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Les valeurs morales du matérialisme scientifique
par Jean-Paul Baquiast 31/07/06

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Ce texte est un extrait adapté de la conclusion d'un ouvrage de Jean-Paul Baquiast à paraître vers la fin de l'année aux Editions Jean-Paul Bayol, sous le titre "Pour un matérialisme fort" . Nous remercions l'éditeur d'en autoriser la publication. A.I.

Le matérialisme, contrairement à ce que veulent laisser croire ses ennemis, est riche en valeurs morales. Nous pensons même qu'il surpasse sur ce point toutes les philosophies idéalistes et croyances spiritualistes. Mais encore faut-il qu'il les expose et qu'il accepte d'argumenter à leur propos. Le succès du matérialisme en tant que doctrine philosophique et d'attitude morale a toujours été, dès l'apparition de la science moderne, lié aux découvertes de celle-ci. Ce processus ne se dément pas. Pour nous, il y a donc un lien étroit entre matérialisme, matérialisme scientifique et science moderne.

Mais alors à quelles valeurs un tel matérialisme moderne pourrait-il se référer ? La question doit être posée, puisque le matérialisme refuse d'adopter sans droit à l'inventaire des valeurs définies en dehors de lui par les religions ou par de vagues conceptions humanistes ne reposant pas sur le socle solide des sciences expérimentales. Celles-ci ne prétendent pas avoir réponse à tout et laissent une grande part à l'interprétation philosophique et aux postulats métaphysiques. Elles peuvent donc retrouver des valeurs communes à d'autres philosophies et d'autres morales que celles issues du matérialisme. Mais elles peuvent aussi inciter le matérialisme à renouveler ses propres valeurs et en proposer d'autres.

Comment concrètement se pose la question des valeurs pour un scientifique matérialiste? Depuis que la science existe sous forme d'un pouvoir organisé, les scientifiques comme les organes de tutelle et les citoyens eux-mêmes se sont interrogés sur la meilleure façon de promouvoir auprès des chercheurs une déontologie d'autant plus nécessaire que ceux-ci manient des idées ou des objets pouvant présenter un caractère dangereux. Cette déontologie s'applique évidemment à tous, quelles que soient leurs croyances ou leurs philosophies politiques. Mais au-delà, les scientifiques matérialistes doivent considérer que des prescriptions supplémentaires s'imposent à eux, précisément parce qu'ils sont matérialistes, que le matérialisme est une philosophie se heurtant à de nombreux ennemis et qu'ils doivent donc l'honorer par une exemplarité incontestable. Tout ceci paraîtra naïf à ceux qui connaissent les compromissions et lâchetés auxquelles le souci de faire carrière ou de réaliser des profits expose inévitablement les personnalités faibles, lesquelles se rencontrent aussi bien chez les matérialistes que chez d'autres. Mais, ici, nous nous devons de le rappeler.

La défense de la science

La première valeur que sert un scientifique, sur le plan professionnel mais aussi humain (sinon il n'aurait pas choisi la recherche et lui aurait préféré le commerce ou la communication) est l'augmentation des connaissances. Que signifie ce terme ? Il postule (aux exceptions près) qu'il existe un corpus mondial de connaissances scientifiques, que celui-ci est à la disposition de tous les humains, que ces connaissances sont au plan pratique globalement utiles à l'humanité, qu'au plan théorique elles décrivent le monde en termes aussi objectifs que possible et qu'il est donc moral de chercher à les étendre. On négligera dans cette première approche le point de savoir si les « connaissances scientifiques » décrivent un monde réel existant en soi ou s'il s'agit seulement de constructions contribuant à l'émergence d'un monde relatif aux observateurs et acteurs qui y opèrent. L'essentiel est que le monde décrit soit celui dans lequel vivent les humains. On négligera de même la question, pourtant importante, de savoir quels intérêts particuliers financent les recherches et comptent donc les utiliser à leur profit. Dans un premier temps, l'impératif est d'accroître la masse globale et la cohérence des connaissances.

Les scientifiques, comme tous ceux qui s'intéressent à leurs travaux et acceptent de les voir financer par l'impôt, ont donc comme premier devoir de participer aux processus d'avancement de la science et de soutenir les efforts qui leurs sont consacrés, qu'il s'agisse de recherche fondamentale, appliquée, technologique ou qu'il s'agisse aussi d'enseignement et de vulgarisation. Ils ont donc pour devoir de combattre tous ceux qui, pour des raisons non scientifiques, par idéologie ou jeu de pouvoir(1), cherchent à freiner, détourner ou arrêter les recherches ou la publication de leurs résultats. Evidemment, cette position de principe doit tenir compte de diverses restrictions découlant par exemple de la protection de la propriété intellectuelle ou de la sécurité publique. Mais globalement elle représente un impératif clair et devrait donc figurer au premier rang des valeurs morales et professionnelles que s'assignent les scientifiques matérialistes.

Cette obligation générale qui s'impose à tous les scientifiques est encore plus forte à l'égard des scientifiques matérialistes. Ils doivent repousser les multiples intrusions et détournements que les intérêts politiques(2) et les idéologies religieuses(3) veulent imposer soit aux recherches soit à la diffusion de leurs résultats. Les adversaires de l'objectivité scientifique ne peuvent pas toujours interdire telles ou telles recherches mais ils s'efforcent d'en présenter les résultats d'une façon déformée permettant d'en faire des arguments au service de leurs intérêts. Les scientifiques matérialistes doivent donc combattre ces actions et ne pas hésiter à descendre dans l'arène politique et médiatique pour se faire entendre. Il ne s'agira pas de verser dans le dogmatisme en refusant toute critique ou tout débat. Il s'agira seulement d'éviter la récupération par des dogmatismes opposés.

Au-delà de cette défense élémentaire du territoire de la science, que pourraient faire les scientifiques matérialistes ? Voici quelques suggestions :

- Identifier et éliminer les survivances de ce que l'on pourrait appeler les interdits judéo-chrétiens qui continuent à peser sur l'imagination et empêchent de formuler des hypothèses réellement innovantes. La tâche est aussi immense que difficile car nous sommes tous empreints de cette culture judéo-chrétienne, sans même nous en apercevoir. Tout n'est évidemment pas à rejeter la concernant, surtout si c'était pour la remplacer par des métaphysiques tout aussi emprisonnantes provenant d'autres parties du monde(4). Il reste que dans des domaines essentiels abordés par les sciences fondamentales, la vie, la conscience, la cosmologie, de nombreuses « prescriptions à penser » implicites, quand il ne s'agit pas d'interdits, pèsent sur l'esprit des chercheurs ou de ceux qui dans la société financent ou jugent leurs travaux. Ceci empêche de traiter certains sujets, d'envisager certaines problématiques et finalement, de remettre en cause des croyances considérées comme relevant encore de l'intouchable, sinon du sacré. Les mêmes interdits se retrouvent dans des domaines plus pratiques, concernant le corps humain et sa sexualité, les animaux et, bientôt, les robots(5). Il y a quelques décennies, certains médecins, psychologues(6), sociologues, appuyés par les mouvements politiques dits de gauche, osaient s'élever contre ces persistances du sacré et de traditions ancestrales dans les sociétés modernes. Aujourd'hui, au prétexte de ne pas heurter les convictions intimes de tel ou tel, leur parole est bridée. La même interdiction pèse aussi sur l'art et la littérature. Les recours devant les tribunaux de personnes ou de mouvements s'estimant heurtés dans leurs croyances se multiplient(7).

Plus généralement, les matérialistes doivent absolument faire la chasse aux résurgences du Sacré qui, notamment sous la forme des fausses sciences(8), continuent à lier la pensée par des interdits se voulant inaccessibles à la critique rationnelle. Faire la chasse au Sacré ne signifie pas désenchanter le monde, comme on l'a dit. Cela signifie proposer d'autres rêves que ceux cachant en fait de profonds conservatismes ou de profitables commerces. Nous allons y revenir.

- Refuser l'espèce de divinisation de l'Homme qui remplace la référence au divin chez beaucoup de ceux qui par intérêt ou par peur refusent le changement. La place exorbitante donnée à ce concept d'Homme, pourtant vague et se prêtant à tous les abus, montre que l'anthropocentrisme étroit, lui-même mis au service des religions, qui avait dominé la pensée scientifique jusqu'aux Lumières, est loin d'avoir disparu. Certes, politiquement, il est plus que jamais utile de lutter contre ceux qui violent les droits de l'homme fondements de nos démocraties européennes. Mais d'une part les droits de l'homme ne doivent pas nous faire oublier ceux des autres créatures vivantes et, par extrapolation, faire pardonner les atteintes irresponsables aux milieux naturels. Ils ne doivent pas d'autre part être évoqués pour défendre des intérêts sordides, au nom notamment des libertés individuelles(9).

Il faut en fait admettre que le monde décrit par les nouvelles sciences est tout autant un monde sans l'homme qu'un monde sans dieux. Il est tout à fait légitime que les humains veuillent tenter d'y répandre, sur Terre comme à terme dans le cosmos, des formes futures d'intelligence, de conscience et de corporéité portant les meilleurs des valeurs que nous attribuons à l'humain – sous réserve du nécessaire respect d'autres formes éventuelles non humaines. Mais pour cela, il faudra faire descendre l'homme du piédestal où continuent à le mettre les conservateurs et qu'il ne mérite plus désormais d'occuper. Il faudra renoncer à diviniser un Homme brutal, ignorant, destructeur, symbole manipulé par de nouveaux prêtres, qui prendrait le relais du Dieu féroce dont l'Occident éclairé cherche à se débarrasser.

- Oser utiliser systématiquement l'arme de l'étude scientifique dans les affrontements avec les ennemis du matérialisme, d'autant plus que beaucoup de ceux-ci ne prennent aucunes précautions ni ne mettent aucune tolérance dans leurs attaques, en utilisant souvent de pseudo- arguments scientifiques. Pour les matérialistes, il est évident que les croyances, les mythologies et leurs excès relèvent de l'analyse scientifique. Les religions ont joué un rôle essentiel dans l'histoire humaine, comme le montre l'étude des civilisations et de leurs productions artistiques et intellectuelles. A cet égard, elles constituent le patrimoine de tous, comme d'ailleurs les autres héritages laissés par les civilisations passées. Etudier leur rôle, profondément imbriqué dans l'histoire du monde actuel, représente un objectif de recherche indispensable. Le matérialiste ne s'en trouvera pas agressé dans ses convictions – pas davantage qu'il ne l'est lorsqu'il visite les ruines d'un temple grec ou une église romane. Mais cela ne donne pas aux croyants d'aujourd'hui le droit de chercher à imposer sans aucun débat les religions et morales du passé.

Un tel débat, sous forme de droit d'inventaire, pour employer à nouveau ce terme, doit être éclairé par la science, non pas par des scientifiques sous contrôle des églises ou des sectes (comme il s'en trouve malheureusement) mais selon les procédures ouvertes et démocratiques de la communauté scientifique. Or là encore, il faut bien reconnaître que la critique scientifique de la religion est devenue quasiment impossible, y compris au sein des universités européennes financées par l'Etat. L'audacieux qui s'y livre, dans ses cours ou ses recherches, est vite mis à l'écart voir poursuivi devant les tribunaux comme coupable de conduite partisane et d'agression morale. Les oukases intellectuels des représentants des religions poussent progressivement à considérer qu'il est sacrilège d'étudier les comportements religieux de la même façon que d'autres comportements sociaux(10).


La critique scientifique des religions et des croyances

Nous pensons que le matérialisme scientifique, au-delà de l'histoire des religions qui n'est souvent qu'une apologie déguisée, devrait examiner les questions suivantes en s'appuyant sur les outils offerts par les nouvelles sciences. Certains chercheurs l'ont fait à titre individuel, mais ceci généralement dans l'hostilité générale.

- Pourquoi le fait de croire en un autre monde et une autre vie après la mort (y compris ad absurdum) s'est-il introduit il y a quelques millénaires (ou dizaines de millénaires ?) chez les hominiens et pourquoi a-t-il survécu depuis ? Est-ce vraiment parce que les hommes devenus conscients de leur propre fin avaient besoin de ceci pour survivre ?

- Corrélativement, pourquoi, si ce besoin de croyance était indispensable à la survie des individus et des sociétés, des athées ou incroyants ont-ils pu apparaître et survivre - le cas échant en transférant leur besoin de croire sur des objectifs de nature matérielle ?

- Comment en termes neurologique l'idée de Dieu - et plus généralement le fait de croire en quelque chose sur le mode de la foi du charbonnier - se manifestent-ils dans l'anatomie et la physiologie du cerveau soumis aux moyens moderne de l'imagerie fonctionnelle et de l'exploration par drogues psychotropes ?

- Peut-on considérer que l'idée de Dieu soit un mème ou un mèmeplexe qui parasiterait nos cerveaux ?

- Comment les pouvoirs sociaux et politiques utilisent-ils à leur profit le besoin de croyance ? On sait depuis longtemps de quelles façons les classes dirigeantes traditionnelles se sont servies des religions pour aliéner les populations (l'opium du peuple). Mais il serait intéressant de voir aujourd'hui quels sont les intérêts précis, géostratégiques, politiques, commerciaux - qui sont derrière les fondamentalismes chrétiens ou islamiques et visent à mettre en tutelle l'esprit des hommes modernes ? On aimera aussi savoir, sans tomber dans les fantasmes de la théorie du complot, quels pouvoirs encouragent la prolifération des sectes au sein des sociétés occidentales?

- Ajoutons que la critique scientifique du bouddhisme n'est pas assez aiguisée, compte tenu notamment de la large diffusion des religions contemplatives (on y joindra l'hindouisme) et du fait que ces religions sont en principe reconnues officiellement par des Etats qui ne refusent pas la science occidentale mais qui sans doute la détournent de façon subtile.

- Les religions établies s'indigneraient si l'on affirmait que les sectes et les superstitions qui ont toujours proliféré dans les sociétés humaines devraient être analysées avec les mêmes instruments scientifiques que ceux appliqués aux religions, ne fut-ce que pour montrer les points sur lesquels les unes et les autres se distinguent. Pourtant, nous ne voyons pas de raison de soumettre les unes à l'observation scientifique et pas les autres.


Anciens et nouveaux impératifs moraux

La production d'impératifs moraux censés devoir s'appliquer à tous parait une activité inséparable de la vie en société. Elle précède certainement la définition d'obligations légales sanctionnées par le juge. Nous avons vu en étudiant les super-organismes dans d'autres articles de cette Revue que cela n'avait rien d'étonnant. Les «gardiens de la conformité», au même titre il est vrai que leurs opposés les «générateurs de variabilité», sont indispensables à la cohésion de tout organisation sociale, chez l'homme comme chez la plupart des espèces vivantes. Les impératifs moraux ainsi générés peuvent s'appliquer à certains groupes et pas à d'autres. Mais la volonté de faire de l'humanité une entité universelle a conduit les philosophes et les hommes politiques à édicter des morales de portée générale et, de ce fait, devant être respectées par tous les humains(11). Ces impératifs ne sont pas nécessairement liés aux prescriptions de telle ou telle religion, encore que les uns et les autres semblent inspirés par un fonds commun de religiosité.

Les scientifiques matérialistes, face aux impératifs moraux en vigueur dans la société à laquelle ils appartiennent, ont le droit le plus strict de les analyser – ou, si l'on préfère – de les discuter afin le cas échéant de les faire évoluer(12). Mais quelle est leur liberté interne face à de tels impératifs ? Nous voulons dire que toute personne, formée dans un milieu précis, avec des normes morales données, éprouve beaucoup de difficultés quand il s'agit de prendre du recul vis-à-vis de ces normes. Si, dans un mouvement de révolte propre à la jeunesse, elle s'en est écartée, elle risque d'y revenir avec la maturité. Les scientifiques sont comme les autres. Ils ont été élevés dans certaines valeurs morales qui continuent à les imprégner tout au long de leur vie. Sont-ils capables d'évaluer scientifiquement ces valeurs et ne pas les reproduire automatiquement dans leurs enseignements et leurs pratiques de recherche ? C'est une question qu'ils doivent se poser à eux-mêmes, à supposer qu'ils aient la capacité de s'auto-analyse(13). C'est aussi une question que les citoyens doivent leur poser

Un scientifique est constamment sollicité pour émettre des jugements moraux ou de nature morale. C'est d'abord le cas au sein de sa discipline, quand il y intervient à titre d'expert. C'est de plus en plus le cas sur n'importe quel problème, quand il est invité par les médias au prétexte que certains succès lui ont conféré de la réputation dans son domaine(14). Pourquoi pas ? Mieux vaut faire appel aux scientifiques qu'aux représentants d'associations de défense de tout et de rien, quand ce n'est pas à l'inévitable représentant de l'épiscopat et de la communauté islamique, qui se prononcera intrépidement à propos de questions sur lesquelles il n'a que des préjugés.

Chaque scientifique matérialiste devrait cependant s'interroger pour savoir qui «parle en lui» quand il se sent obligé de prendre la parole ou la plume pour défendre des valeurs morales ? Doit-il céder à l'urgence qu'il ressent de s'exprimer ? Doit-il consulter d'autres personnes afin d'élaborer des propositions moins subjectives et plus proches de l'objectivité scientifique ? Doit-il, comme certains le font (on le leur reproche parfois d'ailleurs, au lieu de les en louer) se taire et refuser les interviews, en estimant que « ce qui parlerait par sa voix » n'a pas été étudié suffisamment, ni par lui ni par d'autres, et ne mérite donc pas crédit, y compris à ses propres yeux.

Cependant, au-delà d'une nécessaire réserve, les matérialistes scientifiques peuvent-ils faire plus, c'est-à-dire proposer des normes morales et plus généralement des valeurs découlant, non d'un fonds commun dont ils auraient hérité, mais de l'interprétation qu'ils donneraient eux-mêmes de leurs sciences, notamment quand celles-ci s'apparentent à ce que nous avons appelé les nouvelles sciences ?

Dans ce cas, ils sortiraient des limites strictes de la démarche scientifique, pour laisser parler leur imagination, leurs sentiments, leurs rêves. Mais ce faisant, en même temps, ils esquisseraient de nouvelles valeurs qui pourraient rajeunir, compléter et le cas échéant transcender complètement ou remplacer les valeurs sociales actuelles, y compris celle de la science de demain. Ce travail à la limite entre la métaphysique et la science fiction aurait le grand avantage de rendre concrètes, d'humaniser, si l'on peut dire, des perspectives scientifiques et techniques qui pour beaucoup de personnes restent encore incompréhensibles et de ce fait effrayantes.

Nous avons noté dans d'autres articles de notre Revue les efforts faits en ce sens par les avocats de la Singularité et les militants du Transhumanisme. Mais de nombreux autres scientifiques, non encore engagés dans des démarches aussi ambitieuses, entretiennent pourtant dans leurs disciplines des projets à plus ou moins long terme, parfois des rêves, qui n'ont pas besoin des religions pour s'enrichir des plus hautes vertus morales. Nous avons eu le privilège, depuis que nous éditons la revue Automates-Intelligents, de connaître de véritables saints (et saintes) laïcs pour qui l'exploration du cosmos, le sauvetage de la bio-diversité, la protection des équilibres naturels, la réalisation de formes de conscience et de vie artificielles … constituent de véritables apostolats, dignes des plus grands sacrifices. Ceci, non pas comme on le dit souvent pour en obtenir des avantages personnels, mais pour servir à l'émergence d'un monde nouveau, différent et sans doute meilleur que l'actuel. Ils agissent comme s'ils étaient intimement convaincus de la pertinence de la belle devise des altermondialistes, malheureusement souvent détournée : «un autre monde est possible».

Les passionnés, scientifiques ou non, qui se consacrent à ces grands objectifs sont bien peu nombreux par rapport à tous les autres humains, ceux qui ne se réalisent que dans les guerres tribales ou les consommations matérielles. Mais c'est cette infime minorité qui, si notre monde échappe aux catastrophes que préparent les fanatiques et les jouisseurs, lui apportera le salut. Ils ne se prennent pas cependant pour des Messies. Ils se considèrent seulement comme les agents presque anonymes d'un univers nouveau en train de naître. Leur seul mérite, pensent-ils, est d'avoir su, ayant bénéficié de l'enseignement des sciences dispensé dans les écoles de la république (toutes les écoles de toutes les républiques), prendre conscience du vaste mouvement qui les entraîne, afin d'y apporter le meilleur de leur intelligence et de leur cœur.

Notes
(1) Dont nous avons un exemple récent avec le veto que vient de mettre le président G.W. Bush (18 juillet 2006) à la décision du Sénat d'autoriser les recherches sur les cellules-souches embryonnaires. L'argument (hautement électoral) de G.W. Bush est qu'utiliser de telles cellules-souches revient à sacrifier des vies humaines potentielles De nombreux biologistes américains, se déclarant chrétiens, refusent de soutenir ce point de vue. remonter d'où l'on vient
(2) L'interdiction de publication imposée par le gouvernement américain aux climatologues de ce pays dénonçant le rôle de la consommation des carburants fossiles dans la production du réchauffement climatique est un exemple typique. remonter d'où l'on vient
(3) Mentionnons une nouvelle fois les pressions des églises évangélistes en faveur de l'enseignement public de l'hypothèse du Dessein Intelligent. Ces exemples nous viennent des Etats-Unis, mais de semblables intrusions et pressions s'exercent aussi en Europe – sans parler de celles existant dans les pays encore soumis à des dictatures politiques. remonter d'où l'on vient
(4) Nous pensons ainsi à l'incroyable ferveur révérencielle dont jouit la «pensée» du Dalaï-lama dans les cercles intellectuels occidentaux, alors que cette pensée pourrait être résumée en trois ou quatre banalités. remonter d'où l'on vient
(5) On peut pronostiquer que les progrès prévisibles de la robotique autonome questionnant de plus en plus les limites prétendues entre l'homme et la machine seront vécus par certains, fussent-ils matérialistes, comme de véritables sacrilèges. remonter d'où l'on vient
(6) Freud lui-même…remonter d'où l'on vient
(7) Recours devant les tribunaux islamiques dans les Etats ayant instauré la Charia, devant nos propres tribunaux en Occident. Mais les consciences sont-elles véritablement blessées quand par exemple un médecin homme soigne une femme en l'absence de son conjoint (ou l'inverse) ? Les consciences se sentent blessées parce que des agitateurs décidés à prendre le pouvoir dans nos sociétés laïques et y instaurer leur loi (islamique ou évangélique) les persuadent qu'elles se doivent de l'être. remonter d'où l'on vient
(8) Ces fausses sciences, astrologie, médecines alternatives, prospèrent d'autant plus qu'elles rapportent beaucoup d'argent à ceux qui les promeuvent en encourageant le vieux fonds irrationnel des hommes. remonter d'où l'on vient
(9) Liberté d'abuser du tabac, de l'alcool, de la vitesse sur la route ; droit aux armes à feu ou à des prises de risques pénalisant la société toute entière. remonter d'où l'on vient
(10) Là encore, nous ne faisons pas seulement allusion à la situation régnant dans des universités du Tiers-monde. Aux Etats-Unis, en Europe et même en France, le même « terrorisme intellectuel » commence à se répandre, avec la bénédiction, c'est le cas de le dire, d'autorités politiques voulant éviter des conflits avec une opinion publique supposée majoritaire en plan électoral. remonter d'où l'on vient
(11) Ainsi les impératifs catégoriques proposés par Emmanuel Kant. remonter d'où l'on vient
(12) Le même droit est reconnu à chaque citoyen, dans les démocraties, à l'égard des impératifs légaux. Les citoyens ont le droit de discuter la loi pour le cas échéant obtenir sa modification. Mais, tant qu'elle n'a pas été abrogée, ils n'ont pas le droit d'y déroger. Ce n'est pas le cas concernant des impératifs moraux plus généraux, (par exemple ne pas abuser de situations dominantes) devant lesquels chacun demeure libre face à sa conscience, selon l'expression consacrée. remonter d'où l'on vient
(13) Rappelons, en ce qui concerne le libre-arbitre, c'est-à-dire la liberté de choisir entre un Bien et un Mal prétendus, que les neurosciences y voient en général une illusion. Si le Je conscient fait tel choix, même en se donnant beaucoup de raisons apparemment objectives pour le faire, il y est déterminé par des chaînes complexes de causalité qui lui échappent en partie. Le scientifique qui a admis cela ne s'estimera pas particulièrement méritant s'il se met au service d'un objectif considéré par lui ou par d'autres comme une valeur positive. Il admettra qu'il est « agi » par des forces qui le dépassent. Il en sera de même s'il choisit ce que d'autres considéreraient comme un mal. Il se sentirait sans doute légitimé à le faire…sans cela il ne le ferait pas. remonter d'où l'on vient
(14) L'Institution Nobel, comme on sait, est particulièrement fertile dans la production d'émetteurs d'avis et de conseils. remonter d'où l'on vient

 

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