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Publiscopie
Annihilation
from Within
par
Fred Charles Iklé
Columbia University Press,
2006
présentation de Jean-Paul Baquiast
|
De la menace nucléaire à la menace environnementale
Ceux
qui s'efforcent de réfléchir à l'avenir
des sociétés humaines sont confrontés
à une question difficile : ces sociétés
utilisent-elles les outils d'aide à la décision
offerts par les nouvelles sciences du gouvernement des sociétés
complexes, ou restent-elles sous l'emprise des déterminismes
ancestraux sous commande mi-génétique mi-culturelle
ayant permis aux humains primitifs de survivre dans un milieu
naturel peu modifié par l'homme.
La
question se pose avec de plus en plus d'acuité
lorsque l'on fait la constatation que les sciences
et les technologies, y compris sous leurs formes les plus
dangereuses, se développent non seulement sur un
rythme exponentiel mais d'une façon qui échappe
presque totalement aux contrôles humains. Or dans
le même temps, les sociétés humaines
continuent à évoluer sous commandes d'automatismes
ancestraux où la rationalité moderne n'a
qu'une faible part. Ceci qu'il s'agisse
des sociétés du tiers-monde encore peu pénétrées
par la culture dite scientifique, ou des sociétés
occidentales elles-mêmes.
Le
danger de cette différence dans le rythme et dans
la nature du développement résulte du fait
que l'utilisation de technologies de plus en plus
potentiellement destructrices dépend d'individus
et de groupes se comportant vis-à-vis d'elles
comme leurs ancêtres le faisaient vis-à-vis
des haches de pierre et des sagaies. Autrement dit, pour
résoudre des conflits de voisinage ou des antagonismes
entre ethnies et croyances qui se seraient réglés
chez les chasseurs-cueilleurs par des affrontements entre
quelques dizaines d'individus, sans impact sur le
milieu naturel, les sociétés modernes ou certains
individus délirants en provenant pourraient utiliser
des armes de destruction massive aux conséquences
incalculables, à la fois sur les hommes et sur le
milieu naturel.
Depuis
l'Antiquité, les modes de gouvernement des
sociétés n'ont évolué
que très lentement, et sur un mode présentant
des hauts et des bas. Tantôt, certains progrès
de démocratie sont apparus. La constitution américaine
pendant plus de deux cents ans a pu réguler sans refontes
radicales le développement d'une nation passée
de 10 millions de citoyens à plusieurs centaines
de millions. L'Europe s'est à son tour
dotée de constitutions démocratiques qui se
sont généralisées à tous les
Etats à la chute du mur de Berlin. Après la
seconde guerre mondiale enfin, un ordre international a
été esquissé avec la création
de l'ONU. Mais parallèlement, derrière
des façades apparemment démocratiques, des
régressions importantes se sont produites dans certaines
parties du monde, avec le développement de dictatures
et de tyrannies. Celles-ci sont aujourd'hui plus nombreuses
que les démocraties, ce qui n'est pas rassurant.
On ne peut donc pas dire que globalement, les méthodes
de contrôle social permettant à l'humanité
de gérer le développement des technologies
se soient améliorées.
Même
dans les pays réputés démocratiques,
des affrontements armés internes peuvent à tout
moment surgir. Il est indéniable qu'aujourd'hui, y
compris en Occident, par exemple en Irlande et surtout aux
Etats-Unis, les fondamentalismes chrétiens sont prêts
à en venir aux mains avec leurs adversaires, de la
même façon que les fondamentalismes s'inspirant
d'autres religions dans les parties moins développées
du monde. Les revendications pour le territoire ou pour la
purification ethnique demeurent virulentes. Des guerres locales
pour ces motifs ne demandent qu'à éclater en
Europe (Balkans, frontières orientales de l'Europe),
de la même façon qu'elles font rage au Moyen
Orient, en Afrique et dans certaines régions d'Asie.
Décalage
entre développement scientifique et contrôle
social
Le
problème qui menace la paix mondiale est que dorénavant
les belligérants déclarés ou potentiels
peuvent accéder à des armes susceptibles de
détruire une partie du monde. Ceci parce que le développement
scientifique et technologique se poursuit inexorablement,
sans qu'aucune autorité sociale ne soit capable
de le contrôler afin de prévenir les applications
mortelles que certains pourraient en faire pour s'imposer
par la force.
Fred
Iklé, confronté à cette question, a publié
récemment un petit livre très dense mais facile
à lire, qui mérite une attention approfondie.
Il s'agit de Annihilation from Within, the Ultimate Threat
to Nations, Columbia University Press 2006. Le livre
analyse les causes du décalage entre les technologies
et le contrôle politique, les conséquences qu'il
pourrait entraîner et les meilleures façons de
se protéger contre des risques que les décideurs,
selon lui, sous-estiment gravement.
Fred
Iklé a été très averti de ces
questions dans l'exercice de ses fonctions de directeur de
l'US Arms Control and Disarmament Agency sous les
présidents Nixon et Ford. Cette Agence avait pour mission,
durant la guerre froide, de vérifier que les Traités
destinés à limiter les armements nucléaires
chez les parties signataires étaient bien appliqués.
Or il avait constaté qu'il était pratiquement
impossible d'empêcher les usages pacifiques de l'énergie
atomique de dériver vers la production de bombes, quelles
que soient les déclarations en sens contraire des gouvernements.
Ce problème est bien connu aujourd'hui puisqu'il est
à la source de la dissémination des armements
nucléaires qui rendent pratiquement sans effet le Traité
de non-prolifération.
Fred
Iklé s'était donc élevé, sans
être écouté, contre l'autorisation donnée
par les Etats-Unis à l'exportation de technologies
nucléaires civiles, montrant qu'elles conduiraient
inévitablement à l'apparition de nouveaux pays
possesseurs de l'arme atomique. On sait qu'aujourd'hui la
question continue à se poser dans les relations des
Etats-Unis avec l'Inde. Dans le cadre d'un accord économique
global avec ce pays, le président Bush a promis d'autoriser
le transfert de technologies nucléaires destinées
à la construction de centrales, ce à quoi le
Sénat s'était opposé jusqu'a ces derniers
jours. Cependant aujourd'hui, l'accord du Sénat aurait
été obtenu, en échange d'ailleurs de
droits à contrôle que certains responsables indiens
jugent insultants pour leur souveraineté(1).
Pour
Iklé, la dissémination des technologies nucléaires
obéit à des logiques propres, qui sont celles
de la diffusion spontanée des pratiques et des savoirs
scientifiques. Il s'agit de lois de type systémique
pratiquement incontrôlables par des mesures d'ordre
volontaires, telles que la mise en place de règlements
et de contrôles. Il en est de même pour toutes
les technologies, notamment de celles dites duales c'est-à-dire
pouvant avoir des applications militaires aussi bien que
civiles. Aujourd'hui, leur champ est considérable.
Il existe donc un risque grandissant de voir des armes de
destruction massives, atomiques, bactériologiques
ou chimiques, proliférer dans le monde entier, aux
mains de pouvoirs politiques, d'organisations terroristes
ou même de simples illuminés ou fous. Il est
inévitable, pense Fred Iklé, qu'un jour
ou l'autre l'une de ces armes soit utilisée
et provoque des destructions de grande ampleur.
Quelle
cause provoqua la rupture de l'équilibre relativement
harmonieux caractérisant les sociétés
traditionnelles. Celles-ci avaient confié au gouvernement
de la cité (religieux ou civil) le contrôle de
la pratique des techniques de production (dans l'agriculture,
le commerce, l'architecture…) et des techniques militaires
elles-mêmes. Or ce contrôle par le politique disparût
en quelques décennies. Fred Iklé estime (chapitre
2) qu'un véritable divorce ou schisme entre l'ordre
politico-religieux et l'ordre technologique se produisit en
Europe avec la Renaissance et surtout les Lumières.
Auparavant, sous l'influence des églises et d'institutions
sociales immuables, les pratiques manufacturières étaient
soumises à un encadrement religieux et politique. Elles
servaient à célébrer à la fois
la grandeur des dieux et celle des souverains. Il en était
résulté un équilibre heureux entre le
fonctionnement social et le développement lent et maîtrisé
des techniques. La Chine d'avant le XVIe siècle donna
l'exemple d'un tel équilibre. L'homme devait y rester
humble et passif face aux possibilités de découverte
et de changement. L'empereur Zhu Di en 1433 avait ainsi interdit
les voyages océaniques d'exploration que proposait
son grand amiral.
La
rupture se produisit en Europe au 15e siècle, avec
le développement du rationalisme et de l'économie
marchande ou capitaliste qui ont incité des inventeurs
et des entrepreneurs à développer des outils
et des usages ayant la capacité de se reproduire
et de se complexifier en dehors de tous contrôles.
Les institutions n'y purent rien. Ainsi l'Eglise
catholique, malgré ses efforts, n'a pas réussi
à empêcher le processus de remise en question
des connaissances traditionnelles enclenché par la
révolution copernicienne. Mais au lieu d'évoluer
à son tour et tenter d'accompagner le progrès,
elle s'est repliée sur ses textes fondateurs.
Il en fut de même des autres religions monothéistes.
Les institutions politiques sont de leur côté
restées très imbriquées avec les religions.
Elles n'ont jamais, sauf peut-être très
récemment et dans certains pays seulement, tenté
de comprendre et rationaliser le mouvement des sciences.
Au contraire, quand elles l'ont fait, ce fut dans
le cadre d'une course aux armements dont le moins
que l'on puisse dire est qu'elle n'était
pas rationnelle – au regard tout au moins des intérêts
globaux de l'humanité et du monde vivant.
Ainsi,
le schisme entre science, politique et religions n'a
fait que grandir. Il s'est étendu au monde
entier, indépendamment des traditions des civilisations
touchées par le phénomène. Partout
s'est approfondi le fossé entre une économie
techno-scientifique mondialisée et des sociétés
restées traditionnelles qui sont devenues des isolats
irréductibles. Les tensions et conflits en résultant
sont désormais universels. Le rêve d'une
fraternisation de l'ensemble des civilisations sous
l'influence bénéfique des technologies
se révèle de plus en plus illusoire. Ceci
explique en particulier que la société de
l'information, censée faire du monde un village
global, se fragmente actuellement entre de multiples acteurs
incapables de s'entendre et même de simplement
communiquer.
La
bombe atomique et les robots super-intelligents
Le
cadre ainsi posé, Fred Iklé montre que les risques
de divergence entre les possibilités ouvertes par les
progrès scientifiques et l'incapacité des civilisations
à les contrôler ne vont faire qu'augmenter avec
l'émergence des nouvelles sciences. Il reprend les prévisions
intéressant les progrès convergents et émergents
des sciences présentées par les futurologues
optimistes, tels Ray Kurzweil, mais il en fait des raisons
d'inquiétude. En dehors de l'atome militaire, le plus
grand risque menaçant selon lui les sociétés
humaines tient à la possibilité de contrôler
les cerveaux individuels par les prothèses cérébrales
et autres techniques de production de contenus cognitifs individuels
et collectifs. L'échec des contrôles tentés
dans la dernière décennie du XXe siècle
pour limiter les recherches concernant les armes biologiques
lui montre qu'il sera tout aussi impossible de contrôler
les recherches concernant l'intelligence artificielle et ses
applications, visant à produire des robots super-intelligents
aux finalités militaires, policières ou terroristes.
Pour
le prouver, l'auteur rappelle son expérience du contrôle
de la prolifération nucléaire. Il présente
ce qu'il nomme les leçons de l'énergie nucléaire.
La première leçon concerne le caractère
illusoire des bonnes intentions visant à restreindre
le nucléaire à ses usages pacifiques, sous le
contrôle des Nations Unies. Son passé de secrétaire
adjoint à la défense et de conseiller des présidents
américains fait de lui sur ce point un témoin
particulièrement bien informé. Il montre que,
malgré les efforts constants déployés
par le gouvernement américain depuis le lancement de
la première bombe atomique sur le Japon, il fut impossible
d'empêcher la dissémination de cette arme, en
URSS d'abord, dans d'autres pays ensuite. Il ne pourra pas
en être autrement à l'avenir dans les autres
domaines du contrôle de la diffusion des technologies
potentiellement dangereuses à grande échelle
biotechnologies, nanotechnologies, intelligence artificielle.
La
deuxième leçon de l'énergie nucléaire
concerne le concept d'équilibre de la terreur ou MAD
(destruction mutuelle assurée). Pour l'auteur, il était
fondamentalement vicié. Il reposait sur l'hypothèse
que la crainte d'une riposte de la part d'un Etat nucléaire
empêcherait toute agression de cet Etat par un autre
Etat, nucléaire ou non. Or ce ne fut pas le cas. L'attaque
de la Corée du Nord en Corée fut autorisée
par Staline malgré la supériorité atomique
américaine à cette époque (350 bombes
contre 5 en URSS). Il en fut de même lors de la guerre
du Viet-Nam ou de la crise de Cuba. Ceci parce que les raisonnements
rationnels dans le domaine des conflits n'existent pas. On
se trouve en présence de joueurs prêts à
tout risquer dans l'espoir d'un coup de chance. Les déclenchements
accidentels (ou provoqués par des militaires fous)
sont encore plus probables. Ce dernier risque fut une des
grandes craintes des Etats-Unis pendant toute la guerre froide.
De
plus, l'idée même d'une riposte
déclenchée après détection d'une
attaque (launch-on-warning) n'était
pas réaliste. Comment distinguer une vraie attaque
d'une fausse ? Ce fut d'ailleurs une des raisons
qui poussèrent à préparer la guerre
des étoiles, c'est-à-dire la réalisation
d'un mur de protection contre les missiles balistiques.
Mais les défenses anti-missiles se révélèrent
techniquement hors de portée et possiblement dangereuses,
car elles auraient relancé la course aux armements.
Aussi
bien, la 3e leçon proposée par Iklé est
que si la guerre nucléaire n'a finalement pas éclaté,
ce fut par un simple coup de chance. Tout pouvait au contraire
laisser penser que la catastrophe se produirait. L'auteur
souligne qu'en ce cas, les autorités politiques et
militaires américaines auraient été incapables
de maîtriser la situation afin de la gérer intelligemment.
Le gouvernement et l'Etat-major auraient réagi sur
le mode irrationnel et passionnel, ouvrant une porte grande
ouverte à la destruction totale qu'il fallait éviter.
Il était bien placé pour en faire le constat,
étant au coeur du dispositif de Sécurité
nationale. Aujourd'hui, le danger n'est pas derrière
nous. Le risque nucléaire demeure. La Russie reste
menaçante, d'autres nations se dotent de la bombe (sans
parler de diverses armes de destruction massive). Fred Iklé
ne pense pas, sauf un changement dramatique de leur mode de
gouvernement, que les Etats-Unis sauront mieux affronter les
risques futurs qu'ils ne l'ont fait dans le passé.
Nous
ne développerons pas ici les autres leçons
que l'auteur nous propose de retenir de cette période
de guerre froide, sauf à insister une nouvelle fois
sur la certitude qui est la sienne : c'est une illusion
dangereuse d'imaginer que la coopération dans
le domaine de l'atome civil soit possible sans être
suivie d'applications militaires. C'est bien
ce que craint aujourd'hui la communauté internationale
dans le cas de l'Iran et le Sénat américain
à propos de l'Inde.
L'annihilation
de l'intérieur
La
suite du livre développe l'hypothèse
qui donne son titre à l'ouvrage, celle d'une
annihilation de l'intérieur. Fred Iklé
retrouve sa vocation de conseiller présidentiel pour
la sécurité nationale en mettant en garde
ses lecteurs. Aucun Etat aujourd'hui n'est à
l'abri d'une nouvelle sorte de destruction,
s'en prenant à la tête même du
pouvoir. L'Amérique ne l'est pas plus
que les autres. L'auteur imagine un scénario
relativement simple à réaliser : détruire
le sommet de l'Etat, la Maison Blanche ou le Congrès,
avec une arme de faible intensité, suffisante cependant
pour faire des milliers de morts et paralyser l'institution
visée. D'autres grands Etats peuvent aussi être
la cible de tels attentats. Il pense particulièrement
à la Russie d'aujourd'hui, qui n'est
pas à l'abri d'une secousse dévastatrice.
Les armes nécessaires sont désormais, selon
lui, à la portée d'une organisation
terroriste un tant soit peu méthodique. Il ne semble
pas craindre en ce cas Al Quaida ou des mouvements analogues
qu'il semble prendre pour des amateurs. Il craint
bien davantage des tyranneaux issus de petits Etats sans
stabilité politique et désireux d'atteindre
d'un coup à une reconnaissance mondiale. L'Amérique
centrale peut en susciter, aussi bien que la zone troublée
située entre la Russie et l'Asie.
Cependant
Fred Iklé n'exclut pas que le coup provienne
d'un ennemi de l'intérieur. Il a été
comme beaucoup d'Américains marqué par
le fait que l'auteur de l'attentat à
l'anthrax qui a suivi le 11 septembre 2001 provenait
vraisemblablement du monde scientifique américain.
Il est toujours possible aujourd'hui que dans l'état
de dérèglement mental qui frappe les groupes
fondamentalistes et les sectes aux Etats-Unis, un attentat
destiné à tuer les impies et à faire
revenir le Christ Roi soit décidé et trouve
des soutiens dans certains milieux scientifiques. Le livre
montre que rien n'est préparé pour faire
face à un tel évènement. Toutes les
institutions s'écrouleraient comme un château
de cartes et les opinions seraient tellement déstabilisées
qu'elles suivraient pour se rassurer n'importe
quelle proposition délirante. Il consacre donc le
dernier chapitre du livre à faire des propositions
pour prévenir de tels risques et prendre les mesures
de reconstruction politique et sociale qui s'imposeraient
si la destruction annoncée se produisait.
Les
lecteurs européens penseront que le risque d'une
destruction par l'intérieur de l'Etat
fédéral américain est assez faible.
On se demandera si l'auteur ne cherche pas en l'évoquant
à susciter la crainte afin de faire parler de lui
dans les médias. Mais il faut être prudent
concernant l'avenir des Etats-Unis. La grande république
semble aujourd'hui dans un tel désarroi politique
et moral que des forces de destruction externes ou internes
peuvent se sentir encouragées à agir. En Europe,
des attentats de cette nature sont théoriquement
possibles également et les plans de sécurité
publique doivent les envisager. Mais le pouvoir politique
n'y est pas fédéral. Il est réparti
en plusieurs Etats. Même si l'un était
attaqué à la tête, les autres viendraient
vraisemblablement à son aide. Le risque d'effondrement
général est donc moindre. Des attentats de
grande ampleur se produiront sûrement. Il serait dangereux
de s'imaginer le contraire. Mais ils n'ébranleraient
sans doute pas les bases mêmes de la démocratie
européenne.
Commentaires
Les
analyses présentées par Fred Iklé sont
susceptibles de plusieurs interprétations. Les esprits
religieux concluront que c'est la baisse de l'influence
de la foi qui a permis depuis l'époque des
Lumières le développement d'un rationalisme
scientifique ne respectant aucune norme éthique.
Il faudrait donc en revenir à une approche frileuse
de la connaissance, basée sur l'étude
des Ecritures et un dialogue (sans portée selon nous)
entre la foi et la raison. On sait que ce retour à
la Genèse est de plus en plus d'actualité
aux Etats-Unis d'aujourd'hui (voir notre éditorial)
comme dans une moindre mesure au Vatican. Ne mentionnons
pas les islamistes…
Mais
les matérialistes estimeront qu'il faut expliquer
scientifiquement pourquoi la science et la technologie se
sont émancipées brutalement des contraintes
imposées par les cultures traditionnelles. Le pourcentage
des populations dominées par les religions n'a
certainement pas diminué depuis le 18e siècle.
Si le développement technique s'est fait en
dehors d'elles, c'est parce qu'il a répondu
à des dynamiques nouvelles et puissantes, relevant
de processus largement involontaires. Pour l'analyse
mémétique appliquée aux super-organismes,
l'étude de ces processus suppose de considérer
comme des populations de mèmes (ou techno-mèmes)
en compétition darwinienne les unes avec les autres,
les entités composées de 1. une technologie
donnée et 2. des humains qui l'utilisent et
la valorisent par leur discours, Pris au pied de la lettre,
ces termes ne signifient pas grand-chose, mais ils proposent
cependant des directions où mener des analyses plus
approfondies.
On
se demandera ainsi pourquoi les technologies susceptibles
d'applications militaires trouvent plus d'écho dans
les sociétés humaines que les technologies visant
à l'amélioration de la santé ou la protection
de l'environnement. La réponse à cette question
permettra de faire le lien entre la mémétique
et la génétique. Nous avons indiqué par
ailleurs(2) que les mèmes
ne prolifèrent que dans des organismes leur offrant
un terrain favorable. A l'inverse, les organismes qui leur
offrent un terrain favorable profitent de leur prolifération.
On retrouve là un phénomène classique
dans le domaine vivant, le co-développement ou symbiose.
Or, sans faire de sociobiologie hasardeuse, on peut estimer
que les comportements culturels sous contrôle génétique
visant à organiser la défense du territoire,
des ressources, du groupe se sont développés
plus vite chez les hominiens que ceux visant par exemple à
organiser la coopération avec d'autres espèces
vivantes et la défense de l'écosystème.
Ceci a donc donné une prime aux technologies militaires.
Ce déterminisme, aussi contrariant qu'il soit pour
les pacifistes, joue toujours pleinement puisque ce sont pour
l'essentiel les crédits militaires ou ceux mis au service
de politiques de puissance qui permettent de faire progresser
les sciences et les technologies.
Si
Fred Iklé s'appuyait sur de telles analyses,
il pourrait peut-être envisager des méthodes
permettant d'assurer le succès des sciences
et technologies civiles, notamment lorsque celles-ci peuvent
servir à résoudre les grands enjeux énergétiques
et environnementaux qui sont dorénavant ceux de la
planète. Il faudrait relier ces technologies à
des comportements culturels différents, eux-mêmes
déterminés par un contrôle génétique
acquis tout au long de l'évolution. De quels
déterminismes pourrait-il s'agir ? Ce pourrait
être ceux qui privilégient la peur salutaire
face, non plus à l'hostilité de l'autre,
mais à l'hostilité du milieu naturel.
Si les humains d'aujourd'hui prenaient conscience
que leur véritable ennemi dans l'avenir sera
moins l'homme qu'un environnement détruit
par l'homme et devenu meurtrier, ils accepteraient
plus facilement les politiques de contrôle de la production
des gaz à effet de serre ou de limitation des consommations
gaspilleuses. Ils retrouveraient face à la nature,
considérée à tort comme éternellement
bienveillante, la peur salutaire qui était celle
de leurs ancêtres confrontés aux éruptions
volcaniques, aux inondations, aux tremblements de terre
et autre cataclysmes qui ne feront que se multiplier si
l'humanité ne fait rien pour les prévenir.
Il
s'agit là d'un challenge aussi important
que celui visant à empêcher la dissémination
des armements atomiques. L'humanité face à
de tels risques en est encore au niveau zéro de la
dissuasion. Aucun traité de non prolifération
n'est en perspective. Il serait temps que les stratèges
de la sécurité nationale et internationale,
dans la lignée des Fred Iklé, commencent à
alerter sur ce nouveau grand risque non seulement l'opinion
mondiale mais les chefs d'Etat les plus influents(3).
Mais
la tâche ne sera pas facile. Une politique publique
essayant de réactiver des comportements génétiquement
acquis qui privilégieraient l'économie des ressources
naturelles, la non-croissance et le respect de la nature se
heurtera à des comportements encore plus primitifs
qui, sans être belliqueux en tant que tels, sont tout
aussi destructeurs. Ce sont par exemple ceux commandant de
se reproduire sans aucun frein. La bombe démographique
qui en résulte est loin d'être désamorcée.
Elle continuera longtemps à menacer les écosystèmes
bien plus concrètement que la bombe nucléaire.
Notes
(1) Lu dans Le Monde, 11 décembre
2006:
"L'Inde a accueilli avec
un soulagement mêlé d'inquiétude la
signature, samedi 9 décembre, par le Congrès
américain, du projet de loi qui va permettre à
Washington de fournir à l'Inde du combustible et
de la technologie nucléaire civile en dépit
du fait que New Delhi n'est pas signataire du traité
de non-prolifération nucléaire (TNP).
Cette "exception indienne" au régime de
non-prolifération est "le symbole du nouveau
partenariat stratégique entre l'Inde et les Etats-Unis",
a affirmé, à New Delhi, le sous-secrétaire
d'Etat américain, Nicholas Burns.
Le texte adopté par les législateurs américains,
et qui devrait être prochainement promulgué
par le président George Bush, ne met pas totalement
fin au malaise exprimé par de nombreuses critiques
en Inde. Elles estiment que Washington cherche à
exercer une sorte de contrôle sur le programme nucléaire
indien."
(2)
Voir Baquiast:
Comprendre - Nouvelles sciences, nouveaux citoyens
Introduction à la complexité http://www.admiroutes.asso.fr/baquiast.htm
(3)
C'est le travail qu'ont commencé à faire, dans
des registres différents, Al Gore et Nicolas Hulot.
Dans cet esprit, les anglophones liront avec intérêt,
de l'anglo-canadien Thomas Horner-Dixon, The Upside of
Down : creativity and the renewal of civilisations 2006.
L'auteur dirige le Trudeau Centre for peace and Conflict Studies.
Il a publié précédemment un livre également
intéressant : The Ingenuity Gap and Environment,
Scarcity and Violence . Voir pour plus de détails
http://www.homerdixon.com/
Pour en savoir plus
Interview de l'auteur
http://www.columbia.edu/cu/cup/publicity/ikleinterviewannihilation.html