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Editorial
n° 2
Le
réchauffement climatique, une vérité
qui dérange
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
15/10/06 |
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Le
film d'Al Gore, Une vérité qui dérange(1),
a donné l'occasion de rouvrir le débat sur ce
que devraient être les politiques publiques pour lutter
efficacement contre la production des gaz à effet de
serre (GES), principaux responsables du réchauffement.
Malheureusement, ce débat a été rendu
flou par les déclarations intempestives de Claude Allègre.
Le bon peuple (dont nous sommes) en a conclu que les lobbies
des industries pétrolières ont raison de dire
que ce n'est pas le CO2 d'origine humaine qui est
responsable du réchauffement. On peut donc continuer
à consommer du pétrole en toute bonne conscience.
Claude
Allègre a bénéficié de son annonce,
puisqu’il a été invité à
s’expliquer sur de nombreuses antennes. Il s’est
présenté comme un scientifique de bonne foi,
voulant rétablir la vérité des faits
face à d’autres scientifiques qui, selon lui,
déforment cette vérité pour obéir
à la mode. Peu lui importe que ces scientifiques participent
aux travaux du renommé mais d'ailleurs très
modéré IPCC (Intergovernmental Panel on
Climate Change http://www.ipcc.ch/),
et qu’ils soient relayés par de nombreux autres
autorités dans le monde.
Il est déjà difficile de faire prendre conscience
aux gouvernements et aux populations qu’ils doivent
désormais agir énergiquement pour lutter contre
les GES. Si des briseurs de messages viennent tout saboter
en prétendant exactement le contraire, ils font un
très mauvais travail. Claude Allègre en ce sens
n’est pas très différent de Michaël
Chrichton qui avait gagné des millions de dollars par
son best seller State of Fear qui affirmait exactement
la même chose.
Evidemment,
tout en maintenant ses propos, Claude Allègre a expliqué
qu’il n’y avait pas de meilleur défenseur
de la lutte contre le réchauffement que lui. Il a détaillé
diverses mesures qu’il avait depuis longtemps proposées
(sans succès) pour lutter contre le dérèglement
climatique, telles que rendre obligatoires les véhicules
hybrides et mieux gérer les ressources en eau de la
planète(2), afin
d’éviter la désertification. Soit. Nul
ne nie que de telles dispositions soient nécessaires,
mais dans l’immédiat, elles n’ont aucune
chance d’être mises en œuvre à l’échelle
qui s’imposerait. Par contre, il est très possible,
rapidement, de limiter les émissions de CO2
et de méthane. Il faut donc le faire. Et pour aboutir
à ce résultat, il faut que les gens aient peur
de ce qui se passerait si l’on ne faisait rien.
Là
encore, Claude Allègre s’est montré d’une
insupportable suffisance. Il croit se donner un beau rôle
en posant à celui que ne veut pas inquiéter
inutilement l’opinion publique. Mais il sait certainement
que sans la peur, aucun mouvement de fond pour changer des
comportements bien implantés n’est envisageable.
Ne pas inquiéter est le mot d’ordre de tous ceux
qui veulent maintenir leurs pratiques dangereuses. «Circulez,
il n’y a rien à voir». C’est aussi
celui des gouvernements qui ne veulent pas prévoir
l’avenir à long terme. L’argument a servi
pendant des décennies pour que l’on ne lutte
pas contre l’alcool, le tabac et la vitesse sur les
routes. Les intérêts bien précis qui veulent
que rien ne change font volontairement la confusion entre
le fait de mettre en garde contre les risques et celui de
créer la panique. Seule la panique est contre-productive.
Mais la panique n’apparaît que dans des circonstances
localisées, tel un incendie dans un lieu très
peuplé. Il n’y a aucun risque de panique en matière
d’effet de serre.
En
revanche, faire peur présente de nombreux avantages,
dont celui de donner mauvaise conscience aux imprudents.
Si les pouvoirs publics voulaient réellement limiter
la consommation d’énergies fossiles, il faudrait
que cette consommation génère une peur diffuse
dans la population, peur susceptible d’amener les
gros consommateurs à changer d’eux-mêmes
leurs façons de faire, qu’il s’agisse
d’entreprises ou de particuliers. L’achat de
4/4 en usage urbain ou routier est incontestablement une
mauvaise action en matière de lutte contre les GES
et pour les économies d’énergie. Il
faudrait donc que les particuliers qui acquièrent
ces engins par pure vanité se sentent coupables de
le faire. Pour que les acheteurs renoncent à de telles
voitures, il faudrait qu’ils perçoivent l’existence
d’une réprobation sociale à leur encontre,
venant de gens à qui leur irresponsabilité
ferait peur. On en est loin, malheureusement.
Ceux
qui suivent l’actualité scientifique dans le
monde constatent sans peine que les histrionnades de Claude
Allègre ne sont que des versions à la française
d’un mouvement beaucoup plus général consistant
à nier le réchauffement et à refuser
d’agir sur les facteurs le provoquant. Ce mouvement
est bien implanté aux Etats-Unis. Il était jusqu’à
présent dans ce pays très rentable politiquement
(comme d’ailleurs en espèces sonnantes et trébuchantes)
de militer parmi les Climate Skeptics. Peut-être
la tendance va-t-elle s’inverser avec l’action
de personnalités telles qu’Al Gore. Mais les
sceptiques sont également bien implantés en
Europe. Ainsi, en Grande Bretagne existe dorénavant
une Scientific Alliance qui prétend apporter
des arguments scientifiques dans le débat alors qu’elle
se borne à des affirmations sans preuve. Ainsi elle
vient d’attaquer la respectable Royal Society
et les experts de l’IPCC, en les accusant d’être
politiquement manipulés. La Royal Society avait eu
le tort de demander à ExxonMobil de cesser de financer
les groupes de pression visant, selon son l’expression,
à « désinformer le public » (source
NewScientist, 30 septembre 2006, p. 5)
(3).
On retrouve dans ces discussions la même ambiance délétère
qui marque les interventions des négationnistes de
la Shoah ou des Créationnistes. Sous prétexte
de liberté dans la discussion des faits scientifiques,
ils voudraient faire discuter leurs arguments comme s’ils
reposaient sur des constatations bien établies. Dans
le domaine des GES, nul ne nie la nécessité
d’approfondir les études concernant des phénomènes
aussi complexes que ceux intéressant l’évolution
du climat terrestre. On peut s’affronter utilement sur
le rôle respectif des différents facteurs et
sur les mesures les plus efficaces permettant de lutter contre
le réchauffement, la désertification, la hausse
des niveaux des mers, etc. Mais ce n’est pas ce qu’a
fait Claude Allègre ou que font ceux qui s’efforcent
de noyer le débat sous les arguties. Allègre
n’a fait que semer le doute sur l’ensemble de
la démarche des scientifiques, en poussant à
penser que tout allait bien, qu’il ne fallait rien changer
aux habitudes et que dire le contraire ne servait que les
intérêts personnels de quelques empêcheurs
de consommer en rond.
(1)
La bande annonce du film http://www.uipfrance.com/sites/uneveritequiderange/trailer/
(2)
Invité par Nicolas Demorand le 11 octobre dernier le
matin sur France Inter, Claude Allègre déclarait
"Al ,Gore fait partie des gens qui jouent sur la peur".
Concernant l'effet de serre "la partie température
ne me paraît pas le plus urgent" (...) "L'urgence
pour moi, c'est le problème de l'eau". "Je
ne suis pas opposé à l'idée des changements
climatiques, je suis opposé à l'idée
que la température moyenne du globe deviendrait catastrophique
rapidement. Et le deuxième point, très important,
je considère que d'après les études que
nous avons,l'influence du gaz carbonique sur ce changement
- qui lui est d'origine humaine il n'y a aucun problème
- n'est pas totalement comprise. Il ne faut pas oublier que
l'effet de serre, celui que nous avons à la surface,
est dû à 90, voire 95% à l'eau. S'il n'y
avait pas d'eau, de vapeur d'eau dans l'atmosphère,
la température du globe serait aujourd'hui de - 18°C.
Or, le cycle de l'eau on ne le comprend pas bien. Ce que je
dis, c'est qu'il ne faut pas se tromper de cible. (...).
(3)
Voir aussi http://www.scientific-alliance.org/opinions/opinions_published_letters/royalsociety.htm
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