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Publiscopie
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Collapse
How societies choose to fail or
succeed
Par Jared Diamond
Viking
2005
Version
française
Effondrement
: Comment les sociétés décident
de leur disparition ou de leur survie
Gallimard Essais 2006
Présentation et commentaire par Jean-Paul
Baquiast. Le commentaire est fait à partir
du texte anglais original. 16/05/06
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Jared
Diamond est professeur de géographie
à l'université de Californie,
Los Angeles. En fait, avec ou sans titres, il
est bien plus que cela: biologiste évolutionnaire,
physiologiste, biogéographe, anthropologue,
historien, sociologue, environnementaliste et
finalement philosophe.
Ajoutons que le Pr Diamond
parle une dizaine de langues et conserve une
grande activité physique bien qu'ayant
quelque peu dépassé l'âge
de la retraite.
Il
s'est fait connaître précédemment
par les ouvrages suivants:
* Guns,
Germs, and Steel: The Fates of Human Societies
(1997),
* Why is Sex Fun? The Evolution of Human Sexuality
(1997),
* The Third Chimpanzee: The Evolution and Future
of the Human Animal (1992),
On citera aussi ses études sur l'avifaune
sauvage:
* The Birds of Northern Melanesia: Speciation,
Ecology, & Biogeography (with Ernst Mayr,
2001),
* Avifauna of the Eastern Highlands of New Guinea,
Publications of the Nuttall Ornithological Club,
No. 12, Cambridge, Mass., pp. 438 (1972).
Pour
en savoir plus
La
page de l'auteur à l'UCLA
http://www.geog.ucla.edu/people/faculty.php?lid=3078&display_one=1&modify=1
Page sur l'auteur
dans le site Edge
http://www.edge.org/3rd_culture/bios/diamond.html
Notule bibliographique
2000 (français)
http://www2.ac-toulouse.fr/philosophie/pub/diamondjared.htm
On pourra relire
une courte présentation de Guns, Germs and
Steel dans Automates Intelligents (voir l'article
de fin de la page Actualités de septembre 2001
http://www.automatesintelligents.com/actu/010906_actu.html
)
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photo Sean Carpenter. On peut y voir la mort d'un monde
Position
du problème
Paul
Valéry, inspiré comme il l'était
souvent, avait lancé au début du XXe siècle
une phrase devenue célèbre : Nous autres
civilisations savons désormais que nous sommes mortelles.
On avait appliqué ce propos aux conséquences
de la première guerre mondiale, puis on n'y avait
plus pensé. Le propre en effet de la civilisation occidentale,
à l'époque, était de se croire
immortelle. Aujourd'hui, le doute s'installe,
mais la question n'est pas généralement
traitée avec les outils scientifiques qui seraient
nécessaires. L'ouvrage exceptionnel de Jared
Diamond, Collapse, vise à nous fournir quelques méthodologies
rigoureuses pour aborder le sujet.
Ce travail vient tout à fait opportunément.
La possibilité d'un effondrement, non seulement
de la civilisation dite occidentale (nous reviendrons
sur ce que ce terme peut signifier) mais de l'ensemble
des civilisations humaines est aujourd'hui envisagé
comme une perspective crédible par beaucoup de
ceux qui veulent réfléchir à l'avenir.
Ceci paraîtra paradoxal à une époque
où l'explosion des sciences et des techniques
fait au contraire espérer que les problèmes
actuels du monde global pourraient trouver des solutions
nouvelles résolvant par miracle toutes les difficultés.
Mais pour beaucoup d'économistes et d'environnementalistes,
il s'agit d'une illusion, d'autant plus
dangereuse qu'elle dispense de réfléchir
aux remèdes éventuels. Pour Jared Diamond,
l'avenir est sombre, mais il conserve néanmoins
ce qu'il appelle un optimisme raisonné (dont
on verra cependant les limites à la fin de cet
article). Il croit possible, en analysant grâce
aux outils des sciences modernes les causes des déclins
et des effondrements sociétaux du passé
et du présent, d'éviter que les sociétés
humaines subissent passivement les effets pervers de leur
propre développement, comme elles l'ont fait
jusqu'à présent. A-t-il raison, et
dans quelle mesure ? C'est la principale question
que nous devons nous poser en le lisant. Nous allons en
discuter.
Rappelons
cependant avant de le faire que dans notre revue, nous
ne tombons pas dans la facilité du pessimisme morbide.
Au contraire. Nous donnons systématiquement la
parole aux chercheurs et praticiens des nouvelles sciences,
en mettant en valeur les innombrables améliorations
que celles-ci apportent déjà et pourraient
apporter dans l'avenir. Nous pensons qu'il
s'agit d'un devoir essentiel : montrer que
des solutions technologiques et organisationnelles existent
et que ces solutions devraient faire l'objet des
investissements collectifs et des évolutions culturelles
leur permettant d'exercer leurs effets favorables.
Il faut d'autant plus le montrer que la plupart
des décideurs ignorent encore, notamment en Europe,
les problématiques d'un développement
que l'on pourrait dire techno-centré. Ils
ne jouent donc pas le rôle qui devrait être
le leur pour abandonner les traditions devenues inadaptées
et permettre aux sociétés de s'ajuster
en profondeur aux nouvelles contraintes de la survie collective.
Nous
allons même plus loin dans l'optimisme, en
donnant chaque fois que cela nous semble pertinent la
parole aux futurologues qui prévoient l'avènement
de ce que l'on nomme désormais la Singularité,
selon le mot de Ray Kurzweil. Par ce terme, on désigne,
rappelons-le, une modification radicale des modalités
d'action de la vie intelligente sur Terre, permise
par la convergence de toute une série de technologies,
notamment celles du calcul et du traitement de l'information.
Elle permettrait l'apparition d'humains «
augmentés » ou de post-humains mieux à
même que nous de résoudre les difficultés
actuelles et futures de la planète dans son ensemble.
Mais
à l'inverse nous avons toujours voulu, par
rigueur intellectuelle, donner aussi la parole aux scientifiques
alarmistes voire catastrophistes, dans la mesure où
ils présentent des arguments rationnels et non
inspirés par une mystique de l'apocalypse
de plus en plus répandue dans les groupes religieux.
Nous avons notamment cité les synthèses
impressionnantes proposées par Martin Rees et Jacques
Blamont. Martin Rees évoque certes des risques
cosmologiques contre lesquels on ne peut rien aujourd'hui.
Mais la plupart de ceux dont il traite, comme des menaces
dont Jacques Blamont fait de son côté le
recensement, résultent de l'activité
humaine et, dans une large mesure, de mauvaises décisions
prises, parfois en connaissance de cause, par les responsables
politiques et économiques. Il faut bien convenir
aujourd'hui que rien ne permet d'affirmer
ce qu'apporteront les cinquante prochaines années
: triomphe ou effondrement de la vie intelligente et des
sociétés humaines qui prétendent
en être les porteuses.
Ces
auteurs, comme tous ceux qui décrivent abondamment
la dégradation probable prochaine de l'environnement
terrestre, évoquent des menaces qui concernent,
relativement à court terme, les sociétés
les plus développés et les plus solides
en apparence. Or le grand public considère généralement
que si des sociétés devaient s'effondrer,
dans un proche avenir, ce seraient les sociétés
traditionnelles et plus généralement celles
du tiers-monde, accablées par des maux paraissant
insolubles. Mais rien ne permet d'affirmer que les
sociétés les plus puissantes ne sont pas
elles aussi menacées de destruction. Cette destruction
se produirait pour des causes internes, tenant à
des dysfonctionnements propres aux sociétés
développées. Elle ne serait donc pas liée
à l'effondrement des sociétés
du tiers-monde, même si celui-ci, se produisant
en parallèle, n'améliorerait en rien
le sort des sociétés développées.
C‘est d'ailleurs la conscience du fait que
malgré leur richesse, les occidentaux ne sont pas
à l'abri des grandes menaces qui rend beaucoup
d'entre eux pessimistes et les porte à rechercher
des consolations religieuses face à un avenir terrestre
qu'ils ne peuvent plus considérer avec optimisme.
Plus
concrètement, pour les Européens que nous
sommes, la question de l'avenir de l'Europe
en tant que telle est de plus en plus posée. Les
échecs de la construction européenne, l'impuissance
des gouvernements et des peuples à se regrouper
pour étudier des solutions communes pourtant théoriquement
possibles fait douter du futur. L'Europe disparaîtra-t-elle
à court terme comme l'ont fait jadis les
empires étudiés par Jared Diamond ? Beaucoup
d'Européens commencent sans doute à
le penser mais ils semblent s'y résigner.
.
L'Europe
n'est pas seule en cause. L'avenir de l'Amérique
du Nord réputée toute puissante paraît
aussi de plus en plus incertain. Nombreux sont les analystes
qui prévoient la fin de l'Empire américain,
incapable de surmonter ses propres contradictions sociologiques
et emporté par une ubris technologique qui se retournera
finalement contre lui. Est-ce à dire que les empires
émergents, notamment la Chine et l'Inde, pourront
prendre le relais de l'Empire américain pour
guider l'humanité vers un avenir plus rassurant?
Les observateurs avertis en doutent aussi - Jared Diamond
est de ce nombre. Ils montrent les faiblesses structurelles
qui risquent de bloquer le développement de ces nouveaux
géants et d'entraîner le reste du monde
dans les impasses que leur croissance non maîtrisée
aura fait naître.
S'interroger
sur l'effondrement des sociétés humaines
ne fait donc pas partie des jeux d'esprit destinés
à faire peur aux favorisés afin qu'ils
apprécient mieux le confort dont ils jouissent.
Il s'agit au contraire d'un comportement de
survie, d'autant plus indispensable que l'on
se croit protégé. Mais une objection vient
tout de suite à l'esprit : est-ce bien efficace
? Autrement dit, les sociétés sont-elles
dotées d'une personnalité collective
et d'une sorte de libre-arbitre qui leur permettraient
de choisir, comme l'indique le sous-titre de «
Collapse », entre la chute et le succès.
A lire Jared Diamond comme les nombreux auteurs qui exhortent
à lutter contre les déclins divers, la science
le permet. Comprendre les lois qui gouvernent les sociétés
permettra d'éviter les accidents devant lesquels
sont impuissantes les sociétés ne disposant
pas des éléments modernes de l'analyse
scientifique, sociétés primitives ou sociétés
animales. Mais ne s'agit-il pas d'une illusion
?
On
retrouve là la question bien connue du volontarisme
politique et plus généralement de la décision
qui se prétend volontaire. Les super-organismes que
sont les sociétés, comme les organismes individuels
que sont les humains en société, ne sont-ils
pas les produits de mécanismes complexes, inconnaissables
dans leur totalité et par conséquent aux résultats
imprédictibles ? On pourrait à la rigueur expliquer
le passé, voir donner quelques éclairages sur
le présent. Mais en aucun cas cela ne permettrait de
choisir effectivement la bonne solution pour le futur. Si
nous reprenons l'exemple de l'Europe, les explications toutes
valables concernant son éventuel déclin ne manquent
pas. Le nombre d'Européens qui les ont assimilées
et qui voudraient réagir n'est pas nul. Est-ce pour
autant que, jour après jour, les décideurs divers,
y compris les citoyens dans leur ensemble quand ils sont appelés
à se prononcer, prennent les solutions de survie qui
semblent s'imposer? Sans doute pas. Il semble au contraire
qu'un mécanisme pervers soit à l'oeuvre, qui
entraîne inexorablement les Européens à
faire tout ce qu'il faut pour que l'entité européenne
perdre de l'influence et finisse par se dissoudre.
Mais
à cette objection, on fera la réponse classique
de la philosophie moderne de la connaissance. Les systèmes
complexes que sont les hommes et les organismes sociaux qui
les regroupent sont de plus en plus capables aujourd'hui
de générer des représentations mentales
produites par l'expérience qui leur permettent
de se situer avec un certain recul dans leur environnement.
Il s'agit sans doute d'une propriété
où le libre arbitre n'a rien à voir. Ces
représentations constituent des propriétés
émergeant spontanément au sein de l'espèce
humaine, si l'on peut dire. Mais leur influence bénéfique
sur les choix comportementaux conditionnant la survie n'est
pas négligeable. C'est d'ailleurs pour
cela qu'elles sont apparues dans les cerveaux et qu'elles
y ont persisté. Les scientifiques tels que Jared Diamond
qui s'efforcent d'analyser l'histoire des
phénomènes sociaux peuvent être considérés
comme les yeux et le cerveau de l'organisme social dont
ils émanent. Il en est de même en ce qui nous
concerne quand nous lisons leurs études et cherchons
à en tirer des conclusions. Nous faisons tous partie
d'un dispositif de veille et de mise en garde, d'ailleurs
encore très imparfait, lequel caractérise notre
super-organisme sociétal et civilisationnel. Les sociétés
primitives, comme les sociétés animales, malheureusement
pour elles, n'en sont pas pourvues. C'est ce qui
fait leur fragilité. Autrement dit, quand nous traversons
une route, nous savons qu'une voiture peut survenir
et nous regardons à gauche et à droite, consciemment
ou pas. C'est ce que ne savent pas faire ceux qui se
font écraser.
Les
facteurs de l'effondrement sociétal selon
Jared Diamond
Venons-en
au contenu du livre, sans d'ailleurs prétendre le résumer,
même sommairement, car il s'agit d'un ouvrage considérable
et abondamment documenté. Il synthétise en quelque
550 pages ce qui a certainement représenté des
années de travail, tant de l'auteur que de ses correspondants.
De plus, le travail réalisé a été
en grande partie conduit sur le terrain et par discussion
avec les représentants des sociétés citées
en exemple, quand ceux-ci n'ont pas disparu. Il ne s'agit
donc pas seulement de compilations d'études déjà
faites par d'autres.
Jared
Diamond a souhaité commencer son livre en exposant
la situation d'un Etat des Etats-Unis, le Montana, qu'il connaît
bien. Il étend ensuite sa réflexion à
la Californie. Ces deux Etats semblent à première
vue prospères et non menacés d'effondrement.
Pourtant, pour lui, ils symbolisent les Etats-Unis dans leur
ensemble, dont les facteurs de fragilité, nombreux,
destructeurs et pourtant mal connus, méritent au moins
d'être pris au sérieux et d'être traités
au plus haut niveau politique. C'est que ces facteurs sont
les mêmes que ceux ayant entraînés la disparition
des innombrables sociétés du passé dont
il ne reste aujourd'hui que des vestiges, voire aucune trace
d'aucune sorte. Ces facteurs, on les retrouve aussi à
l'oeuvre dans des sociétés modernes non américaines,
par exemple l'Australie, dont on loue actuellement, à
tort selon lui, la prospérité actuelle ou la
solidité du développement en cours. Il est donc
essentiel de les identifier.
Le
livre n'examine pas bien entendu toutes les sociétés
anciennes et modernes. Il se limite à quelques
exemples significatifs, sur lesquels l'auteur disposait
de sources d'observation suffisantes. Mais les exemples
présentés sont assez nombreux et divers
pour nous convaincre de la justesse de son point de vue.
Il s'agit, outre le Montana, déjà
cité, de l'Ile de Pâques, des îles
pacifiques isolées de Pitcairn et Henderson, des
sociétés américaines primitives du
Chaco, de l'empire Maya, des colonies Viking installées
dans le grand Nord, Islande, Groenland et Canada, des
populations de la Nouvelle Guinée enfin. Parmi
les sociétés modernes, il présente
les cas du Ruanda, de Haïti (opposé à
celui de la République Dominicaine), de la Chine
et finalement de l'Australie. Mais le lecteur pourra
sans difficulté transposer ces observations à
la situation des pays qu'il connaît mieux,
notamment à celle des pays européens.
Un
premier commentaire s'impose. Le talent de l'auteur
est tel qu'il fait de l'exposé de la
naissance et de la chute des sociétés prises
en exemple de véritables petits romans, passionnants
et poignants. Ils sont d'autant plus éclairants
que l'on connaît mal généralement,
à part le cas de l'Ile de Pâques et
des Mayas, l'histoire des peuples décrits.
Les lecteurs peu au fait du passé des sociétés
primitives découvriront à cette occasion
comment, dès pratiquement la fin du paléolithique,
et certainement dès le 10e millénaire avant
JC, des sociétés très évoluées,
savantes, efficaces, s'étaient mises en place,
dans des endroits du monde apparemment inhabitables. Autrement
dit, l'histoire de l'humanité moderne
remonte à des millénaires avant l'apparition
de l'écriture, bien avant les sociétés
d'Asie mineure et de l'Egypte que nous connaissons
par leurs monuments et leurs écrits et bien avant
les civilisations grecques et romaines qui sans doute
se sont bornées à reprendre et systématiser
ce qui avait été inventé des milliers
d'années auparavant. Ce que l'on sait
maintenant des grandes migrations de l'homo sapiens
primitif, voire des néanderthaliens, à travers
l'Europe, l'Asie puis l'Amérique,
montre d'ailleurs que les solutions néolithiques
étaient elles-mêmes certainement l'héritage
des premiers groupes humains de chasseurs-cueilleurs explorateurs,
dont l'organisation sociale était certainement
plus complexe qu'on ne l'imagine naïvement
aujourd'hui, notamment dans le domaine de l'observation
et de l'exploitation des ressources naturelles.
Malheureusement
pour elles, malgré leur niveau certain de développement
et d'adapatabilité, ces sociétés n'ont
pas été capables d'observer les limites fortes
auxquelles elles se heurtaient et les facteurs susceptibles
d'entraîner leur déclin. A plus forte raison
n'ont-elles pas été capables d'y porter remède.
A des échelles différentes, nous comprenons
bien en lisant Jared Diamond que le même sort nous menace.
Nous non plus, nous ne percevons pas bien le seuil qu'il ne
faudrait pas dépasser, notamment en matière
de protection de l'environnement, pour ne pas provoquer de
catastrophes irréversibles où nous disparaîtrions.
Plus grave, quand nous le percevons, nous sommes incapables
de mettre en oeuvre les mesures collectives qui pourraient
empêcher la marche vers le désastre.
Quel
est le principal facteur ayant provoqué la disparition
des sociétés anciennes et menaçant
la survie des sociétés modernes ? Pour Jared
Diamond, il s'agit de la destruction de l'environnement
naturel, autrement dit le suicide écologique dit
aussi « écocide » ou «
écosuicide ». L'écosuicide
résulte lui-même de plusieurs causes qui
peuvent s'ajouter mais dont la plupart suffisent
à elles seules pour ruiner une société
: la déforestation et la destruction des habitats
naturels ; la ruine des sols par érosion, salinisation,
perte de fertilité ; la mauvaise gestion des ressources
en eau ; la surchasse et la surpêche ; l'introduction
d'espèces étrangères dans les
écosystèmes originaux ; la croissance non
maîtrisée des effectifs de la population
; le développement de l'impact per capita
de la population sur les ressources, c'est-à-dire
le développement des prélèvements
sur le milieu résultant d'une augmentation
non contrôlée des consommations individuelles.
Mais
l'auteur se refuse à juste titre d'attribuer
au facteur écologique le seul rôle dans les
effondrements sociétaux. Il y ajoute, selon les
cas, plusieurs autres grands facteurs. Viennent d'abord
les changements naturels de l'environnement climatique,
contre lesquels on ne peut pas grand-chose mais auxquels
on doit savoir s'adapter. Il faut ensuite tenir
compte du rôle des sociétés voisines,
que celles-ci soient des partenaires coopératifs
ou des rivaux hostiles. Viennent ensuite les capacités
propres de la société à se gérer
efficacement. La mauvaise gestion politique et administrative
– on dirait aujourd'hui la mauvaise gouvernance
– se traduit par l'incapacité d'observer
et de prévoir le futur à long terme, l'incapacité
de définir et de faire appliquer les mesures correctrices,
l'aveuglement des chefs engagés dans des
luttes internes pour le pouvoir et sacrifiant volontairement
les ressources disponibles pour engager des politiques
ruineuses destinées à assurer leur prestige.
Plus en profondeur, Jared Diamond signale un facteur essentiel
qui ne permet pas à une société de
percevoir les risques qu'elle court et d'y
porter remède. Il s'agit de la persistance
en son sein de valeurs traditionnelles, servies par des
hiérarchies religieuses et politiques lesquelles
en tirent bénéfice. Ceci empêche la
société d'adopter de nouvelles valeurs
susceptibles d'assurer sa survie. Ces valeurs traditionnelles
avaient été utiles à une époque
précédente, mais elles deviennent mortelles
quand les différents changements résumés
ci-dessus font sentir leur pression.
Cette
typologie des causes d'effondrement sociétal est intéressante
car elle est, si l'on peut dire, générique.
On retrouve ces causes à l'oeuvre, inégalement
selon les cas, le plus souvent sous des formes différentes,
mais inévitablement, dans l'histoire des sociétés
anciennes comme dans l'histoire moderne. Ainsi la destruction
des sols naturels a provoqué la ruine des habitants
de nombreuses îles du Pacifique mais elle menace aussi
à grande échelle la Chine et l'Australie d'aujourd'hui.
Les dépenses somptuaires engagées de façon
irresponsable par des chefs en compétition interne
ou internationale pour le pouvoir demeurent – sans même
mentionner la guerre – une des principales sources de
gaspillage et de destruction de l'environnement. La persistance
de valeurs mal adaptées, celles qui par exemple encouragent
une forte natalité et proscrivent le contrôle
des naissances, a provoqué l'étouffement par
surpopulation d'innombrables sociétés anciennes.
Elle menace encore aujourd'hui la plupart des pays africains
et arabo-musulmans. Elle est encouragée par l'idéologie
religieuse américaine qui refuse aujourd'hui aux pays
pauvres l'accès aux moyens de contraception et d'avortement.
L'irresponsabilité en matière démographique
représente d'ailleurs un risque global pour l'humanité
tout entière car, nous rappelle Jared Diamond, la vieille
loi de Malthus est toujours d'actualité. Selon cette
loi, la croissance des ressources ne peut qu'augmenter arithmétiquement
tandis que celle de la population, sans stabilisation stricte
des naissances, augmente exponentiellement. Il ne sert donc
a rien de vouloir améliorer le niveau de vie des pays
pauvres si leur population n'est pas bloquée au niveau
actuel. Les efforts d'amélioration, à supposer
qu'ils soient consentis par les pays riches, n'ayant aucune
chance pour le moment d'être accompagnés d'un
contrôle strict et général des naissances,
maintiendront inexorablement un pourcentage important de la
population mondiale au seuil de la famine, avec les conséquences
politiques en résultant.
Commentaires
Les
critiques pointilleux trouveront certainement des points
à contester dans la grille de lecture des causes
de la disparition des sociétés proposée
par le livre, ou dans les applications qui en sont données.
Ceci permettra d'ailleurs aux intérêts
économiques qui veulent que rien ne change dans
les pratiques de production et de consommation d'éviter
que le message d'alerte lancé par Jared Diamond
soit politiquement pris en compte par les opinions publiques.
L'auteur, en bon scientifique, a prévu les
objections. Il a voulu faire la liste des critiques qui
lui seront faites, que ce soit par les industriels mis
en cause (par exemple les entreprises minières,
pétrolières et forestières refusant
les pratiques protectrices de l'environnement) ou
par les écologistes lui reprochant un discours
insuffisamment radical. Nous avons trouvé ses arguments
convaincants. Ceci ne veut pas dire que le livre fasse
un inventaire exhaustif des causes qui ont conduit dans
le passé à la disparition d'un certain
nombre de civilisations aussi valables que les nôtres.
Cela ne veut surtout pas dire qu'il insiste suffisamment
sur la nature spécifique des menaces qui pèsent
aujourd'hui sur l'humanité dans son
ensemble – ni d'ailleurs sur les solutions
que certaines sociétés modernes, mieux que
d'autres, pourraient apporter. Pour voir cela de
plus près, sans prétendre pouvoir ici traiter
la question à fond, proposons nous un jeu rapide
de questions-réponses.
-
Le rôle spécifique des super-puissances dotées
d'avances technologiques décisives
Dans
son ouvrage précédent, Guns, Germs and Steel,
Jared Diamond avait analysé les quelques derniers siècles
du millénaire précédent pendant lesquels
les peuples européens, jusque là à égalité
avec leurs concurrents arabes, asiatiques et indo-américains,
avaient réussi à conquérir ou asservir
économiquement une grande partie de la planète,
en faisant disparaître des sociétés bien
plus anciennes que les leurs. Il insistait sur le rôle
des technologies militaires ou associées développées
par les Européens après la Renaissance, sans
lesquelles la volonté de conquête des découvreurs
et des colonisateurs serait restée impuissante. Curieusement,
dans Collapse, il ne mentionne plus ce facteur, sauf
par allusion. Nous pensons qu'il faut au contraire le faire,
non seulement pour expliquer le passé mais pour comprendre
le présent. Aujourd'hui, les sociétés
humaines se séparent en deux groupes, celles qui maîtrisent
les technologies dites de puissance et les autres. Parmi les
premières, il y a celles qui non seulement possèdent
ces technologies mais qui disposent d'une avance de quelques
années, dans la découverte et la mise en oeuvre
des produits émergents. Posséder cette avance
et la conserver est décisif pour l'avenir compétitif
de ces sociétés.
C'est
l'avantage dont disposent aujourd'hui les
Etats-Unis. Ils ne sont pas prêts de l'abandonner.
On rappellera qu'une des devises de la Darpa,
l'agence de recherche scientifique du département
de la défense américain, signifie à
peu près ceci : « Etre partout avant les
autres et le rester ». D'autres pays, le Japon,
la Chine, l'Inde et, dans une certaine mesure l'Europe,
font de grands efforts pour disputer cette avance aux
Etats-Unis, mais ils sont encore loin derrière.
D'autres encore, les plus nombreux, ont quasiment
renoncé à rester dans la course, non pas
de leur plein gré mais parce qu'ils constatent
qu'ils sont probablement définitivement dépassés
et dominés. Ceci veut dire que, sur tous les plans,
la civilisation américaine, avec ses bons et ses
mauvais côtés, va continuer dans les prochaines
années à subvertir les autres formes de
civilisation et réduire la diversité culturelle
et la multipolarité politique. Elle imposera aux
autres peuples, bien que sans entraîner en principe
leur disparition physique, comme cela se faisait naguère,
ses formes d'économie, de culture, de consommation.
En d'autres termes, elle en fera des dépendances,
des arrière-cours de sa puissance, pour ne pas
dire des colonies. Cet avantage se poursuivra-t-il longtemps
? Peut-être pas, mais si recul il y a de la domination
américaine, il ne pas résultera sans doute
pas des progrès faits par les autres sociétés
dans leur effort de rattrapage, mais d'une crise
systémique de type économique liée
aux excès non maîtrisés de la conquête
américaine. Cette éventualité, que
nous allons examiner ultérieurement, nous ramène
aux propos du livre de Jared Diamond. Une société
au fait de sa puissance peut se suicider sans le vouloir
ou sans pouvoir l'empêcher.
-
Le rôle des facteurs environnementaux
Jared
Diamond, bien qu'il s'en défende, est
persuadé que la cause principale de la ruine des
sociétés humaines complexes, lorsqu'elle
s'est produite au cours de l'histoire, a résulté
de leur incapacité à maintenir les écosystèmes
naturels, sous la pression principalement de leur croissance
démographique non maîtrisée. Son ouvrage
présente suffisamment d'arguments pour nous
en convaincre. Sa lecture surprend d'ailleurs ceux
qui n'étaient pas suffisamment informés
de la situation de certains pays. C'est ainsi que
l'auteur de cet article a découvert ce qu'il
ne soupçonnait pas : que l'Australie était
un pays, ou plutôt un continent, au bord de la faillite.
L'Australie, désertifiée par deux
siècles d'erreurs écologiques et de
faiblesse politique à l'égard de ceux
qui « minent » ses potentiels géographiques,
n'existe plus que par ses 5 grandes villes. Celles-ci
font illusion, car elles ne vivent que de l'économie
virtuelle et n'ont pas de sources leur permettant
de créer des valeurs ajoutées en propre.
Elles seront les premières à s'effondrer
en cas de crise économique systémique du
type de celle que nous allons évoquer ci-après.
On
ne peut donc que s'étonner de voir la timidité
avec laquelle Jared Diamond évoque l'immense
problème actuel du réchauffement climatique
et des modifications de l'environnement physique et
des écosystèmes qui en résulteront. Il
paraît désormais acquis que cette évolution
catastrophique, qui s'accélère, résulte
en très grande partie des excès de la consommation
d'énergie fossile elle-même provoquée,
non seulement par la pression démographique dans les
pays pauvres et émergents, mais par l'égoïsme
consommateur des pays riches, au premier rang desquels les
Etats-Unis. Jared Diamond fait bien allusion au problème,
mais on s'attendrait à ce que, s'appuyant
sur les prémisses de son étude, il mène
une attaque en règle contre l'administration
américaine actuelle et contre son chef G.W.Bush. Il
aurait eu là l'exemple parfait moderne, à
échelle planétaire, de ce qu'il a montré
concernant l'effondrement de l'île de Pâques
ou de Haïti : l'entêtement des gouvernants,
pour maintenir leur pouvoir, à renoncer aux changements
de pratique et aux économies qui auraient permis la
survie. Lorsque que G.W. Bush continue à affirmer que
le mode de vie américain n'est pas négociable,
pour protéger les intérêts des industries
pétrolières, et qu'il refuse par conséquent
de ratifier les objectifs pourtant minima du protocole de
Kyoto, c'est l'avenir du monde tout entier qu'il
met en danger.
Par
ailleurs, le lecteur européen sera surpris de voir
le peu d'importance qu'il accorde à
l'Europe dans cet effort nécessaire pour
lutter contre la dégradation des écosystèmes.
Est-ce par ignorance de l'Europe ou par volonté
expresse de lui refuser le beau rôle ? Peu importe.
Mais il faut souligner ici que, même si les politiques
environnementales, agricoles et économiques des
Etats européens et de l'Union européenne
ne sont pas exemplaires (par exemple en matière
de pêche océanique), elles sont cependant
bien plus en avance sur ce que fait le reste du monde
en général, et les Etats-Unis en particulier,
pour éviter un collapse mondial à base de
destruction des milieux naturels. On n'insistera
pas sur ce point. Rappelons seulement que l'Europe
a su, en général, conserver ses sols, ses
forêts, ses eaux et sa diversité animale.
Elle a lancé la première des politiques
d'économie d'énergie et de recours
aux énergies de substitution. Ceci parce qu'elle
a compris, plus tôt que les autres, qu'elle
était sur la voie de l'auto-destruction et
qu'il lui fallait réagir, dans son domaine
territorial d'abord, au sein des organisations internationales
ensuite. Pourquoi l'Europe fait elle montre de plus
de discernement que les autres ? Peut-être parce
qu'elle dispose d'une longue expertise dans
la prise en compte des évolutions à long
terme, grâce notamment à ses excellents corps
d'ingénieurs et au rôle demeuré
essentiel de ses services publics d'intérêt
général. Malheureusement pour le monde,
le poids global de l'Europe dans la préservation
des facteurs environnementaux est faible. Cependant son
exemple mérite d'être étudié
et suivi. On aurait aimé que Jared Diamond le dise.
-
L'Empire américain peut-il s'effondrer
?
Nous
avons évoqué ci-dessus cette question. Jared
Diamond ne se la pose pas dans toute son ampleur, même
s'il l'aborde incidemment à propos
du Montana. Si nous nous appuyons sur la grille des facteurs
destructeurs des civilisations que nous propose son livre,
que répondre ? Les Etats-Unis sauront sans doute
globalement défendre leur environnement, même
s'ils sont moins attentifs que les Européens
sur ce point. Ils ne seront pas non plus en butte à
des attaques massives de pays belliqueux, comme cela aurait
pu être le cas du temps de la guerre froide. Ils
ont en effet acquis une « global dominance
» militaire et technologique qui les met à
l'abri. Le terrorisme, toujours évoqué
par le pouvoir mais sans doute très grossi, ne
sera jamais sans doute non plus de taille à ruiner
la société américaine. Néanmoins,
les études stratégiques pronostiquant l'effondrement
de l'Empire américain ne manquent pas. Nous
avons suggéré plusieurs fois dans cette
revue que le risque principal qui les menace tient aux
abus de leur propre puissance, dont sera en premier lieu
responsable le complexe militaire-industriel-économique-politique
et religieux qui semble avoir pris définitivement
le pouvoir dans ce pays, malgré les efforts de
l'opposition démocratique libérale
interne. On parlera d'un risque systémique.
Bornons-nous
pour illustrer ce point à évoquer à titre
d'exemple un scénario qui pourrait devenir d'actualité.
Il circule actuellement dans certains cercles stratégiques
européens. Citons en particulier, sans nous risquer
à cautionner ces prévisions, ce qu'en
dit le think tank Europe2020 dans son bulletin d'anticipation
n°5 de mai 2006 (http://www.europe2020.org/fr/section_global/120506.htm).
LEAP2020 annonce pour les prochains mois de 2006 une crise
systémique globale, qui affectera le monde entier mais
en priorité les Etats-Unis. Qu'est-ce qu'une
crise systémique.
Nous citons : «Une crise systémique
globale se développe selon un processus complexe qu'on
peut découper en quatre phases qui peuvent se chevaucher
:
. une première phase dite « de déclenchement
» qui voit soudain toute une série de facteurs,
jusqu'alors disjoints, converger et se mettre à
interagir et qui reste essentiellement perceptible pour
les observateurs attentifs et les acteurs principaux.
. une deuxième phase dite « d'accélération
» qui est caractérisée par la prise
de conscience brutale par la grande majorité des
acteurs et observateurs que la crise est bien là
car elle commence à affecter un nombre rapidement
croissant de composantes du système.
. une troisième phase dite « d'impact
» qui est constituée par la transformation
radicale du système lui-même (implosion et/ou
explosion) sous l'effet des facteurs cumulés,
et qui affecte simultanément l'intégralité
du système.
. et enfin, une quatrième phase dite de «
décantation » qui voit se dégager
les caractéristiques du nouveau système
issu de la crise.
…
LEAP/E2020 considère donc que c'est au cours
du mois de Juin 2006 que ces pertes de confiance sectorielles,
en voie de généralisation dans chaque secteur,
devraient converger pour produire l'accélération
du processus de crise. Cette accélération,
qui devrait s'étendre sur 3 à 6 mois,
aura notamment sept conséquences concrètes
essentielles :
1. L'effondrement accéléré
du Dollar
2. Une crise socio-politique interne aux Etats-Unis
3. Un conflit militaire Iran/Usa/Israël
4. Une inflation mondiale accrue
5. La rupture du processus de globalisation commerciale
et économique
6. L'émergence accélérée
de nouveaux « blocs » régionaux/continentaux
7. Un rééquilibrage de la valeur relative
des actifs mondiaux.
Le passage à la phase 3 (dite « d'impact
») du processus de crise systémique globale
interviendra lorsqu'au moins quatre des facteurs
précités seront avérés. Parallèlement,
au cours de cette phase d'accélération,
il est ainsi déjà possible de discerner
certaines tendances qui façonneront le futur système
global, et donc de commencer à engager les décisions
et les politiques qui préparent l'avenir
post-crise.
Répétons encore une fois que nous n'avons
pas les moyens ici de valider de telles prévisions.
Bornons-nous à indiquer que si des crises systémiques
de cette nature se produisaient, elles résulteraient
en premier lieu, comme indiqué précédemment,
des abus de puissance de l'empire américain.
Ce serait sans doute les Etats-Unis qui en seraient les
premières victimes. La crise n'entraînerait
évidemment pas la disparition de l'Etat américain,
mais la puissance américaine telle que nous la
connaissons serait certainement déstabilisée.
D'autres puissances prendraient nécessairement
le relais, la Chine en premier lieu. L'Europe pourrait
peut-être se trouver revigorée par une telle
crise, malgré ses liens étroits avec l'économie
en dollar. Elle pourrait profiter de son rôle central
au cœur d'une future zone euro mondialisée
résultant de l'abaissement général
de la devise américaine.
-
L'ensemble des civilisations humaines pourrait-il
s'effondrer ?
Cette question doit être posée à la lecture
du livre de Jared Diamond. Il se la pose lui-même. Nous
ne reviendrons pas sur les scénarios de catastrophes
majeures, notamment ceux décrits par les ouvrages de
Martin Rees et de Jacques Blamont précités,
précisant ce que serait une telle marche à l'apocalypse
(doomsday). Jared Diamond a le courage d'envisager
cette perspective. Dans la logique de son analyse, en dehors
de l'aveuglement ou l'impuissance des décideurs politiques
et économiques, il évoque comme cause majeure
du futur effondrement la croissance démographique globale.
Pour lui, rien ne pourra arrêter celle-ci avant des
dizaines d'années, c'est-à-dire avant qu'elle
ait cessé de faire peser son impact sur l'environnement
et sur les ressources naturelles. De toutes façons,
même si la population mondiale était stabilisée
aux quelque 6 milliards actuels, l'accroissement de la consommation
de cette population serait suffisant pour ruiner l'écosystème
et les équilibres politiques actuels.
De plus, il ne compte absolument pas – et sans doute
a-t-il raison – sur les nouvelles technologies et
sur l'hypothétique Singularité techno-scientifique
pour apporter de nouvelles ressources. Les temps de développement
et de montée en puissance à échelle
mondiale de ces technologies seront beaucoup trop longs
pour qu'elles remplacent les sources actuelles d'énergie,
de matière premières et de produits de subsistance.
Pour lui, la seule solution permettant d'éviter
le destin emblématique de l'île de
Pâques, c'est-à-dire un effondrement
mondial violent, à base de guerres, famines et
maladies, serait que le monde développé
accepte de réduire dramatiquement son niveau de
vie et de consommation, en transférant les ressources
ainsi économisées aux pays pauvres. Mais
il avoue ne pas vraiment croire à la possibilité
d'un tel altruisme, même sous la pression
d'une urgente nécessité. Les populations
favorisées, pensent-ils, préféreront
le suicide à la diminution de leurs consommations
matérielles et de prestige. Nous serions assez
tentés, pour notre part, de partager cette vue
réaliste, aussi pessimiste puisse-t-elle paraître.
- Que peuvent faire
les individus pour éviter l'effondrement
global ainsi pronostiqué ?
A la fin de son livre, Jared Diamond donne quelques conseils
aux personnes de bonne volonté qui voudraient contribuer
à retarder la catastrophe finale qu'il a
évoquée. Il n'innove guère
en ce domaine, mais que pourrait-il dire d'original
? Il recommande les campagnes d'opinion en faveur
de l'écologie et de la croissance zéro,
le boycott des produits et techniques détruisant
les milieux naturels, la pression citoyenne sur les hommes
politiques en faveur de bonnes décisions privilégiant
le long terme, plutôt que des choix démagogiques
aux conséquences désastreuses. Tout ceci
vaudra mieux que ne rien faire.
Mais
nous retrouvons la question philosophique et scientifique
centrale posée en début de cet article : dans
un univers complexe, les sociétés humaines sont-elles,
de façon consciente et volontaire, à la fois
prédictibles et gouvernables ?