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Le monde en feu
par Jean-Paul Baquiast
25 février 2006

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La glace qui brûle
Dégazage et combustion de méthane à partir de cristaux d'hydrate de méthane
Le cauchemar des climatologues (image Wikipedia)


Le Tyndall Centre & Environment Agency, situé à Norwich (UK) est un organisme multidisciplinaire qui rassemble une dizaine d’universités britanniques. Son objectif est d’étudier les changements climatiques et les meilleures solutions permettant d’y faire face. Les projets qu’il met en œuvre peuvent être ouverts à d’autres organismes de recherche européens. C’est le cas notamment du projet ADAM, Adaptation and Mitigation strategies for Europe financé par la Commission européenne, qui étudie les décisions à prendre en Europe pour donner suite au Protocole de Kyoto. Le Centre tient son nom de John Tyndall, physicien britannique considéré comme un des découvreurs de l’effet de serre, vers 1860. Il avait mis en évidence le fait que de faibles variations dans la composition atmosphérique pouvaient avoir des conséquences considérables sur les températures.

Le Centre Tyndall vient de terminer une étude associant une dizaine de partenaires universitaires et portant sur l’étude des variations climatiques probables sur la durée du millénaire (2.000 – 3.000) : Climate Change on the Millennial Timescale. Cette étude, publiée sur Internet parait avoir bénéficié des meilleures conditions possibles à ce jour en matière d’objectivité. Ses résultats en sont d’autant plus inquiétants. Ils montrent que si les générations actuelles ne font pas un effort majeur sur les consommations de carburants fossiles, afin de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, l’héritage légué aux générations à venir sera difficilement supportable. Les conséquences n’attendront pas 1000 ans pour se faire sentir, car l’essentiel se produira avant la fin du présent siècle. Ceci même si de nouvelles technologies permettent à l’époque de faire face à certaines des conséquences prévisibles(1).

Si les terriens brûlent toutes les réserves de combustibles fossiles connues à ce jour, l’augmentation globale de température sera de 13° C à partir de 2100. Ceci entraînera la disparition de toutes les forêts pluviales, détruira la fertilité de nombreux sols et fera fondre l’ensemble des glaces arctiques. La température de l’Europe sera celle de l’Egypte, mais l’ensemble des zones littorales très actives économiquement aura été submergé par une hausse des océans d’environ 10 mètres, alimentée principalement par la fonte des glaciers du Greenland et de l’Antarctique.

On se rassurera en pensant que les gisements de pétrole tirent à leur fin. Mais ce n'est pas le cas. Les réserves de carbone accessibles pour la production d’énergie sont malheureusement beaucoup plus élevées qu’il n’est pronostiqué quand on parle de la fin de l’ère du pétrole. Selon l’équipe du Tyndall, l’humanité a déjà rejeté 400 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, entraînant une hausse moyenne de température de 0,6° C. Mais 10 fois plus de réserves demeurent accessibles, sous forme de pétrole profond, gaz naturel et charbon. De plus les combustibles non conventionnels, goudrons, sables bitumineux, clathrates de méthane sous-océaniques contiendraient encore la masse considérable de 10.000 milliards de tonnes de CO2.

La grande question politique actuellement posée est donc de savoir si l’humanité sera capable de ne pas franchir le point de non-retour (tipping point) au-delà duquel le changement climatique sera non seulement irréversible mais accéléré. Pour certains, comme le distingué James Hansen, directeur du Goddard Institute for Space Studies de la Nasa et conseiller climatologique de G.W. Bush(2), ce point sera atteint dans la décennie. On sait que G.W.Bush a tenté de faire taire son conseiller, en le menaçant de renvoi. Mais Hansen (notre photo, ci-contre, en honneur d'un esprit libre) continue à publier des articles et prononcer des conférences faisant part de ses observations alarmantes, notamment dans le cadre de l’université Columbia http://www.columbia.edu/~jeh1/).

Pour l’équipe du Tyndall, si l’humanité avait la sagesse de se borner à consommer les combustibles conventionnels, la hausse de la température globale serait « seulement » de 7°, ce qui est déjà considérable. Mais ce n’est pas du tout la direction prise par les pétroliers et par les gouvernements qui les soutiennent, notamment l’administration américaine actuelle. On sait en effet que G.W.Bush, en appelant l’Amérique à se désengager progressivement des gisements du Moyen Orient, vient d’encourager l’exploitation des sources non conventionnelles résidant en Amérique du Nord, par exemple les sables bitumineux de l’Alberta (Canada) présentés dorénavant comme des réserves stratégiques vitales. Comme l’exploitation des pétroles du Moyen Orient ne cessera pas, sous la pression de la demande asiatique, c’est donc bien la 2e réserve, celle qu’il ne faudrait en aucun cas mettre en exploitation, qui commence dès maintenant à faire l’objet de « mise en valeur ». On devine que les convoitises sont telles que les protestations des écologistes, américains ou canadiens, n’auront aucun effet sur les pétroliers et les administrations concernées.

Pour se justifier, les lobbies politico-pétroliers continuent à faire valoir que les études climatologiques sont faussées par des scientifiques non objectifs. C’est l’argument qu’avait popularisé Michaël Chrichton dans son roman State of Fear, véritable atteinte à la raison, qui malheureusement s’est très bien vendu. Mais aucun élément sérieux pouvant démontrer que les variations actuelles soient en fait liées à des cycles climatologiques millénaires, comme le prétendent les "Climate Sceptics" n’a pu être retenu par les scientifiques du rapport Climate Change on the Millennial Timescale. Ils ne voient pas survenir un nouveau petit âge glaciaire dans les années 3000. Tout au plus risquerait-on un blocage du Gulf Stream (North Atlantic Conveyor) par les irruptions d’eaux froides de l’Arctique, mais il s’agirait alors d’une catastrophe supplémentaire qui s’ajouterait aux autres, notamment à la montée des eaux, rendant l’Europe de l’époque complètement invivable.

On est donc conduit à se poser, en termes systémiques, une question politique de simple bon sens. Les civilisations réputées les plus intelligentes, les plus capables de prévision à terme, sont-elles aussi dépourvues de moyens d’auto-contrôle que les populations animales impuissantes devant les causes d’extinction majeure. Plus exactement, les super-organismes que sont ces civilisations, malgré leurs capacités à générer des représentations collectives à fort contenu cognitif, restent-ils soumis au gouvernement de brutes insensibles à toute réflexion rationnelle, comme le sont les Bush et ses homologues.3) Les scientifiques qui voient venir les dangers et qui essayent d’alerter les opinions publiques continueront-ils, pour leur part, à être réduits au silence par ces mêmes brutes ? C’est la question posée très directement aujourd’hui par des clubs de pensée comme Scientists for Global Responsibility – que peu de gens écoutent, il faut bien le constater. Qu’attendons nous, en ce qui nous concerne, pour rejoindre les écologistes dans leurs combats ? Mais ceux-ci ne préfèrent ils pas s’en prendre aux cibles faciles qu’aux puissants intérêts qui dirigent l’Amérique du Nord et risquent de sceller le destin de l’humanité toute entière? Je fais un peu de polémique, j’en suis conscient, mais il semble bien que le sujet en vaille la peine(4).

Notes
(1) On peut se demander cependant si l'étude n'aurait pas gagné en crédibilité en ne prétendant pas pronostiquer ce qui se passera dans 1.000 ans. Le délai est si long que peu de gens y attacheront de l'importance. Le siècle aurait suffi, d'autant plus que les catastrophes majeures se produiront vers 2100 sinon auparavant.
(2)
Voir notre éditorial http://www.automatesintelligents.com/edito/2006/jan/edito2.html. Nous devons confesser une erreur à ce sujet car nous y avions confondu James E. Hansen http://www.giss.nasa.gov/staff/jhansen.html avec un autre climatologue, Jim Hansen http://wind.mit.edu/~hansen/.
(3)Dans ce lot, il convient désormais d'inclure
le premier Ministre australien qui fait tout ce qu’il peut, lui aussi, pour faire taire les océanographes qui dénoncent la destruction de la Grande Barrière de corail par le réchauffement des océans.
(4) Il ne faut pas désespérer cependant de retours d'opinion dans le bon sens. Ainsi le succès que semble aujourd'hui rencontrer le film
Syriana, de Steven Gaghan et Georges Clooney, ce dernier reconverti du métier de play- boy dans celui consistant à dénoncer les lobbies du pétrole et les manigances de la CIA. A quand la reconversion subséquente de Michaël Chrichton?

Pour en savoir plus
Tyndall Centre & Environment Agency http://www.tyndall.ac.uk/index.shtml
Le rapport Climate Change on the Millennial Timescale (à lire en entier si l'on veut discuter du climat avec quelque compétence) http://www.tyndall.ac.uk/media/news/MillennialTyndallReport.pdf
Sur les clathrates, voir Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Methane_clathrate
Syriana http://wwws.warnerbros.co.uk/syriana/


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