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Les
gènes, les mèmes et les gangs urbains
Le cas du Mara Salvatrucha
par Jean-Paul Baquiast et Christohpe Jacquemin 03/10/06 |
Les
exemples permettant d'étudier comment se construit
la domination dans les sociétés humaines sont
innombrables, aussi bien pour l'historien que pour
le sociologue s'intéressant aux sociétés
contemporaines. Ils nous impliquent souvent personnellement,
en tant qu'observateurs, car qui peut dire qu'il
ne s'est pas heurté à des groupes en
compétition, n'hésitant pas le plus
souvent à recourir à la violence, violence
illégale ou tolérée par la loi .
Le
développement apparemment incontrôlable des
grandes cités ou mégapoles, que ce soit dans
le tiers-monde, dans les pays émergents ou même
dans les pays riches, offre un terrain où les luttes
pour le pouvoir se manifestent en toutes occasions. Or on
considère que dans les prochaines décennies,
plus du 4/5 des populations mondiales vivront dans de telles
villes. Il s'agit de super-organismes spécifiques,
difficilement contrôlables par la volonté humaine,
d'où surgissent en permanence de nouveaux acteurs
et de nouvelles idéologies, s'affrontant le
plus souvent dans de grands et petits conflits. Les luttes
pour le pouvoir y sont d'abord le fait des intérêts
économiques, appuyés par leurs relais politiques,
visant à s'approprier les municipalités
et les services qu'elles rendent. Mais elles sont
aussi le fait des habitants eux-mêmes, y compris des
plus défavorisés. Elles constituent pour ces
derniers une façon apparemment inévitable
leur permettant de survivre au sens le plus terre à
terre du terme. Car on meurt encore de faim dans beaucoup
de ces mégapoles.
Dans
leur lutte pour la survie, les habitants des quartiers pauvres
des villes modernes – à l'instar d'ailleurs
de ce que pratiquaient leurs prédécesseurs
durant les siècles précédents, sous
des formes peu différentes – se regroupent
en bandes ou sociétés organisées. Celles-ci
peuvent être indépendantes les unes des autres,
sinon en compétition. Le plus souvent, elles se maillent
en réseaux plus ou moins étendus. Ces réseaux
se heurtent aux structures politiques et administratives
qui défendent leurs propres compétences et
territoires. Elles peuvent se faire récupérer
par ces dernières et se mettre à leur service.
Au contraire, elles peuvent tenter de continuer à
se battre pour leur compte.
Pour
mieux comprendre les processus selon lesquels se construisent
de telles bandes organisées, prenons le cas des gangs
urbains dans les grandes villes américaines. L'exemple
du gang MS13 ou Mara, sévissant principalement à
Los Angeles, est intéressant car il a été
bien documenté. Bien d'autres formes existent,
dans les deux Amériques comme en Asie et en Europe.
Cependant, ce gang offre un modèle presque exemplaire
permettant de comprendre un phénomène qui
n'est pas près de disparaître. Le modèle
peut être retrouvé, nous le verrons, non seulement
dans le cas d'autres gangs urbains, mais à
l'origine d'innombrables regroupements religieux,
sectaires, politiques et économiques faisant de la
violence ouverte ou sous-jacente leur principal argument
de recrutement.
Ainsi
se pose à nouveau la question que nous avons souvent
évoquée en traitant de l'influence des
gènes et des mèmes dans la formation des super-organismes
sociaux. Quels sont, des gènes et des mèmes,
les facteurs ayant l'influence prédominante
dans la structuration sociale ? S'opposent-ils ou
se conjuguent-ils ? Dans quels arrière-plan de conflits
compétitifs interviennent-ils ? Est-il envisageable,
et comment, de contrer leurs actions destructrices, quand
celles-ci prennent une importance dépassant largement
les avantages que peuvent procurer les dynamiques d'affrontement.
Le cas d'un gang comme le MS13 offre un terrain d'observation
presque trop exemplaire aux sociologues qui voudraient descendre
sur son terrain.
Nous
examinerons les grands traits par lequel il se manifeste
puis nous proposerons quelques commentaires.
Le
MS13 ou Mara Salvatrucha
Le
terme de Mara signifie gang en argot salvadorien. Il dérive
du nom de certaines fourmis connues pour leur férocité,
les « marabunta ». Salvatrucha signifie dans
ce même argot « prêt au crime ».
Le gang est apparu au grand jour dans les années
1970-1980 à Los Angeles, chez des émigrés
d'Amérique centrale, Salvador, Guatémala,
Honduras. Mais ses racines étaient plus anciennes,
autour d'activités criminelles organisant le
pillage des transports ferroviaires et routiers, ainsi que
la contrebande d'armes et de drogues. Le propre du
MS15, aujourd'hui, est de s'être spécialisé
dans le racket des activités économiques se
pratiquant sur des territoires assez étroits, les
quartiers urbains où il décide de s'implanter.
Le racket, en l'espèce, est l'extorsion
de fonds aux habitants d'un quartier, sous couvert
d'une protection contre la terreur que le gang organise
lui-même. Tout est matière à racket,
depuis la vente de cacahuètes jusqu'au commerce
de drogues, en passant par les activités commerciales
courantes. Les extorsions semblent rapporter des sommes
importantes, dont une part sert à la corruption des
rares forces de l'ordre, et dont l'autre permet
aux chefs de s'offrir des consommations jugées
prestigieuses, armes sophistiquées, voitures de luxe,
bijoux et prostituées.
Le
racket n'est évidemment pas le monopole du
MS15. Les mafias d'origine italiennes implantées
à partir du 19e siècle aux Etats-Unis le pratiquaient
et le pratiquent encore à grande échelle.
Mais ces grandes mafias, qui se rencontrent dans le monde
entier, sont de véritables entreprises internationales,
généralement dirigées par des familles
ne se cachant pas. Le MS15 au contraire est décentralisé
et quasi artisanal, constitué de cellules autonomes.
Il fonctionne en réseau, ce qui le rend très
virulent et insaisissable. Chaque gang se crée et
s'organise sur une base locale, en n'ayant que
peu de relations avec les autres. On a parlé d'une
contamination sur le mode viral. Les gangs se rattachant
à ce nom sont présents dans les grandes villes
d'Amérique centrale et d'au moins 33
Etats américains. Ils regroupent 50.000 membres en
Amérique et près de 10.000 aux Etats-Unis.
On estime que leur nombre ne cesse de croître.. Les
services de police avaient pensé leur trouver des
liens avec la mafia mexicaine et même avec Al Quaïda,
mais ceci n'a pu être prouvé à
ce jour.
Les
gangs de quartier reposent sur quelques centaines d'individus,
souvent très jeunes, mais cependant très dangereux
car pratiquant une violence brutale et non contrôlée.
Les membres du gang sont dans une écrasante majorité
des garçons, à l'exception de quelques
filles ayant adopté le mode de vie et la brutalité
virile indispensables à la survie. Le recrutement
se fait sur une base ethnique et linguistique, presque exclusivement
chez les métis d'origine indienne se reconnaissant
eux-mêmes comme « latinos » fiers de l'être.
Mais la contamination ne touche pas seulement les enfants
des rues. Le gang recrute dorénavant dans les écoles
primaires et même les lycées.
Le
fonctionnement du gang repose sur les grands moteurs de
la constitution des groupes humains primitifs, généralement
communs avec ceux des groupes animaux : pouvoir absolu du
chef et de ses lieutenants, attachement féroce au
territoire dont sont exclus tous les rivaux, discipline
stricte dont les écarts sont punis de mutilations
ou de mort. Les bénéfices des activités
économiques, c'est-à-dire du racket,
sont inégalement partagés dans l'ordre
inverse du pouvoir hiérarchique. Les filles et femmes
sont généralement considérées
comme des biens économiques qui doivent être
exploitées sans pitié. Tous les groupes et
individus n'appartenant pas au gang sont vus comme
des rivaux et des adversaires, qu'il s'agisse
des gangs actifs sur les territoires voisins, des habitants
du quartier et, bien sûr, des représentants
de l'administration, quand certains osent manifester
leur présence.
Il
semble indiscutable que les déterminismes génétiques
(les gènes) soient prédominants
dans la commande de ces divers comportements. Ils agissent
sur le long terme de l'histoire du gang, en assurant
sa survie et sa reproduction. Ainsi, lorsque des membres
du gang sont incarcérés, ils reconstituent
immédiatement en prison des filiales qui souvent
poursuivent leurs activités avec la complicité
des gardiens. Il en est de même quand un membre important
du gang est conduit à changer de ville. La reconduite
à la frontière pratiquée désormais
systémiquement par les autorités des Etats-Unis
a pour effet de revivifier le gang dans les cités
d'Amérique Latine dont il était originaire.
En
ce qui concerne l'influence sur la vie du gang des
comportements génétiquement transmis, il faut
noter une différence importante par rapport à
ce qui se passe dans les groupes tribaux traditionnels :
ni les enfants ni la famille n'y représentent
une valeur, contrairement à ce qui est le cas dans
les mafias d'origine italienne. Il est vrai que les
membres sont si jeunes et vivent si peu de temps qu'ils
ne peuvent espérer se marier et avoir des enfants
qu'en quittant le gang. Or cette perspective leur
est pratiquement interdite.
Se
superposant aux gènes, les mèmes
interviennent en permanence et sur le court terme dans la
vie du gang. Ils y prospèrent, dans des interactions
avec les gènes prenant la forme de feed-backs positifs
ou de renforcement. Les mèmes se déploient
sous toutes les formes symboliques permises par des technologies
rustiques mais efficaces. Le territoire est balisé
par des tags omniprésents et constamment renouvelés
pour marquer l'omniprésence du gang. Peu de
lieux y échappent. Effacer un tag est considéré
comme un crime. Les membres sont pour leur part couverts
de tatouages et de mutilations rituelles aux significations
précises. Ces signes marquent définitivement
leur appartenance au gang, car ils sont très difficiles
à effacer. Les membres pratiquent par ailleurs, outre
un argot spécifique, des langages par gestes qui
semblent assez riches et qui sont, par définition,
incompréhensibles aux étrangers. Le téléphone
portable est désormais indispensable, avec ses propres
codes.
L'usage
des stupéfiants et hallucinogènes est un facteur
déterminant dans la création des mèmes
et dans la soumission à leur influence. Ceci se vérifie
dans le cas des gangs urbains. La facilité avec laquelle
ils recrutent de nouveaux membres, âgés parfois
d'à peine une dizaine d'années,
comme celle avec laquelle ils se font obéir, tient
au fait que les membres sont sans exception dépendants
de drogues plus ou moins fortes qui annihilent leurs capacités
à raisonner selon les normes de leur milieu d'origine.
Ainsi, le meurtre ou des agressions contre la police ne
pouvant avoir la moindre chance de réussir sont exécutées
sans discussion. Les gangs latino-américains n'ont
pas encore appris à pratiquer les attentats suicides
mais on peut penser que le mème correspondant viendra
les contaminer assez vite. En ce qui concerne le rôle
des mystiques religieuses, il semble que les gangs urbains
tels que le Mara ne soient guère pénétrés
d'idéologies religieuses. Leur christianisme
d'origine parait lointain pour eux. La véritable
religion, hypostasiée en mythe sous l'influence
des hallucinogènes et des dangers courus en commun,
semble plutôt celle du groupe et du chef avec, à
l'opposé, une véritable diabolisation
de tout ce qui n'est pas le groupe.
A
partir de 2005, Interpol et les polices européennes
signalent dans les villes espagnoles ou possédant
des minorités hispano américaines importantes
l'apparition de filiales du Mara, recrutant semble-t-il
très facilement, sous le nom de Latin Kings.
La rapidité de leur développement inquiète.
Un
dernier point doit être signalé, concernant
le MS15 comme beaucoup d'autres gangs urbains des
trois Amériques. En résultat de l'impuissance
des polices officielles à les éradiquer, des
Escadrons de la Mort, formés d'autant de policiers
agissant clandestinement que de gangsters d'autres
origines pratiquent de plus en plus systématiquement
des « exécutions » présentées
comme indispensables au rétablissement de la paix
sociale. Les « bons citoyens » s'en réjouissent
le plus souvent, mais ils ont tort de le faire car ces Escadrons
ont vite fait de se transformer en milices politiques d'extrême
droite régnant à leur tour par l'exaction
et la terreur.
Commentaires
Quels
enseignements peut-on tirer de la façon dont les
gangs urbains construisent leur pouvoir et se développent
en compétition darwinienne avec le reste du monde
? Peut-on voir en leur façon de faire l'archétype
des pratiques permettant dans des pays et à des époques
très différentes à de petits groupes
disposant de plus d'audace que leurs rivaux de prendre
le pouvoir et l'exercer durablement ? Les sociobiologistes
et les méméticiens, comme les théoriciens
des super-organismes, répondront sans doute par l'affirmative.
Peu importent les motifs affichés : défense
de la religion, du territoire, des intérêts
économiques. Peu importent les formes extérieures
adoptées ; églises et sectes, guérillas,
partis, petites et grandes entreprises, institutions administratives
et politiques…partout se retrouve la lutte pour le
pouvoir et la violence qui l'accompagne.
Nous
partagerions volontiers ce point de vue. On voit là
des processus que les historiens peuvent mettre en évidence
tout au long de l'histoire. Il serait aussi vain de
prétendre les supprimer par de simples exhortations
morales que vouloir convaincre les animaux sauvages de cesser
de se dévorer entre eux. Constamment, alors que les
idéalistes occidentaux pensent pouvoir étendre
le modèle démocratique et celui de l'Homo
Unescoensis , on voit surgir de nouveaux affrontements
pour le pouvoir. Ces affrontements proviennent d'un
facteur essentiel : l'inégalité dans
la répartition des richesses mondiales que les populations
les plus pauvres n'admettront jamais et que les pays
riches n'accepteront pas davantage de compenser par
des transferts massifs. L'inégalité
de statut ne fera que s'accroître avec la poursuite
de la croissance démographique et la réduction
des surfaces habitables résultant du dérèglement
climatique en cours . Si les pays riches, comme le font
actuellement les Etats-Unis, accentuent par des politiques
d'expansion territoriale et économique les
revendications nationalistes et identitaires des pays pauvres,
ils ne pourront pas endiguer la montée sur leur propre
territoire de mouvements comme le Mara ou d'autres
encore plus déterminés.
Ceci
ne veut pas dire que des politiques visant à maintenir
un minimum d'ordre public et de dialogue entre communautés
ne soient pas possibles. Il faudrait en tous cas essayer
de les entreprendre, mais sur des bases réalistes.
Les méthodes employées par la police de Los
Angeles, raids dans les quartiers, emprisonnements et déportations
massives, appel en sous main à des Escadrons de la
Mort, ne sont certainement pas capables d'aller suffisamment
loin en ce sens. Les gouvernements européens doivent
s'en convaincre, au lieu de suivre l'exemple
américain.
Faut-il
cependant se satisfaire d'une réponse générale,
de type systémique, à la question que nous
nous posions, relative à l'origine de gangs
comme le MS13 ? Il serait intéressant d'approfondir
l'analyse. Dans le cas de ce gang, il faut se demander
s'il résulte d'une sorte d'émergence
spontanée, sur un terrain favorable, ou si des forces
économiques et politiques beaucoup plus puissantes
pilotent son développement, parce qu'elles
y ont intérêt. Une telle question peut paraître
encourager des explications ressortissant de la théorie
du complot, mais elle ne doit pas être éludée.
On sait que de plus en plus d'Américains se
sont convaincus du rôle des agences Américaines
dans la naissance voire le développement d'Al
Quaïda. Il s'agissait de renforcer l'emprise
des Etats-Unis dans le Moyen Orient pétrolier. Aujourd'hui,
on peut penser au contraire que ce mouvement a été
récupéré par des théoriciens
du pan-arabisme et du pan-islamisme face à l'Occident.
On
voit moins bien quels intérêts à visées
géopolitiques peuvent encourager le développement
des gangs latino-américains en Amérique du Nord
et en Europe : le castrisme relayé par la politique
vénézuélienne actuelle, l'expansionnisme
asiatique, les néo-conservateurs américains
qui espèrent profiter de toutes les radicalisations
? De puissants moteurs existent certainement, qu'il
faudra bien découvrir si on ne veut les subir passivement.
C'est là une des questions fondamentales que
pose l'analyse mémétique. Il ne suffit
pas de dire que tel phénomène social se développe
sous la forme virale pour l'expliquer. Il faut aussi
analyser le terrain et l'événement contaminant.
Ainsi, l'épidémiologie médicale
montre que la grippe et la peste se répandent sélectivement,
dans certains organismes et pas dans d'autres. Il faut
par ailleurs que les malades aient été mis en
contact avec le germe. Lutter efficacement contre ces maladies
suppose des études détaillées des voies
et raisons permettant la propagation du mal, ainsi que des
interventions énergiques pour « désespérer
» le virus ou le bacille avant qu'ils aient conquis
le monde.
On
est encore loin d'avoir compris tout cela en ce qui concerne
les gangs urbains
Pour
en savoir plus
Wikipedia
http://en.wikipedia.org/wiki/MS-13