Retour au sommaire
Les
valeurs morales du matérialisme scientifique
par Jean-Paul Baquiast
31/07/06 |
Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet
aussi d'accéder à la définition du
mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles,
dont le Japonais). |
Ce
texte est un extrait adapté de la conclusion d'un
ouvrage de Jean-Paul Baquiast à paraître vers
la fin de l'année aux Editions Jean-Paul Bayol, sous
le titre "Pour un matérialisme fort" .
Nous remercions l'éditeur d'en autoriser la publication.
A.I.
Le
matérialisme, contrairement à ce que veulent
laisser croire ses ennemis, est riche en valeurs morales.
Nous pensons même qu'il surpasse sur ce point
toutes les philosophies idéalistes et croyances spiritualistes.
Mais encore faut-il qu'il les expose et qu'il
accepte d'argumenter à leur propos. Le succès
du matérialisme en tant que doctrine philosophique
et d'attitude morale a toujours été,
dès l'apparition de la science moderne, lié
aux découvertes de celle-ci. Ce processus ne se dément
pas. Pour nous, il y a donc un lien étroit entre
matérialisme, matérialisme scientifique et
science moderne.
Mais
alors à quelles valeurs un tel matérialisme
moderne pourrait-il se référer ? La question
doit être posée, puisque le matérialisme
refuse d'adopter sans droit à l'inventaire
des valeurs définies en dehors de lui par les religions
ou par de vagues conceptions humanistes ne reposant pas
sur le socle solide des sciences expérimentales.
Celles-ci ne prétendent pas avoir réponse
à tout et laissent une grande part à l'interprétation
philosophique et aux postulats métaphysiques. Elles
peuvent donc retrouver des valeurs communes à d'autres
philosophies et d'autres morales que celles issues
du matérialisme. Mais elles peuvent aussi inciter
le matérialisme à renouveler ses propres valeurs
et en proposer d'autres.
Comment
concrètement se pose la question des valeurs pour
un scientifique matérialiste? Depuis que la science
existe sous forme d'un pouvoir organisé, les
scientifiques comme les organes de tutelle et les citoyens
eux-mêmes se sont interrogés sur la meilleure
façon de promouvoir auprès des chercheurs
une déontologie d'autant plus nécessaire
que ceux-ci manient des idées ou des objets pouvant
présenter un caractère dangereux. Cette déontologie
s'applique évidemment à tous, quelles
que soient leurs croyances ou leurs philosophies politiques.
Mais au-delà, les scientifiques matérialistes
doivent considérer que des prescriptions supplémentaires
s'imposent à eux, précisément
parce qu'ils sont matérialistes, que le matérialisme
est une philosophie se heurtant à de nombreux ennemis
et qu'ils doivent donc l'honorer par une exemplarité
incontestable. Tout ceci paraîtra naïf à
ceux qui connaissent les compromissions et lâchetés
auxquelles le souci de faire carrière ou de réaliser
des profits expose inévitablement les personnalités
faibles, lesquelles se rencontrent aussi bien chez les matérialistes
que chez d'autres. Mais, ici, nous nous devons de
le rappeler.
La
défense de la science
La
première valeur que sert un scientifique, sur le
plan professionnel mais aussi humain (sinon il n'aurait
pas choisi la recherche et lui aurait préféré
le commerce ou la communication) est l'augmentation
des connaissances. Que signifie ce terme ? Il postule (aux
exceptions près) qu'il existe un corpus mondial
de connaissances scientifiques, que celui-ci est à
la disposition de tous les humains, que ces connaissances
sont au plan pratique globalement utiles à l'humanité,
qu'au plan théorique elles décrivent
le monde en termes aussi objectifs que possible et qu'il
est donc moral de chercher à les étendre.
On négligera dans cette première approche
le point de savoir si les « connaissances scientifiques
» décrivent un monde réel existant en
soi ou s'il s'agit seulement de constructions
contribuant à l'émergence d'un
monde relatif aux observateurs et acteurs qui y opèrent.
L'essentiel est que le monde décrit soit celui
dans lequel vivent les humains. On négligera de même
la question, pourtant importante, de savoir quels intérêts
particuliers financent les recherches et comptent donc les
utiliser à leur profit. Dans un premier temps, l'impératif
est d'accroître la masse globale et la cohérence
des connaissances.
Les
scientifiques, comme tous ceux qui s'intéressent
à leurs travaux et acceptent de les voir financer par
l'impôt, ont donc comme premier devoir de participer
aux processus d'avancement de la science et de soutenir
les efforts qui leurs sont consacrés, qu'il s'agisse
de recherche fondamentale, appliquée, technologique
ou qu'il s'agisse aussi d'enseignement et
de vulgarisation. Ils ont donc pour devoir de combattre tous
ceux qui, pour des raisons non scientifiques, par idéologie
ou jeu de pouvoir(1),
cherchent à freiner, détourner ou arrêter
les recherches ou la publication de leurs résultats.
Evidemment, cette position de principe doit tenir compte de
diverses restrictions découlant par exemple de la protection
de la propriété intellectuelle ou de la sécurité
publique. Mais globalement elle représente un impératif
clair et devrait donc figurer au premier rang des valeurs
morales et professionnelles que s'assignent les scientifiques
matérialistes.
Cette
obligation générale qui s'impose à
tous les scientifiques est encore plus forte à l'égard
des scientifiques matérialistes. Ils doivent repousser
les multiples intrusions et détournements que les intérêts
politiques(2)
et les idéologies religieuses(3)
veulent imposer soit aux recherches soit à la diffusion
de leurs résultats. Les adversaires de l'objectivité
scientifique ne peuvent pas toujours interdire telles ou telles
recherches mais ils s'efforcent d'en présenter
les résultats d'une façon déformée
permettant d'en faire des arguments au service de leurs
intérêts. Les scientifiques matérialistes
doivent donc combattre ces actions et ne pas hésiter
à descendre dans l'arène politique et
médiatique pour se faire entendre. Il ne s'agira
pas de verser dans le dogmatisme en refusant toute critique
ou tout débat. Il s'agira seulement d'éviter
la récupération par des dogmatismes opposés.
Au-delà
de cette défense élémentaire du territoire
de la science, que pourraient faire les scientifiques matérialistes
? Voici quelques suggestions :
-
Identifier et éliminer les survivances de ce que l'on
pourrait appeler les interdits judéo-chrétiens
qui continuent à peser sur l'imagination et empêchent
de formuler des hypothèses réellement innovantes.
La tâche est aussi immense que difficile car nous sommes
tous empreints de cette culture judéo-chrétienne,
sans même nous en apercevoir. Tout n'est évidemment
pas à rejeter la concernant, surtout si c'était
pour la remplacer par des métaphysiques tout aussi
emprisonnantes provenant d'autres parties du monde(4).
Il reste que dans des domaines essentiels abordés par
les sciences fondamentales, la vie, la conscience, la cosmologie,
de nombreuses « prescriptions à penser »
implicites, quand il ne s'agit pas d'interdits, pèsent
sur l'esprit des chercheurs ou de ceux qui dans la société
financent ou jugent leurs travaux. Ceci empêche de traiter
certains sujets, d'envisager certaines problématiques
et finalement, de remettre en cause des croyances considérées
comme relevant encore de l'intouchable, sinon du sacré.
Les mêmes interdits se retrouvent dans des domaines
plus pratiques, concernant le corps humain et sa sexualité,
les animaux et, bientôt, les robots(5).
Il y a quelques décennies, certains médecins,
psychologues(6),
sociologues, appuyés par les mouvements politiques
dits de gauche, osaient s'élever contre ces persistances
du sacré et de traditions ancestrales dans les sociétés
modernes. Aujourd'hui, au prétexte de ne pas heurter
les convictions intimes de tel ou tel, leur parole est bridée.
La même interdiction pèse aussi sur l'art et
la littérature. Les recours devant les tribunaux de
personnes ou de mouvements s'estimant heurtés dans
leurs croyances se multiplient(7).
Plus
généralement, les matérialistes doivent
absolument faire la chasse aux résurgences du Sacré
qui, notamment sous la forme des fausses sciences(8),
continuent à lier la pensée par des interdits
se voulant inaccessibles à la critique rationnelle.
Faire la chasse au Sacré ne signifie pas désenchanter
le monde, comme on l'a dit. Cela signifie proposer d'autres
rêves que ceux cachant en fait de profonds conservatismes
ou de profitables commerces. Nous allons y revenir.
-
Refuser l'espèce de divinisation de l'Homme
qui remplace la référence au divin chez beaucoup
de ceux qui par intérêt ou par peur refusent
le changement. La place exorbitante donnée à
ce concept d'Homme, pourtant vague et se prêtant
à tous les abus, montre que l'anthropocentrisme
étroit, lui-même mis au service des religions,
qui avait dominé la pensée scientifique jusqu'aux
Lumières, est loin d'avoir disparu. Certes, politiquement,
il est plus que jamais utile de lutter contre ceux qui violent
les droits de l'homme fondements de nos démocraties
européennes. Mais d'une part les droits de l'homme
ne doivent pas nous faire oublier ceux des autres créatures
vivantes et, par extrapolation, faire pardonner les atteintes
irresponsables aux milieux naturels. Ils ne doivent pas d'autre
part être évoqués pour défendre
des intérêts sordides, au nom notamment des libertés
individuelles(9).
Il
faut en fait admettre que le monde décrit par les
nouvelles sciences est tout autant un monde sans l'homme
qu'un monde sans dieux. Il est tout à fait
légitime que les humains veuillent tenter d'y
répandre, sur Terre comme à terme dans le
cosmos, des formes futures d'intelligence, de conscience
et de corporéité portant les meilleurs des
valeurs que nous attribuons à l'humain –
sous réserve du nécessaire respect d'autres
formes éventuelles non humaines. Mais pour cela,
il faudra faire descendre l'homme du piédestal
où continuent à le mettre les conservateurs
et qu'il ne mérite plus désormais d'occuper.
Il faudra renoncer à diviniser un Homme brutal, ignorant,
destructeur, symbole manipulé par de nouveaux prêtres,
qui prendrait le relais du Dieu féroce dont l'Occident
éclairé cherche à se débarrasser.
-
Oser utiliser systématiquement l'arme de l'étude
scientifique dans les affrontements avec les ennemis du
matérialisme, d'autant plus que beaucoup de
ceux-ci ne prennent aucunes précautions ni ne mettent
aucune tolérance dans leurs attaques, en utilisant
souvent de pseudo- arguments scientifiques. Pour les matérialistes,
il est évident que les croyances, les mythologies
et leurs excès relèvent de l'analyse
scientifique. Les religions ont joué un rôle
essentiel dans l'histoire humaine, comme le montre
l'étude des civilisations et de leurs productions
artistiques et intellectuelles. A cet égard, elles
constituent le patrimoine de tous, comme d'ailleurs
les autres héritages laissés par les civilisations
passées. Etudier leur rôle, profondément
imbriqué dans l'histoire du monde actuel, représente
un objectif de recherche indispensable. Le matérialiste
ne s'en trouvera pas agressé dans ses convictions
– pas davantage qu'il ne l'est lorsqu'il
visite les ruines d'un temple grec ou une église
romane. Mais cela ne donne pas aux croyants d'aujourd'hui
le droit de chercher à imposer sans aucun débat
les religions et morales du passé.
Un
tel débat, sous forme de droit d'inventaire,
pour employer à nouveau ce terme, doit être éclairé
par la science, non pas par des scientifiques sous contrôle
des églises ou des sectes (comme il s'en trouve
malheureusement) mais selon les procédures ouvertes
et démocratiques de la communauté scientifique.
Or là encore, il faut bien reconnaître que la
critique scientifique de la religion est devenue quasiment
impossible, y compris au sein des universités européennes
financées par l'Etat. L'audacieux qui s'y
livre, dans ses cours ou ses recherches, est vite mis à
l'écart voir poursuivi devant les tribunaux comme
coupable de conduite partisane et d'agression morale.
Les oukases intellectuels des représentants des religions
poussent progressivement à considérer qu'il
est sacrilège d'étudier les comportements
religieux de la même façon que d'autres
comportements sociaux(10).
|
La critique scientifique des religions et des croyances
Nous
pensons que le matérialisme scientifique, au-delà
de l'histoire des religions qui n'est
souvent qu'une apologie déguisée,
devrait examiner les questions suivantes en s'appuyant
sur les outils offerts par les nouvelles sciences.
Certains chercheurs l'ont fait à titre
individuel, mais ceci généralement dans
l'hostilité générale.
-
Pourquoi le fait de croire en un autre monde et une
autre vie après la mort (y compris ad absurdum)
s'est-il introduit il y a quelques millénaires
(ou dizaines de millénaires ?) chez les hominiens
et pourquoi a-t-il survécu depuis ? Est-ce vraiment
parce que les hommes devenus conscients de leur propre
fin avaient besoin de ceci pour survivre ?
-
Corrélativement, pourquoi, si ce besoin de
croyance était indispensable à la survie
des individus et des sociétés, des athées
ou incroyants ont-ils pu apparaître et survivre
- le cas échant en transférant leur
besoin de croire sur des objectifs de nature matérielle
?
-
Comment en termes neurologique l'idée de Dieu
- et plus généralement le fait de croire
en quelque chose sur le mode de la foi du charbonnier
- se manifestent-ils dans l'anatomie et la physiologie
du cerveau soumis aux moyens moderne de l'imagerie
fonctionnelle et de l'exploration par drogues
psychotropes ?
-
Peut-on considérer que l'idée de Dieu
soit un mème ou un mèmeplexe qui parasiterait
nos cerveaux ?
-
Comment les pouvoirs sociaux et politiques utilisent-ils
à leur profit le besoin de croyance ? On sait
depuis longtemps de quelles façons les classes
dirigeantes traditionnelles se sont servies des religions
pour aliéner les populations (l'opium du peuple).
Mais il serait intéressant de voir aujourd'hui
quels sont les intérêts précis,
géostratégiques, politiques, commerciaux
- qui sont derrière les fondamentalismes chrétiens
ou islamiques et visent à mettre en tutelle
l'esprit des hommes modernes ? On aimera aussi savoir,
sans tomber dans les fantasmes de la théorie
du complot, quels pouvoirs encouragent la prolifération
des sectes au sein des sociétés occidentales?
-
Ajoutons que la critique scientifique du bouddhisme
n'est pas assez aiguisée, compte tenu notamment
de la large diffusion des religions contemplatives
(on y joindra l'hindouisme) et du fait que ces religions
sont en principe reconnues officiellement par des
Etats qui ne refusent pas la science occidentale mais
qui sans doute la détournent de façon
subtile.
-
Les religions établies s'indigneraient si l'on
affirmait que les sectes et les superstitions qui ont
toujours proliféré dans les sociétés
humaines devraient être analysées avec
les mêmes instruments scientifiques que ceux appliqués
aux religions, ne fut-ce que pour montrer les points
sur lesquels les unes et les autres se distinguent.
Pourtant, nous ne voyons pas de raison de soumettre
les unes à l'observation scientifique et pas
les autres.
|
Anciens et nouveaux impératifs
moraux
La
production d'impératifs moraux censés devoir
s'appliquer à tous parait une activité inséparable
de la vie en société. Elle précède
certainement la définition d'obligations légales
sanctionnées par le juge. Nous avons vu en étudiant
les super-organismes dans d'autres articles de cette Revue
que cela n'avait rien d'étonnant. Les «gardiens
de la conformité», au même titre il est
vrai que leurs opposés les «générateurs
de variabilité», sont indispensables à
la cohésion de tout organisation sociale, chez l'homme
comme chez la plupart des espèces vivantes. Les impératifs
moraux ainsi générés peuvent s'appliquer
à certains groupes et pas à d'autres. Mais la
volonté de faire de l'humanité une entité
universelle a conduit les philosophes et les hommes politiques
à édicter des morales de portée générale
et, de ce fait, devant être respectées par tous
les humains(11).
Ces impératifs ne sont pas nécessairement liés
aux prescriptions de telle ou telle religion, encore que les
uns et les autres semblent inspirés par un fonds commun
de religiosité.
Les
scientifiques matérialistes, face aux impératifs
moraux en vigueur dans la société à laquelle
ils appartiennent, ont le droit le plus strict de les analyser
– ou, si l'on préfère – de les discuter
afin le cas échéant de les faire évoluer(12).
Mais quelle est leur liberté interne face à
de tels impératifs ? Nous voulons dire que toute personne,
formée dans un milieu précis, avec des normes
morales données, éprouve beaucoup de difficultés
quand il s'agit de prendre du recul vis-à-vis de ces
normes. Si, dans un mouvement de révolte propre à
la jeunesse, elle s'en est écartée, elle risque
d'y revenir avec la maturité. Les scientifiques sont
comme les autres. Ils ont été élevés
dans certaines valeurs morales qui continuent à les
imprégner tout au long de leur vie. Sont-ils capables
d'évaluer scientifiquement ces valeurs et ne pas les
reproduire automatiquement dans leurs enseignements et leurs
pratiques de recherche ? C'est une question qu'ils doivent
se poser à eux-mêmes, à supposer qu'ils
aient la capacité de s'auto-analyse(13).
C'est aussi une question que les citoyens doivent leur poser
Un
scientifique est constamment sollicité pour émettre
des jugements moraux ou de nature morale. C'est d'abord le
cas au sein de sa discipline, quand il y intervient à
titre d'expert. C'est de plus en plus le cas sur n'importe
quel problème, quand il est invité par les médias
au prétexte que certains succès lui ont conféré
de la réputation dans son domaine(14).
Pourquoi pas ? Mieux vaut faire appel aux scientifiques qu'aux
représentants d'associations de défense de tout
et de rien, quand ce n'est pas à l'inévitable
représentant de l'épiscopat et de la communauté
islamique, qui se prononcera intrépidement à
propos de questions sur lesquelles il n'a que des préjugés.
Chaque
scientifique matérialiste devrait cependant s'interroger
pour savoir qui «parle en lui» quand il se sent
obligé de prendre la parole ou la plume pour défendre
des valeurs morales ? Doit-il céder à l'urgence
qu'il ressent de s'exprimer ? Doit-il consulter
d'autres personnes afin d'élaborer des
propositions moins subjectives et plus proches de l'objectivité
scientifique ? Doit-il, comme certains le font (on le leur
reproche parfois d'ailleurs, au lieu de les en louer)
se taire et refuser les interviews, en estimant que «
ce qui parlerait par sa voix » n'a pas été
étudié suffisamment, ni par lui ni par d'autres,
et ne mérite donc pas crédit, y compris à
ses propres yeux.
Cependant,
au-delà d'une nécessaire réserve,
les matérialistes scientifiques peuvent-ils faire
plus, c'est-à-dire proposer des normes morales
et plus généralement des valeurs découlant,
non d'un fonds commun dont ils auraient hérité,
mais de l'interprétation qu'ils donneraient
eux-mêmes de leurs sciences, notamment quand celles-ci
s'apparentent à ce que nous avons appelé
les nouvelles sciences ?
Dans
ce cas, ils sortiraient des limites strictes de la démarche
scientifique, pour laisser parler leur imagination, leurs
sentiments, leurs rêves. Mais ce faisant, en même
temps, ils esquisseraient de nouvelles valeurs qui pourraient
rajeunir, compléter et le cas échéant
transcender complètement ou remplacer les valeurs
sociales actuelles, y compris celle de la science de demain.
Ce travail à la limite entre la métaphysique
et la science fiction aurait le grand avantage de rendre
concrètes, d'humaniser, si l'on peut
dire, des perspectives scientifiques et techniques qui pour
beaucoup de personnes restent encore incompréhensibles
et de ce fait effrayantes.
Nous
avons noté dans d'autres articles de notre Revue
les efforts faits en ce sens par les avocats de la Singularité
et les militants du Transhumanisme. Mais de nombreux autres
scientifiques, non encore engagés dans des démarches
aussi ambitieuses, entretiennent pourtant dans leurs disciplines
des projets à plus ou moins long terme, parfois des
rêves, qui n'ont pas besoin des religions pour
s'enrichir des plus hautes vertus morales. Nous avons
eu le privilège, depuis que nous éditons la
revue Automates-Intelligents, de connaître de véritables
saints (et saintes) laïcs pour qui l'exploration
du cosmos, le sauvetage de la bio-diversité, la protection
des équilibres naturels, la réalisation de formes
de conscience et de vie artificielles … constituent
de véritables apostolats, dignes des plus grands sacrifices.
Ceci, non pas comme on le dit souvent pour en obtenir des
avantages personnels, mais pour servir à l'émergence
d'un monde nouveau, différent et sans doute meilleur
que l'actuel. Ils agissent comme s'ils étaient
intimement convaincus de la pertinence de la belle devise
des altermondialistes, malheureusement souvent détournée
: «un autre monde est possible».
Les
passionnés, scientifiques ou non, qui se consacrent
à ces grands objectifs sont bien peu nombreux par
rapport à tous les autres humains, ceux qui ne se
réalisent que dans les guerres tribales ou les consommations
matérielles. Mais c'est cette infime minorité
qui, si notre monde échappe aux catastrophes que
préparent les fanatiques et les jouisseurs, lui apportera
le salut. Ils ne se prennent pas cependant pour des Messies.
Ils se considèrent seulement comme les agents presque
anonymes d'un univers nouveau en train de naître.
Leur seul mérite, pensent-ils, est d'avoir
su, ayant bénéficié de l'enseignement
des sciences dispensé dans les écoles de la
république (toutes les écoles de toutes les
républiques), prendre conscience du vaste mouvement
qui les entraîne, afin d'y apporter le meilleur
de leur intelligence et de leur cœur.
Notes
(1) Dont nous avons un
exemple récent avec le veto que vient de mettre le
président G.W. Bush (18 juillet 2006) à la décision
du Sénat d'autoriser les recherches sur les cellules-souches
embryonnaires. L'argument (hautement électoral) de
G.W. Bush est qu'utiliser de telles cellules-souches revient
à sacrifier des vies humaines potentielles De nombreux
biologistes américains, se déclarant chrétiens,
refusent de soutenir ce point de vue. 
(2) L'interdiction de publication imposée
par le gouvernement américain aux climatologues de
ce pays dénonçant le rôle de la consommation
des carburants fossiles dans la production du réchauffement
climatique est un exemple typique. 
(3) Mentionnons une nouvelle fois les pressions
des églises évangélistes en faveur de
l'enseignement public de l'hypothèse du Dessein Intelligent.
Ces exemples nous viennent des Etats-Unis, mais de semblables
intrusions et pressions s'exercent aussi en Europe –
sans parler de celles existant dans les pays encore soumis
à des dictatures politiques. 
(4) Nous pensons ainsi à l'incroyable
ferveur révérencielle dont jouit la «pensée»
du Dalaï-lama dans les cercles intellectuels occidentaux,
alors que cette pensée pourrait être résumée
en trois ou quatre banalités. 
(5) On peut pronostiquer que les progrès
prévisibles de la robotique autonome questionnant de
plus en plus les limites prétendues entre l'homme et
la machine seront vécus par certains, fussent-ils matérialistes,
comme de véritables sacrilèges. 
(6) Freud lui-même…
(7) Recours devant les tribunaux islamiques
dans les Etats ayant instauré la Charia, devant nos
propres tribunaux en Occident. Mais les consciences sont-elles
véritablement blessées quand par exemple un
médecin homme soigne une femme en l'absence de son
conjoint (ou l'inverse) ? Les consciences se sentent blessées
parce que des agitateurs décidés à prendre
le pouvoir dans nos sociétés laïques et
y instaurer leur loi (islamique ou évangélique)
les persuadent qu'elles se doivent de l'être. 
(8) Ces fausses sciences, astrologie, médecines
alternatives, prospèrent d'autant plus qu'elles rapportent
beaucoup d'argent à ceux qui les promeuvent en encourageant
le vieux fonds irrationnel des hommes. 
(9) Liberté d'abuser du tabac, de
l'alcool, de la vitesse sur la route ; droit aux armes à
feu ou à des prises de risques pénalisant la
société toute entière. 
(10) Là encore, nous ne faisons
pas seulement allusion à la situation régnant
dans des universités du Tiers-monde. Aux Etats-Unis,
en Europe et même en France, le même « terrorisme
intellectuel » commence à se répandre,
avec la bénédiction, c'est le cas de le dire,
d'autorités politiques voulant éviter des conflits
avec une opinion publique supposée majoritaire en plan
électoral. 
(11) Ainsi les impératifs catégoriques
proposés par Emmanuel Kant. 
(12) Le même droit est reconnu à
chaque citoyen, dans les démocraties, à l'égard
des impératifs légaux. Les citoyens ont le droit
de discuter la loi pour le cas échéant obtenir
sa modification. Mais, tant qu'elle n'a pas été
abrogée, ils n'ont pas le droit d'y déroger.
Ce n'est pas le cas concernant des impératifs moraux
plus généraux, (par exemple ne pas abuser de
situations dominantes) devant lesquels chacun demeure libre
face à sa conscience, selon l'expression consacrée.

(13) Rappelons, en ce qui concerne le
libre-arbitre, c'est-à-dire la liberté de choisir
entre un Bien et un Mal prétendus, que les neurosciences
y voient en général une illusion. Si le Je conscient
fait tel choix, même en se donnant beaucoup de raisons
apparemment objectives pour le faire, il y est déterminé
par des chaînes complexes de causalité qui lui
échappent en partie. Le scientifique qui a admis cela
ne s'estimera pas particulièrement méritant
s'il se met au service d'un objectif considéré
par lui ou par d'autres comme une valeur positive. Il admettra
qu'il est « agi » par des forces qui le dépassent.
Il en sera de même s'il choisit ce que d'autres considéreraient
comme un mal. Il se sentirait sans doute légitimé
à le faire…sans cela il ne le ferait pas. 
(14) L'Institution Nobel, comme on sait,
est particulièrement fertile dans la production d'émetteurs
d'avis et de conseils.
Retour au sommaire