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Article
Apologie de la décroissance
par
Jean-Paul Baquiast, 09/12/2006
|
  
France
Culture, le 9 décembre 2006, a donné la parole
à Gilbert Rist, professeur à l'institut universitaire
d'études du développement de Genève.
Celui-ci est un apôtre de la décroissance. Dans
un livre de 2003, The History of Development: From Western
Origins to Global Faith, il a montré les incohérences
de la théorie économique libérale, qui
pose en principe le caractère inépuisable des
ressources et la possibilité d'une croissance ininterrompue.
Ses thèses, inspirées de l'ancien Club de Rome
des années 1970, ont été reprises par
beaucoup de militants altermondialistes, par exemple au sein
du mouvement ATTAC. Mais parler de décroissance reste
encore tabou. Pourtant, ne pourrait-on imaginer que la décroissance
devienne un mot d'ordre européen ?
Le
concept de développement durable est présenté,
par l'ONU et par les économistes libéraux conscients
des risques qui découleraient d'un laisser-faire absolu,
comme susceptible de concilier la poursuite de la croissance
avec la protection des ressources naturelles.
Dans cette formulation, la croissance est assimilée
au développement de la consommation. Or ce développement
multiplie les risques, en épuisant les ressources et
accumulant les déchets. Cependant, il est hautement
revendiqué, non seulement dans les pays émergents
marqués par une extrême misère, mais dans
les pays occidentaux à niveaux de vie élevés.
En effet, même dans ces pays, ceux qui ont un peu veulent
avoir un peu plus mais ceux qui ont déjà beaucoup
ne mettent aucunes limites à leurs exigences.
Le développement durable devrait permettre de satisfaire
tout le monde, dès lors que des règles économiques
simples relatives à la bonne gestion des ressources
seraient mises en oeuvre. Le progrès technologique,
postulé comme devant être exponentiel, permettrait
en effet de produire davantage de biens finaux avec moins
de matières premières et d'énergie. Il
suffirait donc de gérer prudemment les sources non
renouvelables (pétrole, matières premières
minérales, sols arables) en attendant que des technologies
encore émergentes permettent de les remplacer. En ce
qui concerne les sources renouvelables, la même exigence
de gestion prudente s'imposera, afin d'éviter d'épuiser
les stocks. Mais puisqu'il s'agit de ressources renouvelables,
si les mesures nécessaires de protection étaient
prises, il n'y aurait pas de souci à se faire. Progrès
technologique aidant, la nature assurera d'elle-même
la reproduction des biens qui seront prélevés
pour répondre aux besoins de la consommation.
Le modèle du développement
durable est inadéquat
Malheureusement,
ce modèle se révèle inadéquat,
pour une raison simple : la croissance de la consommation
et celle des dégâts irréversibles en résultant
est beaucoup plus rapide que la croissance des technologies
censées permettre de répondre aux besoins de
consommation tout en préservant les ressources naturelles.
Tous les indicateurs actuels ou anticipés affichent
des indices de consommation d'énergie, de matières
premières et de ressources biologiques en hausse rapide.
La plupart se rapprochent des seuils de rupture (comme en
ce qui concerne les pêcheries discutées ci-dessous).
Il en est de même des fondamentaux de la vie que sont
les terres arables, l'eau potable et l'air respirable. Les
prévisions relatives au réchauffement climatique
ne font qu'aggraver les pronostics.
Parallèlement, les indices de la production et de la
recherche dans les technologies censées apporter des
solutions à ces besoins ne suivent pas le même
rythme. Les technologies vraiment innovantes ne progressent
que dans le domaine militaire. Le seul secteur où des
hausses significatives de ressources sont observables à
échelle industrielle est celui des télécommunications
et du virtuel. C'est une excellente chose mais cela ne résout
pas la question de l'insuffisance des ressources dans les
domaines de base, pourtant plus vitaux.
Un autre facteur, tout différent, doit être signalé.
Il résulte d'un phénomène décrit
par Fred Charles Iklé, ancien conseiller pour la sécurité
du Pentagone et de la Maison Blanche (Annihilation
from Within, Columbia UP, 2006). Le développement
des technologies, du au progrès général
des sciences et des techniques, est incontestablement très
rapide. Par contre, les moeurs et réflexes profonds
des sociétés, qu'elles soient « avancées
» ou traditionnelles, changent très lentement
et ne sont pas accessibles à la rationalité
qui découle, en principe, du développement technologique.
Depuis des millénaires et aujourd'hui encore, les comportements
sociaux, définis par des appartenances aux territoires,
aux ethnies, aux religions, tendent à se maintenir
inchangés, quels que soient les effectifs démographiques
des populations concernées et l'abondance ou la raréfaction
des biens à leur disposition. Les conséquences
en sont graves. Ainsi le réflexe nataliste, qui était
vital pour la survie de groupes constamment menacés
de disparition, devient destructeur au regard des équilibres
environnementaux globaux car il encourage l'exploitation des
ressources naturelles à la limite de leurs possibilités.
D'autres comportements sociaux, tels que la consommation de
prestige et la tendance des dominants à manifester
leur rang élevé par des dépenses fortement
gaspilleuses, s'opposent aux traditions devenues très
minoritaires visant à ménager la nature pour
ne pas l'épuiser.
Face
à ces comportements, dont les bases génétiques
sont probablement bien établies, il est difficile de
prêcher pour des consommations moins gaspilleuses. Il
faut ajouter à cela le fait que le capitalisme financier
érigeant en règle absolue le profit ne fait
que renforcer les inégalités, c'est-à-dire
la part des biens durables ou non durables consommés
par les sociétés riches et en leur sein par
leurs élites.
Fred Iklé, pour ce qui le concerne, en déduit
qu'au sein de sociétés incapables de modifier
en profondeur leurs habitudes ancestrales de vie et ne trouvant
plus les ressources pour répondre à leurs exigences
de consommation, des minorités extrémistes se
saisiront des moyens offerts par les progrès technologiques
pour détruire les Etats jugés responsable du
sous-développement mondial croissant. Cette révolte
pourra d'ailleurs provenir du sein même des sociétés
riches, puisque les inégalités entre les très
riches et les moins riches y entretiendront une frustration
permanente.
Globalement, on constate donc la superposition de deux phénomènes
:
- le progrès
techno-scientifique qui entraîne l'apparition de nombreux
biens intégrant une forte valeur ajoutée intellectuelle
mais qui en contrepartie ne fournit pas assez vite de substituts
aux biens fondamentaux,
- une croissance
exponentielle des consommations dans tous les domaines y compris
dans ceux où la rareté menace déjà
de disparition nombre d'espèces vivantes et d'équilibres
naturels.
Il faut rechercher une baisse
drastique des consommations matérielles...
Ceci
voudrait dire que tous les discours recommandant le développement
durable seraient, soit irréalistes, soit de simples
faux-semblants derrière lesquels les producteurs et
consommateurs abusivement gaspilleurs pourraient continuer
en toute bonne conscience leurs pratiques destructrices. Il
ne faudrait donc pas ériger le développement
durable en règle de survie mais rechercher l'arrêt
puis la baisse drastique des consommations.
Faudrait-il alors parler de décroissance ? Ce mot que
les adeptes de la croissance capitalistique assimilent à
la récession ne doit pas être employé
sans précisions. Au regard des considérations
précédentes, il paraît indiscutable qu'il
conviendrait de faire décroître la consommation
globale. Cependant, il serait impensable de demander au tiers-monde
de supporter une part fut-elle faible de cet effort. La Banque
mondiale constate aujourd'hui que le nombre des humains vivant
avec moins d'1 dollar par jour, loin de diminuer, dépasse
le milliard. Ce nombre ne fera que s'accroître. En effet,
pour des raisons quasi mécaniques, toute amélioration
de l'état sanitaire ou du niveau de vie des populations
en dessous du seuil de pauvreté entraîne une
augmentation du nombre des enfants. Malgré les politiques
de contrôle des naissances (de moins en moins préconisées
d'ailleurs car beaucoup d'Etats en reviennent à la
vieille idée que la croissance démographique
constitue une arme imparable) et malgré la revendication
à l'autonomie personnelle d'un nombre croissant de
femmes en âge de procréer (revendication elle-même
combattue par un retour en force des religions pour qui la
femme ne doit pas être autre chose qu'une machine à
enfanter), la population passera dans les cinquante années
à venir de 6,6 milliards à 9 ou 10 milliards.
L'augmentation de la productivité économique
ne se traduisant pas, nous l'avons vu, par une augmentation
corrélative des ressources en énergie et en
biens non renouvelables, l'augmentation des naissances ne
pourra qu'accroître la rareté et par conséquent
la misère générale. Dans ces conditions,
de quelle autorité disposeraient les économistes
recommandant la décroissance de la consommation portant
sur les biens primaires dans les pays pauvres, alors que celle-ci
est déjà insuffisante au regard des impératifs
de survie.
Si
décroissance il devait y avoir, elle devrait d'abord
porter sur les consommations matérielles les plus gaspilleuses
en ressources non renouvelables, c'est-à-dire celles
dont sont responsables les sociétés riches.
Quand on sait que les Etats-Unis et, derrière eux,
le Japon et l'Europe, consomment plus de 80% des ressources
mondiales pour une population qui est le sixième de
la population globale, on voit bien que c'est d'abord là
que des économies en énergie, en matières
premières et en produits agricoles devraient être
recherchées.
...qui
pourrait être compensée par une croissance de
la consommation des biens immatériels
Mais
ceci ne signifierait pas décroissance dans tous les
domaines. Nous avons vu au contraire que, grâce aux
technologies de l'information et de la connaissance, des réserves
illimitées existent en ce qui concerne les biens immatériels
où ne se posent pas de problèmes de rareté.
Il en est de même d'ailleurs pour le tiers-monde, dans
la mesure où des technologies numériques relativement
simples peuvent désormais y être installées.
La croissance de la consommation de ces biens immatériels
pourrait mieux que la boulimie énergétique et
alimentaire enrichir les individus et les cultures, avec de
bien moindres risques pour l'environnement. Les sociétés
riches, si elles étaient capables de comportements
altruistes, devraient donc donner l'exemple d'une reconversion
radicale. Elles s'imposeraient la décroissance de la
consommation matérielle, compensée par une forte
croissance de la production/consommation immatérielle.
Cependant, mis à part quelques intellectuels et moralistes,
qui serait en Occident suffisamment héroïque pour
pratiquer cette forme de reconversion. Sûrement pas
les « élites » dont le comportement outrageusement
dépensier permet aux foules, par procuration, de se
croire elles-mêmes capables de profiter de tout ce qu'offre
la société de consommation.
Une catastrophe inévitable?
La
catastrophe paraît donc bien inévitable, si l'on
s'en tient à ces constatations difficilement discutables.
L'humanité, le monde dit développé en
tête, va tout droit et inexorablement à une disparition
accélérée des ressources naturelles.
L'exemple des pêcheries illustre bien la catastrophe
annoncée. Une équipe de chercheurs vient d'indiquer
qu'au rythme actuel de la surpêche, il ne restera plus
de poissons consommables par l'homme dans cinquante ans (sans
mentionner le réchauffement des eaux qui risque de
raccourcir ce délai). La mer ne sera pas vide, mais
elle se peuplera d'espèces sans intérêt
ou hostiles, comme les méduses et les algues parasites.
Lorsqu'il n'y aura plus de poissons, dira-t-on, l'homme se
tournera vers d'autres sources protéiniques. Mais lesquelles
? Des protéines de synthèse obtenues en faibles
quantités, avec un rendement énergétique
détestable et à un prix exorbitant, ne pourront
pas nourrir des milliards d'affamés. Les spécialistes
de la mer disent que l'on pourrait éviter la disparition
des espèces nobles en imposant dès maintenant
des plafonds aux prélèvements et surtout en
les faisant respecter. Mais aujourd'hui, on constate que les
deux démarches sont politiquement (c'est-à-dire
pratiquement) impossibles. Par ailleurs des quotas entraîneraient
dans l'immédiat la raréfaction des produits
de la pêche et une hausse de leur prix dont souffriraient
en premier lieu les populations pauvres. Nul n'oserait recommander
cette solution.
Il s'avère que les sombres perspectives concernant
les réserves halieutiques se retrouvent partout. Le
développement et la croissance, fussent-ils durables,
ne sont que des mots, servant de prétexte à
ne rien changer aux habitudes dispendieuses des sociétés
riches. Seule la décroissance serait positive, à
condition d'ailleurs d'être très marquée,
et pas seulement symbolique. Se borner à fermer la
lumière dans une pièce inoccupée ou à
se laver les dents en ne consommant qu'un verre d'eau ne suffira
pas. Il faudra se convaincre par ailleurs que les perspectives
offertes par les nouvelles sciences et technologies, bien
que très prometteuses, ne se concrétiseront
dans les décennies prochaines qu'en laboratoire ou,
au mieux, pour le bénéfices de quelques favorisés.
Il sera donc indispensable de réduire les consommations
matérielles. Comme les possibilités de réduction
concernant le tiers monde seront pratiquement nulles, ce sera
dans les pays développés d'abord, dans les pays
émergents ensuite (la Chine et l'Inde), que cette réduction
s'imposera.
Si elle n'était pas organisée par les autorités
politiques et morales du monde développé, elle
serait imposée par des évènements extérieurs
telles que des guerres ou des pandémies dues à
l'affaiblissement physique des populations.
Une
décroissance vertueuse
La
réduction volontaire des consommations de biens matériels
porte un nom, c'est la décroissance. La décroissance
va plus loin que la croissance zéro. Elle consiste
à se priver en tout ou en partie des éléments
matériels caractérisant un niveau de vie jugé
pourtant indispensable au confort et au prestige. Ainsi, en
Occident, il faudra se résoudre à la diminution
du nombre et du luxe des résidences, des automobiles,
des voyages touristiques. De ce fait, les métiers produisant
ou commercialisant ces biens seront eux-mêmes frappés
par l'austérité et devront se transformer.
Mais vers quoi les sociétés pourront-elles se
reconvertir, à quoi pourront-elles employer leurs efforts
et leur créativité ? Nous l'avons dit, les activités
immatérielles offriront, grâce au développement
des réseaux dont l'impact sur l'environnement (ecological
footprint) est très faible, des possibilités
illimitées de production et de consommation. Il ne
s'agira pas seulement de consacrer toutes les ressources sociales
à des superproductions sur le modèle de la Star
Academy ou des jeux vidéo. Il s'agira surtout de développer
la pratique décentralisée d'innombrables activités
de recherche scientifique et technique visant à résoudre
les grands et petits problèmes qu'affrontera l'humanité.
Si elles sont bien organisées, en dehors des perspectives
de profit immédiat et de rendement obligé, ces
activités ne seront pas réservées aux
seuls diplômés, mais à tous. Chacun, potentiellement,
dans la future société de la connaissance, pourra
être alternativement un chercheur, un producteur et
un consommateur. A petite échelle, le monde de la blogosphère,
qui concerne tous les pays et non les seules nations occidentales,
en donne un exemple.
Evoquons
aussi l'immense domaine des pratiques corporelles, visant
à améliorer (par l'exercice et la frugalité),
autant les corps, bien malades aujourd'hui, que les relations
interindividuelles, sexuelles ou non. La aussi, l'humanité
aurait des millénaires de frustrations et de répression
à rattraper, afin de redécouvrir la convivialité.
Gilbert
Rist a eu raison, dans son interview sur France Culture, de
rappeler que la convivialité est encore présente
chez les peuples pauvres (tant du moins que les fanatismes
divers ne se sont pas emparés des esprits). Elle manque
cruellement dans les sociétés productivistes
modernes.
L'Europe, championne de la décroissance?
On
peut penser que l'Europe serait la mieux placée pour
proposer un tel idéal de décroissance/croissance.
N'ayant pas assez de ressources naturelles pour continuer
à favoriser les gaspillages, elle dispose par contre
d'une solide tradition philosophique lui permettant d'envisager
des pratiques culturelles autrement plus enrichissantes.
Très
certainement, l'idéal de décroissance esquissé
ici sera repris par des prêcheurs d'abstinence, nouveaux
Savonarole s'inscrivant dans une condamnation mystique des
biens terrestres. Mais il pourra tout aussi bien s'inscrire
dans des morales athées où l'homme trouverait
le bonheur en contribuant à construire une biosphère
plus intelligente.
Note
Nous reviendrons dans le prochain numéro sur le thème
de la réduction drastique des consommations du monde
développé (au moins 80%), laquelle ne sera
sans doute pas atteinte si elle ne mobilise pas l'action
d'activistes beaucoup plus volontaristes qu'ils ne le sont
aujourd'hui. On pourra se reporter à titre d'exemple
des actions pouvant être menées au site Turn
up the Heat, http://www.turnuptheheat.org/
du britannique George Monbiot, auteur du livre Heat, How
to stop the planet burning, Allen Lane, 2006. Il s'en prend,
notamment, aux intérêts économiques
qui prétendent "laver plus vert que vert"
(les "greenwashers") , alors qu'ils polluent plus
encore que les autres.
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