propos du livre.
Il s'agit d'une paraphrase personnelle que nous lui proposons,
au risque parfois de le dénaturer. La meilleure façon
de prévenir ce risque est de lire l'ouvrage soi-même.
(2) Curieusement, Lionel Naccache attribue
la paternité du concept d'espace de travail global
à l'équipe de l'Inserm dirigée par
Stanislas Dehaene, alors que le terme est couramment employé
par d'autres neuroscientifiques, tel Bernard J. Baars (non
cité en bibliographie) et qu'il est sous-jacent aux
analyses de Edelman, Damasio et de bien d'autres.
(3 Voir J.P. Baquiast. "Pour un
principe matérialiste fort". Editions Jean-Paul
Bayol (à paraître)
Références
Notre revue a souvent abordé la question de la conscience.
Citons la présentation de certains auteurs :
Gilbert
Chauvet http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/fev/comprendre_vivant.html
Jeff
Hawkins http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2005/sept/hawkins.html
Gerald
Edelman http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/aout/edelman.html
Alain
Berthoz http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/octobre/berthoz.html
Antonio
Damasio http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/damasio.html
Jerry
Fodor http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/fodor.html
Daniel
Dennett http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/juil/dennett.html
Rita
Carter http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/nov/carter.html
Robert
Aunger http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/sep/aunger.html
Jean-Pierre
Changeux http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/avr/changeux.html
Susan
Blackmore http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/avr/blackmore.html
Jean-Louis
Dessalles http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mai/dessalles.html
Alain Cardon http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mar/a_cardon.html
Sur
Alain Cardon, voir aussi
http://www.alaincardon.net/
Alain
Prochiantz http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/fev/a_prochiantz.html
D'autres
articles sur http://www.automatesintelligents.com/biblionet/index.html