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Vivre
le matérialisme au quotidien
par Pierre
05/10/06 |
Nous
avons reçu ce courrier d'un de nos lecteurs. Il nous
paraît justifier une publication sous forme d'article.
L'auteur y expose le malaise qu'il ressent dans un monde où
la science est parcellisée entre disciplines d'exécution,
n'encourageant pas les vues transversales. Par ailleurs, ses
convictions profondément matérialistes rencontrent
peu d'interlocuteurs, ce qui n'est pas très stimulant.
Nous
aimerions lui dire que, vu son âge, qui lui laisse amplement
le temps d'approfondir ses intuitions scientifiques et philosophiques,
il devrait prendre patience. Même s'il doit exercer
dans un proche futur des activités un peu alimentaires,
les occasions d'élever les débats et de rencontrer
des personnes capable de partager ses ambitions ne lui manqueront
pas. Notamment aujourd'hui où les réseaux d'échange
abondent. Il ne doit pas se décourager et ne pas hésiter
à développer des idées et hypothèses
originales fussent-elles jugées inorthodoxes par son
entourage professionnel.
Son
message, en ce qui nous concerne, nous a fait plaisir car
il montre que notre démarche, aussi inorthodoxe soit-elle
aux yeux des revues scientifiques ordinaires, trouve des lecteurs
qui s'y intéressent. Automates Intelligents.
J'ai
22 ans et suis actuellement en Master. Depuis quelques années
(environ 3 ans) je lis avec intérêt votre revue
Automates Intelligents, surtout la partie Biblionet. Je la
trouve passionnante et très rigoureuse dans ses analyses.
Si
je vous envoie ce courrier c'est pour vous parler d'un de
mes problèmes, en rapport bien entendu avec votre
revue et je le pense aussi avec votre conception du monde.
Pour
moi la science (et donc la philosophie) est plus qu'un outil,
c'est une manière de vivre, quelque chose de fondamental.
Seulement, je ne retrouve cette caractéristique chez
personne de mon entourage. Dans ma promotion, par exemple,
je ne suis entouré que de biologistes (au sens strict),
alors que moi je me sens scientifique plus que biologiste.
De même, ma manière de pensée très
tournée vers la science matérialiste est très
handicapante face aux gens qui m'entourent, qui me prennent
pour quelqu'un d'austère lorsque par exemple je leur
dit que le libre arbitre est quelque chose d'illusoire et/ou
très dogmatique, ou bien lorsque je leur parle de
mémétique. Pourtant c'est pour moi fondamental.
Je me retrouve donc dans l'obligation de jouer un rôle
en société, rôle qui ne me convient
pas du tout et qui a de grosse conséquence sur mon
moral. Je me retrouve constamment en face de gens qui sont
hermétiques au fait que je puisse penser que leurs
comportements ont une composante génétique
(qui comprend aussi une part environnementale) et une composante
mémétique ou bien encore que nous ne soyons
que les cellules d'un super organisme planétaire.
En
résumé je me sens très différent
des gens qui m'entourent, très isolé aussi
du fait de cette différence. Pourtant comprendre
le monde est essentiel pour moi, ce qui signifie trouver
non les réponses les plus faciles mais celles qui
me paraissent les plus cohérentes.
Je
ne vois pas vraiment de solution à mon problème,
la faculté ne me permet pas
d'étudier ce qui m'intéresse réellement.
Au contraire elle pousse à une spécialisation
de plus en plus croissante alors que la transdisciplinarité
me parait essentielle pour cerner un tant soit peu les problèmes
des sciences de la complexité ou celles de la conscience.
Depuis
quelques années j'étudie davantage à
partir des livres que j'achète qu'en utilisant mes
cours de fac. Mes idées paraissent très radicales
à tous ceux à qui je les expose. Je me sens
donc dans une impasse car mes relations avec mes pairs ne
font que se dégrader d'années en années
et ma vie sociale s'en ressent énormément.
Je
pense que vous n'aurez aucune solution à mon problème
mais sait-on jamais. Peut être avez-vous vécu
une expérience similaire ou bien connaissez vous
des personnes avec qui je pourrais avoir certaines affinités.
Le
matérialisme
Pour ce qui est le matérialisme, je peux réellement
dire que je suis matérialiste :
Le
terme matérialisme désigne une disposition
d'esprit qui consiste à partir de la réalité
pour vivre et constituer le savoir et la connaissance. Le
matérialisme s'ancre donc dans la matière,
sa complexité et ses modifications (wikipedia).
Disons
pour simplifier que mon but serait de connaître cette
réalité objective, pour pouvoir par la suite
moi même devenir le plus objectif possible dans mes
décisions (des plus importantes aux plus banales).
A défaut de pouvoir réellement atteindre ce
but, j'aimerais pouvoir atteindre un certain niveau de compréhension
du monde (c'est ce que je m'emploie tout les jours à
faire grâce à mes lectures et mes réflexions)
pour pouvoir dire
le moins d’inexactitudes possibles.
J’ai toujours fait mes études dans cette optique
là, mais je suis obligé de constater 4 années
après le bac qu'elles sont loin de me satisfaire.
L'université devient un "fourre tout" ou
les gens sont plus préoccupés par l'obtention
de leur diplôme que par la philosophie de la science
qu'ils pratiquent et à plus forte raison par celle
des autres sciences.
Finalement nous sommes formés pour devenir des techniciens
de la science, je dirais même d'une toute petite partie
d'une certaine science.... Non pas que je sois hostile à
cette façon d'enseigner, mais il n'y a pas de place
pour des gens qui, comme moi, veulent une formation plus
large, moins myope. Ceci est regrettable. Nous sommes complètement
immergé dans un superorganisme en compétition
permanente avec les autres du type de celui dont parle Howard
Bloom.
Je
suis également déterministe dans le sens où
je considère que ce que nous appelons le hasard ne
découle que de l’insuffisance de notre point
de vue. Une science « idéale » ou parfaite
serait en mesure de prévoir à peu près
n'importe quel phénomène (même les comportements
humains). Cette attitude m'a toujours valu d'être
considéré comme extrémiste par mes
pairs, alors qu'il me semble que le déterminisme
est le principe même de toute science qu'elle soit
probabiliste ou non.
Je
pense que cela ne vous étonnera pas si je vous dit
que je suis aussi évolutionniste, c'est actuellement
la seule théorie qui ait un si grand pouvoir explicatif.
Je
pense qu'il est aussi nécessaire et fondamental de
se poser la question de savoir ce qu'est l'esprit, la conscience,
ce que « nous » sommes vraiment avant de pouvoir
espérer comprendre ce qui nous entoure. Pour faire
une analogie simple : comment un myope pourrait il décrire
de manière objective le monde qui l'entoure s'il
n'a pas la bonne paire de lunettes (en partant du principe
qu'une personne ayant une vision « normale »
serait capable de le décrire de manière objective).
Or actuellement nous ne savons pas avec quel type de lunettes
nous observons le monde. Il serait pourtant bon de s'en
soucier. C'est pour cette raison que je m'intéresse
particulièrement aux sciences cognitives, à
la psychologie évolutionniste, à la mémétique,
etc...Ceci même si je pense sincèrement qu'il
ne sera jamais vraiment possible un jour de dire que nous
nous sommes procuré la bonne paire de lunettes et
que notre vue est enfin corrigée. J’espère
que toutes ces sciences (qui seront peut être un jour
unifiées) pourront nous apporter certaines réponses
et qu’elles sont la seule manière actuellement
de se rapprocher de ce but.