Si certains
se sentent bien à l'aise avec les mathématiques
et la physique, d'autres vous diront avoir "toujours
été nuls" en ces matières. Etat
de fait qui peut mener à tous les poncifs, par exemple
celui d'estimer que la beauté des mathématiques
ne peut être contemplée que par les chanceux
dotés dès la naissance de la fameuse bosse du
domaine(1).
C'est peut-être pour battre en brèche cette idée
reçue qu'Alexandre Moatti nous livre aujourd'hui ces
Indispensables mathématiques et physiques
pour tous. Comme le titre l'indique, cet ouvrage s'adresse
à tous(2).
Et ici, ce "tous" englobe à mon avis autant
le grand public que les spécialistes qui y trouveront
mille richesses. Un tour de force servi par une grande culture
et par cette passion de l'auteur à vouloir expliquer
de façon simple ce qui pourrait sembler difficile.
"J'ai choisi de naviguer dans les sciences pour montrer
comment certaines notions de base, mathématiques ou
physiques, sont tout à fait abordable et passionnantes,
y compris dans leur formulation", explique d'ailleurs
Alexandre Moatti dans l'avant propos. Finalement, il s'agit
de montrer comment des notions scientifiques fondamentales
peuvent être formulées, et pas seulement exprimées,
de manière simple(3).
Dès
lors, ce livre se présente comme une invitation au
voyage dans un monde mathématique et physique finalement
si proche de notre quotidien. En effet, lorsque vous marchez
le long de la côte bretonne, vous suivez une courbe
fractale de longueur infinie... Lorsque vous utilisez un GPS
dans votre voiture, vous ne faites ni plus ni moins que de
la relativité restreinte et générale...
Vous jouez une gamme au piano : vous sautez d'un nombre rationnel
à un autre...
"Comme il existe des anthologies de la poésie,
voici ce qui pourrait être une anthologie de la science",
explique Alexandre Moatti.
Mais alors, quelles pièces de choix retenir pour justement
constituer cette anthologie ? Quels notions de base mettre
alors en avant dans l'univers si riche que constitue la science
? Comme nous le confie l'auteur, "ce choix ne peut
alors qu'être arbitraire", piège inhérent
à ce genre d'exercice. Difficulté dont l'auteur
se tire haut la main par un choix judicieux(4),
l'ensemble montrant que les sciences progressent
par fertilisations croisées.
La première moitié l'ouvrage concerne plus spécifiquement
les mathématiques, notamment
l'arithmétique, la géométrie, la logique,
les probabilités(5).
Ainsi, pour l'arithmétique, l'auteur vous emportera
dans le monde des nombres rationnels et irrationnels, dans
celui de l'infini et du transfini (vous apprendrez par exemple
à multiplier ces deux entités), vous initiera
à la densité des nombres premiers, vous familiarisera
avec les nombres parfaits et amicaux... La géométrie
fera bien sûr une place de choix à Pythagore,
Descartes, Euler et Euclide. Sans oublier les géométries
non euclidiennes.... Vous constaterez par exemple que le fameux
peintre hollandais Escher a utilisé dans certains de
ses tableaux la géométrie du cercle de Poincaré(6)
et la métrique associée.
Le voyage nous conduit ensuite au chapitre de la logique,
consacré notamment au théorème de Gödel
et pour lequel il faut remercier l'auteur. Ce théorème
montre notamment qu'il existe des vérités mathématiques
qu'il est impossible de démontrer à l'intérieur
du système lui-même (c'est ce qu'on appelle l'incomplétude
du système). Ce chapitre, d'une clarté exemplaire,
devrait être considéré d'utilité
publique, et montre bien dans quel cadre ce théorème
doit être utilisé. Je le recommande dès
lors tout particulièrement à certains philosophes
(mais aussi à d'autres) qui ont employé Gödel
à tort et à travers pour persuader le béotien
du bien-fondé de ce qu'ils avançaient(7).
Ce qu'avec un certain humour, Alexandre Moatti
appelle "la gödelite" (voir à ce sujet
l'encadré page 91 ayant pour titre "Un florilège
de la gödelite et autres paraphrases scientifiques").
Après
un petit tour du côté des probabilités,
la suite de l'ouvrage concerne plus spécifiquement
la physique avec un premier ensemble dont le fil directeur
est la lumière. Son étude au cours des âges
a conduit au début du XXe siècle à la
naissance de ces deux théories révolutionnaires
: la relativité et la mécanique quantique. Un
autre fil directeur est ensuite le mouvement relatif. Enfin,
le livre vient se clore sur deux notions à la frontière
des mathématiques et de la physique : les courbes fractales
et la théorie du chaos.
Derrière
la lecture de cet ensemble se dessinent en filigrane d'autres
thèmes d'importance : on découvrira ainsi cette
notion d'incertitude dans la science, découverte fondamentale
des scientifiques du XXe siècle, aussi bien
en physique (principe d'indétermination d'Heisenberg
par exemple) qu'en mathématiques (théorème
d'indécidabilité de Gödel...). Les erreurs
d'expériences, les artefacts de manipulations(8)
ont instantanément conduit à de riches et nouvelles
théories : citons Röntgen et son matériau
rendu fluorescent par de nouveaux rayons (les rayons X), Becquerel
et sa plaque impressionnée par les rayons uraniques,
qui mènera Marie Curie à la découverte
de la radioactivité...
Au cours de la lecture, on touchera aussi du doigt cette incessante
dualité science/technologie, montrant que les hommes
de science sont aussi des inventeurs (Foucault et son gyroscope
par exemple, utilisé aujourd'hui comme boussole dans
les bateaux et avions, ou dans les robots autonomes pour leur
permettre de se repérer). Si la science fait avancer
la technologie, l'inverse est également vrai : c'est
grâce à de nouveaux outils de laboratoires que
l'un des tests de la relativité générale
ou la résolution du paradoxe Einstein-Podolski-Rosen
(dit "parad
oxe
EPR") ont pu être effectués, quarante ans
après leur conception. C'est aussi par la construction
d'interféromètres de très haute précision
que seront peut-être enfin mises en évidence
les ondes gravitationnelles prévues par la théorie
de la relativité générale (9)
.
C'est aussi grâce à l'apparition des ordinateurs
et aujourd'hui de leurs fabuleuses capacités de calcul(10)
que des conjectures mathématiques peuvent être
résolues, que des modèles peuvent être
simulés, permettant de confirmer ou d'informer certaines
théories.
Un livre
donc aux multiples facettes car le voyage à travers
les sciences auquel nous invite l'auteur est aussi celui de
l'Europe intellectuelle et scientifique du XVIIe
au XXe siècle, où les idées
circulaient entre grands pays européens, confrontant
les grandes traditions scientifiques nationales, chaque pays
ayant finalement ses grandes spécificités.
Avec
ces Indispensables mathématiques et physiques pour
tous, Alexandre Moatti nous apporte finalement ici un
message des plus originaux. Au lieu de considérer que
la connaissance profonde est trop compliquée à
présenter à celui qui va la recevoir, et donc
doit être forcément "vulgarisée"
(terme si flou qu'on ne sait plus trop ce qu'il recouvre(11)
),
il montre qu'il est possible de s'adresser à l'honnête
homme du XXIe siècle en évitant un décalage
présupposé entre la signification des théories
pour les scientifiques qui les connaissent et ce qui en est
présenté au public.
(1)
Malheureusement pour tous les bosselés du monde,
la fameuse bosse des maths nexiste pas. En fait, cette
capacité est plus acquise qu'innée. Lorsquil
est soumis à un calcul, le cerveau travaille en plusieurs
endroits, les deux hémisphères sont mis en branle
et sactiveront dautant plus et mieux que lapprentissage
aura été important. Des chercheurs français
ont étudié le cerveau dun prodige du calcul
mental, Rudiger Gramm, et ont montré que différentes
zones sactivent et collaborent ensemble pour lui permettre
ses exploits intellectuels (cf Nature Neuroscience de janvier
2001, Volume 4 n°1 pp 103 - 107).. La passion pour les
chiffres est évidemment lélément
déclencheur, les "capacités" mathématiques
seront ensuite dautant plus développées
quelles seront entretenues et exercées, et la
"collaboration" entre les hémisphères
cérébraux parfaitement huilée. Selon
le Dr. Stanislas Dehaene, nos connaissances mathématiques
dépendent étroitement de lorganisation
de notre cerveau car tous les hommes ont des prédispositions
naturelles au calcul, conséquence évolutive
du développement de notre cerveau.
(2)
Disons cependant que certains passages (par exemple
la présentation de certaines formules mathématiques)
nécessitent à mon avis un niveau baccalauréat
(pas forcément de filière "science").
Cela dit, le livre est conçu de telle manière
à ce que cela ne soit pas rédhibitoire à
la compréhension de ce que veut faire passer l'auteur,
qui s'applique à chaque fois à bien expliciter
les termes utilisés.
Apparaissent par exemple deux fois des signes de dérivés
ou d'intégrale, mais à titre d'exposé
uniquement (système différentiel du chaos, fonction
d'onde de Schrödinger). 
(3)
Ainsi, par exemple page 166 au
chapitre "Preuves expérimentales et applications
de la relativité",
l'auteur n'hésite
pas, pour mieux illustrer
son propos de façon pratique et concrète, à
nous conduire au calcul relativiste de correction
des horloges dans le GPS (seule
application d'ailleurs dans notre vie quotidienne, qui découle
aujourd'hui de cette théorie*). Pour cela, il utilise
une formulation simple, sans utilisation des formules de tenseurs
de la relativité générale, qui n'auraient
pas leur place dans cet ouvrage....
* Au contraire de la mécanique quantique
qui présente de nombreuses applications dans notre
monde de tous les jours (semi-conducteurs, ordinateurs, lasers,
microscopie électronique...).
(4)
Les
lecteurs d'Automates Intelligents regretteront peut-être
l'absence d'un passage concernant les sciences de la complexité,
qui aurait pu faire suite au chapitre consacré au chaos
déterministe présenté en fin d'ouvrage.

(5)
Cette partie, comme le souligne l'auteur, n'évoque
ni l'algèbre avancée, ni l'analyse, qui sont
d'un haut niveau conceptuel, y compris leurs outils de démonstration.

(6)
Géométrie hyperbolique (non euclidienne),
dont le cercle de Poincaré est un modèle. 
(7)
Le théorème de Gödel est une
découverte mathématique qui ne s'applique pas
aux sciences humaines et sociales. Et pourtant, certains philosophes
et "penseurs" n'ont pas hésité à
mettre l'incomplétude à toutes les sauces...
Voir
notre chronique "Prodiges et vertiges de l'analogie datée
du 20/11/1999). 
(8)
Concernant cette capacité de découverte
ou d'invention par la récupération et l'exploitation
des conséquences d'une erreur de manipulation, d'une
maladresse ou du non-respect d'un protocole on pourra lire
dans nos colonnes "La
sérendipité ou l'exploitation créative
de l'imprévu", article
de Jean-Louis Swinners. 
(9)
Voir par exemple notre article "Virgo,
une antenne de détection des ondes gravitationnelles".
(10)
Voir notre article "Les
superordinateurs et la course au pétaflop",
ainsi que notre
actualité du 21/11/05, tout en signalant que
la machine Tera-10 livrée en France en novembre 2005
au CEA devrait se classer en 5ème position du top mondial
des superordinateurs dans la nouvelle liste TOP 500 qui sera
publiée en juin prochain.

(11)
Vulgarisation qui pose toujours le postulat que la science
est bien trop compliquée pour être présentée
au public sans appliquer de grossières ficelles...
Voir par exemple les conseils prodigués dans la fiche:
"Comment
bien vulgariser" où l'on vous assène
"Votre public est déjà submergé
d'informations. Pourquoi devrait-il vous écouter? Sachez
capter son intérêt en lui racontant une histoire
qui le touche et rejoint ses préoccupations" ...
[ceci revenant finalement à dire que le public ne s'intéresse
pas à la science, trop lointaine de ses préoccupations
!]. Ou
encore : "Exprimez-vous simplement, en utilisant le moins
de mots techniques possible" [conseil qui, à mon
avis, ne me semble pas forcément judicieux : ce qui
compte, c'est l'explicitation de ces mots techniques, souvent
inhérents à la discipline. Les mots ont une
définition. Ceci, transposé à la culture,
voudrait dire qu'il ne faut pas employer dans un ouvrage des
mots comme "palindrome", "efférent",
"recension", "dataire", "clavaire",
parce qu'on présupposerait qu'ils sont ennuyeux !].