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Pour un principe matérialiste fort (strong materialism)
par Jean-Paul Baquiast
23 mars 2006

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
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cet article peut être discuté sur notre blog http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/automatesintelligent/2006/04/pour_un_princip.html

Plan:

Introduction
1. La disparition conjointe du Divin et de l’Humain
Superorganismes et mèmes
Les Robots autonomes et les Post-humains
2. Les trois mécanismes qui fabriquent l’univers
La mécanosynthèse
La biosynthèse
La construction de niches
3. Les super-organismes cogno-technoscientifiques
Conscience artificielle et systèmes cognitifs
Origine mémétique des technosciences
Conclusion
Notes

Introduction

Les responsables de la revue Matière première (voir notre présentation http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/71/matierepremiere.htm) ont bien raison de vouloir redonner de l’audience aux philosophies matérialistes, à une époque où, même en France, elles semblent attaquées de toutes part. Ce débat est d'autant plus nécessaire que ce que l’on appelle désormais les nouvelles sciences, notamment le quatuor devenu incontournable des info-bio-nano- et cognosciences, auquel nous ajouterons la physique quantique, peuvent induire beaucoup de spéculations plus métaphysiques que scientifiques. C’est en effet le monde quantique qui constitue dorénavant le substrat dont il faudra partir de plus en plus pour décrire les objets des nouvelles sciences. Le monde quantique n’est pas directement observable alors que les info-bio-nano et cognosciences s’adressent en général à des phénomènes du monde macroscopique. On peut s’en tenir à leurs aspects visibles. Mais les comprendre en profondeur supposera de se placer au niveau sub-atomique, c’est-à-dire aux échelles dites de Planck.

En tant que matérialistes nous-mêmes mais aussi responsables de l’édition d’une revue qui consacre l’essentiel de ses numéros à la présentation et à la discussion des innovations apportées par ces sciences et par les technologies en découlant, nous pouvons témoigner de l’extraordinaire renouvellement des fondations du matérialisme qu’elles pourraient permettre. Certes, une science en elle-même, et à plus forte raison une technologie, peuvent servir d’argument indifférencié dans n’importe quel débat philosophique. Ainsi, ce siècle verra se multiplier les robots dits autonomes, c’est-à-dire de plus en plus proches des comportements humains. Les matérialistes y verront une preuve de plus du fait que des systèmes matériels peuvent produire de l’esprit voire de l’âme, ou si l’on préfère des facultés et fonctionnalités analogues à ce que les spiritualistes désignent par ces mots. A l’inverse leurs adversaires spiritualistes se féliciteront de voir l’esprit humain, guidé très vraisemblablement selon eux par une inspiration divine, créer des machines capables de telles performances.

Mais nous pensons que les arguments qu’apporte au matérialisme le développement des nouvelles sciences sont d’une ampleur et d’une pertinence jamais encore rencontrées à ce jour. Leurs perspectives, telles que décrites par les scientifiques concernés ou par des futurologues bien informés(1) donnent l’impression que se met en place actuellement un monde que les religions, les philosophies, les morales n’avaient absolument pas prévu. Ce monde nécessite pour être compris le recours à des formes de pensée ne faisant plus aucune place aux croyances traditionnelles.

A cette fin, il faudra sans doute modifier profondément le paradigme matérialiste, afin d’en faire un outil suffisamment global et suffisamment souple pour que chacun des aspects nouveaux du monde émergent puisse maintenant et dans l’avenir y prendre place. Un nouveau matérialisme est à créer. Il n’est pas encore possible d’en déterminer les détails, mais ses fondations, ses contours et ses principales méthodes de construction commencent à apparaître.

Ceci dit, cela ne se fera pas sans résistances. Le monde décrit par les nouvelles sciences ne nous sera pas familier. Il nous paraîtra même profondément étranger et, par de nombreux aspects, rebutant. Comme tel, il ne sera pas accepté facilement, y compris par les matérialistes eux-mêmes, qui n’y retrouveront pas leurs habitudes séculaires de pensée. Certains seront tentés pour se rassurer d’inventer de nouvelles mythologies. Nous pensons au contraire que pour garder son pouvoir éclairant, le matérialisme devra au contraire se radicaliser. Il faudra faire appel à ce que l’on pourrait appeler un principe matérialiste fort (strong materialism). Essayons d’en préciser les grands thèmes. Nous en distinguons trois.

1. La disparition conjointe du Divin et de l’Humain

Entre autres radicalités, le principe matérialiste fort n’aura pas plus besoin des Hommes qu’il n’a besoin des Dieux. Pendant des millénaires, voire davantage, les cultures humaines ont reposé sur deux piliers, le Divin et l’Humain. L’un et l’autre fondaient le Sacré, dont on a dit qu’il était inséparable de tout ordre social. C’était la Divinité (sous quelque nom qui lui était donné) qui avait créé le monde et l’homme. La vie de l’homme sur Terre n’était qu’un intermède avant le retour au sein du Dieu tout-puissant. Mais l’homme, parmi les créations de la divinité, jouissait d’un statut privilégié. Doté d’une âme à l’image du Dieu, l’homme se trouvait placé au dessus de toutes les autres créatures inanimées ou vivantes. S’en prendre au statut éminent de l’homme était attenter à la divinité elle-même.

Il faut bien voir que de telles croyances sont encore universellement répandues dans l’humanité d’aujourd’hui, y compris, d’une certaine façon, chez de nombreux scientifiques. Si on pouvait faire le compte de ceux qui les refusent véritablement, on ne trouverait peut-être que quelques millions de personnes, et encore…

En ce qui concerne les croyances religieuses, même si la plupart des scientifiques, du moins en Europe, sont convaincus du fait que l’univers et que la vie sont apparus à la suite de processus physico-chimiques matériels n’ayant pas nécessité l’intervention d’un créateur, dans le détail de chaque discipline demeurent des adhérences profondes manifestant la survivance active des anciennes mythologies. Les interdits s’en inspirant sont partout. Des sujets de recherche sont tabous. Des conclusions de recherche ne sont pas acceptées. La discipline dite robotique autonome nous en donne un exemple. Il est très difficile aujourd’hui de faire financer par un établissement scientifique européen, dépendant pourtant d’un Etat laïc, une recherche sur la conscience artificielle. Le chercheur ne sera autorisé à travailler ce sujet que s’il s’abrite derrière des périphrases, en annonçant par exemple qu’il étudie les systèmes multi-agents auto-adaptatifs. Ne parlons pas de la situation de la science dans d’autres parties du monde, où l’emprise des religions ne se manifeste pas seulement par des résurgences, mais par une soumission totale aux écritures et aux révélations.

Pour ce qui concerne l’humain, la place intangible donnée à ce concept mal précisé, les innombrables abus du politiquement correct qui l’accompagnent, sous le prétexte de lutter contre ceux qui violent ouvertement les droits de l’homme, paralysent la recherche dans de nombreux domaines des sciences de la vie et des sciences de l’homme. Il s’agit d’une forme de sacralisation qui n’est pas plus favorable à la liberté de penser que ne le serait l’interdiction de critiquer les religions.

Or plus les nouvelles sciences s’étendent et prennent de l’ambition, plus les références au sacré sont mises à mal. C’est d’abord l’absence des Dieux qui se confirme, dans un monde où les termes mêmes de Dieu ou de divin devraient n’avoir plus que valeur historique …et encore, appartenant à une lointaine histoire. Mais il y a pire et plus sacrilège. Le monde que font apparaître les nouvelles sciences est un monde sans l’humain. Nous ne voulons pas dire que les hommes d’aujourd’hui vont y disparaître sans descendances physiques ni mentales. Mais l’homme qui avait dans la plupart des cultures été mis sur un piédestal, se trouve de plus en plus réduit au statut d’un agent infime au sein de structures plus vastes. Les études de génétique évolutionnaire et d’éthologie comparées montrent qu’au plan anatomique comme culturel les hommes ne peuvent être placés au dessus des autres espèces vivantes. Ils n’en sont qu’un aspect particulier, dont beaucoup de traits se retrouvent dans les relations sociétales que les individus des espèces non humaines, de la bactérie au singe, entretiennent entre eux.

Au niveau cosmologique, il en sera bientôt de même. Cela fait longtemps que la Terre n’est plus placée au centre de l’univers. Mais présentée comme hébergeant la vie et des espèces intelligentes dont l’homme était jugé le produit le plus accompli, elle jouissait d’un statut privilégié dans l’esprit des chercheurs. Or la vie et l’intelligence sont de moins en moins considérées comme exceptionnelles dans le cosmos. Même si pour des raisons pratiques l’existence de vies et d’intelligences extraterrestres n’a pu être démontrée, on commence à développer des théories scientifiques du vivant montrant qu’il s’agit d’un phénomène éminemment reproductible(2).

Superorganismes et mèmes

Un autre aspect de la « disparition » de l’humain qu’imposent les nouvelles sciences concerne le recul du rôle éminent donné à l’individu par la pensée libérale occidentale récente. Pour celle-ci, l’individu est présenté comme un petit Dieu à lui seul, du fait notamment de son aptitude à ce que l’on appelle encore la conscience et le libre-arbitre. C’est très sympathique, mais cela fait perdre de vue l’essentiel. L’humanité, comme d’ailleurs les autres espèces vivantes, ne se manifeste que par l’intermédiaire de structures collectives qui traversent et dépassent les individus. Les premières de ces structures relèvent de ce que l’on appelle désormais les superorganismes. Les sciences sociales n’ignoraient évidemment pas ce concept, qu’elles étudiaient sous de nombreuses autres étiquettes : le groupe, la nation, les partis politiques, etc. Mais aujourd’hui, les nouvelles sciences tendent à voir des superorganismes partout à l’œuvre dans la vie biologique, depuis les bactéries jusqu’aux humains. On les étudie sous l’angle de leurs typologies communes ou de leurs comportements comparables, à travers le temps et l’espace, plutôt que sous celui de leurs différences. D’innombrables percées conceptuelles en résultent.

On peut proposer une typologie générique des superorganismes, comme l’a fait l’anthropologue américain Howard Bloom(3). Celui-ci s’est fait le théoricien des super-organismes Il tente de démontrer qu’ils entrent en compétition darwinienne de la même façon que les organismes vivants individuels, même s’ils n’ont pas de génome ni plus généralement de propriétés anatomiques permettant de les assimiler à des organismes vivants. Il identifie au sein de ces superorganismes des forces antagonistes assurant la cohésion interne (les gardiens de la conformité), le renouvellement (les générateurs de complexité), l’optimisation de l’affectation des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées par des individus, tels que les chefs ou leurs serviteurs, consciemment ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter d’une dynamique propre aux échanges de messages entre individus, que ce soit au sein des bancs de poissons, des vols d’oiseaux ou des sociétés humaines. Pour Bloom, le phénomène des super-organismes est absolument universel et son étude permet d’expliquer la plupart des évènements historiques.

Parmi les entités trans-individuelles que font découvrir les nouvelles sciences, on trouve une structure biologique encore plus révolutionnaire que celui de superorganisme. Il s’agit de ce que l’on nomme désormais les mèmes, entités réplicatives vivant une vie propre au sein des sociétés animales et surtout des sociétés humaines, se nourrissant des complexités croissantes qu’elles y introduisent en proliférant(4). Deux grandes catégories de mèmes conditionnent l’histoire des hommes, en agissant à leur place là où ils se pensaient les seuls décideurs. Ce sont d’abord les technologies ou "mèmes technologiques", qui évoluent et se complexifient selon des lois propres restant en grande partie à découvrir. Les technologies interagissent avec le monde extérieur à l’homme d’une façon pratiquement impossible à préciser et surtout à prédire, pouvant amener des transformations profondes du milieu mais aussi des catastrophes dont l’humanité terrestre ne se relèveraient pas. L’autre grande catégorie de mèmes qui déterminent l’histoire des hommes comprend les "mèmes informationnels", c’est-à-dire les idéologies et systèmes symboliques de représentation utilisant les langages et les réseaux de communication. Là encore leur influence est difficile à analyser et leurs conséquences à terme sur l’avenir non seulement de l’humanité mais de la vie sur Terre sont imprédictibles. Les nouvelles sciences tendent à considérer les technologies et les idéologies comme des systèmes vivants, car elles mobilisent des hommes, se nourrissent de leurs actions et aussi les font agir.

Les Robots autonomes et les Post-humains

Un aspect mieux connu des nouvelles sciences mais probablement plus bouleversant encore à terme que les précédents est relatif à la robotique autonome et aux immenses ouvertures conceptuelles que permet la possibilité de simuler les systèmes biologiques et psychologiques sur des substrats informatiques et des réseaux(5). Inutile d’y insister ici. Bornons nous à rappeler que, dans quelques décennies, des populations entières d’entités artificielles, robots ou créatures numériques, proliféreront dans notre monde, empruntant à l’homme certains de ses traits mais aussi faisant montre de traits tout à fait nouveaux et inattendus.

Face à l’émergence de ceux-ci, l’homme actuel, celui que nous désignons encore par ce terme d’homme, n’aura pas un grand rôle. Il est vrai que l’Homme se transformera. En interaction ou même en symbiose avec les entités artificielles, nous verrons apparaître des hommes dits « augmentés », des transhumains et des posthumains. A plus long terme, ces nouveaux hommes perdront de plus en plus leurs attaches terrestres et pourront peut-être rejoindre d’autres formes non terrestres d’intelligence.

Mais alors si le monde qui se construit se fait sans les dieux et sans les hommes, tels du moins que les définissait l’humanisme, comment les nouvelles sciences, qui apportent tant de propositions déstabilisatrices, vont-elles proposer de le définir? Nous pourrions répondre que le monde est fait de mécanismes. C’est l’étude et la compréhension de ces mécanismes qui devrait devenir la priorité du matérialisme fort tel que nous le proposons ici.

2. Les trois mécanismes qui fabriquent l’univers

En simplifiant beaucoup, nous pouvons identifier trois mécanismes convergents qui fabriquent notre univers. Appelons les la mécanosynthèse, la biosynthèse et la construction de niches. Nous disons qu’ils sont convergents. Chacun d’eux dispose certes d’un domaine propre. Par exemple la mécanosynthèse intéresse la construction des objets physique. Mais par ailleurs chacun d’eux intervient aussi dans le domaine des autres. Ainsi la construction des organismes biologiques ou des niches fait constamment appel à la mécanosynthèse. De même la biosynthèse se traduit systématiquement par la construction de niches et celle-ci favorise en retour la biosynthèse.

Ces trois mécanismes s’insèrent dans le temps. Ils définissent donc une évolution, avec un passé et un futur. Il s’agit d’un scénario dont on commence à connaître le début, mais non la fin. Ce scénario confirme le postulat matérialiste fort que nous souhaitons justifier. Dans l’évolution en cours, le divin et l’humain tels que nous les connaissons sur Terre apparaîtront comme des évènements locaux et temporaires, au sein d’un théâtre autrement grandiose.

La mécanosynthèse

Appelons mécanosynthèse (le mot n'est pas encore reconnu) le mécanisme très général qui permet à des particules élémentaires d’utiliser l’énergie primordiale pour construire des éléments matériels de plus en plus complexes. Ce mécanisme intéresse le cosmos tout entier. Selon les théories cosmologiques actuellement admises, le cosmos est né d'un évènement unique, le Big Bang ou le phénomène qui en a tenu lieu. Il est admis que depuis le Big Bang, la matière visible de l'univers a constamment évolué, depuis les nuages de poussières et protogalaxies jusqu'aux galaxies semblables à la nôtre. Au sein des galaxies, les astres évoluent eux-mêmes de façon relativement semblables : création d'un disque en rotation autour d'une proto-étoile, apparition des planètes, évolution de l'étoile elle-même jusqu'à sa disparition sous forme de géante rouge ou pour certaines de supernova. Sur les planètes de type terrestre, la matière physique évolue elle-même selon des cycles lents. Pour ce qui concerne la Terre, une des voies selon laquelle s'est faite cette évolution a permis l'apparition de la vie à partir de molécules pré-biologiques.

Il est certain qu'aujourd'hui beaucoup de choses restent mystérieuses concernant le cosmos et son évolution Mais ces questions sans réponse n'empêchent pas certains cosmologistes de considérer que l'évolution de la matière visible obéit à des lois communes que l'on doit pouvoir retrouver depuis les corps les plus grands jusqu'aux objets physiques et même biologiques les plus petits de notre environnement terrestre. Pour eux, ces lois s'articuleraient autour de la façon dont le flux d'énergie primordial (né lors du Big Bang et peut-être alimenté en permanence depuis lors) est utilisé par les corps physiques et biologiques pour accroître leur complexité. Il s'agit d'une énergie « libre » à la disposition des organisations matérielles et biologiques, qui l'utilisent en conformité avec les principes de la thermodynamique loin de l'équilibre pour se transformer et accroître leur complexité. Il en résulte une compétition entre les organisations qui favorise celles qui optimisent l'usage de l'énergie en rapport avec leur masse. On peut le montrer à propos des étoiles, dont l’histoire sera très différente selon la façon dont elles utiliseront, ou plutôt économiseront leurs sources d’énergie.

Mais on peut montrer qu’il en sera de même concernant les logiques d'évolution et de sélection des structures et organismes terrestres. Les formes qui apparaissent et qui survivent sont celles qui utilisent au mieux l'énergie nécessaire à leur construction et à leur résistance aux agressions du milieu. Il n'y a rien là de finaliste non plus que de biologique. Prenons l'exemple souvent cité d'un cristal de neige. Pour que celui-ci se forme, les molécules d'eau doivent se rapprocher jusqu'à adhérer et ne pas être rejetées. Bien que les collisions initiales entre molécules se produisent tout à fait au hasard, les molécules en mouvement sont guidées par les forces électromagnétiques jusqu'à ce qu'elles trouvent des positions favorables sur la surface du cristal. Si une molécule arrivant au hasard se trouve positionnée à un endroit favorable à la croissance du cristal, elle est « sélectionnée ». Sinon, elle est rejetée. Sa venue initiale résulte du hasard, mais non sa sélection. De plus, quand le cristal atteint un état d'équilibre thermodynamique, il ne peut plus accepter de molécules et son évolution s'arrête. On pourra parler d’un phénomène non pas de sélection mais d'élimination non-aléatoire. Dans l'exemple des cristaux, un grand nombre de ceux engagés dans un processus de formation ont disparu parce qu'ils étaient mal conformés pour résister aux forces de destruction. Seuls ont survécu ceux répondant aux contraintes d'équilibre nécessaire à la formation de ce type d'objet.

L'hypothèse selon laquelle existe au plan cosmologique un principe général d'évolution qui se retrouve à tous les niveaux d'organisation de l'univers est satisfaisante pour l'esprit, même si elle n'est pas vraiment vérifiable vu que nous ignorons encore le tissu profond de l'univers. Il existerait ainsi selon cette hypothèse un grand principe unificateur qui, en amont de et en parallèle à l'évolution biologique, agirait sur l'ensemble des structures matérielles. Son fondement serait l'optimisation de l'utilisation de l'énergie, qu'il s'agisse de l'énergie cosmologique primaire ou des formes d'énergies spécifiques que nous retrouvons sur Terre. Les entités biologiques et les entités sociales humaines n'y échapperaient pas, en sous-jacence des autres formes d'évolution complexifiante, génétiques et culturelles, qui se sont greffées progressivement sur le processus évolutif primaire à base d'optimisation de l'énergie.

On retrouve ce principe à l’œuvre dans les systèmes sociaux au sein des espèces animales et de l’espèce humaine. Ainsi les langages de communication ne prennent pas des formes désordonnées, mais des formes régulées par la nécessité d’économiser l’énergie du communiquant. L’industrie, dans les sociétés humaines développées, a du redécouvrir ce principe, pour produire des objets efficaces, en terme de structures ou de rendement énergétique. La récente théorie dite constructale(7) se donne pour objet de formaliser les lois à respecter dans le domaine de l’industrie ou des organisations. Les nanotechnologies, qui visent aujourd’hui à construire de nouveaux matériaux atome par atome, doivent également redécouvrir les lois de la mécanosynthèse. Sinon, elles aboutiraient à des objets non viables.

Un point essentiel à souligner est que les théories récentes sur l’origine de la vie telle qu’elle est connus sur Terre (Chauvet, op.cit.) montrent que cette origine pourrait se trouver dans des mécanismes relevant de la thermodynamique loin de l'équilibre ou des systèmes dissipatifs décrits par Ilya Progogine, autrement dit du processus de mécanosynthèse décrit ici. Dans ce cas, ceci démontrerait une continuité évolutive du physique au biologique qu’il n’y aurait aucune raison de croire spécifique à la Terre. Autrement dit encore, des formes de vie plus ou moins proches de la vie terrestre pourraient peupler le cosmos. Or qui dit vie dit aussi intelligence.

Pour relativiser ce qui précède, nous devons reconnaître que les lois constructales ou de la mécanosynthèse sont encore assez mal connues. Elles sont très diverses. Plus exactement, elles déclinent dans des milieux très divers les principes de bases de la thermodynamique physique. Elles n’ont donc pas fait l’objet d’une élaboration rigoureuse, notamment en termes mathématiques Les scientifiques et les ingénieurs en sont encore souvent à les redécouvrir. Les respecter n’est pas absolument vital, au moins pour ce qui concerne les machines de grande taille. Un avion ou un engin de chantier peut très bien fonctionner en violant quelques principes d’économie d’énergie ou d’optimisation. Dans la nanomécanosynthèse par contre, connaître et appliquer les lois des théories constructales sera sans doute bien plus important. Un atome bien ou mal positionné peut faire la différence entre un nanomatériau viable et un déchet.

La biosynthèse

Appelons biosynthèse le mécanisme par lequel se construisent des formes vivantes. Celles-ci sont caractérisées par la reproduction génétique, qui consiste à utiliser un génome comme base de données permettant de fabriquer un nouvel individu sur le modèle du précédent. Les erreurs de réplication peuvent donner naissance à de nouveaux individus différents des parents qui, s’ils sont mieux adaptés que ceux-ci, pourront fonder de nouvelles lignées. Ce mécanisme est bien connu. Il est inutile d'y insister ici.

On peut cependant rappeler qu’une importante partie de la masse biologique est constituée de bactéries sans noyaux et de virus. Ces derniers ne sont pas capables de se reproduire directement, mais pour cela doivent infester une cellule. Par ailleurs, la création et la diversification des formes vivantes ne fait pas seulement appel, comme on le croit souvent au seul mécanisme dit darwinien : reproduction, mutation, sélection, amplification. De nombreuses espèces se reproduisent et se diversifient par échange de matériel génétique. Mais elles sont soumises, comme les autres, à l’impitoyable mécanisme de sélection qui assure la survie des plus aptes.

La biosynthèse artificielle se développera de plus en plus dans les années prochaines. Elle permettra soit de créer des espèces à génome modifié dites aussi chimères (les OGM désormais bien connus) soit de créer des organismes présentant les caractères des systèmes vivants (notamment la reproduction et l’aptitude à la complexification) mais utilisant des composants physiques ou même virtuels (des programmes informatiques). Cet aspect de la biosynthèse est intéressant car il pourrait permettre, sur Terre ou ailleurs, la création de formes de vie moins fragiles que celles utilisant des composants de la chimie organique à base de carbone.

Nous n’avons aucune preuve que la biosynthèse soit à l’œuvre, sous une forme ou sous une autre, dans les milieux cosmologiques. Mais il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne soit possible que sur Terre.

La construction de niches

Appelons construction de niches le fait que dès qu’une espèce, physique ou biologique, apparaît dans un milieu donné, elle modifie ce milieu en y introduisant les produits de son activité. Ces modifications sont en principe favorables à la survie de l’espèce considérée mais elles peuvent aussi fournir un terrain favorable à l’apparition de nouvelles espèces. Des modifications en chaîne peuvent se produire qui transforment complètement le milieu initial.

Le mécanisme de construction de niches est absolument général. C’est lui qui a transformé l’univers à ses débuts, aux échelles cosmologiques. Ainsi l’évolution des nuages de poussières primitives a permis la création des étoiles. La nucléosynthèse réalisée par celles-ci a modifié le milieu stellaire en y introduisant des éléments lourds. Ceux-ci ont ensuite créée un environnement favorable à l’apparition de la vie sur les planètes de type terrestre. Sur la Terre, les premiers organismes vivants ont modifié la composition de l’air et des sols, permettant le développement d’espèces plus complexes qui à leur tour modifient incessamment les écosystèmes au profit de nouvelles espèces.

Chaque espèce crée localement ses propres niches qui lui servent d’abri mais qui entrent en compétition sélective (sélection de groupes) ou en symbiose avec celles d’autres espèces. Ainsi les fourmis fabriquent des fourmilières qui hébergent bactéries, parasites et végétaux. Les fourmilières, au plan supérieur de leur organisation en réseau, constituent un nouvel environnement (un superorganisme) qui peut se révéler hostile à des formes de vie supérieures.

Sur Terre l’exemple de construction de niches le plus spectaculaire et le plus lourd de conséquence sur le milieu est évidemment offert par l’espèce humaine. La construction des niches humaines a explosé avec l’apparition des technologies. Celles-ci sont en train de modifier le milieu d’une façon telle que certains futurologues prévoient l’avènement d’une Singularité, c’est-à-dire d’une conjonction de modifications qui pourra non seulement transformer la Terre elle-même, mais l’environnement planétaire proche(8).

Mais il n’y a pas de raison de penser que l’apparition et le développement des niches humaines résultent de causes spécifiques à l’homme. Les niches humaines découlent du même processus que celui permettant l’apparition des termitières et des fourmilières. Seule l’échelle en est différente. Aussi puissantes d’ailleurs que paraissent les niches humaines, elles ne sont pas nécessairement capables de concurrencer avec succès les niches que se construisent des organismes infiniment plus simples, par exemple les bactéries ou les insectes parasites, dont les réseaux survivront certainement à l’homme.

On dira que l’omniprésence prise sur Terre par les niches humaines tient au fait que l’humanité a su développer grâce à la science expérimentale l’observation systématique de son milieu, puis sa déconstruction et sa reconstruction. Mais là encore, on peut montrer qu’il n’y a pas de différences de nature entre le comportement exploratoire sanctionné par l’expérience qui est celui du chercheur scientifique et le même comportement conduit à son échelle par la fourmi ou l’abeille construisant sa niche. Les pratiques scientifiques se sont développées et l'ont emporté sur le rationalisme naïf ou empirique parce qu'elles "merchent "mieux. Si elles "marchent" mieux, c'est grâce à l'utilisation du langage interhumain soutenu par les technologies de l’informationqui, qui leur a donnée une portée universelle, à l'échelle de l'humanité. Mais à leur échelle, des insectes comme les abeilles ont aussi développé des langages universels "locaux" de communication qui ont assuré leur survie jusqu’à ce jour. Tous les êtres vivants, animaux et végétaux, ont fait de même. Les sciences traditionnelles obnubilées par la supériorité prétendue de l’humain n’avaient pas su s’en apercevoir.

On voudra cependant trouver une différence de nature entre les niches construites par les humains et celles construites par les autres organismes vivants. Les humains, grâce à une fonctionnalité qui leur serait propre, la conscience, peuvent se représenter eux-mêmes dans leur environnement, modéliser l’évolution de celui-ci et définir des stratégies à long terme les rendant aptes à orienter au mieux de leur survie l’évolution du milieu global. Nous pouvons l’admettre, même si les études récentes sur les êtres vivants montrent que les espèces disposant d’un système nerveux central (et peut-être les autres) peuvent aussi générer des états de conscience et des affects qui leur servent à élaborer des stratégies, au moins pour le très court terme.

Retenons cependant l’objection. Nous devrons alors, pour donner une consistance au principe matérialiste fort que nous proposons ici, nous interroger sur le statut des facultés qui permettent aux humains, comme nous le faisons dans cet article, de porter des jugements sur le monde et, dans une certaine mesure, d’exercer sur lui une action matérielle modifiant son évolution spontanée. Si nous ne réintroduisons pas les sociétés humaines intelligentes, avec leurs capacités étendues de prise de conscience et de "libre choix", dans le bestiaire cosmologique décrit par le principe matérialiste fort, nous risquons de laisser la porte ouverte à un retour du spiritualisme, chez des matérialistes qui ne retrouveraient pas dans notre schéma les valeurs humanistes chaleureuses auxquelles ils sont habitués.

3. Les super-organismes cogno-technoscientifiques

Faut-il conférer à ce que l’on appelle ordinairement la conscience, et plus encore à la conscience volontaire, celle qui (soi-disant) me permet de modifier le monde au mieux de mes intérêts et valeurs, un statut extraordinaire différent de celui des autres mécanismes régulant l’évolution du cosmos. Si l’on répondait par l’affirmative, on ne serait pas loin de réintroduire l’hypothèse d’une âme humaine et derrière elle, d’un esprit immatériel pouvant entrer en empathie avec elle. Cela serait sans doute la fin du projet matérialiste.

Mais les sciences modernes permettent de naturaliser ou, si l’on préfère, de physicaliser complètement ce que l’on appelle la conscience volontaire et les contenus psychiques par lesquels elle se manifesterait.

On présente encore la conscience humaine comme une propriété mystérieuse dont les neurosciences n’ont pas encore réussi à décrypter les supports et les mécanismes. Mais c’est une erreur. D’une part les théories récentes de la vie peuvent montrer comment un organisme biologique disposant d’un certain nombre de niveaux fonctionnels corrélés hiérarchiquement génère quasi automatiquement des états de conscience qui lui permettent d’affirmer son unité organique dans son environnement (Chauvet, op.cit). Par ailleurs, la réalisation d’un robot autonome capable de se représenter lui-même au sein de représentations de son milieu, capable également d’éprouver des affects et des intentions, n’est plus qu’une question d'années sinon de mois (Cardon, op.cit.). Dans quelques temps, comme nous l’avons indiqué au début de cet article, de tels robots seront devenus nos commensaux, ceci sans surprendre personne.

Conscience artificielle et systèmes cognitifs

Le secret de la conscience, dans leur cas, est simple, même s’il suppose l’appel à des technologies sophistiquées. Il faut que le robot dispose d’"agents d’introspection" qui évaluent en permanence les données apportées par les capteurs et les effecteurs du robot, ainsi que les données internes le renseignant sur l’état de son corps ici et maintenant. L’image de soi que produisent, en un temps très légèrement différé, les agents d’introspection retentit en permanence sur les données reçues par les capteurs, afin de leur donner un sens. Ce sens s’enrichit au fur et à mesure de la vie du robot. Ainsi se constitue la personnalité propre de celui-ci, fonction de son histoire individuelle. En raison de cette personnalité et de cette histoire, le robot sollicité par des évènements intérieurs ou extérieurs non-routiniers prendra ce que chez l’homme on appellerait des décisions volontaires, manifestant l’exercice d’un libre arbitre. Ainsi tel robot explorant la surface de Mars descendra dans une faille pour l’explorer alors que son compagnon, identique mais ayant vécu des évènements différents, restera prudemment au bord de la faille.

Le système que nous venons de décrire sommairement est qualifié dans la littérature robotique de système cognitif. Les recherches, sur financement militaire aux Etats-Unis et civil au Japon visant à réaliser des « cognitive systems », se poursuivent sur un rythme sans cesse accru. Nous pouvons en ce qui nous concerne ici transposer ce modèle de système cognitif à un groupe social constitué d’organismes biologiques (en l'espèce des humains). Qualifions un tel groupe du terme de super-organisme cognitif. Il disposera notamment, comme le système cognitif, d'agents d'introspection (des hommes en charge de cette fonction) qui l'analyseront en permanence de l'intérieur et produiront des images du groupe mobilisant les agents sensoriels et moteurs (d'autres hommes) en relation avec le monde extérieur. Par ailleurs, le concept de superorganisme, nous l’avons vu, aura l’intérêt d’obliger les agents du groupe à le considérer comme un tout, au lieu de disperser leu attention sur les individus qui le constitue.

Maintenant, comparons deux superorganismes : la fourmilière déjà évoquée et l’ensemble des humains, organisés en un vaste système cognitif, qui se réfèrent à la connaissance scientifique et aux technologies pour décrire le monde tel qu’il leur apparaît. Armé de cette connaissance, le second superorganisme, que nous dirons technoscientifique, développera des technologies prolongeant l’action de ses senseurs et de ses effecteurs pour modifier son monde et s’y construire une niche de plus en plus favorable à sa survie. Cependant, les deux superorganismes ainsi évoqués ne présentent pas de différences de nature. L’un et l’autre disposent de senseurs et d’effecteurs. Ils se construisent des niches au terme de processus d’essais et erreurs qui leur permettent de retenir les règles qui « marchent » pour eux et d’abandonner les autres. Ces règles sont formalisées et mémorisées au sein du superorganisme, sous la forme d’acquis génétiques et comportementaux chez les fourmis, de vastes bibliothèques et de réseaux de connaissances en ce qui concerne l’organisme technoscientifique humain.

Tout au plus pourrons nous noter une différence entre la fourmilière et le superorganisme humain. Elle se trouvera au niveau des capacités d’auto-représentation collective et de génération d’états de conscience partagés. La fourmilière n’aura que très peu des organes que nous avons qualifiés d’agents d’introspection indispensables à la prise de conscience de soi dans son environnement. Elle n'a pas non plus de système nerveux central pour supporter une conscience de soi globale. Le groupe humain au contraire aura un très grand nombre d'agents d'introspection. Il pourra également mémoriser, globaliser et transmettre ses états de conscience avec une très grande puissance, dans le temps et dans l’espace. C’est la raison pour laquelle nous emploierons à son sujet le terme de superorganisme cognitif techno-scientifique, ce que n'est manifestement pas une fourmilière.

Avant l’apparition des technosciences, les superorganismes humains, bien que cognitifs, n’étaient pas très différents des fourmilières ou d’autres superorganismes animaux, dans leurs capacités à construire des niches et à se représenter eux-mêmes et le monde. Certes, les humains individuels constituant ces groupes disposaient grâce à leurs cerveaux de capacité de prise de conscience non négligeables, mais faute de technologies suffisamment puissantes, ils utilisaient une grande partie de leur temps de cerveau à inventer des Dieux et à se combattre pour des raisons théologiques.

Origine mémétique des technosciences

Mais alors, d’où sont venues les technologies et les technosciences développées à leur suite ? Non pas de l’intervention divine ou du génie humain, mais de la mémétique. Nous avons évoqué précédemment l’hypothèse selon laquelle les sociétés animales et humaines hébergeaient des représentations collectives qui se développaient comme des virus dans le milieu offert par les systèmes de communication sociaux. Ces représentations peuvent se matérialiser par des comportements eux-mêmes transmis par imitation. Elles peuvent aussi se matérialiser sous la forme d’outils, c’est-à-dire d’objets du monde utilisés par le groupe pour améliorer la construction de sa niche. Ainsi les primates ont appris depuis des plusieurs millions d’années à utiliser des bâtons à diverses fins. Il peut s’agir enfin de recettes formalisées dans les langages et mémorisées dans des codes et bibliothèques. Le propre des mèmes, comme celui des virus, est de pouvoir se reproduire et muter par de nombreuses voies, au lieu d’être obligés, comme les gènes, de passer par l’intermédiaire d’un génome à base d’ADN. Ils constituent donc un milieu très turbulent, où les mutations adaptatives favorables peuvent, à partir de milieux offrant des conditions de départ un tant soit peu propices, apparaître et tenter leur chance.

Les émergences technoscientifiques, dans les superorganismes cognitifs humains, se sont produites au hasard. Mais n’ont survécu que celles respectant les règles d’économie et d’optimisation découlant de la théorie constructale cosmologique que nous avons précédemment évoquée. Il s’est ainsi constitué un corpus de recettes puis de connaissances organisées qui s’est imposé au détriment de solutions moins efficaces. Une science unique ou universelle est ainsi apparue et a fait l’objet d’une prise en compte de plus en plus systématique par les agents d’introspection du super organisme cogno-technoscientifique. Si cette science est devenue universelle, c’est parce qu’un nombre croissant d’humains constatent qu'elle est plus efficace pour leur survie que ne le sont des connaissances empiriques et dispersées.

De plus, du fait que les mèmes technoscientiques sont apparus dans des superorganismes cognitifs, ils sont devenus eux-mêmes cognitifs ou, si l'on préfère, auto-référents et autocomplexificateurs. Prenons un exemple. On peut considérer comme un mème technoscientifique émergent (ayant émergé dans les années 1960) le processus reproductif de la double hélice décrit par Watson et Crick. Mais ce mème aurait pu rester purement descriptif. En fait il s'est associé à d'autres mèmes fonctionnant sur le principe de l'auto-référence: "et si j'essayais d'utiliser à ma propre survie les descriptions du monde que je vois circuler autour de moi? " De proche en proche (nous simplifions) ceci a produit les mèmes technologiques du génie génétique, eux-mêmes appliqués à la modification de l'organisme humain support de ces mèmes et des diverses niches artificielles dans lesquelles cet organisme humain s'abrite pour survivre. Autrement dit, la modification par les humains de leurs propres génomes et des organismes avec lesquels ils cohabitent deviendra rapidement un mème répétitif et mutant. Il fonctionnera au hasard, c'est-à-dire sans être guidé par une finalité déterminée à l'avance par on ne sait quelle autorité supérieure. Certains de ses résultats seront bons pour la survie de l'espèce, d'autres le seront moins. Mais grâce au réseau d'interconnexion des connaissances scientifiques, les mèmes technologiques reposant sur le génie génétique, consacrés par l'expérience comme ceux étant les plus favorables à la survie (marchant le mieux...dans les conditions du moment) survivront aux dépends des autres.

Nul ne pourra dire si la science, partielle ou globale, ainsi obtenue sera vraie ou ne sera pas vraie, c’est-à-dire si elle correspondra ou non à un hypothétique réel en soi ou réel des ontologies. Parler d’un tel réel des ontologies serait retomber dans l’illusion spiritualiste. Pour le super organisme cogno-technoscientifique (comme d’ailleurs pour la fourmilière) les représentations du monde qu’il se donne et qui lui servent à construire sa niche sont bonnes tant qu’elles « marchent, même approximativement. Si ce n’est pas le cas, les générateurs de complexité au sein du super organisme (autrement dit les individus s’étant qualifiés comme inventeurs ou plus exactement les mèmes qui bouillonnent en désordre dans leurs têtes), proposeront d’autres solutions qui seront à leur tour mises à l’épreuve. Ainsi va le progrès technoscientifique.

Le présent article, en application de ce qui précède, ne doit pas être considéré comme le produit d’un cerveau isolé, ni même d’un cerveau collectif. Il exprime sous une forme langagière communicable, la façon dont, à tort ou à raison, les agents d’introspection d’un sous-ensemble du superorganisme cognitif des humains technoscientifiques se représentent le monde sur le moment. Nous pourrons dire que ce sous-ensemble regroupe les tenants du matérialisme scientifique – ou plus modestement, de quelques uns des tenants du matérialisme scientifique, ceux précisément qui se reconnaîtront dans cet article. Si la représentation du monde résumée par celui-ci améliore en quelque façon les capacités de survie du groupe, elle se développera et donnera naissance à de nouvelles générations de points de vue. Sinon, elle disparaîtra, avec ceux qui l’ont construite et qui la véhiculent.

Conclusion

L’histoire décrite ici, nous l’avons plusieurs fois indiqué, ne peut être considérée comme spécifique à l’environnement terrestre. Ceci même si en leur état actuel les observations spatiales et cosmologiques ne peuvent pas confirmer son éventuelle portée universelle.

En effet, l’évolution ne se limite évidemment pas à ce qui se passe sur Terre. Tout laisse penser que les mêmes mécanismes évolutifs se retrouvent dans le cosmos tout entier. Certaines hypothèses proposent même aujourd’hui l’idée que notre univers actuel, qui s’est révélé étonnamment favorable à l’apparition de la vie et de l’intelligence sur Terre, pourrait être le produit d’une évolution cosmologique le faisant découler d’univers moins propices. Notre univers pourrait lui-même, à son tour, sous l’influence des organisations intelligentes ayant réussi à s’y implanter et s’y étendre, donner naissance à un univers encore plus favorable à la vie et à l’intelligence(9). Dans ce cas, des formes d’intelligence et de vie transposées sur des supports résistant aux terribles contraintes de l’espace physique extraterrestre pourraient peut-être modifier l’univers actuel afin de le rendre plus habitable. De toutes façons, comme ce processus prendrait des centaines d’années, sinon plus, les modèles scientifiques cosmologiques dont nous disposons se seront certainement modifiés. On peut espérer qu’ils montreront à nos descendants des voies d’action sur l’univers et des modes d’interaction avec d’autres intelligences, plus faciles à mettre en œuvre que ceux envisagées aujourd’hui. Mais pour aboutir à quoi ? L’objectif se précisera vraisemblablement au fur et à mesure que le temps s'écoulera. En parler aujourd’hui serait très certainement réducteur et mal informé.

Quoi qu’il en soit, aussi lointaines que paraissent ces perspectives, elles font aussi partie, pensons-nous, d’un projet intéressant le matérialisme fort tel que nous l’esquissons ici.


Notes
(1) Nous pensons par exemple à Ray Kurzweil, auteur de nombreux ouvrages sur l’influence des technologies.
(2) Voir Gilbert Chauvet. "Comprendre l'organisation du vivant et son évolution vers la conscience" 02/2006. http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/fev/comprendre_vivant.html
(3) Sur Bloom, voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html).
(4)Pascal Jouxtel "Comment les systèmes pondent. Introduction à la mémétique" http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/jan/csp.html
(5) Alain Cardon. Modéliser et concevoir une machine pensante - Approche de la conscience artificielle. http://www.automatesintelligents.com/collection/cardon1.html
(6) Voir « De l’évolution du cosmos à la mécanosynthèse.
http://www.automatesintelligents.com/echanges/ 2006/fev/morpho2.html
(7)Sur la théorie constructale et Adrian Bejean, voir http://www.automatesintelligents.com/labo/2003/dec/bejan.html ainsi que l’ouvrage de celui-ci: "Shape and Structure, from Engineering to Nature", Cambridge University Press, Cambridge, UK, 2000 ".
(8) Ray Kurzweil, The Singularity is near. Voir http://www.automatesintelligents.com/edito/2005/oct/edito.html
(9) James Gardner "Biocosm, the New Scientific Theory of Evolution" Voir http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2006/fev/bioscom.html


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