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DU
CÔTE DES LABOS
Les
robots s'invitent à la crèche
par
Christophe Jacquemin (29/04/06)
Même
si le groupe japonais Sony a lancé un vaste plan
d'économies qui passe par l'abandon du développement
de nouveaux robots domestiques, comme le chien Aibo(1)
ou l'humanoïde Qrio, il continue de conduire des recherches
sur les interfaces de communication homme-machine. Objectif
: rester présent dans un domaine jugé des
plus prometteurs pour l'avenir.
En partenariat avec le Machine Perception Laboratory (MPLab)
de l'université de Californie à San Diego(2)
dirigé par Javier Movellan, le Sony Intelligence
Dynamics Laboratories
Inc(3)
mène dans le domaine une expérience des plus
originales : celle de faire cohabiter enfants et robots
pour mieux analyser les relations des uns avec les autres.
Ainsi, depuis mars 2005 dans une crèche américaine,
des enfants âgés de moins de deux ans partagent
chaque jour leur quotidien avec l'humanoïde Qrio (Quest
for Curiosity) développé par Sony, rejoint
depuis avril
par le robot RUBI(4)
mis au point par le MPLab.
"Avec
cette expérience, notre objectif est de comprendre
la façon dont les enfants, curieux par nature, peuvent
développer des émotions face à des
robots", indique Fumihide Tanaka, chercheur chez Sony.
"Nous, les adultes, avons tendance à demander
aux enfants s'ils considèrent les robots comme des
jouets ou comme des êtres vivants. Mais en réalité,
les enfants ne sont pas enfermés dans ces catégories
pré-établies. Les êtres humains ont
assurément une façon innée de communiquer
indépendamment du langage et c'est avec les enfants
que nous pouvons le mieux observer ce phénomène,
explique le chercheur. Et si nous parvenons à développer
des appareils intelligents, dans un siècle chacun
considérera ces technologies comme naturelles et
ne se posera pas de questions", assure le scientifique.
L'une
des particularités de l'expérience est que
nous n'obligeons pas les enfants à venir dans nos
laboratoires. C'est nous qui allons les voir là où
ils sont. Et pour garantir le plus possible le "naturel"
de l'opération, nous ne nous immisçons pas
dans l'aire des enfants. Nous restons invisibles en coulisses
pour piloter Qrio via une télécommande, qui
quelquefois évolue aussi en mode autonome.
Toutes
les interactions sont filmées secrètement
et analysés. Ainsi, Fumihide Tanaka a pu observer
des changements comportementaux des tout petits en fonction
de la présence ou non du robot parmi eux. Le chercheur
se dit dès lors convaincu que les enfants ne voient
pas davantage le robot comme un jouet que comme un être
humain, mais comme une sorte d'hybride des deux. Une notion
difficile à appréhender pour les adultes...
En guise de comparaison, les chercheurs ont aussi mené
des expériences similaires avec un simple jouet inanimé,
qui a vite été délaissé par
l'assemblée. Avec un robot, il n'en va pas du tout
de même. Si celui-ci suscite d'abord une certaine
méfiance, elle se mue peu à peu en curiosité,
puis en affection. Initialement, les enfants prêtent
en effet peu d'attention à leur compagnon métallique.
Mais au bout d'une période d'un à deux mois,
ils commencent à l'aider à se relever lorsqu'il
tombe. Après trois mois de vie commune, ils l'empêchent
même de chuter.. "Les enfants s'adaptent à
leur acolyte et compatissent avec lui, même si personne
ne les oblige à le faire", commente M. Tanaka.
Et puis, à la fin d'une session, lorsque Qrio est
allongé, il n'est pas rare de voir un enfant le couvrir
d'une couverture et lui dire "bonne nuit".
Doux
et agréablement dodu, RUBI le robot développé
par le MPLab (université de Californie) constitue
un des éléments de recherche à long
terme dans l'interaction robot/homme en temps réel
et pour l'utilisation des ordinateurs interactifs dans les
environnements éducatifs. Le projet, en s'appuyant
ici sur la réaction des enfants, doit aider les chercheurs
à développer des robots mieux adaptés
et plus sophistiqués
Mesurant un peu plus d'un mètre de haut, RUBI est
monté sur quatre roues en caoutchouc non-motorisées
pour le déplacer facilement d'un endroit à
l'autre. Doté d'une tête(5)
et de deux bras(6),
il est capable de détecter des visages et des expressions
de base.
Pour l'occasion, le robot s'est improvisé assistant
éducatif, enseignant par exemple des chansons aux
enfants.
Affublé d'un écran à contact sur le
ventre, il présente aux petits des jeux interactifs,
leur apprenant des couleurs et toutes sortes de formes.
"Les résultats préliminaires montrent
que les enfants aiment les robots, et les étreignent
même", souligne Javier Movellan, directeur du
MPLab. "Notre
équipe travaille à comprendre ce que sous-tend
une interaction normale entre les robots et les humains.
Nous avons encore du chemin à faire pour y arriver
car pour qu'ils soient utiles, dans le domaine de l'éducation
ou ailleurs, les robots doivent devenir plus performants
qu'ils ne le sont actuellement dans les tâches que
les humains font brillamment sans réfléchir
- identifier une voix par exemple ou retourner à
autrui un sourire juste au moment opportun. La plupart des
gens sont impressionnés par ce que font les machines
et qui sont difficiles pour nous, comme par exemple battre
aux échecs le tenant du titre mondial. Mais c'est
finalement facile. Ce qui est difficile est ce que nous
sous-estimons et prenons pour allant de soi, comme l'expression
émotive ou l'aptitude à reconnaître
un objet indépendamment des conditions d'éclairage
dans une pièce. L'interaction véritable devra
aller bien au-delà d'une capacité de calcul
ou d'une connaissance stérile. Elle devra permettre
de tisser des liens"
Verrons-nous
bientôt des robots en salle de classes, jouant les
aides pédagogiques ? En tous cas, nul doute que ces
êtres de métal sont amenés à
jouer un rôle grandissant dans la société
japonaise (et certainement dans nos sociétés
occidentales), non seulement auprès des jeunes mais
aussi, voire surtout, des personnes âgées dépendantes
dont la proportion ne va cesser de croître dans les
prochaines années au Japon.
Pour l'heure, l'expérience menée par Sony
et l'université de Californie montre que les enfants,
avec leur esprit ouvert, font bon accueil aux robots et
développent envers eux des émotions. S'annoncent
alors pour les firmes la promesse de nouvelles possibilités
commerciales conditionnées au développement
de machines toujours plus intelligents et conviviales.
(1)
Voir notre actualité
du 28/01/06. (2)
http://mplab.ucsd.edu
(3)
http://www.sonyidl.jp/index.html
[en
japonais] (4)
Robot Using Bayesian Inference
(robot utilisant les inférences bayésienne).
(5)
Tête dotée de 9 degrés
de liberté, dont 3 contrôlent le cou, 4 les
yeux (caméras Sony EVI-G20-TPZ) avec un champ horizontal
de 30 degrés et vertical de 15 degrés. (6)
D'anciennes versions du
bras étaient dotées de 7 degrés de
liberté, ramenée ici à 1 degré
de liberté pour des raisons de sécurité
envers l'enfant.