Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 72
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Publiscopie

Nucléaire. Les chemins de l’uranium
Pierre Morvan, avec Michel Jorda et Francis Sorin
Editions Ellipses 2004

présentation et discussion par Jean-Paul Baquiast 22/03/06


Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Note de l’éditeur


La France dispose aujourd’hui d’un parc de 58 réacteurs nucléaires, d’une puissance totale de 62 000 mégawatts électriques, fournissant plus des trois-quarts de l’électricité produite dans le pays. Elle est ainsi la deuxième puissance nucléaire “civile” du monde après les États-Unis et la première au regard de la part occupée par le nucléaire dans la production nationale d’électricité.

Cet effort d’équipement de grande ampleur, mené à bien dans des délais relativement courts, a permis à notre pays de s’affranchir d’une dépendance extérieure pénalisante et d’assurer par ses propres moyens l’essentiel de sa production d’électricité. Parallèlement au développement de la filière française des réacteurs nucléaires électrogènes à eau sous pression et à uranium enrichi, la réalisation d’installations capables d’assurer l’ensemble des opérations liées au cycle du combustible nucléaire a été engagée.

Ce sont les différentes étapes de ce cycle du combustible, de l’extraction de l’uranium à la gestion des déchets ultimes, que ce livre entreprend de présenter.

Il en décrit les réalités techniques ainsi que les implications en termes d’organisation industrielle, d’économie, de sûreté et d’environnement. Il offre ainsi une vue d’ensemble d’une industrie dont la France est aujourd’hui l’acteur majeur sur le plan mondial.

Ce livre s’adresse particulièrement à ceux qui, dans leurs études ou leurs activités professionnelles, souhaitent disposer, sur le sujet considéré, des repères indispensables. Il s’adresse également à toutes les personnes désireuses d’approfondir leurs connaissances sur ces aspects sensibles de l’industrie nucléaire.


Bien connaître les conditions techniques et économiques de la production d’énergie électrique par des réacteurs nucléaires est plus que jamais nécessaire en France. D’une part notre pays, contrairement à ses voisins européens, constate chaque jour les avantages que lui procure le parc de centrales déployées avec beaucoup de constance par les gouvernements successifs depuis plus de trente ans. La raréfaction prévisible des carburants fossiles et surtout la hausse inéluctable de leur prix nous mettraient dans une dépendance insupportable de l’étranger si nous n’avions pas cet équipement. Alors que l’économie française ne brille pas par son dynamisme, alors que la recherche, fondamentale et appliquée, est de moins en moins encouragée, le travail considérable réalisé pendant des années par des scientifiques, des ingénieurs et des techniciens peu connus et sans doute considérés avec méfiance par leur entourage mérite d’être illustré.

D’autre part, se représenter les conditions d’exploitation de l’énergie nucléaire devient indispensable à qui veut suivre l’actualité politique internationale. En ce qui concerne le nucléaire civil, après des dizaines d’années de latence, on voit redevenir d’actualité les perspectives offertes à l’ensemble des industries de la filière. Les Etats-Unis ont récemment affirmé, par la bouche du président G.W. Bush lui-même, que l’Amérique ne devait concéder à aucun autre pays la domination globale du secteur. Le gouvernement américain entend relancer ses propres programmes d’équipement et surtout prendre des parts majoritaires dans la satisfaction des gigantesques besoins affichés par les grands pays émergents, Chine et Inde, ainsi que par de nombreux autres. La concurrence avec l’industrie française, seule à ce jour vraiment capable de se présenter en rivale crédible, sera rude. Pour se positionner durablement à l’exportation, l’administration américaine n’hésite pas à revenir sur les considérations de sécurité nationale qui lui avait jusqu’à présent interdit d’accepter des transferts de technologies avec des pays n’ayant pas signé le Traité de Non Prolifération (TNP) et considérés comme des rivaux potentiels en termes géostratégiques , l’Inde et la Chine.

Toujours en ce qui concerne le nucléaire civil, ceux qui s’intéressent à ce secteur savent que même si la seconde génération de centrales à eux pressurisée, dite EPR en Europe, sera censée durer 30 à 40 ans, il convient de préparer dès maintenant ce que l’on appelle le nucléaire de 4e génération. Nous avons indiqué dans un précédent article que les Etats-Unis, là encore, ont affiché leur volonté de tenir la tête. Ils ont fondé un Forum international à cette fin auquel les autres puissances nucléaires sont invitées à participer. La France en fera partie, bien évidemment, mais elle ne devra pas se dispenser pour autant de son propre effort de recherche et développement – ni oublier que dans ce club, les rivalités et les opérations d’intelligence économique ne désarmeront pas.

A plus long terme, comme l’a plusieurs fois rappelé notre revue, l’enjeu porte sur les applications civiles de la Fusion nucléaire. Il s’agit du projet Iter. L’Europe, sous la pression principalement de la France, a obtenu que le premier site expérimental soit implanté à Cadarache. Mais comme on le sait, la participation japonaise et le soutien (chèrement arraché) des Etats-Unis signifient que ces deux pays vont tenter de récupérer à leur profit le maximum de savoir-faire et d’équipements industriels. C’est de bonne guerre, mais il faudra que l’Europe, et en premier lieu la France, ne s’endorment pas. Ceci d’autant plus qu’une partie de l’expérience acquise dans Iter sera réutilisable bien avant dans la conception des centrales de 4e génération et dans le traitement des déchets, notamment en ce qui concerne les matériaux résistants aux fortes irradiations et conditions extrêmes d’exploitation.

Ce sont enfin les enjeux du nucléaire militaire qui nécessitent de plus en plus une bonne compétence technologique des hommes politiques, des médias et des citoyens. La pression exercée par la communauté internationale, l’Agence Internationale de l’Energie Atomique d’abord, l’ONU ensuite, sur les pays n’ayant pas signé le TNP et souhaitant retraiter eux-mêmes leur propre uranium, s’intensifie, aux limites d’une crise internationale majeure. Il faut donc pouvoir juger si les craintes exprimées par les Etats-Unis et de plus en plus par l’Europe, relativement aux opérations de retraitement menées en Iran et en Corée du Nord, notamment, sont fondées. Au cas où, pour des raisons de politique interne ou pour sortir ( ?) du piège irakien, l’Amérique décidait de conduire des opérations militaires contre l’un ou l’autre de ces pays, l’Iran en premier lieu, l’opinion publique européenne devrait très vite apprécier la légitimité de ces actions, au regard d’un idéal de monde multipolaire que se donne la politique internationale de l’Union européenne. D’où l’intérêt d’un minimum de formation aux questions technologiques et géostratégiques posées par l’atome.

Connaître les enjeux de la politique d’équipement actuelle et future que la France et d’autres pays européens vont devoir affronter dans les prochaines années est d’autant plus nécessaire que les adversaires du nucléaire continuent à mener des campagnes très actives pour, selon leur expression, sortir du nucléaire et, plus immédiatement, pour essayer de paralyser toutes les activités y compris de routine imposées par la continuité de la filière. Ceci même aux dépends des impératifs de sécurité. L’activité du réseau Sortir du nucléaire 1), qui selon ses dires fédère 722 associations de par le monde, est significative de l’effort et des moyens déployés par les anti-nucléaires pour se faire entendre. Elle est relayée par une grande partie des associations écologiques et des mouvements politiques verts et altermondialistes pour qui le nucléaire est devenu le principal cheval de bataille et argument de recrutement, au détriment d’autres risques et dangers bien plus réels. On peut s’interroger sur la ferveur quasi religieuse – qui comme toute religion suppose le dénigrement des adversaires et la mauvaise foi –animant les militants de l’anti-nucléaire. Quels intérêts moins innocents les financent ? La religion antinucléaire n’est pas plus acceptable que les autres religions anti-scientifiques et anti-technologiques si répandues en France - surtout quand elle s’exerce contre l’atome civil à qui on ne peut rien reprocher jusqu’à ce jour dans les pays sérieux comme la France. Alors que grâce au professionnalisme et au dévouement des personnels, les 58 réacteurs d’EDF ont fonctionné sans incidents notables, les anti-nucléaires font vivre une partie de la population dans la crainte d’un Tchernobyl français.

Soyons honnête cependant. S’ils n’existaient pas il faudrait les inventer, car leurs campagnes ont un intérêt, obliger les industriels et les autorités de sûreté à ne serait jamais baisser la garde et à ne pas céder à une trop grande confiance en eux. Elles ont aussi l’intérêt de rappeler aux politiciens libéraux qui voudraient privatiser EDF ou ses fournisseurs que c’est le CEA et derrière lui l’Etat qui ont construit un service public digne de ce nom. Il serait inacceptable que sous prétexte d’apporter des bénéfices à court terme à des actionnaires anonymes, les indispensables investissements nécessaires au renouvellement et au développement des installations soient sacrifiés.

Le réseau Sortir du nucléaire et ses semblables ne sont heureusement pas très écoutés en France, où l’opinion publique est généralement consciente de l’intérêt de l’outil industriel dont le pays s’est doté, et des retombées en termes d’emploi et de qualification découlant de sa maintenance et de son développement. Si le gouvernement osait mieux défendre les atouts stratégiques et industriels du nucléaire, notamment auprès de populations locales et de syndicats qui n’en font pas un épouvantail, les manifestations anti-nucléaires prendraient moins d’importance à l’heure ou des choix majeurs s’imposeront pour l’avenir. Dans un pays comme l’Allemagne, on voit les impasses auxquelles les lobbies anti-nucléaires ont précipité des milieux politiques mal informés et démagogues. Jamais l’Allemagne ne maintiendra son niveau actuel d’activité industrielle et de confort de consommation sans recourir un jour – le plus tôt étant le mieux – à l’énergie nucléaire. Sinon, sa dépendance au pétrole et au gaz naturel s’accentuera, l’obligeant à des acrobaties diplomatiques pour se concilier à la fois les bonnes grâces de ses voisins producteurs de gaz et des pays producteurs de pétrole.

Ceci dit, rappelons-le une nouvelle fois, l’intérêt porté en France au nucléaire ne devrait pas empêcher que l’on favorise également l’utilisation des diverses sources d’énergies renouvelables. Si celles-ci ne prennent pas encore l’importance qu’elles devraient avoir, en parallèle au nucléaire, la faute n’en incombe pas à celui-ci mais aux industries pétrolières et gazières qui, malgré ce qu’elles en disent, font pression sur les pouvoirs publics pour que les énergies non productrices de gaz à effet de serre ne viennent pas concurrencer les carburants fossiles et les systèmes de taxation qu’ils supportent.

Présentation de l’ouvrage

Ces quelques considérations politiques nous paraissaient nécessaires avant de parler du livre lui-même et en montrer l’intérêt. Nous ne sommes pas là en présence d’un libelle destiné à vendre le nucléaire à l’opinion publique. Mais ce n’est pas non plus un ouvrage anti-nucléaire. Les auteurs qui ont travaillé dans l’industrie nucléaire et qui restent en liaison avec elle sont convaincus de l’intérêt des options énergétiques françaises. Ils se sont documentés auprès des différentes entreprises du secteur : CEA, COGEMA, EURODIF, FRAMATOME ANP et MELOX, sociétés du groupe AREVA, ainsi qu’auprès de l’ANDRA et d’EDF. Par ailleurs, ils ont consulté les autorités de sûreté, en France et au sein de l’OCDE Agence de l’énergie nucléaire). Leur ambition est de fournir l’information technique, économique et juridique (en ce qui concerne l’organisation de la sûreté nucléaire et l’information) nécessaire à toute personne voulant savoir de quoi elle parle sur un sujet dont on traite généralement à partir d’a prioris reposant sur une grande ignorance. (image Centre - Cher - centrale de Belleville VA. Crédit : Franck LECHENET)

Le livre présente plusieurs niveaux de difficulté pour un lecteur qui n’est pas ingénieur. L’essentiel des chapitres, quitte à sauter certaines formules et diagrammes, devrait être à la porté d’un bachelier. Des chapitres et des annexes permettent d’approfondir les points plus techniques. Rappelons que la consultation d’Internet permet par ailleurs d’accéder directement aux sites des entreprises et institution intéressées, notamment afin de mettre à jour les informations présentées par l’ouvrage. Celui-ci a été écrit avant 2004 et divers évènements importants, notamment en termes de politiques industrielles et de stratégies géopolitiques, se sont produits en deux ans ou se préparent actuellement. Le plus intéressant concerne la décision rappelée ci-dessus d’implanter Iter à Cadarache. On trouvera dans ces annexes, notamment, la présentation des projets de réacteurs de 4e génération et du programme Iter. La question du surrégénérateur Super Phénix, que la France avait précipitamment abandonné, y est aussi abordée 2).

Le plan de l’ouvrage permet d’étudier la suite logique des opérations conduisant à la production d’énergie électrique :

- l’uranium, sa recherche et son exploitation minière. Peut-être aurait-il fallu à ce sujet répondre mieux aux inquiétudes tenant à l’accès au minerai dans un monde où les intérêts nationaux des pays producteurs s’opposeront de plus en plus aux interventions des industriels européens. On l’a vu avec les démêlés d’AREVA en Australie et en Afrique. C’est alors que la récupération et l’enrichissement des déchets devraient reprendre pour la France un intérêt stratégique.

- l’enrichissement de l’uranium, chapitre indispensable à la compréhension des revendications actuelles de pays comme l’Iran et la Corée du Nord.

- le concept de combustible et les modalités de son conditionnement. On y voit que, contrairement à une opinion répandue, un seul réacteur à eau pressurisée (solution française actuelle) nécessite 104 tonnes d’uranium enrichi pour une puissance de 1.300 mégawatts. Il ne s’agit pas seulement de quelques grammes, comme les naïfs le pensent. L’uranium utilisé est reconditionné sous diverses formes, notamment le Mox, pour récupérer le plutonium.

- les réacteurs actuels, à eau sous pression (REP) et leurs successeurs, à partir de 2010/2015. Il s’agira du réacteur EPR fruit de la collaboration entre Framatome et Siemens, d’une capacité de 1.600 MW et pouvant durer 60 ans. Mais on n’attendra sans doute pas ce délai pour les remplacer par les réacteurs de la 4e génération, offrant de nombreux avantages. L’expérience acquise dans Super-Phénix pourra être réutilisée (réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium liquide).

- le retraitement des combustibles usés, avec les problèmes de sécurité qu’il a fallu résoudre.

- les problèmes spécifiques au transport des matières nucléaires. La question est incontournable vu la grande dispersion des centrales sur le territoire.

- la gestion à long terme des déchets radioactifs. Les différentes solutions sont présentées. On sait qu’en France, des débats très vifs se poursuivent avec les populations. Les auteurs se sont gardés de prendre parti. Mais il sera nécessaire un jour de désarmer des fantasmes sur le thème : « nous léguons aux générations futures des problèmes insolubles ». Il ne faut pas connaître grand-chose au progrès technologique accéléré pour penser que dans quelques centaines d’années, et bien avant en fait, des solutions auront été trouvées. En attendant un stockage temporaire sous surveillance, en France même pour ce qui nous concerne, devrait faire l’affaire.

- le démantèlement des installations nucléaires. Cette question rejoint celle du retraitement des déchets. Mais les matières à recycler seront d’une toute autre taille. Il s’agira d’une question qui ne se pose pas encore, mais dont il faudra intégrer la prise en compte dans les programmes du futur.

Le livre consacre sa deuxième partie aux questions de protection, radio-protection des hommes et des sites, organisation de la sûreté nucléaire, information du public. On sait que, depuis le 11 septembre 2001, l’éventualité d’un attentat de grande ampleur utilisant des avions gros-porteurs n’est plus à exclure. Mais il semble tout à fait possible de concevoir des enceintes résistantes à de tels impacts. Il est évident cependant qu’en cas de guerre ouverte avec une puissance étrangère ou une organisation disposant de missiles balistiques, la perforation de ces enceintes sera tout à fait possible. Mais on pourrait s’en prémunir. On toucherait là cependant aux questions de la dissuasion nucléaire et les problèmes de défense, française et européenne, récemment abordés par le Président de la République Française. Leur discussion ne fait pas partie du programme de l’ouvrage.3)

Des annexes techniques enfin précisent des points qui, là aussi, doivent être étudiés par le public. On en parle beaucoup sans généralement savoir de quoi il s’agit : criticité, neutrons rapides, fusion, etc.

Ajoutons pour terminer que, compte-tenu de l’évolution des technologies, une nouvelle édition du livre, et peut-être sa transposition sur un site Internet qui le rendrait accessible à tous, nous paraîtraient souhaitables.

Notes
1) http://www.sortirdunucleaire.org/
2) Le surrégénérateur (fast breeder reactor) Super-¨Phénix installé à Creys-Malville (Isère) avait enregistré quelques défaillances dans le circuit caloporteur qui utilisait du sodium. Le cœur même n’était pas en cause. Mais ceci aurait pu être réparé et le réacteur serait aujourd’hui précieux pour préparer la 4e génération et tester les techniques de traitement des déchets. Mais la centrale, installé sans négociations préalables suffisantes avec les populations et couplée trop tôt au réseau EDF, a payé le prix d’une mauvaise gestion politique du projet. La capitulation finale devant l’opinion n’a rien arrangé. La facture du démantèlement est considérable et l’industrie nationale se trouve privée d’un outil qui lui serait bien utile aujourd’hui. Est resté en service temporaire le prototype Phénix, utilisé à diverses recherches indispensables.
3)
Le projet de loi "sur la transparence et la sécurité en matière nucléaire" a été approuvé en première lecture par l'Assemblée Nationale le 30 mars. Le texte prévoit la création d'une Autorité indépendante de Sûreté Nucléaire (ASN) qui participera au contrôle des activités nucléaires et de protection, ainsi qu'à l'information du public. L'ASN se substituera à l'actuelle Direction générale à la sûreté nucléaire et à la radio-protection qui dépend de 3 ministères. Elle sera constituée de 5 membres nommés, 3 par le Président de la République et 2 par les présidents de l'Assemblée et du Sénat. Un Haut comité pour la transparence et l'information sur la sécurité nucléaire est crée par ailleurs, composé de 9 membres. Les anti-nucléaires diront que tous ces experts seront soumis au pouvoir. Mais on peut penser que leurs responsabilités seront telles, vis-à-vis de la nation, qu'ils sauront adopter des points de vue indépendants. On notera que le nucléaire militaire échappe à la compétence de ces organes. Est-ce une bonne chose?
J.Y. Le Déaut, député PS qui avait milité dans le sens de cette création, semble pour sa part satisfait. Affaire à suivre attentivement.
NB:
L'ASN dispose déjà d'un site: http://www.asn.gouv.fr/

La peur du nucléaire

La peur du nucléaire, qui demeure très vivante dans les populations occidentales depuis les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, n’a rien d’irrationnel. Il faut même considérer que c’est, vu sous l’angle de la psychologie évolutionnaire, un réflexe de survie indispensable, vu les dangers très réels de cette technologie. Mais nous pensons qu’il faut l’utiliser à bon escient, et non en faire un argument pour récuser tout investissement futur dans le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire.
Un mot d’abord du nucléaire militaire, autrement dit de ce que l’on appelle la bombe. Il est évident que les pays ayant signé le Traité de Non Prolifération et s’étant dotés de tètes et de vecteurs nucléaires n’y renonceront pas. Parmi eux se trouve la France, comme on sait. Il est évident aussi que, sur le long terme, un nombre croissant de pays se donneront, avec ou sans l’accord de l’IAEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique www.iaea.org/) et de l’ONU, des armes nucléaires dont la portée sera de plus en plus grande. Les protestations pacifistes et les menaces des pays nucléaires n’y feront rien. La seule chose que la communauté internationale et plus généralement les opinions publiques pourraient faire serait d’exiger la plus grande responsabilité et la plus grande transparence des gouvernements qui s’engageront dans cette voie, ainsi que de leurs agences et sous-traitants.

Sur ce plan les premiers responsables de la bombe française ont fait montre d’un comportement coupable en exposant délibérément les militaires et les populations d’outre-mer aux radiations. Les autorités continuent dans cette voie, en refusant de reconnaître les dommages humains commis et de les indemniser à leur juste prix. On pourra lire sur ce point le rapport http://www.obsarm.org/obsnuc/veterans/CESCEN%20vol.%20II.pdf de la Criirad, Commission de recherche indépendant sur la radioactivité http://www.criirad.com/ qu’il n’y a pas de raisons de suspecter de partialité. Cette attitude est de mauvais augure. Il est clair que si les responsables français du nucléaire civil (CEA et EDF notamment) se comportaient aujourd’hui comme l’avaient fait leurs prédécesseurs militaires de la force de frappe, ils rendraient impossible toute poursuite du programme nucléaire civil. La même observation s’applique d’ailleurs aux autorités en charge des études et des réalisations concernant la force française de dissuasion, la Direction des applications militaires du CEA notamment. Tout dérapage en matière de précaution et de publicité, à plus forte raison tout accident même mineur, serait sanctionnés par un rejet immédiat provenant de l’opinion publique, qui devrait logiquement entraîner la chute du gouvernement et de la majorité au pouvoir.

Ceci posé, quels que soient les risques énormes résultant de la dissémination des armements atomiques, on peut considérer qu’ils ne seront pas plus grands que ceux résultant de l’affrontement des deux Super-Grands nucléaires pendant toute la Guerre froide. Il semble que le monde ait été plusieurs fois à la veille d’un anéantissement total, comme l’a indiqué le mouvement Pugwash (http://www.pugwash.org/). Il n’aurait pas été question alors d’une seule bombe explosant quelque part, mais d’un embrasement général suivi du terrible hiver nucléaire. Les générations de plus de 30 ans ont vécu sous cette menace et l’ont supporté. Faut-il les admirer ou les blâmer pour ce stoïcisme ? En tous cas, les menaces actuelles paraissent bien moindres.

Dans la ligne du nucléaire militaire, il faut évoquer aujourd’hui un danger bien réel mais contre lequel, là encore, il est difficile de se prémunir radicalement. C’est celui de l’attentat terroriste mettant en œuvre une explosion de 10 kilotonnes ou moindre. La revue NewScientist, n° du 16 mars 2006, p. 36, (http://www.newscientist.com/channel/health/mg18925431.300.html), décrit ce qu’elle appelle un "cauchemar nucléaire à Manhattan". Il s’agit des désastres considérables et des centaines de milliers de morts et de mourants qui résulteraient de l’explosion d’une petite bombe, facile à réaliser dit l’auteur de l’article, en mettant en contact deux charges de 40 kg d’uranium hautement enrichi (on peut se demander si de tels articles ne sont pas des pousse-au-crime, encore que les terroristes potentiels savent certainement à quoi s’en tenir). Chaque gouvernement sérieux a préparé des plans non seulement pour prévenir de tels attentats mais pour soigner les irradiés. On ne pourrait malheureusement pas faire grand-chose pour les plus atteints, mais aujourd’hui, pour les autres, différents produits, d’ailleurs hautement toxiques, seraient disponibles pour compenser notamment la destruction de la moelle osseuse et des plaquettes sanguines. Ces produits seraient évidemment aussi utilisables en cas d’accident civil. Ce qui n’avait pas été le cas à Tchernobyl.

Venons-en maintenant à l’accident de réacteur civil, dont précisément l’explosion de Tchernobyl a été l’illustration la plus spectaculaire. Le risque le plus grand aujourd’hui concerne la possibilité qu’il se renouvelle dans les centrales de même type ou aussi vétustes encore en service en Russie et à l’Est de l’Europe. On sait qu’à Tchernobyl même tout reste pratiquement encore à faire pour contenir sous un nouveau sarcophage les restes du réacteur 4 et démanteler sans casse les 3 autres, puis conditionner tous les déchets, y compris ceux disséminés dans la région (cimetières dits radioactifs). Le coût du chantier est de 1 md d’euros, payés par les pays du G7 et l’Union européenne. 1).

Il est évident que le plus urgent serait d’arrêter toutes ces vieilles centrales et de les remplacer par des réacteurs de nouvelle génération. Mais là on mesure l’irresponsabilité des anti-nucléaires. Les trois Etats Baltes viennent de manifester leur désir de supprimer la centrale commune de type Tchernobyl qui les alimente, afin de mettre à la place un réacteur EPR infiniment moins dangereux et plus efficace. Mais des groupes violents ont commencé à s’opposer à ce projet. Ce qui est aberrant quand on mesure, non seulement le risque de voir l’actuelle centrale victime à son tour d’un accident, mais l’impossibilité pour ces Etats d’accéder à d’autres sources d’énergie en dehors du gaz russe dont ils ne veulent pas à juste titre dépendre entièrement.

On sait très bien qu’il est difficile, dans la gestion des risques, de mesurer exactement les probabilités d’accident et le coût des différents degrés de mesures préventives. Il est encore plus difficile de mesurer le niveau d’acceptabilité par les opinions de tel ou tel risque. Le transport automobile est un secteur globalement très risqué et parfaitement accepté. La pandémie très probable de grippe aviaire qui nous menace tous ne semble encore inquiéter personne – sinon des mesures bien plus énergiques d’éradication des sites à virus seraient mises en œuvre. Les sociétés développées, rationnelles et espérons-le bien gouvernées devraient pouvoir maintenir en activité un parc important de centrales nucléaires sans que jamais aucun accident sérieux ne survienne. Cette capacité est même un excellent moyen de mesurer leur professionnalisme, lequel professionnalisme devrait pouvoir se retrouver face à d’autres risques majeurs prévisibles, par exemple ceux résultant du réchauffement climatique. Les sociétés européennes peuvent-elles se montrer à la hauteur d’un tel défi ? Si ce n’était pas le cas, mieux vaudrait en effet pour elles se limiter aux solutions offertes par les énergies renouvelables, certes valables mais qui imposeraient des restrictions drastiques de consommation dont personne ne voudra.

(1) Voir Sciences et Avenir, avril 2006, p. 9. Dans le même numéro, on trouve un dossier bien fait et clair sur les prochaines générations de centrales: Les prochains feux du nucléaire, p. 12. Ceci mesure le retour en faveur du nucléaire. Un tel dossier aurait été peu probable dans cette revue il y a seulement deux ans.

 

Retour au sommaire