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Article
Pour
un principe matérialiste
fort (strong materialism)
par
Jean-Paul Baquiast
23 mars 2006 |
Automates
Intelligents s'enrichit du logiciel
Alexandria.
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peut être discuté sur notre blog http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/automatesintelligent/2006/04/pour_un_princip.html
Plan:
Introduction
1.
La disparition conjointe du Divin et de l’Humain
Superorganismes et mèmes
Les Robots autonomes et les Post-humains
2. Les trois mécanismes qui fabriquent l’univers
La mécanosynthèse
La biosynthèse
La construction de niches
3. Les super-organismes cogno-technoscientifiques
Conscience artificielle et systèmes cognitifs
Origine mémétique des technosciences
Conclusion
Notes
Introduction
Les
responsables de la revue Matière première (voir
notre présentation http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/71/matierepremiere.htm)
ont bien raison de vouloir redonner de l’audience aux
philosophies matérialistes, à une époque
où, même en France, elles semblent attaquées
de toutes part. Ce débat est d'autant plus nécessaire
que ce que l’on appelle désormais les nouvelles
sciences, notamment le quatuor devenu incontournable des info-bio-nano-
et cognosciences, auquel nous ajouterons la physique quantique,
peuvent induire beaucoup de spéculations plus métaphysiques
que scientifiques. C’est en effet le monde quantique
qui constitue dorénavant le substrat dont il faudra
partir de plus en plus pour décrire les objets des
nouvelles sciences. Le monde quantique n’est pas directement
observable alors que les info-bio-nano et cognosciences s’adressent
en général à des phénomènes
du monde macroscopique. On peut s’en tenir à
leurs aspects visibles. Mais les comprendre en profondeur
supposera de se placer au niveau sub-atomique, c’est-à-dire
aux échelles dites de Planck.
En
tant que matérialistes nous-mêmes mais aussi
responsables de l’édition d’une revue
qui consacre l’essentiel de ses numéros à
la présentation et à la discussion des innovations
apportées par ces sciences et par les technologies
en découlant, nous pouvons témoigner de l’extraordinaire
renouvellement des fondations du matérialisme qu’elles
pourraient permettre. Certes, une science en elle-même,
et à plus forte raison une technologie, peuvent servir
d’argument indifférencié dans n’importe
quel débat philosophique. Ainsi, ce siècle
verra se multiplier les robots dits autonomes, c’est-à-dire
de plus en plus proches des comportements humains. Les matérialistes
y verront une preuve de plus du fait que des systèmes
matériels peuvent produire de l’esprit voire
de l’âme, ou si l’on préfère
des facultés et fonctionnalités analogues
à ce que les spiritualistes désignent par
ces mots. A l’inverse leurs adversaires spiritualistes
se féliciteront de voir l’esprit humain, guidé
très vraisemblablement selon eux par une inspiration
divine, créer des machines capables de telles performances.
Mais
nous pensons que les arguments qu’apporte au matérialisme
le développement des nouvelles sciences sont d’une
ampleur et d’une pertinence jamais encore rencontrées
à ce jour. Leurs perspectives, telles que décrites
par les scientifiques concernés ou par des futurologues
bien informés(1) donnent l’impression
que se met en place actuellement un monde que les religions,
les philosophies, les morales n’avaient absolument pas
prévu. Ce monde nécessite pour être compris
le recours à des formes de pensée ne faisant
plus aucune place aux croyances traditionnelles.
A
cette fin, il faudra sans doute modifier profondément
le paradigme matérialiste, afin d’en faire
un outil suffisamment global et suffisamment souple pour
que chacun des aspects nouveaux du monde émergent
puisse maintenant et dans l’avenir y prendre place.
Un nouveau matérialisme est à créer.
Il n’est pas encore possible d’en déterminer
les détails, mais ses fondations, ses contours et
ses principales méthodes de construction commencent
à apparaître.
Ceci
dit, cela ne se fera pas sans résistances. Le monde
décrit par les nouvelles sciences ne nous sera pas
familier. Il nous paraîtra même profondément
étranger et, par de nombreux aspects, rebutant. Comme
tel, il ne sera pas accepté facilement, y compris
par les matérialistes eux-mêmes, qui n’y
retrouveront pas leurs habitudes séculaires de pensée.
Certains seront tentés pour se rassurer d’inventer
de nouvelles mythologies. Nous pensons au contraire que
pour garder son pouvoir éclairant, le matérialisme
devra au contraire se radicaliser. Il faudra faire appel
à ce que l’on pourrait appeler un principe
matérialiste fort (strong materialism). Essayons
d’en préciser les grands thèmes. Nous
en distinguons trois.
1.
La disparition conjointe du Divin et de l’Humain
Entre
autres radicalités, le principe matérialiste
fort n’aura pas plus besoin des Hommes qu’il
n’a besoin des Dieux. Pendant des millénaires,
voire davantage, les cultures humaines ont reposé
sur deux piliers, le Divin et l’Humain. L’un
et l’autre fondaient le Sacré, dont on a dit
qu’il était inséparable de tout ordre
social. C’était la Divinité (sous quelque
nom qui lui était donné) qui avait créé
le monde et l’homme. La vie de l’homme sur Terre
n’était qu’un intermède avant
le retour au sein du Dieu tout-puissant. Mais l’homme,
parmi les créations de la divinité, jouissait
d’un statut privilégié. Doté
d’une âme à l’image du Dieu, l’homme
se trouvait placé au dessus de toutes les autres
créatures inanimées ou vivantes. S’en
prendre au statut éminent de l’homme était
attenter à la divinité elle-même.
Il
faut bien voir que de telles croyances sont encore universellement
répandues dans l’humanité d’aujourd’hui,
y compris, d’une certaine façon, chez de nombreux
scientifiques. Si on pouvait faire le compte de ceux qui
les refusent véritablement, on ne trouverait peut-être
que quelques millions de personnes, et encore…
En ce qui concerne les croyances religieuses, même
si la plupart des scientifiques, du moins en Europe, sont
convaincus du fait que l’univers et que la vie sont
apparus à la suite de processus physico-chimiques
matériels n’ayant pas nécessité
l’intervention d’un créateur, dans le
détail de chaque discipline demeurent des adhérences
profondes manifestant la survivance active des anciennes
mythologies. Les interdits s’en inspirant sont partout.
Des sujets de recherche sont tabous. Des conclusions de
recherche ne sont pas acceptées. La discipline dite
robotique autonome nous en donne un exemple. Il est très
difficile aujourd’hui de faire financer par un établissement
scientifique européen, dépendant pourtant
d’un Etat laïc, une recherche sur la conscience
artificielle. Le chercheur ne sera autorisé à
travailler ce sujet que s’il s’abrite derrière
des périphrases, en annonçant par exemple
qu’il étudie les systèmes multi-agents
auto-adaptatifs. Ne parlons pas de la situation de la science
dans d’autres parties du monde, où l’emprise
des religions ne se manifeste pas seulement par des résurgences,
mais par une soumission totale aux écritures et aux
révélations.
Pour
ce qui concerne l’humain, la place intangible donnée
à ce concept mal précisé, les innombrables
abus du politiquement correct qui l’accompagnent,
sous le prétexte de lutter contre ceux qui violent
ouvertement les droits de l’homme, paralysent la recherche
dans de nombreux domaines des sciences de la vie et des
sciences de l’homme. Il s’agit d’une forme
de sacralisation qui n’est pas plus favorable à
la liberté de penser que ne le serait l’interdiction
de critiquer les religions.
Or
plus les nouvelles sciences s’étendent et prennent
de l’ambition, plus les références au
sacré sont mises à mal. C’est d’abord
l’absence des Dieux qui se confirme, dans un monde
où les termes mêmes de Dieu ou de divin devraient
n’avoir plus que valeur historique …et encore,
appartenant à une lointaine histoire. Mais il y a
pire et plus sacrilège. Le monde que font apparaître
les nouvelles sciences est un monde sans l’humain.
Nous ne voulons pas dire que les hommes d’aujourd’hui
vont y disparaître sans descendances physiques ni
mentales. Mais l’homme qui avait dans la plupart des
cultures été mis sur un piédestal,
se trouve de plus en plus réduit au statut d’un
agent infime au sein de structures plus vastes. Les études
de génétique évolutionnaire et d’éthologie
comparées montrent qu’au plan anatomique comme
culturel les hommes ne peuvent être placés
au dessus des autres espèces vivantes. Ils n’en
sont qu’un aspect particulier, dont beaucoup de traits
se retrouvent dans les relations sociétales que les
individus des espèces non humaines, de la bactérie
au singe, entretiennent entre eux.
Au
niveau cosmologique, il en sera bientôt de même.
Cela fait longtemps que la Terre n’est plus placée
au centre de l’univers. Mais présentée
comme hébergeant la vie et des espèces intelligentes
dont l’homme était jugé le produit le
plus accompli, elle jouissait d’un statut privilégié
dans l’esprit des chercheurs. Or la vie et l’intelligence
sont de moins en moins considérées comme exceptionnelles
dans le cosmos. Même si pour des raisons pratiques l’existence
de vies et d’intelligences extraterrestres n’a
pu être démontrée, on commence à
développer des théories scientifiques du vivant
montrant qu’il s’agit d’un phénomène
éminemment reproductible(2).
Superorganismes
et mèmes
Un
autre aspect de la « disparition » de l’humain
qu’imposent les nouvelles sciences concerne le recul
du rôle éminent donné à l’individu
par la pensée libérale occidentale récente.
Pour celle-ci, l’individu est présenté
comme un petit Dieu à lui seul, du fait notamment
de son aptitude à ce que l’on appelle encore
la conscience et le libre-arbitre. C’est très
sympathique, mais cela fait perdre de vue l’essentiel.
L’humanité, comme d’ailleurs les autres
espèces vivantes, ne se manifeste que par l’intermédiaire
de structures collectives qui traversent et dépassent
les individus. Les premières de ces structures relèvent
de ce que l’on appelle désormais les superorganismes.
Les sciences sociales n’ignoraient évidemment
pas ce concept, qu’elles étudiaient sous de
nombreuses autres étiquettes : le groupe, la nation,
les partis politiques, etc. Mais aujourd’hui, les
nouvelles sciences tendent à voir des superorganismes
partout à l’œuvre dans la vie biologique,
depuis les bactéries jusqu’aux humains. On
les étudie sous l’angle de leurs typologies
communes ou de leurs comportements comparables, à
travers le temps et l’espace, plutôt que sous
celui de leurs différences. D’innombrables
percées conceptuelles en résultent.
On
peut proposer une typologie générique des superorganismes,
comme l’a fait l’anthropologue américain
Howard Bloom(3). Celui-ci s’est
fait le théoricien des super-organismes Il tente de
démontrer qu’ils entrent en compétition
darwinienne de la même façon que les organismes
vivants individuels, même s’ils n’ont pas
de génome ni plus généralement de propriétés
anatomiques permettant de les assimiler à des organismes
vivants. Il identifie au sein de ces superorganismes des forces
antagonistes assurant la cohésion interne (les gardiens
de la conformité), le renouvellement (les générateurs
de complexité), l’optimisation de l’affectation
des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées
par des individus, tels que les chefs ou leurs serviteurs,
consciemment ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter
d’une dynamique propre aux échanges de messages
entre individus, que ce soit au sein des bancs de poissons,
des vols d’oiseaux ou des sociétés humaines.
Pour Bloom, le phénomène des super-organismes
est absolument universel et son étude permet d’expliquer
la plupart des évènements historiques.
Parmi
les entités trans-individuelles que font découvrir
les nouvelles sciences, on trouve une structure biologique
encore plus révolutionnaire que celui de superorganisme.
Il s’agit de ce que l’on nomme désormais
les mèmes, entités réplicatives
vivant une vie propre au sein des sociétés animales
et surtout des sociétés humaines, se nourrissant
des complexités croissantes qu’elles y introduisent
en proliférant(4). Deux grandes
catégories de mèmes conditionnent l’histoire
des hommes, en agissant à leur place là où
ils se pensaient les seuls décideurs. Ce sont d’abord
les technologies ou "mèmes technologiques",
qui évoluent et se complexifient selon des lois propres
restant en grande partie à découvrir. Les technologies
interagissent avec le monde extérieur à l’homme
d’une façon pratiquement impossible à
préciser et surtout à prédire, pouvant
amener des transformations profondes du milieu mais aussi
des catastrophes dont l’humanité terrestre ne
se relèveraient pas. L’autre grande catégorie
de mèmes qui déterminent l’histoire des
hommes comprend les "mèmes informationnels",
c’est-à-dire les idéologies et systèmes
symboliques de représentation utilisant les langages
et les réseaux de communication. Là encore leur
influence est difficile à analyser et leurs conséquences
à terme sur l’avenir non seulement de l’humanité
mais de la vie sur Terre sont imprédictibles. Les nouvelles
sciences tendent à considérer les technologies
et les idéologies comme des systèmes vivants,
car elles mobilisent des hommes, se nourrissent de leurs actions
et aussi les font agir.
Les
Robots autonomes et les Post-humains
Un
aspect mieux connu des nouvelles sciences mais probablement
plus bouleversant encore à terme que les précédents
est relatif à la robotique autonome et aux immenses
ouvertures conceptuelles que permet la possibilité
de simuler les systèmes biologiques et psychologiques
sur des substrats informatiques et des réseaux(5).
Inutile d’y insister ici. Bornons nous à rappeler
que, dans quelques décennies, des populations entières
d’entités artificielles, robots ou créatures
numériques, proliféreront dans notre monde,
empruntant à l’homme certains de ses traits mais
aussi faisant montre de traits tout à fait nouveaux
et inattendus.
Face
à l’émergence de ceux-ci, l’homme
actuel, celui que nous désignons encore par ce terme
d’homme, n’aura pas un grand rôle. Il
est vrai que l’Homme se transformera. En interaction
ou même en symbiose avec les entités artificielles,
nous verrons apparaître des hommes dits « augmentés
», des transhumains et des posthumains. A plus long
terme, ces nouveaux hommes perdront de plus en plus leurs
attaches terrestres et pourront peut-être rejoindre
d’autres formes non terrestres d’intelligence.
Mais
alors si le monde qui se construit se fait sans les dieux
et sans les hommes, tels du moins que les définissait
l’humanisme, comment les nouvelles sciences, qui apportent
tant de propositions déstabilisatrices, vont-elles
proposer de le définir? Nous pourrions répondre
que le monde est fait de mécanismes. C’est
l’étude et la compréhension de ces mécanismes
qui devrait devenir la priorité du matérialisme
fort tel que nous le proposons ici.
2.
Les trois mécanismes qui fabriquent l’univers
En
simplifiant beaucoup, nous pouvons identifier trois mécanismes
convergents qui fabriquent notre univers. Appelons les la
mécanosynthèse, la biosynthèse
et la construction de niches. Nous disons
qu’ils sont convergents. Chacun d’eux dispose
certes d’un domaine propre. Par exemple la mécanosynthèse
intéresse la construction des objets physique. Mais
par ailleurs chacun d’eux intervient aussi dans le
domaine des autres. Ainsi la construction des organismes
biologiques ou des niches fait constamment appel à
la mécanosynthèse. De même la biosynthèse
se traduit systématiquement par la construction de
niches et celle-ci favorise en retour la biosynthèse.
Ces
trois mécanismes s’insèrent dans le
temps. Ils définissent donc une évolution,
avec un passé et un futur. Il s’agit d’un
scénario dont on commence à connaître
le début, mais non la fin. Ce scénario confirme
le postulat matérialiste fort que nous souhaitons
justifier. Dans l’évolution en cours, le divin
et l’humain tels que nous les connaissons sur Terre
apparaîtront comme des évènements locaux
et temporaires, au sein d’un théâtre
autrement grandiose.
La
mécanosynthèse
Appelons
mécanosynthèse (le mot n'est pas encore reconnu)
le mécanisme très général qui
permet à des particules élémentaires
d’utiliser l’énergie primordiale pour
construire des éléments matériels de
plus en plus complexes. Ce mécanisme intéresse
le cosmos tout entier. Selon les théories cosmologiques
actuellement admises, le cosmos est né d'un évènement
unique, le Big Bang ou le phénomène qui en
a tenu lieu. Il est admis que depuis le Big Bang, la matière
visible de l'univers a constamment évolué,
depuis les nuages de poussières et protogalaxies
jusqu'aux galaxies semblables à la nôtre. Au
sein des galaxies, les astres évoluent eux-mêmes
de façon relativement semblables : création
d'un disque en rotation autour d'une proto-étoile,
apparition des planètes, évolution de l'étoile
elle-même jusqu'à sa disparition sous forme
de géante rouge ou pour certaines de supernova. Sur
les planètes de type terrestre, la matière
physique évolue elle-même selon des cycles
lents. Pour ce qui concerne la Terre, une des voies selon
laquelle s'est faite cette évolution a permis l'apparition
de la vie à partir de molécules pré-biologiques.
Il
est certain qu'aujourd'hui beaucoup de choses restent mystérieuses
concernant le cosmos et son évolution Mais ces questions
sans réponse n'empêchent pas certains cosmologistes
de considérer que l'évolution de la matière
visible obéit à des lois communes que l'on
doit pouvoir retrouver depuis les corps les plus grands
jusqu'aux objets physiques et même biologiques les
plus petits de notre environnement terrestre. Pour eux,
ces lois s'articuleraient autour de la façon dont
le flux d'énergie primordial (né lors du Big
Bang et peut-être alimenté en permanence depuis
lors) est utilisé par les corps physiques et biologiques
pour accroître leur complexité. Il s'agit d'une
énergie « libre » à la disposition
des organisations matérielles et biologiques, qui
l'utilisent en conformité avec les principes de la
thermodynamique loin de l'équilibre pour se transformer
et accroître leur complexité. Il en résulte
une compétition entre les organisations qui favorise
celles qui optimisent l'usage de l'énergie en rapport
avec leur masse. On peut le montrer à propos des
étoiles, dont l’histoire sera très différente
selon la façon dont elles utiliseront, ou plutôt
économiseront leurs sources d’énergie.
Mais
on peut montrer qu’il en sera de même concernant
les logiques d'évolution et de sélection des
structures et organismes terrestres. Les formes qui apparaissent
et qui survivent sont celles qui utilisent au mieux l'énergie
nécessaire à leur construction et à
leur résistance aux agressions du milieu. Il n'y
a rien là de finaliste non plus que de biologique.
Prenons l'exemple souvent cité d'un cristal de neige.
Pour que celui-ci se forme, les molécules d'eau doivent
se rapprocher jusqu'à adhérer et ne pas être
rejetées. Bien que les collisions initiales entre
molécules se produisent tout à fait au hasard,
les molécules en mouvement sont guidées par
les forces électromagnétiques jusqu'à
ce qu'elles trouvent des positions favorables sur la surface
du cristal. Si une molécule arrivant au hasard se
trouve positionnée à un endroit favorable
à la croissance du cristal, elle est « sélectionnée
». Sinon, elle est rejetée. Sa venue initiale
résulte du hasard, mais non sa sélection.
De plus, quand le cristal atteint un état d'équilibre
thermodynamique, il ne peut plus accepter de molécules
et son évolution s'arrête. On pourra parler
d’un phénomène non pas de sélection
mais d'élimination non-aléatoire. Dans l'exemple
des cristaux, un grand nombre de ceux engagés dans
un processus de formation ont disparu parce qu'ils étaient
mal conformés pour résister aux forces de
destruction. Seuls ont survécu ceux répondant
aux contraintes d'équilibre nécessaire à
la formation de ce type d'objet.
L'hypothèse
selon laquelle existe au plan cosmologique un principe général
d'évolution qui se retrouve à tous les niveaux
d'organisation de l'univers est satisfaisante pour l'esprit,
même si elle n'est pas vraiment vérifiable
vu que nous ignorons encore le tissu profond de l'univers.
Il existerait ainsi selon cette hypothèse un grand
principe unificateur qui, en amont de et en parallèle
à l'évolution biologique, agirait sur l'ensemble
des structures matérielles. Son fondement serait
l'optimisation de l'utilisation de l'énergie, qu'il
s'agisse de l'énergie cosmologique primaire ou des
formes d'énergies spécifiques que nous retrouvons
sur Terre. Les entités biologiques et les entités
sociales humaines n'y échapperaient pas, en sous-jacence
des autres formes d'évolution complexifiante, génétiques
et culturelles, qui se sont greffées progressivement
sur le processus évolutif primaire à base
d'optimisation de l'énergie.
On
retrouve ce principe à l’œuvre dans les
systèmes sociaux au sein des espèces animales
et de l’espèce humaine. Ainsi les langages de
communication ne prennent pas des formes désordonnées,
mais des formes régulées par la nécessité
d’économiser l’énergie du communiquant.
L’industrie, dans les sociétés humaines
développées, a du redécouvrir ce principe,
pour produire des objets efficaces, en terme de structures
ou de rendement énergétique. La récente
théorie dite constructale(7) se
donne pour objet de formaliser les lois à respecter
dans le domaine de l’industrie ou des organisations.
Les nanotechnologies, qui visent aujourd’hui à
construire de nouveaux matériaux atome par atome, doivent
également redécouvrir les lois de la mécanosynthèse.
Sinon, elles aboutiraient à des objets non viables.
Un
point essentiel à souligner est que les théories
récentes sur l’origine de la vie telle qu’elle
est connus sur Terre (Chauvet, op.cit.) montrent que cette
origine pourrait se trouver dans des mécanismes relevant
de la thermodynamique loin de l'équilibre ou des
systèmes dissipatifs décrits par Ilya Progogine,
autrement dit du processus de mécanosynthèse
décrit ici. Dans ce cas, ceci démontrerait
une continuité évolutive du physique au biologique
qu’il n’y aurait aucune raison de croire spécifique
à la Terre. Autrement dit encore, des formes de vie
plus ou moins proches de la vie terrestre pourraient peupler
le cosmos. Or qui dit vie dit aussi intelligence.
Pour
relativiser ce qui précède, nous devons reconnaître
que les lois constructales ou de la mécanosynthèse
sont encore assez mal connues. Elles sont très diverses.
Plus exactement, elles déclinent dans des milieux
très divers les principes de bases de la thermodynamique
physique. Elles n’ont donc pas fait l’objet
d’une élaboration rigoureuse, notamment en
termes mathématiques Les scientifiques et les ingénieurs
en sont encore souvent à les redécouvrir.
Les respecter n’est pas absolument vital, au moins
pour ce qui concerne les machines de grande taille. Un avion
ou un engin de chantier peut très bien fonctionner
en violant quelques principes d’économie d’énergie
ou d’optimisation. Dans la nanomécanosynthèse
par contre, connaître et appliquer les lois des théories
constructales sera sans doute bien plus important. Un atome
bien ou mal positionné peut faire la différence
entre un nanomatériau viable et un déchet.
La
biosynthèse
Appelons
biosynthèse le mécanisme par lequel se construisent
des formes vivantes. Celles-ci sont caractérisées
par la reproduction génétique, qui consiste
à utiliser un génome comme base de données
permettant de fabriquer un nouvel individu sur le modèle
du précédent. Les erreurs de réplication
peuvent donner naissance à de nouveaux individus
différents des parents qui, s’ils sont mieux
adaptés que ceux-ci, pourront fonder de nouvelles
lignées. Ce mécanisme est bien connu. Il est
inutile d'y insister ici.
On
peut cependant rappeler qu’une importante partie de
la masse biologique est constituée de bactéries
sans noyaux et de virus. Ces derniers ne sont pas capables
de se reproduire directement, mais pour cela doivent infester
une cellule. Par ailleurs, la création et la diversification
des formes vivantes ne fait pas seulement appel, comme on
le croit souvent au seul mécanisme dit darwinien
: reproduction, mutation, sélection, amplification.
De nombreuses espèces se reproduisent et se diversifient
par échange de matériel génétique.
Mais elles sont soumises, comme les autres, à l’impitoyable
mécanisme de sélection qui assure la survie
des plus aptes.
La
biosynthèse artificielle se développera de
plus en plus dans les années prochaines. Elle permettra
soit de créer des espèces à génome
modifié dites aussi chimères (les OGM désormais
bien connus) soit de créer des organismes présentant
les caractères des systèmes vivants (notamment
la reproduction et l’aptitude à la complexification)
mais utilisant des composants physiques ou même virtuels
(des programmes informatiques). Cet aspect de la biosynthèse
est intéressant car il pourrait permettre, sur Terre
ou ailleurs, la création de formes de vie moins fragiles
que celles utilisant des composants de la chimie organique
à base de carbone.
Nous
n’avons aucune preuve que la biosynthèse soit
à l’œuvre, sous une forme ou sous une
autre, dans les milieux cosmologiques. Mais il n’y
a aucune raison de penser qu’elle ne soit possible
que sur Terre.
La
construction de niches
Appelons
construction de niches le fait que dès qu’une
espèce, physique ou biologique, apparaît dans
un milieu donné, elle modifie ce milieu en y introduisant
les produits de son activité. Ces modifications sont
en principe favorables à la survie de l’espèce
considérée mais elles peuvent aussi fournir
un terrain favorable à l’apparition de nouvelles
espèces. Des modifications en chaîne peuvent
se produire qui transforment complètement le milieu
initial.
Le
mécanisme de construction de niches est absolument
général. C’est lui qui a transformé
l’univers à ses débuts, aux échelles
cosmologiques. Ainsi l’évolution des nuages
de poussières primitives a permis la création
des étoiles. La nucléosynthèse réalisée
par celles-ci a modifié le milieu stellaire en y
introduisant des éléments lourds. Ceux-ci
ont ensuite créée un environnement favorable
à l’apparition de la vie sur les planètes
de type terrestre. Sur la Terre, les premiers organismes
vivants ont modifié la composition de l’air
et des sols, permettant le développement d’espèces
plus complexes qui à leur tour modifient incessamment
les écosystèmes au profit de nouvelles espèces.
Chaque
espèce crée localement ses propres niches
qui lui servent d’abri mais qui entrent en compétition
sélective (sélection de groupes) ou en symbiose
avec celles d’autres espèces. Ainsi les fourmis
fabriquent des fourmilières qui hébergent
bactéries, parasites et végétaux. Les
fourmilières, au plan supérieur de leur organisation
en réseau, constituent un nouvel environnement (un
superorganisme) qui peut se révéler hostile
à des formes de vie supérieures.
Sur
Terre l’exemple de construction de niches le plus spectaculaire
et le plus lourd de conséquence sur le milieu est évidemment
offert par l’espèce humaine. La construction
des niches humaines a explosé avec l’apparition
des technologies. Celles-ci sont en train de modifier le milieu
d’une façon telle que certains futurologues prévoient
l’avènement d’une Singularité, c’est-à-dire
d’une conjonction de modifications qui pourra non seulement
transformer la Terre elle-même, mais l’environnement
planétaire proche(8).
Mais
il n’y a pas de raison de penser que l’apparition
et le développement des niches humaines résultent
de causes spécifiques à l’homme. Les
niches humaines découlent du même processus
que celui permettant l’apparition des termitières
et des fourmilières. Seule l’échelle
en est différente. Aussi puissantes d’ailleurs
que paraissent les niches humaines, elles ne sont pas nécessairement
capables de concurrencer avec succès les niches que
se construisent des organismes infiniment plus simples,
par exemple les bactéries ou les insectes parasites,
dont les réseaux survivront certainement à
l’homme.
On
dira que l’omniprésence prise sur Terre par
les niches humaines tient au fait que l’humanité
a su développer grâce à la science expérimentale
l’observation systématique de son milieu, puis
sa déconstruction et sa reconstruction. Mais là
encore, on peut montrer qu’il n’y a pas de différences
de nature entre le comportement exploratoire sanctionné
par l’expérience qui est celui du chercheur
scientifique et le même comportement conduit à
son échelle par la fourmi ou l’abeille construisant
sa niche. Les pratiques scientifiques se sont développées
et l'ont emporté sur le rationalisme naïf ou
empirique parce qu'elles "merchent "mieux. Si
elles "marchent" mieux, c'est grâce à
l'utilisation du langage interhumain soutenu par les technologies
de l’informationqui, qui leur a donnée une
portée universelle, à l'échelle de
l'humanité. Mais à leur échelle, des
insectes comme les abeilles ont aussi développé
des langages universels "locaux" de communication
qui ont assuré leur survie jusqu’à ce
jour. Tous les êtres vivants, animaux et végétaux,
ont fait de même. Les sciences traditionnelles obnubilées
par la supériorité prétendue de l’humain
n’avaient pas su s’en apercevoir.
On
voudra cependant trouver une différence de nature
entre les niches construites par les humains et celles construites
par les autres organismes vivants. Les humains, grâce
à une fonctionnalité qui leur serait propre,
la conscience, peuvent se représenter eux-mêmes
dans leur environnement, modéliser l’évolution
de celui-ci et définir des stratégies à
long terme les rendant aptes à orienter au mieux
de leur survie l’évolution du milieu global.
Nous pouvons l’admettre, même si les études
récentes sur les êtres vivants montrent que
les espèces disposant d’un système nerveux
central (et peut-être les autres) peuvent aussi générer
des états de conscience et des affects qui leur servent
à élaborer des stratégies, au moins
pour le très court terme.
Retenons
cependant l’objection. Nous devrons alors, pour donner
une consistance au principe matérialiste fort que
nous proposons ici, nous interroger sur le statut des facultés
qui permettent aux humains, comme nous le faisons dans cet
article, de porter des jugements sur le monde et, dans une
certaine mesure, d’exercer sur lui une action matérielle
modifiant son évolution spontanée. Si nous
ne réintroduisons pas les sociétés
humaines intelligentes, avec leurs capacités étendues
de prise de conscience et de "libre choix", dans
le bestiaire cosmologique décrit par le principe
matérialiste fort, nous risquons de laisser la porte
ouverte à un retour du spiritualisme, chez des matérialistes
qui ne retrouveraient pas dans notre schéma les valeurs
humanistes chaleureuses auxquelles ils sont habitués.
3.
Les super-organismes cogno-technoscientifiques
Faut-il
conférer à ce que l’on appelle ordinairement
la conscience, et plus encore à la conscience volontaire,
celle qui (soi-disant) me permet de modifier le monde au
mieux de mes intérêts et valeurs, un statut
extraordinaire différent de celui des autres mécanismes
régulant l’évolution du cosmos. Si l’on
répondait par l’affirmative, on ne serait pas
loin de réintroduire l’hypothèse d’une
âme humaine et derrière elle, d’un esprit
immatériel pouvant entrer en empathie avec elle.
Cela serait sans doute la fin du projet matérialiste.
Mais
les sciences modernes permettent de naturaliser ou, si l’on
préfère, de physicaliser complètement
ce que l’on appelle la conscience volontaire et les
contenus psychiques par lesquels elle se manifesterait.
On
présente encore la conscience humaine comme une propriété
mystérieuse dont les neurosciences n’ont pas
encore réussi à décrypter les supports
et les mécanismes. Mais c’est une erreur. D’une
part les théories récentes de la vie peuvent
montrer comment un organisme biologique disposant d’un
certain nombre de niveaux fonctionnels corrélés
hiérarchiquement génère quasi automatiquement
des états de conscience qui lui permettent d’affirmer
son unité organique dans son environnement (Chauvet,
op.cit). Par ailleurs, la réalisation d’un
robot autonome capable de se représenter lui-même
au sein de représentations de son milieu, capable
également d’éprouver des affects et
des intentions, n’est plus qu’une question d'années
sinon de mois (Cardon, op.cit.). Dans quelques temps, comme
nous l’avons indiqué au début de cet
article, de tels robots seront devenus nos commensaux, ceci
sans surprendre personne.
Conscience
artificielle et systèmes cognitifs
Le
secret de la conscience, dans leur cas, est simple, même
s’il suppose l’appel à des technologies
sophistiquées. Il faut que le robot dispose d’"agents
d’introspection" qui évaluent en permanence
les données apportées par les capteurs et
les effecteurs du robot, ainsi que les données internes
le renseignant sur l’état de son corps ici
et maintenant. L’image de soi que produisent, en un
temps très légèrement différé,
les agents d’introspection retentit en permanence
sur les données reçues par les capteurs, afin
de leur donner un sens. Ce sens s’enrichit au fur
et à mesure de la vie du robot. Ainsi se constitue
la personnalité propre de celui-ci, fonction de son
histoire individuelle. En raison de cette personnalité
et de cette histoire, le robot sollicité par des
évènements intérieurs ou extérieurs
non-routiniers prendra ce que chez l’homme on appellerait
des décisions volontaires, manifestant l’exercice
d’un libre arbitre. Ainsi tel robot explorant la surface
de Mars descendra dans une faille pour l’explorer
alors que son compagnon, identique mais ayant vécu
des évènements différents, restera
prudemment au bord de la faille.
Le
système que nous venons de décrire sommairement
est qualifié dans la littérature robotique
de système cognitif. Les recherches, sur financement
militaire aux Etats-Unis et civil au Japon visant à
réaliser des « cognitive systems »,
se poursuivent sur un rythme sans cesse accru. Nous pouvons
en ce qui nous concerne ici transposer ce modèle
de système cognitif à un groupe social constitué
d’organismes biologiques (en l'espèce des humains).
Qualifions un tel groupe du terme de super-organisme cognitif.
Il disposera notamment, comme le système cognitif,
d'agents d'introspection (des hommes en charge de cette
fonction) qui l'analyseront en permanence de l'intérieur
et produiront des images du groupe mobilisant les agents
sensoriels et moteurs (d'autres hommes) en relation avec
le monde extérieur. Par ailleurs, le concept de superorganisme,
nous l’avons vu, aura l’intérêt
d’obliger les agents du groupe à le considérer
comme un tout, au lieu de disperser leu attention sur les
individus qui le constitue.
Maintenant,
comparons deux superorganismes : la fourmilière déjà
évoquée et l’ensemble des humains, organisés
en un vaste système cognitif, qui se réfèrent
à la connaissance scientifique et aux technologies
pour décrire le monde tel qu’il leur apparaît.
Armé de cette connaissance, le second superorganisme,
que nous dirons technoscientifique, développera des
technologies prolongeant l’action de ses senseurs
et de ses effecteurs pour modifier son monde et s’y
construire une niche de plus en plus favorable à
sa survie. Cependant, les deux superorganismes ainsi évoqués
ne présentent pas de différences de nature.
L’un et l’autre disposent de senseurs et d’effecteurs.
Ils se construisent des niches au terme de processus d’essais
et erreurs qui leur permettent de retenir les règles
qui « marchent » pour eux et d’abandonner
les autres. Ces règles sont formalisées et
mémorisées au sein du superorganisme, sous
la forme d’acquis génétiques et comportementaux
chez les fourmis, de vastes bibliothèques et de réseaux
de connaissances en ce qui concerne l’organisme technoscientifique
humain.
Tout
au plus pourrons nous noter une différence entre la
fourmilière et le superorganisme humain. Elle se trouvera
au niveau des capacités d’auto-représentation
collective et de génération d’états
de conscience partagés. La fourmilière n’aura
que très peu des organes que nous avons qualifiés
d’agents d’introspection indispensables à
la prise de conscience de soi dans son environnement. Elle
n'a pas non plus de système nerveux central pour supporter
une conscience de soi globale. Le groupe humain au contraire
aura un très grand nombre d'agents d'introspection.
Il pourra également mémoriser, globaliser et
transmettre ses états de conscience avec une très
grande puissance, dans le temps et dans l’espace. C’est
la raison pour laquelle nous emploierons à son sujet
le terme de superorganisme cognitif techno-scientifique, ce
que n'est manifestement pas une fourmilière.
Avant
l’apparition des technosciences, les superorganismes
humains, bien que cognitifs, n’étaient pas
très différents des fourmilières ou
d’autres superorganismes animaux, dans leurs capacités
à construire des niches et à se représenter
eux-mêmes et le monde. Certes, les humains individuels
constituant ces groupes disposaient grâce à
leurs cerveaux de capacité de prise de conscience
non négligeables, mais faute de technologies suffisamment
puissantes, ils utilisaient une grande partie de leur temps
de cerveau à inventer des Dieux et à se combattre
pour des raisons théologiques.
Origine
mémétique des technosciences
Mais
alors, d’où sont venues les technologies et
les technosciences développées à leur
suite ? Non pas de l’intervention divine ou du génie
humain, mais de la mémétique. Nous avons évoqué
précédemment l’hypothèse selon
laquelle les sociétés animales et humaines
hébergeaient des représentations collectives
qui se développaient comme des virus dans le milieu
offert par les systèmes de communication sociaux.
Ces représentations peuvent se matérialiser
par des comportements eux-mêmes transmis par imitation.
Elles peuvent aussi se matérialiser sous la forme
d’outils, c’est-à-dire d’objets
du monde utilisés par le groupe pour améliorer
la construction de sa niche. Ainsi les primates ont appris
depuis des plusieurs millions d’années à
utiliser des bâtons à diverses fins. Il peut
s’agir enfin de recettes formalisées dans les
langages et mémorisées dans des codes et bibliothèques.
Le propre des mèmes, comme celui des virus, est de
pouvoir se reproduire et muter par de nombreuses voies,
au lieu d’être obligés, comme les gènes,
de passer par l’intermédiaire d’un génome
à base d’ADN. Ils constituent donc un milieu
très turbulent, où les mutations adaptatives
favorables peuvent, à partir de milieux offrant des
conditions de départ un tant soit peu propices, apparaître
et tenter leur chance.
Les
émergences technoscientifiques, dans les superorganismes
cognitifs humains, se sont produites au hasard. Mais n’ont
survécu que celles respectant les règles d’économie
et d’optimisation découlant de la théorie
constructale cosmologique que nous avons précédemment
évoquée. Il s’est ainsi constitué
un corpus de recettes puis de connaissances organisées
qui s’est imposé au détriment de solutions
moins efficaces. Une science unique ou universelle est ainsi
apparue et a fait l’objet d’une prise en compte
de plus en plus systématique par les agents d’introspection
du super organisme cogno-technoscientifique. Si cette science
est devenue universelle, c’est parce qu’un nombre
croissant d’humains constatent qu'elle est plus efficace
pour leur survie que ne le sont des connaissances empiriques
et dispersées.
De
plus, du fait que les mèmes technoscientiques sont
apparus dans des superorganismes cognitifs, ils sont devenus
eux-mêmes cognitifs ou, si l'on préfère,
auto-référents et autocomplexificateurs. Prenons
un exemple. On peut considérer comme un mème
technoscientifique émergent (ayant émergé
dans les années 1960) le processus reproductif de
la double hélice décrit par Watson et Crick.
Mais ce mème aurait pu rester purement descriptif.
En fait il s'est associé à d'autres mèmes
fonctionnant sur le principe de l'auto-référence:
"et si j'essayais d'utiliser à ma propre survie
les descriptions du monde que je vois circuler autour de
moi? " De proche en proche (nous simplifions) ceci
a produit les mèmes technologiques du génie
génétique, eux-mêmes appliqués
à la modification de l'organisme humain support de
ces mèmes et des diverses niches artificielles dans
lesquelles cet organisme humain s'abrite pour survivre.
Autrement dit, la modification par les humains de leurs
propres génomes et des organismes avec lesquels ils
cohabitent deviendra rapidement un mème répétitif
et mutant. Il fonctionnera au hasard, c'est-à-dire
sans être guidé par une finalité déterminée
à l'avance par on ne sait quelle autorité
supérieure. Certains de ses résultats seront
bons pour la survie de l'espèce, d'autres le seront
moins. Mais grâce au réseau d'interconnexion
des connaissances scientifiques, les mèmes technologiques
reposant sur le génie génétique, consacrés
par l'expérience comme ceux étant les plus
favorables à la survie (marchant le mieux...dans
les conditions du moment) survivront aux dépends
des autres.
Nul
ne pourra dire si la science, partielle ou globale, ainsi
obtenue sera vraie ou ne sera pas vraie, c’est-à-dire
si elle correspondra ou non à un hypothétique
réel en soi ou réel des ontologies. Parler
d’un tel réel des ontologies serait retomber
dans l’illusion spiritualiste. Pour le super organisme
cogno-technoscientifique (comme d’ailleurs pour la
fourmilière) les représentations du monde
qu’il se donne et qui lui servent à construire
sa niche sont bonnes tant qu’elles « marchent,
même approximativement. Si ce n’est pas le cas,
les générateurs de complexité au sein
du super organisme (autrement dit les individus s’étant
qualifiés comme inventeurs ou plus exactement les
mèmes qui bouillonnent en désordre dans leurs
têtes), proposeront d’autres solutions qui seront
à leur tour mises à l’épreuve.
Ainsi va le progrès technoscientifique.
Le
présent article, en application de ce qui précède,
ne doit pas être considéré comme le
produit d’un cerveau isolé, ni même d’un
cerveau collectif. Il exprime sous une forme langagière
communicable, la façon dont, à tort ou à
raison, les agents d’introspection d’un sous-ensemble
du superorganisme cognitif des humains technoscientifiques
se représentent le monde sur le moment. Nous pourrons
dire que ce sous-ensemble regroupe les tenants du matérialisme
scientifique – ou plus modestement, de quelques uns
des tenants du matérialisme scientifique, ceux précisément
qui se reconnaîtront dans cet article. Si la représentation
du monde résumée par celui-ci améliore
en quelque façon les capacités de survie du
groupe, elle se développera et donnera naissance
à de nouvelles générations de points
de vue. Sinon, elle disparaîtra, avec ceux qui l’ont
construite et qui la véhiculent.
Conclusion
L’histoire
décrite ici, nous l’avons plusieurs fois indiqué,
ne peut être considérée comme spécifique
à l’environnement terrestre. Ceci même
si en leur état actuel les observations spatiales
et cosmologiques ne peuvent pas confirmer son éventuelle
portée universelle.
En
effet, l’évolution ne se limite évidemment
pas à ce qui se passe sur Terre. Tout laisse penser
que les mêmes mécanismes évolutifs se
retrouvent dans le cosmos tout entier. Certaines hypothèses
proposent même aujourd’hui l’idée
que notre univers actuel, qui s’est révélé
étonnamment favorable à l’apparition de
la vie et de l’intelligence sur Terre, pourrait être
le produit d’une évolution cosmologique le faisant
découler d’univers moins propices. Notre univers
pourrait lui-même, à son tour, sous l’influence
des organisations intelligentes ayant réussi à
s’y implanter et s’y étendre, donner naissance
à un univers encore plus favorable à la vie
et à l’intelligence(9). Dans
ce cas, des formes d’intelligence et de vie transposées
sur des supports résistant aux terribles contraintes
de l’espace physique extraterrestre pourraient peut-être
modifier l’univers actuel afin de le rendre plus habitable.
De toutes façons, comme ce processus prendrait des
centaines d’années, sinon plus, les modèles
scientifiques cosmologiques dont nous disposons se seront
certainement modifiés. On peut espérer qu’ils
montreront à nos descendants des voies d’action
sur l’univers et des modes d’interaction avec
d’autres intelligences, plus faciles à mettre
en œuvre que ceux envisagées aujourd’hui.
Mais pour aboutir à quoi ? L’objectif se précisera
vraisemblablement au fur et à mesure que le temps s'écoulera.
En parler aujourd’hui serait très certainement
réducteur et mal informé.
Quoi qu’il en soit, aussi lointaines que paraissent
ces perspectives, elles font aussi partie, pensons-nous, d’un
projet intéressant le matérialisme fort tel
que nous l’esquissons ici.
Notes
(1) Nous pensons par exemple à Ray
Kurzweil, auteur de nombreux ouvrages sur l’influence
des technologies.
(2) Voir Gilbert Chauvet. "Comprendre
l'organisation du vivant et son évolution vers la conscience"
02/2006. http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/fev/comprendre_vivant.html
(3) Sur Bloom, voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html).
(4)Pascal Jouxtel "Comment les
systèmes pondent. Introduction à la mémétique"
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/jan/csp.html
(5) Alain Cardon. Modéliser
et concevoir une machine pensante - Approche de la conscience
artificielle. http://www.automatesintelligents.com/collection/cardon1.html
(6) Voir « De l’évolution
du cosmos à la mécanosynthèse. http://www.automatesintelligents.com/echanges/
2006/fev/morpho2.html
(7)Sur la théorie constructale et
Adrian Bejean, voir http://www.automatesintelligents.com/labo/2003/dec/bejan.html
ainsi que l’ouvrage de celui-ci: "Shape
and Structure, from Engineering to Nature", Cambridge
University Press, Cambridge, UK, 2000 ".
(8) Ray Kurzweil, The Singularity is
near. Voir http://www.automatesintelligents.com/edito/2005/oct/edito.html
(9) James Gardner "Biocosm, the
New Scientific Theory of Evolution" Voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/fev/bioscom.html
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