Urgences.
Entrée formellement interdite
On
sait qu’après le 11 septembre et surtout
l’étrange « attentat à l’anthrax
» dont les Etats-Unis avaient été
victimes dans les mois suivants, la présidence
Bush avait lancé à grand renfort de déclarations
mobilisatrices un programme massif de Biodéfense.
Celui-ci avait été doté de la somme
considérable de près d’une centaine
de milliards de dollars sur 10 ans, dont 40 milliards
ont été dépensés à
ce jour. Une part importante de ces crédits est
allée au projet BioShield
(bouclier biologique) http://www.whitehouse.gov/infocus/bioshield/.
Inauguré en 2004, il s’appuie sur diverses
entreprises pharmaceutiques devenues des partenaires
de défense. Celles-ci sont chargées de
produire des produits permettant de faire face aux principaux
risques. ils seront stockés dans ce que l’administration
a nommé le Strategic National Stockpile.
Mais les entreprises pharmaceutiques ne se sont pas
empressées de répondre aux appels d’offre,
si bien que les hommes politiques américains
commencent à s’interroger sur le bien-fondé
de cette démarche.
Sans
attendre, le Center for Biosecuriy
(http://www.upmc-biosecurity.org/)
de l’université de Pittsburgh a prévenu
que les Etats-Unis restaient incapables de se prémunir
contre les effets d’une attaque un tant soit peu
consistante à l’anthrax. Le point de vue
des experts de ce centre est intéressant, y compris
pour les Européens, car sa principale préoccupation
concerne la façon de lutter contre une pandémie
de grippe se développant spontanément, c’est-à-dire
hors de toute manœuvre terroriste.
Quelles
sont les insuffisances du projet BioShield conçu
comme instrument de défense contre le bioterrorisme,
et quelles leçons devrait-on en Europe tirer de
ces insuffisances dans la perspective de la lutte contre
les pandémies?.
Les
insuffisances de Bioshield
Le
projet Bioshield s’inscrit dans la perspective du
capitalisme libéral inspire l’économie
américaine. Il incite les industries pharmaceutiques
à entreprendre des recherches suivies de fabrications
dans des domaines où la demande privée n’existe
pas encore. On sait que les industries pharmaceutiques
préfèrent investir sur des produits de grande
consommation, comme les anti-inflammatoires (sans parler
des cosmétiques) plutôt que dans la prévention
de maladies encore inconnues ou de maladies frappant des
populations insolvables. Il fallait donc que l’Etat,
en dérogation exceptionnelle à la doxa non-interventionniste,
prenne le relais. Mais comme il ne pouvait pas faire face
à l’éventail entier des menaces, 7
produits seulement ont été retenus, intéressant
principalement le botulisme, l’anthrax et la variole.
Ces maladies sont propagées par des germes (bugs)
spécifiques, pour lesquels il faut concevoir des
remèdes (drugs) spécifiques. Le projet Bioshield
repose donc sur le principe : « one bug, one drug
». Ainsi des millions de doses de vaccins contre
l’anthrax ont été fabriquées,
à l’usage prioritairement des forces de sécurité
et de défense. La procédure administrative
pour mettre en place un tel effort est lente. C’est
le Département de la Sécurité Intérieure
(Homeland Security) qui décide des risques, et
le Département de la Santé (Health) qui
définit les mesures adéquates pour les combattre.
Mais
les spécialistes du bioterrorisme dénoncent
le côté illusoire voire dangereux de telles
mesures. D’abord, les terroristes éventuels
auront toute latitude de choisir et développer
des germes qui ne seront pas au catalogue. D’autre
part, la production des vaccins à grande échelle
multipliera les risques d’évasions accidentelles
ou criminelles. C’est ce qui s’était
probablement déjà passé dans le cas
de l’offensive à l’anthrax rappelée
en introduction. Il faut 3 à 4 ans pour créer
un pathogène résistant à partir d’une
souche existante, alors qu’il en faut 10 à
15 pour développer un vaccin. Une meilleure solution,
selon ces spécialistes, serait d’abandonner
le principe « one bug, one drug » et de développer
des remèdes à large spectre actif contre
une grande catégorie de virus et microbes. De tels
remèdes, de type « anti-viraux » auraient
aussi le considérable avantage de permettre de
lutter contre les pandémies naturelles dont la
menace est au moins aussi grande que celle du bioterrorisme.
Or, on le sait avec l’expérience acquise
en Europe concernant l’antiviral Tamiflu de la firme
Roche, que les industries pharmaceutiques n’investissent
pas spontanément dans la recherche et la fabrication
à grande échelle de tels produits, pour
lesquels le marché, hors la demande publique, n’existe
pas. Elles réclament - et c'est assez légitime
- des incitations publiques.
De
plus, une
approche défensive sur le modèle du remède
à large spectre n’est pas facile. Elle demande
des recherches fondamentales approfondies, afin de définir
des structures et fonctions communes entre différents
pathogènes, eux-mêmes susceptibles de muter
spontanément ou artificiellement. Il ne s’agirait
plus par ailleurs seulement de prévenir mais de
réagir après contamination (broad-spectrum
post-exposure therapeutics). Les autorités
sanitaires américaines semblent avoir compris l’intérêt
de cette nouvelle démarche, puisque le département
de la Défense vient de lancer une nouvelle initiative
dite « Transformational Medical Technologies
Initiative » 1)
Mais
le projet Bioshield présente une faiblesse bien
plus grande. Quelles que soient les remèdes développés,
encore faudrait-il les distribuer en temps utile aux populations.
On retrouve là une question d’intendance
et de logistique d’ampleur nationale où les
Etats-Unis ont montré avec les suites de l’ouragan
Katrina une particulière inefficacité. Rien
ne prouve que d’autres régions du monde soient
mieux organisées. Le Strategic National Stockpile
devrait en effet, en cas d’offensive bioterroriste,
distribuer très rapidement à plus de 3.000
administrations de terrain le remède adapté.
Or ces administrations, toujours dans l’esprit du
libéralisme qui prévaut en Amérique,
ont été laissées dramatiquement à
l’abandon. Ni leurs effectifs ni leurs méthodes
de travail ne leur permettraient de réagir utilement.
L’armée, de son côté, serait
incapable de se substituer à elles. Certains crédits
ont été affectés, dans le cadre du
projet BioShield, au recrutement d’épidémiologistes
et de « coordinateurs de santé » (health
coordinators). Mais la capacité du système
hospitalier à faire face à l’épidémie
d’abord, à ses conséquences ensuite,
notamment en termes de malades à hospitaliser,
demeure gravement insuffisante. Par ailleurs, la question
de savoir, en cas d’attaque, à qui iront
en priorité les vaccins ou les antiviraux (puisqu’on
ne peut les administrer préventivement) reste entière.
Il est facile de prévoir l’établissement
d’une véritable loi de la jungle au profit
des plus fortunés ou des mieux placés.
2)
Aujourd’hui,
le Congrès américain semble conscient de
toutes ces difficultés et étudie une nouvelle
loi (Bill) supposée les aborder. Mais il faudra
encore du temps pour passer des intentions aux réalités,
d’autant plus que l’administration Bush estime
avoir bien d’autres priorités aujourd’hui,
la plus grande étant de faire face aux dépenses
militaires qui ne cessent de croître avec l’embourbement
en Irak.
Leçons
à retenir concernant les politiques européennes
de lutte contre les pandémies
L’Union
européenne et chacune des Etats-membres pour sa
part devraient, en tous cas, tirer des leçons de
l’expérience américaine. Ces leçons
pourraient être résumées simplement
:
- Ne pas vouloir lutter spécifiquement contre le
bioterrorisme qui sera longtemps insaisissable, mais contre
les épidémies et pandémies naturelles
de toutes natures, bien plus probables à court
terme. On sait que, malgré la baisse saisonnière
de virulence du virus H5N1, de nouvelles offensives, pouvant
s'accompagner de mutations, sont craintes pour l'hiver
par les autorités de santé.
- Financer sur des budgets publics le développement
de vaccins et d’antiviraux ou antibactériens,
chaque fois que possible à large spectre. Roche
vient d'annoncer disposer de suffisamment de doses de
Tamiflu pour faire face aux besoins (400 millions)
2). Mais qu'en sera-t-il d'autres anti-viraux éventuels.
En amont, la recherche fondamentale sur les germes et
leur physiologie devrait être développée
considérablement. L’Europe dispose de bonnes
références en ce domaine 3)
- Préparer dès maintenant le secteur sanitaire
et social, ainsi d’ailleurs que les forces de sécurité
et de défense, à faire face dès le
début d’une pandémie à ses
effets directs et indirects. Les plus petites communes
devront être concernées, tout autant que
les mégalopoles. La question avait été
évoquée dans la perspective d’une
épidémie plus que probable de grippe aviaire
humanisée. Mais les mesures concrètes n’ont
pas été prises alors que le secteur hospitalier
continue à lutter tous les jours, avec des moyens
en baisse, contre les conséquences de la morbidité
quotidienne. Là encore le rôle des Etats
est indispensable. Le secteur privé ne peut seul
être se voir chargé de responsabilités
de service public.
Or
différentes informations montrent que les gouvernements
européens ne sont pas plus que leur homologue américain
préparés à faire face à la
loi de la jungle évoquée ci-dessus, qui
s'instaurerait en cas de pandémie importante. Dans
la meilleure des hypothèses, on protégerait
les services de sécurité-défense,
ainsi que les professionnels de santé assurant
les urgences. Le reste de la population serait laissée
à l'abandon. Il serait peut-être difficile
de faire autrement. Mieux vaudrait cependant y réfléchir
dès maintenant. C'est ce à quoi s'est efforcé
le Colloque Ethique et pandémie grippale du 15
septembre 2006 au ministère français de
la Santé 5). Mais un Colloque
ne suffira pas.
Notes
1)
Voir pour détails un article
du journal Military Medical Technology
http://www.military-medical-technology.com/article.cfm?DocID=1290
2) Voir article
http://www.7sur7.be/7DossierTeaser
3) Nous pensons que la théorie
du système vivant développé par le
Pr Gilbert Chauvet en France pourrait y contribuer utilement.
Voir http://www.admiroutes.asso.fr/gilbertchauvet/articles.htm
4) Voir les articles signalés
par notre ami le Dr Vermeulen.
http://www.influenza-h5n1.org/article-3856240.html
ainsi que le forum http://influenza_h5n1.vosforums.com/ntopic4428.php.
Xavier
Emmanuellli, le cofondateur de Médecins sans frontières
et président-fondateur du Samu social s'emploie
à décrire la désorganisation sociale
qu'engendrerait une pandémie. S'appuyant sur son
expérience de la médecine de catastrophe
(le choléra à Goma, au Zaïre, le tremblement
de terre de Leninakan en Arménie...), il indique
dès le début de son intervention au colloque
« Ethique et
pandémie grippale » qui se tenait au ministère
français de la Santé : «Nous serions
dans une situation de combat, les comportements de la
population générale comme ceux des professionnels
de santé s'ajustent alors en fonction de cette
situation de guerre.»
5)Colloque Ethique et pandémie
grippale
http://www.sante.gouv.fr/point_presse/ethique_grippeaviaire/programme.pdf