Robotique, IA, vie artificielle,
réalité virtuelle


n°64 vendredi 10 mars 2006
Numéro spécial Espace et Europe
Avertissement aux lecteurs
Vu le nombre des sujets que nous abordons en ce début d'année, vous recevez deux numéros successifs, à quelques jours d'intervalle. Le thème du numéro 63 déjà paru est centré sur une question encore problématique mais que de plus en plus de scientifiques sérieux abordent, celle de l'évolution cosmologique vers l'intelligence. Le présent numéro 64 n'abandonne pas le cosmos mais se situe si l'on peut dire dans l'espace proche. Il vous propose divers documents destinés à préparer un colloque exposant la nécessité d'une ambitieuse politique européenne en matière de souveraineté spatiale. Ce colloque est préparé en étroite coopération avec nos collègues de l'Union Paneuropéenne France. J.P.B. /C.J.
Sommaire

 
Editorial
Souveraineté de l'Europe dans l'espace et volonté politique, par Automates-Intelligents et l'Union Paneuropéenne
Analyses
Relancer l'Europe spatiale. Entretien avec Roger-Maurice Bonnet propos recueillis par Jean-Paul Baquiast
L'avenir de la politique spatiale en Europe par François Auque
L'Europe une puissance spatiale face aux Etats-Unis, à la Chine, au Japon et à l'Inde par Serge Plattard
Programmes: Etats-Unis, Chine et Inde
Le programme Lune et Mars de la Nasa
Le programme spatial chinois
Le programme spatial indien
Documents
L'Europe doit prendre le relais des programmes scientifiques gelés par la Nasa par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Les robots et l'exploration spatiale par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Capitalisme, patriotisme industriel et industries stratégiques par Jean-Paul Baquiast
Notre vision de l'Europe spatiale
Vision à 20/30 ans par Jean-Paul Baquiast pour Automates-Intelligents et Paneurope France
Biblionet
Les armées d'Europe face aux défis capacitaires et technologiques
par Alain De Neve et Raphaël Mathieu
Editorial

Souveraineté de l'Europe dans l'espace et volonté politique
Automates-Intelligents, Union Paneuropéenne
(6 mars 2006)
_____________________________________________

Avec le progrès permanent des nouvelles technologies, l'humanité est désormais capable d'entrer pleinement dans une nouvelle ère qui est celle de l'espace. On abandonne le rêve ou les tentatives limitées pour aborder l'âge des sociétés spatio-centrées.

Les sociétés spatio-centrées se donnent quatre types de puissance :
- la maîtrise de l'information et de l'espace stratégiques à l'aide de systèmes spatiaux de défense et de sécurité, indispensables tant que la paix ne régnera pas sur la Terre (space dominance) ;
- la maîtrise des programmes d'exploration du système solaire et du cosmos par l'envoi de satellites et de sondes à finalités scientifiques ;
- la maîtrise des applications de service utilisant l'espace proche, développées à partir d'observations satellitaires de la Terre, des océans, des climats, ainsi que par l'usage de satellites de géolocalisation ;
- la maîtrise des vols d'exploration faisant appel à des robots puis à des hommes vers la Lune et les planètes. La présence d'équipages humains peut ne pas paraître prioritaire, vu les risques et les coûts. Mais ces vols sont indispensables à la dynamique et à la cohésion sociale par leurs aspects exemplaires – ceci sans mentionner leurs retombées scientifiques.

D'ores et déjà, on constate que rares sont les produits ou les services ne faisant pas appel à une compétence spatiale. Les retombées, dans la vie de tous les jours, en seront de plus en plus nombreuses. Les bénéfices intellectuels et économiques futurs paraissent innombrables. Il faut aller plus loin, en explicitant le concept de sociétés spatio-centrées.

Ce concept signifie qu'aujourd'hui, le seul vrai moteur des nouvelles croissances en matière scientifique, technologique, industrielle et d'emplois se trouve dans d'ambitieux programmes spatiaux. Les retombées de ceux-ci irrigueront tous les secteurs et dynamiseront toutes les énergies. Il s'agit comme l'avait bien pressenti John Kennedy, d'une nouvelle frontière à dépasser. Mais ceci non dans la perspective d'une simple rivalité entre puissances. La perspective qui s'offre à nous, même si elle s'engage dans une ambiance de compétition, est bien plus large. Il s'agit d'ouvrir à l'humanité toute entière des chemins lui permettant de sortir de ses mortelles contradictions actuelles.

Les Etats-Unis depuis longtemps, plus récemment la Chine, l'Inde et le Japon, sans mentionner la Russie dont l'expérience date des origines de la conquête de l'espace, l'ont parfaitement compris. Ces puissances mettent en œuvre avec continuité des politiques ambitieuses de développement planifiées sur au moins trente ans. Elles les financent sur des crédits publics, civils et militaires. Les Etats-Unis, les plus en pointe, consacrent environ 40 milliards de dollars par an à l'espace sous toutes ses formes, ce qui équivaut à une somme d'ailleurs très faible de quelques 100 dollars par habitant.

L'Europe seule semble désormais sur le retrait. Certains pays avaient admis la nécessité d'une politique de présence européenne dans l'espace, politique confiée à l'Agence Spatiale européenne. Celle-ci s'est remarquablement bien acquittée de sa tâche compte tenu des budgets alloués. Mais l'élan initial s'essouffle aujourd'hui et les relais politiques ne sont pas assurés. Globalement, les pays européens consacrent à l'espace environ 5 milliards d'euros par an, soit 11à 12 euros par habitant, ce qui est absolument ridicule en termes de prélèvement sur les PIB. Pourtant l'Europe, encore la deuxième puissance économique du monde, pourrait tout à fait figurer en tête des autres grandes puissances pour la conduite de l'aventure humaine dans l'espace. Pourquoi ne le fait-elle pas ?

La raison principale de cette incapacité tient sans doute aux mêmes raisons qui rendent les pays européens aveugles aux risques de la perte de compétences dans l'ensemble du domaine des sciences et technologies. Le rôle de ces technologies n'est pas perçu comme ce qu'il est, c'est-à-dire le facteur essentiel de l'indépendance politique et de la croissance économique. L'Europe est par ailleurs encore très imprégnée de la conviction que le grand voisin américain est là pour apporter les solutions et l'assistance nécessaires au développement. Cette confiance en l'Amérique est renforcée par l'idéologie libérale diffusée par les Etats-Unis dans leur sphère d'influence, en contradiction d'ailleurs avec l'interventionnisme public intense qu'ils manifestent en ce qui les concerne. Or, que ce soit dans le domaine des industries spatiales ou dans celui des autres industries avancées, rien de solide ne peut être fait sans des politiques publiques assurant avec continuité la préservation et le développement des investissements scientifiques et industriels. Tous les pays spatiaux le font, sans exception.

Réunis les 5 et 6 décembre à Berlin, les ministres représentant les 17 pays membres de l'Agence spatiale européenne (Esa), dont le Canada, sont parvenus à un accord qualifié par eux d'«historique» sur l'avenir de l'Agence de 2006 à 2010. Cet accord est également considéré par les observateurs comme un début de prise en compte par l'ensemble des pays européens de l'importance stratégique de l'espace. Nous ne partageons pas cet optimisme. Certes, la réunion de Berlin aurait pu tourner à la catastrophe. Le pire a été évité. Mais presque tout reste encore à faire, non seulement sur le plan budgétaire mais sur le plan des esprits, pour que les Européens comprennent que sans une politique réaffirmée de souveraineté spatiale, les acquis spatiaux de l'Europe, importants aujourd'hui du fait des efforts des décennies précédentes, se dégraderont rapidement.

Un nouveau rendez-vous du conseil des ministres a été pris pour 2008, qui sera plus important encore que celui de Berlin. Il s'agira de faire le bilan des actions en cours, ainsi que de décider de nouvelles actions si, comme il apparaît déjà nécessaire, le renforcement de la compétition dans le domaine spatial exige que l'Europe confirme et surtout amplifie sa stratégie.

En conséquence, ceux qui en Europe s'intéressent au spatial doivent d'ores et déjà formuler des propositions ambitieuses concernant ces futures actions. Nous souhaitons que ce numéro de notre revue y contribue. Il sera suivi d'autres, surtout si se précise un projet que nous entretenons, celui de monter un séminaire destiné à convaincre les hommes politiques européens de l'importance stratégique majeur de l'espace pour l'Europe. Ce séminaire devrait comporter un état des lieux montrant le décrochage actuel puis la formulation de ce que devrait être la vision de l'Europe spatiale. L'objectif à poursuivre est de commencer à préciser pour les trente prochaines années les programmes mais aussi les outils humains, industriels et budgétaires permettant à l'Europe non seulement de conserver mais d'améliorer son rang actuel au sein des puissances spatiales. La France a un rôle important à y jouer. Elle a toujours été le moteur de l'Europe dans ce domaine. Elle doit le rester.

© Automates Intelligents 10/03/2006

Analyses

Relancer l'Europe spatiale
Entretien avec Roger-Maurice Bonnet



Roger-Maruice BonnetRoger-Maurice Bonnet est actuellement président du Comité mondial sur la recherche spatiale, le Cospar,dont le siège est à Paris et qui rassemble une quarantaine de pays. http://www.cosparhq.org/
Il est également directeur exécutif de l'International Space Science Institute situé en Suisse, à Berne, lequel réunit des scientifiques du monde entier autour de sujets pluridisciplinaires liés à l'espace et à l'observation de la Terre et de l'Univers. http://www.issi.unibe.ch/
Il a été pendant 18 ans, de 1983 à 2001, directeur des programmes scientifiques de l'Agence Spatiale Européenne (ASE/ESA).http://www.esa.int/esaCP/index.html
Il a enfin été fait directeur général scientifique du Centre National d'Etudes Spatiales, de 2002 à 2003. http://www.cnes.fr/html/_.php
Il appartient au CNRS depuis 1963. Il y est directeur de recherches.

Nous avons déjà publié cet entretien sur le site Automates Intelligents (en date du 28 janvier 2005). Après un an, il demeure toujours d'actualité.

Jean-Paul Baquiast (JPB) : Votre article du Monde était un véritable signal d'alarme(1). A le lire, on comprend que si rien n'est fait aujourd'hui, le concept même d'Europe spatiale aura perdu dans quelques années toute actualité. Quelle stratégie proposeriez-vous pour sensibiliser à la fois les décideurs et l'opinion publique pour qu'il n'en soit pas ainsi ?

Roger-Maurice Bonnet (RMB) : La première chose qu'il faut comprendre est que l'espace est un domaine stratégique, mêlant les activités civiles et les activités militaires. Cela a été et reste le cas dans l'URSS devenue la Russie, qui a développé des programmes civils à partir de ses programmes militaires. C'est évidemment aussi le cas aux Etats-Unis qui conduisent deux programmes civils, celui de la Nasa http://www.nasa.gov/home/ et son équivalent pour l'observation de la Terre, la NOAA http://www.noaa.gov/. Parallèlement ils mènent des programmes militaires de nature secrète à travers le Département de la Défense et différentes agences dont la CIA. On peut comparer les budgets dépensés aux Etats-Unis à ceux dépensés en Europe, tous programmes confondus : 40 milliards de dollars par an d'un côté, à peine 6 milliards d'euros de l'autre (Agence spatiale, Commission, budgets civils et militaires des Etats-membres). Le militaire en Europe est extrêmement faible et ne dépasse pas 1 milliard par an. Nous avons donc une différence de 1 à 7, pour des PNB et des populations sensiblement équivalents.

JPB. : Ces chiffres, je suppose, ne concernent que les budgets publics. Ils ne comptabilisent pas les financements des entreprises ?

RMB. : Exactement. En Europe, l'investissement des entreprises est faible car les entreprises spatiales ne sont pas en bonne santé, c'est le moins que l'on puisse dire. Ce n'est pas le cas en Amérique.
Mais les Etats-Unis ne sont pas seuls à avoir de l'espace une vision stratégique. C'est aussi le cas pour la Chine. Nous avons avec ces pays une différence notoire. Les Etats-Unis, pour ce qui les concerne, constituent une nation avec un président, dont les décisions ne sont pas remises en cause quand elles concernent les grands intérêts. C'est lui le décideur, en particulier dans le domaine spatial. D'un autre côté, l'Europe constitue un ensemble de pays rassemblés par des traités divers mais ne disposant d'aucune autorité capable de prendre des décisions communes, que ce soit en matière de défense, en matière spatiale ou dans d'autres domaines pourtant vitaux.
La capacité du Président Bush à décider seul et vite a été illustrée il y a un an par l'annonce, que vous connaissez bien, par laquelle il a engagé les Etats-Unis dans la course vers Mars et la Lune. Il s'est agi d'une initiative tout à fait spectaculaire, qui lui a permis d'appuyer cette année la NASA afin qu'elle obtienne un budget de 16,2 milliards de dollars en 2005, à comparer aux 2,9 milliards d'euros de l'ESA. Si on ne comprend pas cet aspect stratégique essentiel, on aura bien du mal à convaincre l'ensemble des politiciens de l'Europe, comme l'ensemble des populations, de l'intérêt des programmes spatiaux.

JPB. : Les populations, en Europe, semblent divisées sur l'espace...

RMB. : C'est exact, et ceci même au niveau des scientifiques, qui bénéficient pourtant, globalement, des capacités techniques et des découvertes immenses permises par les programmes spatiaux. L'espace n'est pas populaire chez les scientifiques, car il est consommateur d'argent. Malheureusement, dans l'organisation de la plupart des Etats européens, la recherche et l'espace sont mélangés, alors que l'espace ne comporte au maximum que 20% d'activités purement scientifiques. Le reste concerne le développement de lanceurs, d'infrastructures orbitales, d'instruments, de programmes d'application qui relèvent plus de l'industrie que de la recherche.
A mon avis, comme cela d'ailleurs avait été le cas du temps du Général de Gaulle en France, il faudrait en Europe une vraie perception politique de l'importance stratégique de l'espace. De cette perception devraient découler des programmes qui devraient être présentés aux populations par les politiciens avec une force de conviction suffisante. Si ceux-ci ne le comprennent pas eux-mêmes, on aura beaucoup de mal à faire admettre l'intérêt de l'espace. On trouvera toujours des gens pour dire que l'espace pourrait être mieux que ce qu'il est, où pire qu'il ne sert à rien. Quel bénéfice retire-t-on en effet de l'envoi d'un robot sur Titan ? Ce sont ce que j'appelle des jugements à courte vue. Ce n'est pas très intelligent de s'engager dans de tels débats, néanmoins ils existent et on n'entend souvent qu'eux. Il faut donc réagir.

JPB. : Mais alors, qu'est-ce qui selon vous peut faire prendre conscience aux politiques et aux populations de l'importance des activités spatiales?

RMB. : Il faut un petit noyau central, voire une personne qui soit capable d'incarner l'ambition. En Europe, je le disais tout à l'heure, ce fut le Général de Gaulle qui a donné à la France un programme spatial de grande valeur, lequel a déclenché l'Europe spatiale. Sans la France, l'Europe spatiale ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Malheureusement aujourd'hui le leadership de la France est en déclin, s'il existe encore. Et c'est fort dommage.

JPB. : Ce rappel à De Gaulle et au rôle de la France ne crée-t-il pas chez nos partenaires européens un agacement ?On doit dire ici et là je suppose que le temps n'est plus où il faudrait que la France ait une sorte de De Gaulle moderne pour que l'Europe spatiale accroisse ses ambitions...

RMB. : Nous ne sommes pas obligés de répéter cela en permanence. Il reste que sans De Gaulle et les efforts français, les gens qui, en Europe, sont aux anges devant les succès spatiaux européens, tels que récemment l'atterrissage réussi sur Titan, n'auraient rien à célébrer. Il a fallu un visionnaire pour engager ces programmes.
Ceci dit, la vision ne suffit pas. Il faut aussi des budgets.

Un Comité français de l'espace présidé par le président de la République

RMB.: Ce sont là des points essentiels et c'est la raison pour laquelle, lorsque Mme Haigneré, ministre de la recherche, m'avait proposé de prendre la présidence d'une réflexion sur la politique spatiale de la France, je l'avais accepté. Dans les conclusions qui lui avaient été remises il y a deux ans, la première page de notre recommandation proposait la création d'un Comité français de l'espace, présidé par le Président de la République, comme il préside un Comité National de défense, ceci en vue de coopérer avec un Comité équivalent au niveau de l'Europe(2).

JPB. : Comment ceci avait-il été reçu au niveau européen ?

RMB. : Il y a deux ans, nous avions une Commission européenne un peu plus visionnaire que l'actuelle. Elle avait initié un effort de réflexion sur la politique spatiale de l'Europe. Il en était ressorti une conclusion très claire. Les moyens consacrés à l'espace étaient jugés insuffisants, qu'il s'agisse de ceux de la Commission, des Etats- membres ou de l'ESA.

JPB . : Vous avez beaucoup contribuéà la rédaction des rapports formulant cette conclusion...

RMB. : Oui. Il s'est agi d'un Livre Vert(3) sur la recherche dans l'espace et d'un Livre Blanc(4) rassemblant l'ensemble des considérations correspondantes, scientifiques, industrielles, applicatives, environnementales... C'était un document cohérent, qui ne concluait pas à la nécessité d'avoir des budgets spatiaux équivalents à ceux des Etats-Unis, mais qui proposait de doubler en quelques années un budget qui, encore une fois, coûte fort peu d'argent aux citoyens de l'Europe aujourd'hui.
Malheureusement, la Commission actuelle a séparé la recherche spatiale du reste, et on voit mal aujourd'hui qui en son sein reprendra la vision politique capable de faire pendant au défi lancé par le Président Bush avec l'annonce du programme martien américain.

JPB. : Nous savons que vos propositions, faites il y a deux ans, ont eu des suites très intéressantes concernant la réorganisation du CNES et la façon de gérer ses affaires. Mais pourquoi cette idée pourtant très stimulante concernant la création d'un Comité français de l'espace présidé par le Président de la République n'a pas été retenue ?

RMB. : Nous avons fait beaucoup d'interventions pour le convaincre de l'intérêt de l'idée, mais elles n'ont pas eu de suites. Le Président n'était sans doute pas à l'époque inspiré par le thème. Il aurait pu cependant accepter la présidence et la déléguer de fait au Premier ministre. C'est ce qui se passait sous le Général de Gaulle, où le Premier ministre Michel Debré prenait de fait les initiatives. Mais alors le Président, pouvoir suprême de la nation, conservait un œil très vigilant sur ces affaires.

Le programme Aurora de l'Agence Spatiale Européenne

JPB. : J'en arrive à la question-clé. Pensez-vous que, à supposer que des politiques européens de haut niveau se saisissent du dossier, que l'Europe serait crédible en se lançant dans un programme martien équivalent à celui de la NASA ? Le terme d'équivalent n'exclurait pas les coopérations, mais celles-ci devraient se faire sur un pied d'égalité, et non en quémandant des sous-traitances éclatées à la NASA. L'Europe manifesterait ainsi la volonté de faire un monde multipolaire dans l'espace, si je peux reprendre cette expression appliquée à la géostratégie.

RMB. : Vous avez raison. C'est ce qu'il faut faire. On semble d'ailleurs oublier que bien avant que Mr. Bush ait exprimé sa vision, l'ESA avait exprimé une vision équivalente dès l'an 2000. Ce fut le programme Aurora(5). Cette initiative a été poussée par certains Etats de l'Agence, sans doute inspirés par leurs industriels ou par leur propre vision. Ce fut en particulier le fait de l'Italie, laquelle contribue encore aujourd'hui à 25% du budget de Aurora.
Depuis l'an 2000, nous travaillons à l'Agence Spatiale européenne sur ce projet. Je suis moi-même conseiller du directeur général pour les programmes d'exploration liés à Aurora. Nous sommes en train d'établir ce que nous appelons une "carte routière de l'exploration", avec comme but ultime l'envoi d'être humains sur Mars dès que possible (sans doute dans les années 2030). C'est un objectif suffisamment lointain pour qu'il ne soit pas effrayant. Il a cependant l'avantage d'obliger à établir un certain nombre d'étapes, dans cette carte routière, qui sont extrêmement bénéfiques pour les développements scientifiques et technologiques.
Ceci, j'y insiste, n'est pas une réponse à Mr Bush. Cela avait été initialisé avant lui. Certains pensent même que le programme américain en a découlé. Les Etats-Unis, comme vous le savez, sont génétiquement programmés si je puis dire pour éviter qu'aucun pays ne prenne une avance décisive sur eux dans un domaine important. Ils ont besoin de montrer qu'ils sont les leaders. C'est en partie le sens qu'ils donnent au concept de Space Control.

JPB. : L'envoi d'un Chinois dans l'espace ne peut que renforcer l'urgence d'une réaction, aussi bien pour les Etats-Unis que pour l'Europe...

RMB. : Oui. il s'agit d'une résurgence très motivante pour les Américains des compétitions spatiales américano-soviétiques de la guerre froide. Ceci dit, pour l'Agence européenne, ces événements constituent aussi des circonstances favorables. Les annonces américaines et chinoises sont fort bien venues pour nous permettre de renforcer le concept du programme Aurora, qui est exactement dans cette lignée de vision. Elles montrent aussi que dans un grand pays comme les Etats-Unis, c'est le Président seul qui énonce la vision et l'inculque à son administration. Ajoutons qu'aux Etats-Unis, quand le Président a une vision, les moyens budgétaires permettant de la réaliser sont aussi proposés et généralement ne manquent pas. Ce qui s'est traduit dès cette année par les hausses de crédits de la NASA dont je vous ai parlé.

JPB. : Comment caractériseriez vous la vision politique de l'espace au niveau de l'Europe, telle qu'elle se manifeste aujourd'hui ?

RMB. : Elle est, disons, moyenne. Nous avons des Etats plus visionnaires que d'autres. Le programme Aurora vient de bénéficier d'une somme de 40 millions d'euros. Ce n'est pas beaucoup dans le domaine de l'espace, même si les contribuables trouvenet sans doute la somme importante. L'Italie en paye plus du quart, puis l'Angleterre et la France, qui vient en 3e position. Le Royaume Uni y voit un intérêt important. Malgré l'échec récent de leur sonde martienne, ils ont réagi. On pourrait même dire que cet échec les a propulsé en avant. C'est un phénomène très intéressant. Le seul grand pays qui ne participe pas à ce programme est l'Allemagne.

JPB. : Pourquoi ?

RMB. : Encore une fois, par manque de vision. Sans doute aussi parce que c'est le ministre de l'éducation et de la recherche qui doit tout financer: espace, recherche, éducation (des écoles maternelles aux Universités). L'espace n'est évidemment pas sa priorité.
Avec ces 40 millions d'euros destinés au programme Aurora, l'ESA dispose aujourd'hui de quelques moyens pour, non pas lancer un grand programme, mais faire un certain nombre d'études et développements en technologie. Il y a dans Aurora des missions de nature scientifique. On ne peut pas aller sur Mars sans connaître l'état d'une éventuelle vie bactérienne, de la météorologie, des systèmes d'atterrissage et retour vers la Terre, etc. .

JPB. : Ces programmes seront-ils menés en coopération avec la NASA ?

RMB. : Il est évident que de tels programmes n'auront de chances d'aboutir que s'ils sont menés en coopération. Mais comme vous le disiez il y a quelques minutes, il faut que l'Europe montre qu'elle est un partenaire indispensable à cette exploration, du fait qu'elle détient des éléments sans lesquels on ne pourrait pas réaliser le programme.
C'est pourquoi je dis que, si les Américains sont sérieux en matière de coopération internationale, la première démarche à mettre en œuvre avec eux sera d'aligner les cartes routières respectives afin de se mettre d'accord sur les étapes à franchir, chacun sous sa responsabilité.
Ce n'est pas très exigeant mais pour le moment je ne vois rien de tel s'amorcer.

JPB. : Serait-il réaliste d'envisager qu'une bonne coopération puisse se maintenir sur trente ans ?

RMB. : En matière scientifique, la coopération se calcule et généralement se réalise sur de longues durées. C'est ce qui s'est passé dans le programme Cassini-Huygens. L'avantage de cartes routières coordonnées, pour lesquelles nous aurons établi nous-mêmes les points forts qui nous incomberont, sera de nous donner un rôle précis et reconnu, sur lequel nous ne pourrons pas accepter de prendre du retard. Soyons respectables et nous serons respectés. C'était ma politique à l'ESA.

JPB. : Certes. Mais il faudra que la NASA accepte que des dispositifs très importants, sinon vitaux, soit développés par l'Europe. Il faudra aussi que l'Europe soit assurée de ne pas se voir à tel moment interdire l'accès à des dispositifs vitaux développés par les Etats-Unis, sous prétexte d'impératifs de sécurité ou simplement de concurrence commerciale. Il faudra aussi convenir dès le début qu'il y aura au moins un astronaute européen sur la Lune et Mars...

RMB. : Tout à fait. C'est pourquoi l'ESA doit avoir un Plan B, comme on dit, d'ambitions moindres mais néanmoins spectaculaire, qui, si le partenaire américain venait à se démettre, pourrait être poursuivi avec d'autres partenaires.
Ceci dit, je ne suis pas trop inquiet relativement au risque d'éventuelles trahisons de la part de la NASA. Quand dans l'espace, on a commencé à coopérer (c'est aussi le cas avec la Station Spatiale Internationale) on établit des liens solides. Je l'ai vu lors de l'atterrissage de Huygens, quand un ami à moi responsable du programme Cassini a véritablement pleuré d'émotion, comme s'il s'agissait d'un succès américain.
Je crains bien davantage les mesures de restriction aux échanges sous prétexte de lutte contre les trafics d'armes et le terrorisme. Celles-ci n'ont pas commencé sous Mr. Bush. Elles étaient apparues très fortement du temps du Président Clinton et nous avaient beaucoup gênés. C'est pourquoi j'ai tendance à dire qu'il faut désormais commencer sérieusement à regarder ailleurs, notamment vers les Russes. Certes les Russes n'ont pas beaucoup d'argent, mais ils ont des ambitions et des capacités considérables. Je suis persuadé que l'ESA peut coopérer très bien avec eux – ce qu'elle a déjà fait plusieurs fois.
Mais ma position en ce qui concerne les coopérations avec les Russes, comme avec d'autres pays, est que l'ESA ne peut les engager qu'en étant maîtresse du jeu, et non en étant la deuxième ou troisième roue du carrosse. Cela nous a donné de bons résultats, par exemple avec le programme SOHO d'exploration du Soleil(6). Nous étions les maîtres et les autres suivaient. Au début, ils ne comprenaient pas très bien nos méthodes mais finalement tout a très bien marché et les résultats ont été excellents.

Notes
(1) Voir notre commentaire : :http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/61/espace.htm
(2)Voir http://www.recherche.gouv.fr/discours/2003/rapcnes.htm

(3) Voir http://europa.eu.int/comm/space/doc_pdf/greenpaper_fr.pdf
(4) Contribution de l'Académie des Sciences française au Livre Blanc :
http://www.academie-sciences.fr/actualites/textes/livre_blanc_27_05_03.pdf
(5) Sur Aurora, voir http://www.esa.int/SPECIALS/Aurora/index.html
(6) Sur SOHO, voir http://sohowww.nascom.nasa.gov/

© Automates Intelligents 10/03/2006


L'avenir de la politique spatiale en Europe
Résumé d'un exposé de François Auque devant le cercle Stratégia

Résumé par Jean Paul Baquiast. Texte relu et corrigé par l'orateur, que nous remercions

On trouvera ci-dessous le compte-rendu synthétique d'un exposé prononcé par François Auque devant le cercle Stratégia le 8 février 2006, sur l'avenir de la politique spatiale en Europe.
François Auque est membre du comité exécutif de EADS, Président Directeur Général de EADS SPACE.

L'orateur, en introduction, rappelle que le projet de Traité Constitutionnel prévoyait que l'Espace serait une compétence partagée entre les Etats-membres - ce qui n'est malheureusement pas encore le cas. C'est très dommage.

Plan
L'exposé s'articulera autour de 4 idées simples :
- L'Europe après 40 ans d'efforts dispose d'un patrimoine spatial important
- Celui-ci est actuellement menacé par l'atonie des ambitions spatiales européennes.
- L'Europe doit cependant rester un grand acteur spatial.
- Pour cela, elle doit satisfaire à un certain nombre de conditions.

1. L'Europe après 40 ans d'efforts dispose d'un patrimoine spatial important

C'est en majeure partie grâce à la France, et pour répondre à des besoins de défense, que l'Europe a acquis ce patrimoine.
Quelles en sont les composantes ?

1.1. La dimension stratégique et militaire. Trop souvent passée sous silence, voire oubliée, celle-ci est essentielle. Elle se manifeste dans 4 domaines principaux :

- L'accès à l'espace grâce à des lanceurs développés en pleine autonomie. C'est Arianespace qui porte encore ce programme, avec les fusées Ariane et Véga (It.),
- L'observation, optique (Hélios, France), radar (Allemagne, Italie),
- Les télécommunications militaires : Skynet5 britannique, Syracuse français(1),
- L'alerte avancée et la dissuasion.

1. 2. La dimension scientifique. Il s'agit d'observer l'univers mais aussi la Terre et son environnement; Ceci à des fins de services collectifs : la météo avec Eunetsat et Météosat, la Terre avec la filière Spot en optique et radar.
La dimension scientifique comporte aussi l'exploration robotisée et habitée et, bien que le domaine fasse actuellement l'objet d'incertitudes, l'utilisation de la plate forme spatiale internationale ISS.

1.3. La dimension économique et commerciale. Celle-ci a permis à l'Europe de se doter de grands acteurs : opérateurs commerciaux (Eutelsat…) ; industriels (EADS Space, Alcatel Alenia) ; entreprises de services spatiaux (Arianespace, Spot Image…) ; fournisseurs de prestations militaires.

2. Mais le patrimoine de l'Europe est actuellement menacé par l'atonie des ambitions spatiales européennes.

L'opinion se félicite de voir maintenir les acquis, mais ne se rend pas compte que le reste du monde, et pas seulement les Etats-Unis, accélère : Inde, Chine, Japon, Corée du Sud, Brésil….
Or quels sont les fondamentaux de toute politique spatiale, que l'Europe a progressivement oubliés ?

2.1. Les systèmes spatiaux sont faits pour des clients institutionnels. Les acteurs européens (dont Arianespace) ont voulu croire ou faire croire que les marchés porteurs étaient commerciaux. C'est faux. Le commercial ne représente que le quart de l'institutionnel. Ce sont les budgets publics qui financent l'essentiel des efforts et c'est normal.
Il faut étudier les chiffres budgétaires américains: 3mds de $ par an pour le commercial, 17 mds pour l'institutionnel civil (Nasa), 25 mds pour l'institutionnel militaire (en hausse de 7% par an actuellement).
En Europe, les chiffres sont les suivants : 5 mds pour le civil, tous pays cumulés et 0,7 md pour le militaire (dont 70% à la charge de la France). Ces budgets stagnent en euros courants. Donc ils régressent.
Enoncer ces chiffres entraîne quelquefois un effet pervers, dont il faut se garder. On a tendance à dire que le retard européen avec les USA est trop grand pour être rattrapé. Ce n'est pas le sujet. Le vrai défi, c'est d'éviter de se faire rattraper par ceux dont l'ambition « explose ».

2.2. Les clients européens sont fragmentés, empêchant les rationalisations, contrairement à ce qui se passe dans tous les autres pays hors Europe. L'Esa représente 50% des demandes, les agences nationales 50%. La règle du retour s'applique projet par projet, ce qui empêche la spécialisation industrielle. Certains pays ont même essayé de rapatrier ou renationaliser des projets communs menés par l'Esa.

2.3. Les systèmes spatiaux ne s'exportent pratiquement pas. Les «nouveaux entrants», Chine, Inde, etc. veulent une industrie spatiale sur leur sol. L'Europe ne peut pas espérer leur vendre de façon significative.

2.4. Finalement, dans chaque pays, la taille de l'industrie spatiale est une fonction directe de l'ambition spatiale des gouvernements.

Il faut comprendre à cet égard ce que signifie l'ambition américaine : space dominance, c'est-à-dire être le premier dans tous les secteurs – space control : empêcher les ennemis et même les « alliés » de porter atteinte à la domination américaine.
Il en découle une politique indéfectible de soutien à l'industrie américaine. Par ailleurs, le contexte stratégique international est utilisé chaque fois que nécessaire à des fins commerciales. Ainsi les lanceurs russes sont utilisés pour tenter d'éliminer Ariane du marché commercial.
Les nouveaux entrants (Inde, Chine) sont eux aussi pilotés par une volonté gouvernementale inflexible. Leurs budgets augmentent continuellement. On doit interpréter ce que signifie le budget dans ces pays. Ainsi le budget spatial de l'Inde peut paraître modeste aujourd'hui, soit 700 mns de $. Mais l'ingénieur en Inde coûte 10 fois moins qu'en Europe, ce qui équivaut à un budget de 7 mds – largement supérieur au budget européen.

3. L'Europe doit cependant rester un grand acteur spatial

Tous les grands et moins grands pays veulent l'être. Pourquoi l'Europe ferait-elle exception ? Les raisons pour elle de rester un grand acteur spatial sont simples à énoncer et ne nécessitent pas de longs développements:

3.1. La sécurité et la défense. C'est une question de souveraineté, pour aujourd'hui et encore plus pour l'avenir. Voulons-nous n'être plus qu'une nation marchande ? Combien payons-nous, et à qui, pour assurer notre défense ?

3.2. Le développement durable, la préservation de l'environnement.

3.3. La création d'emplois très qualifiés et d'activités économiques à haute valeur ajoutée.

4. Pour rester un grand acteur spatial, l'Europe doit satisfaire à un certain nombre de conditions.

4.1. La première et l'essentielle est la volonté politique. La faiblesse de l'Europe est qu'elle n'a pas la structure politique permettant à un homme ou à une institution clairement identifiée de porter son ambition spatiale au plus haut niveau. Ce n'est pas le cas des pays compétiteurs, USA, Inde, Chine. De telles autorités ne se trouvent même pas au sein des pays européens les plus impliqués dans l'espace. Autrement dit, l'Europe a besoin, dans les grands pays et au niveau européen, de « parrains politiques » - ce rôle que de Gaulle avait su très bien tenir pendant qu'il était au pouvoir. Qui seront les prochains parrains politiques de l'espace qui manquent cruellement à l'Europe aujourd'hui ?

4.2. Il faut ensuite que l'Europe apprenne à optimiser les moyens dont elle dispose encore. Le modèle idéal est celui d'Airbus où l'on a su organiser l'interdépendance, sans prétendre tout faire en un seul pays. Aujourd'hui, les industriels européens ont beaucoup de mal à créer des pôles de compétences spécialisés.

4.3. Le « juste retour » n'est pas à exclure au sein de l'Esa, mais il doit être négocié globalement et au profit de pôles de compétences reconnus.

4.4. Il faut enfin tirer les leçons des vraies solutions innovantes en matière de financement, avec mutualisation des ressources public-privé. Citons l'avenant signé récemment par Paradigm Secure Communications Ltd, filiale d'EADS SPACE Services, avec le Ministère de la Défense britannique [Voir encore note(1)].

4.5. Il ne faut pas s'illusionner sur les possibilités de coopération avec les Etats-Unis, la Russie. De telles coopérations, à l'évidence nécessaires, ne peuvent pas résoudre nos problèmes car il s'agit de garder ou faire revenir le plus de compétences en Europe même.

Conclusion

Sur ces bases, comment recréer une volonté politique ? C'est d'abord au niveau budgétaire que tout se jouera. La prochaine échéance est celle de la conférence des ministres de l'Esa en 2008. Il faut éviter de renouveler le résultat de la conférence de Berlin en décembre 2005 où l'accord n'a pu être obtenu que sur la base d'une totale stagnation budgétaire.

Mais se posera aussi la question de la contribution de la Commission européenne. Les promesses faites par le précédent commissaire à la recherche Philippe Busquin n'ont pas été reprises. Il n'y a pas de volet espace significatif dans les projets actuels de budgets de R/D européens.

Enfin, que seront les financements militaires. L'espace va-t-il survivre aux ajustements budgétaires qui se profilent partout en Europe ?

Questions :

De J.P. Baquiast, Paneurope France et Automates Intelligents:

Ne pensez vous pas que la communauté spatiale et ceux qui comme nous s'intéressent à l'avenir de l'Europe dans l'espace, devrions faire l'effort d'élaborer une feuille de route à 30 ans précisant en termes concrets ce que l'on proposerait aux Européens : donner une descendance à Ariane 5, envoyer une mission habitée sur la Lune puis sur Mars, développer (le cas échéant) des satellites anti-missiles, etc. Tant que les citoyens ne visualisent pas les projets, les enjeux et les bénéfices, ils ne comprendront pas l'intérêt des dépenses spatiales et ne constitueront pas de groupes de pression en leur faveur. De ce fait les Politiques ne s'y intéresseront pas non plus.

Réponse de F.A. : Si, vous avez raison, nous ne communiquons pas assez. Je serais près pour ma part à collaborer à une telle feuille de route.

De XX : La Grande Bretagne soutient-elle l'effort spatial européen ?

Réponse de F.A. : La GB a été très en retrait à Berlin. D'abord, l'autonomie de lancement ne l'intéresse pas, car elle pense que l'on pourra toujours trouver des lanceurs sur le marché (ce qui n'est pas exact s'il s'agit de vols stratégiques). Concernant les services satellitaires, elle ne s'y intéresse que s'ils sont demandés par le marché. Or les utilisateurs formant un marché potentiel ne connaissent pas assez les questions pour formuler des demandes efficaces. Exemple : ce ne sera pas le ministère de l'agriculture britannique qui va pousser au développement de GMES. Il faut établir un chaînon intermédiaire entre les utilisateurs et les promoteurs. Dans le domaine militaire enfin, la GB est bien dotée, mais elle n'a en matière spatiale fait de choix d'autonomie stratégique que pour les Télécoms.

De XX. : Craignez vous que les rapprochements entre les fabricants des fusées Delta et Atlas, en cours aux Etats-Unis, aggrave la concurrence vis-à-vis d'Ariane ?

Réponse de F.A. : Les industriels américains se satisfont de leurs commandes institutionnelles, qu'ils ont en abondance. Ils ne vont pas chasser sur le terrain commercial. Par contre, le Pentagone et la Nasa concurrencent indirectement Ariane en soutenant les lanceurs russes Proton et Soyouz. Il n'est pas exclu qu'ils le fassent un jour en faveur des offres indiennes et chinoises s'ils y trouvent un intérêt stratégique.

De XX. : De quels pays européens pourraient selon vous émerger les « parrains politiques de l'espace » qui manquent encore à l'Europe ?

Réponse de F.A. : Il faut être réaliste. Pour le moment, ce ne peut être que dans le cadre d'une coopération renforcée institutionnelle entre la France, l'Italie, l'Espagne et bien sûr l'Allemagne dont le nouveau gouvernement semble marquer un renouveau d'intérêt pour les technologies spatiales. Le Club ne sera pas fermé, cependant. Ceux qui voudraient y entrer en respectant ses fondamentaux seront les bienvenus.

De XX. : serait-il judicieux d'envisager à nouveau des vols habités sous la responsabilité et avec la participation des Européens ?

Réponse de F.A. : On peut discuter interminablement de leur intérêt dans l'immédiat. A terme, ils sont indispensables, ne sera-ce que pour matérialiser l'engagement humain des Européens dans la découverte des planètes proches. Mais les vols habités n'excluent pas, avant, pendant et après, des vols faisant appel à des robots humanoïdes de la nouvelle génération(2).

Notes de la rédaction
(1) Sur Skynet voir http://www.space.eads.net/press-center/press-releases/paradigm-prolonge-de-2-ans-le-contract-skynet-5-et-commande-un-troisieme-satellite
(2)
Tels le désormais fameux Robonaut de la Nasa. Malheureusement en Europe, la robotique autonome est au point mort.
Voir dans ce numéro : Les robots et l'exploration spatiale

© Automates Intelligents 10/03/2006


L'Europe, une puissance spatiale face aux Etats-Unis, à la Russie, à la Chine et à l'Inde ?
Conférence de M. Serge Plattard
Secrétaire général de l'European Space Policy Institute

Cercle Economique Franco-Allemand. (26/10/06).
Résumé et commentaires de Jean-Claude Empereur. Le texte a été relu et corrigé par M. Plattard, que nous remercions.

Au cours d'une intervention passionnante, M. Plattard a mis en évidence la dimension géopolitique qu'allait prendre, dans les prochaines années, les stratégies spatiales de ces grands ensembles continentaux.

Il a montré ce qu'avaient de spécifique ces différentes stratégies : pour les Etats-Unis la « dominance mondiale », pour la Chine, conformément à sa tradition et, au moins pour le moment, le « rayonnement commercial », pour l'Inde, le « développement économique », pour la Russie le « maintien de son rang », la composante de souveraineté restant également forte pour ces trois derniers pays.

Pour l'Europe, en revanche, aucune stratégie d'ensemble, communément acceptée, n'est perceptible.

Pourtant l'Europe ne manque pas d'atouts mais la situation apparaît contrastée, très hétérogène et sans vision d'ensemble lorsque l'on passe en revue les différents segments de l'activité spatiale: applications scientifiques, exploration, transport, télécommunications, navigation, défense.

• sur le plan de la science spatiale nous pesons beaucoup : astronomie, observation des océans, Mars express, Huygens, Rosetta, etc.

• dans le domaine de l'exploration spatiale, nous sommes très faibles, tandis que les Etats-Unis grâce aux projets de réinstallation sur la Lune et de conquête de Mars s'engagent dans un vaste programme mobilisateur sur trente ans, aux retombées considérables, avec tout de même une incertitude budgétaire réelle.

• pour ce qui concerne le transport spatial, l'Europe dispose d'un atout majeur, grâce à la stratégie d'autonomie d'accès à l'espace, initiée il y a trente ans par la France, stratégie qui a été l'un des moteurs du développement et qui a permis, par la suite, le développement d'une industrie des satellites, hautement stratégique, très dynamique.

• en matière de télécommunications l'Europe, qui contrôle 35% du marché des satellites de télécommunication et de diffusion directe, est une véritable puissance spatiale. Elle comporte également des opérateurs qui sont parmi les premiers mondiaux comme SES Global et Eutelsat.

• pour ce qui est de la navigation, Galileo constitue une très grande avancée dans un domaine vital, tout particulièrement significatif, car c'est un véritable projet d'intérêt communautaire, défini comme tel dès l'origine par la Commission (sécurité et souveraineté).

• en revanche, dans le domaine de la défense, l'Europe ne peut en aucun cas être considérée comme une puissance spatiale.

Cette situation reflète une insuffisance de réflexion globale à long terme. Elle est très préoccupante. Elle montre en effet que ni les gouvernements ni les opinions publiques n'ont pris, à la différence de ce qui se passe au sein des autres ensembles continentaux, la mesure de l'importance capitale de l'enjeu des politiques spatiales.

C'est ainsi que le pourcentage du PIB consacré par l'Europe à l'espace est stable, voire décroissant depuis 1993 alors qu'il est en forte progression en Inde et en Chine, et qu'il croît à nouveau aux Etats-Unis. Il n'existe pas en Europe de véritable dynamique spatiale. Les préoccupations commerciales qui déterminent une large part de son effort spatial n'ont, en aucune manière, le même effet porteur que la dynamique de sécurité et de défense qui commande la politique spatiale américaine. Aux Etats–Unis la stratégie spatiale militaire irrigue la chaîne de commandement, jusqu'à un niveau très bas, en particulier dans le cadre du concept de « network centric warfare ». Ceci suppose des développements technologiques permanents, à tous les niveaux, qui à leur tour entraînent, les coûts de R&D étant pour l'essentiel amortis, des retombées considérables en direction des marchés civils.

Pour conclure Serge Plattard souligne l'importance de la volonté politique dans la mise en œuvre d'une politique spatiale. A l'évidence celle-ci manque à l'Europe aujourd'hui. La raison en est que les Européens n'ont pas encore répondu à cette question fondamentale voire existentielle : l'Europe veut elle s'affirmer en tant que puissance mondiale ou bien seulement se contenter d'un rôle régional ?

La réponse à cette question commande la stratégie spatiale dont le rôle est, de ce point de vue, devenu déterminant

L'exposé résume la ligne générale de réflexion que s'est donné l'European Policy Space Institute. Cet Institut, qui fonctionne depuis un peu plus d'un an, créé par une décision du Conseil de l'ESA, a pour mission, en s'appuyant sur un réseau d'experts, de contribuer à la réflexion stratégique sur tout ce qui concerne l'espace.

Cette ligne correspond tout à fait à ce que nous souhaitons voir se développer dans le domaine de la souveraineté technologique de l'Europe. A.I.

* European Policy Space Institute http://www.espi.or.at/home/index.php

© Automates Intelligents 10/03/2006

Programmes Etats-Unis, Chine et Inde


Le programme de la Nasa: Retour sur la Lune (Back to the Moon)
Adaptation de la page http://www.nasa.gov/mission_pages/exploration/spacecraft/cev.html
How we will go back to the Moon (22/09/05)


Le  Crew Exploration VehiculeAvant la fin de la prochaine décennie, les astronautes de la Nasa vont de nouveau explorer la surface de la Lune. Cette fois-ci, ce sera pour y rester, afin de construire des avant-postes préparant le chemin à l'exploration de Mars et au-delà.

Le retour sur la Lune doit être préparé sans attendre, avec la réalisation d'un nouveau système de transport spatial. Rassemblant le meilleur du programme Apollo (premières expéditions sur la Lune) et de la technologie de la navette, la Nasa va créer le système d'exploration du XXIe siècle, qui sera financièrement accessible, fiable, polyvalent et de haute sécurité pour les équipages. (à gauche, le Crew Exploration Vehicule en orbite lunaire)

L'élément central du système sera un nouveau vaisseau spatial, capable d'emporter vers la Lune et de ramener sur Terre quatre astronautes. Il devra aussi servir de base à six hommes lors des futures missions sur Mars, et assurer l'apport d'équipages et d'approvisionnements à la Station Spatiale Internationale (ISS).

Le module habité (Crew Exploration Vehicule) sera conçu comme la capsule Apollo mais il sera 3 fois plus grand afin d'emporter 4 astronautes vers la Lune.

Le nouveau vaisseau comportera des panneaux solaires. La capsule et l'atterrisseur lunaire utiliseront du méthane liquide comme carburant. Ceci pour préparer l'avenir, où l'on pourra convertir les ressources atmosphériques de Mars en méthane.

Le vaisseau pourra être réutilisé 10 fois. Après le retour sur la Terre freiné par des parachutes (sur le sol, mais avec une option de récupération en mer), la Nasa pourra le récupérer, remplacer son bouclier thermique et le relancer.

Couplé avec le nouvel atterrisseur lunaire, le système pourra envoyer deux fois plus d'hommes sur la Lune que Apollo. Ils pourront y rester plus longtemps, les premières missions pouvant durer 7 jours. De plus, alors qu'Apollo ne pouvait atterrir sur l'équateur lunaire, le nouveau vaisseau transportera assez de carburants pour atterrir n'importe où sur la Lune.

Une fois établi le premier avant-poste lunaire, les équipages pourront rester sur place jusqu'à six mois. Le vaisseau pourra aussi opérer en orbite lunaire sans équipage, éliminant l'obligation de laisser un homme à bord pendant que les autres explorent la surface.

Fiabilité et sécurité

Lanceur lourd Le Système de lancement qui emportera l'équipage sera fiable et sûr. Il comportera les éléments propulseurs éprouvés depuis longtemps sur la navette. Le module humain reposera au sommet d'un lanceur unique comportant en premier étage le booster à poudre de la navette et en second étage le principal moteur de celle-ci (à droite de l'image ci-contre).

Un deuxième système gros-porteur sera réalisé. Il utilisera deux boosters à poudre de la navette et cinq moteurs principaux de cette-ci, afin de mettre en orbite 125 tonnes – à peu près une fois et demi le poids de l'orbiteur de la navette. Ce système polyvalent sera utilisé pour emporter des charges et mettre en orbite les composants nécessaires aux voyages sur la Lune et sur Mars. Le lanceur lourd pourra aussi être modifié afin d'emmener des équipages ultérieurement (à gauche de l'image ci-contre).

Ces divers systèmes seront dix fois plus sûrs que la navette du fait de la présence d'une fusée de secours au sommet de la capsule qui pourra évacuer l'équipage en cas de problèmes lors du lancement. La capsule placée au sommet du système ne pourra pas non plus être endommagée par des débris provenant du lanceur.

Le plan de vol

Pas plus tard que dans 5 ans, le nouveau système commencera à transporter des hommes et des matériels vers l'ISS. Les prévisions sont de 6 vols par an. Dans le même temps, des missions robotiques vont préparer les bases à terre de l'exploration de la Lune. En 2018, les humains y retourneront. Comment une mission se déroulera-t-elle ?

Un lanceur lourd décolle, emportant l'atterrisseur lunaire et le module de sortie de l'orbite terrestre : "departure stage". (à gauche) L'équipage est lancé séparément. (au centre) Il amarre ensuite la capsule à l'atterrisseur et au module de sortie d'orbite. Le tout prend la direction de la Lune (à droite).

Trois jours après, l'équipage se place en orbite lunaire (à gauche). Les 4 astronautes entrent dans l'atterrisseur, laissant la capsule en attente en orbite. Après l'atterrissage et l'exploration de la surface pendant 7 jours, l'équipage met à feu une partie de l'atterrisseur (au centre), se ré-amarre à la capsule et entreprend le retour sur la Terre. Après la sortie d'orbite, le module de service est démantelé, exposant le bouclier thermique pour la première fois. Les parachutes s'ouvrent, le bouclier est largué et la capsule se pose en douceur, sur le sol ou dans l'océan(à droite).

Vers le cosmos

Avec un minimum de deux missions lunaires par an, il sera possible d'envisager rapidement la mise en place d'une station lunaire permanente. Les équipages vont demeurer plus longtemps sur la Lune et apprendre à exploiter ses ressources, pendant que des atterrisseurs feront des voyages allers seuls pour apporter du matériel et des approvisionnements. Eventuellement, le nouveau système permettra la rotation d'équipes restant 6 mois en séjour lunaire.

On étudie déjà le pôle sud comme candidat à la localisation de la station lunaire. On pense y trouver d'importantes concentrations d'hydrogène sous forme de glace d'eau et un fort ensoleillement fournisseur d'énergie solaire.

Ces programmes donneront à la Nasa une avance considérable pour l'exploration de Mars. Le lanceur lourd cargo, la capsule habitée et les systèmes de propulsion seront disponibles et réutilisables, afin de tirer parti des ressources martiennes. Une base lunaire à 3 jours de voyage de la Terre permettra d'entraîner les équipages à vivre loin de celle-ci, avant d'entreprendre les longs voyages de 6 mois vers Mars.



(Image ci dessus: 4 astronautes débarquent sur la Lune à partir du nouvel atterrisseur).

Comme le président Bush l'a annoncé en faisant connaître la Vision pour l'exploration spatiale, « les Humains sont destinés à explorer le cosmos ». Maintenant nous savons comment nous allons le faire.

Nos commentaires

La Chine a déjà manifesté la même intention. On ne sait encore avec quels moyens elle se lancera dans l'aventure, mais nous pouvons être certains qu'elle le fera. Les Européens pourront-ils accepter de regarder ces réalisations en simples spectateurs ? La solution de facilité serait: puisque les Américains (et les Chinois?) y vont, pourquoi nous? Laissons les faire.

Notre réponse, au contraire, est clairement que l'Europe doit, quel que soit le coût, élaborer un programme lunaire puis martien analogue, avec ses propres ressources. Sinon, elle cessera de compter entant que puissance dans le monde multipolaire de demain.

Mais on voit les pas qui devront être franchis, ceci dès les premières années : réaliser des lanceurs lourds fiables et réutilisables, des capsules habitables, des atterrisseurs et autres dispositifs de mise en orbite et de retour sur Terre. L'Esa et l'industrie européenne disposent de technologies et d'expériences suffisantes pour le faire. Encore faudrait-il que la décision correspondante soit prise au plus vite et affichée dans un programme à 15/30 ans.

© Automates Intelligents 10/03/2006


Le programme spatial de la République Populaire de Chine (PRC)

Ces notes sont adaptées et traduites (sauf les noms des organismes et des programmes) de Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/Chinese_space_program


Résumé :

Le programme spatial de la PRC a été initialisé en 1968, à la suite de premiers essais destinés à se doter de lanceurs militaires après la rupture avec l'URSS en 1960. Le premier satellite chinois, Dong Fang Hong I (L'est est Rouge) fut lancé en 1970. En 30 ans, 50 satellites dérivés du Dong Fang Hong ont été mis en orbite. Le programme de vol habité a été lancé en 1968 et la Chine a réussi en 2003 à devenir la 3e puissance, après l'URSS et les Etats-Unis, à mettre un cosmonaute (taïkonaute) en orbite.

Historique et perspectives

Le maître d'oeuvre des programmes spatiaux habités fut dès le début le Space Flight Medical Research Centre. Le Projet 714 fut engagé en 1973 avec l'objectif de satelliser 2 hommes dans les meilleurs délais. Le vaisseau retenu fut le Shuguang-1 et le lanceur une fusée CZ-2A capable d'emporter la charge correspondante. Le programme fut arrêté en 1972 faute de financement suffisant.

En 1992, le projet fut repris sous le nom de Project 921 devenu Programme Shenzhou. De 1999 à 2002, 4 Shenzhou, numérotés de 1 à 4, furent lancés, avec des animaux puis des mannequins. A la suite des succès enregistrés, la mission Shenzhou 5, emportant le taïkonaute Yang Liwei, permit à la Chine, comme indiqué ci-dessus, de devenir le 15 octobre 2003 la 3e nation au monde à satelliser un humain. Shenzhou 6 pris la suite 2 ans plus tard, emportant 2 hommes (notre photo). Ces premiers astronautes sont, à juste titre, considérés comme des héros nationaux. Toute l'Asie et même l'Occident ont suivi avec attention et admiration leurs exploits et ceux des équipes à Terre. Les risques en effet n'étaient pas peu importants.

En 2006, deux autres missions Shenzhou sont planifiées, comportant d'autres équipages, avec des sorties dans l'espace. Les missions sont désormais assurées par des lanceurs Long March 2F à partir de la base dite Jiuquan Satellite Launch Center.

En février 2004, la PRC a officiellement lancé une première phase d'exploration de la Lune, utilisant des engins inhabités. L'organisme en charge de ce programme est la China National Space Administration. Selon son administrateur Sun Laiyan, le programme comportera 3 phases : mise en orbite lunaire (avant 2007), alunissage, retour d'échantillons. La 1e phase est estimée à 170 millions de dollars. L'alunissage devrait être réalisé avant 2010. Le retour sur Terre des échantillons lunaires est planifié pour avant 2020.

Le 25 novembre 2005 le responsable des vols habités a annoncé que la China National Space Administration avait décidé de réaliser une station orbitale et une mission habitée sur la Lune vers 2020, sous réserve de financements par le gouvernement. D'ici là, de nombreux vols perfectionneront les procédures de marche dans l'espace et d'accostage (docking). Les lanceurs lourds utilisés pour ces missions seront de la série Chang Zheng 5. A partir de 2012, des essais perfectionneront les procédures de retour vers la Terre de capsules inhabitées, le tout pendant 5 ans environ.

Organisation

Confiés initialement à l'Armée populaire de Libération, les programmes spatiaux de la PRC furent réorganisés dans le cadre de la gestion des programmes généraux d'industries de défense. Comme indiqué ci-dessus, l'Agence responsable pour les vols est la China National Space Administration, qui dépend de la Commission of Science, Technology and Industry for National Defense. Les lanceurs banalisés auxquels il est fait appel sont de la série bien connue en Occident dite Longue Marche, produite par la China Academy of Launch Vehicle Technology. Les satellites sont fabriqués par la China Aerospace Science and Technology Corporation. Cette dernière est une entreprise d'Etat mais il est envisagé de l'ouvrir à des capitaux privés (chinois) voire de la mettre entièrement sous un statut de droit privé.

Les établissements publics de recherche Tsinghua University et Harbin Institute of Technology apportent leurs compétences à l'ensemble de ces projets.

Objectifs à long terme

Le programme spatial chinois prévoit des objectifs à long terme détaillés dans divers documents, dont un Livre Blanc de la China National Space Administration. Ces objectifs sont les suivants :

* Etablir un système d'observation satellitaire de la Terre
Les réseaux actuels (remote sensing) ont déjà de nombreuses applications qui seront développées : météorologie, industries minières, agriculture, forêts, gestion des ressources en eau, océanographie, séismologie, planification urbaine.

* Réaliser un réseau indépendant de satellites de communication

* Mettre en place un système indépendant de positionnement satellitaire et de navigation

* Offrir des services de lancement commerciaux au reste du monde

* Réaliser des études scientifiques en microgravité, matériaux, sciences de la vie et astronomie

* Entreprendre l'exploration au sol de la Lune. Ce dernier objectif supposera la réalisation d'une station spatiale habitée, de nombreuses missions humaines lunaires et la construction d'une base lunaire durable.

Parmi les programmes scientifiques, on peut noter

* Le lancement de satellites évolués, de la série Dong Fang Hong

* Le lancement du plus grand télescope solaire du monde en 2008 (Solar Space Telescope)

* La mise en place d'un réseau de suivi des sondes dans l'espace lointain (deep space) avec la réalisation de la plus grande antenne radio du monde (500m de diamètre) à Guizhou


En matière de lanceurs, les solutions prévues sont les suivantes : Kaituozhe-1 nouveau lanceur à carburant solide
• Les fusées Longue Marche (Chang Zheng 1 - 4) - photo
• La fusée Chang Zheng 5 disposant de carburant plus efficaces et non toxiques et pouvant délivrer 25 tonnes en orbite basse
• La fusée Chang Zheng 6 , seconde génération de la précédente, lanceur lourd pour les missions lunaires et les injections de sondes dans l'espace profond (70 tonnes en orbite basse).
• Parallèlement, les 3 bases de lancement actuellement en service (Jiuquan, Xichang and Taiyuan) seront completes par la base de Hainan Spaceport plus proche de l'équateur et équipée pour les lanceurs lourds de la série CZ-5 et 6.

Véhicules et stations

Ces projets feront appel à tous les véhicules et systèmes nécessaires à des missions orbitales et lunaires de longue durée. Citons :
• Le Projet 921-1 — Shenzhou spacecraft
• Le Projet 921-2 — Laboratoire spatial et Station spatiale permanente
• Le Projet 921-3 . Il s'agit d'une navette réutilisable, mais le projet semble abandonné.
• Shenzhou Cargo . Il s'agit d'un cargo, version non habitée du Shenzhou spacecraft destiné à ravitailler la Station Spatiale permanente

Missions lunaires

Les missions lunaires comporteront les phases suivantes
Première phase, exploration
Deuxième phase: premières installations durables et début d'exploitation des ressources lunaires
Troisième phase: bases lunaires permanentes et exploitation des ressources lunaires à grande échelle

Ces missions lunaires seront accompagnées d'exploration par sondes du système solaire. Elles pourront être suivies par l'exploration de Mars, avec des robots d'abord puis par des équipages.

Pour en savoir plus
China's Space Activities (White Paper) :
http://www.cnsa.gov.cn/english/spacye_policy/more.asp?id=7

Nos commentaires

- Les documents disponibles pour le grand public ne précisent pas les systèmes satellitaires militaires, qui pourraient entre autres comporter des systèmes anti-satellites (ASAT).
- Tous les programmes présentés sont conçus, financés et à ce jour réalisés par des organismes publics. En aucun cas ne se pose donc la question de leurs éventuelles rentabilités commerciales.
- Tous les programmes présentés sont conçus comme devant être réalisés avec des ressources nationales, implantées sur le sol chinois. L'importation est exclue. Des coopérations internationales sont possibles, mais elles sont conçues comme temporaires (ex : Galiléo). Par contre la Chine n'exclue pas de vendre des produits et services sur le marché international, à des prix échappant à tout calcul économique de type occidental.
- Le véritable moteur de tous ces développements, y compris sous leur aspect militaire, est représenté par les vols habités, devant déboucher très vite sur l'exploration lunaire puis martienne. Pour l'influence de la Chine dans le monde, à commencer sur la zone Asie Pacifique, ces vols apportent un grand prestige diplomatique.
- Il est difficile d'évaluer les capacités de la Chine à suivre, non pas budgétairement mais technologiquement, ces ambitieux programmes. Néanmoins, les objectifs fixés en matière de vols humains orbitaux ont été jusqu'ici remplis.
- La Chine ne cherche pas de solutions technologiquement sophistiquées, suivant en cela l'exemple russe. Au niveau de ses ambitions, elle vise seulement à « coller » aux réalisations américaines – ce qui est déjà beaucoup.
- La Chine affirme en toutes occasions qu'elle n'a pas de visées militaires offensives. Elle prétend ne pas vouloir contester la puissance américaine. Néanmoins, les stratèges américians estiment qu'elle fait tout pour, à échéance de quelques décennies, jouer dans l'espace civil et militaire le rôle de challenger tenu par l'URSS jusqu'à son effondrement.
- L'Europe devrait en tirer la conclusion que si elle ne suit pas le même chemin que la Chine, avec des méthodes et des principes voisins (priorité aux financements publics et aux ressources nationales) elle aurait disparu de la scène spatiale dans quelques années.

© Automates Intelligents 10/03/2006


Le programme spatial Indien

Résumé d'une intervention faite par le Dr R.V. Perumal, directeur à l'Indian Space Research Organisation http://www.isro.org/ au Sénat français, lors d'un colloque consacré aux stratégies spatiales internationales le 2 novembre 2005
(voir http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/espace.htm)

L'Inde a établi à partir de 1963 un programme spatial à 40 ans, orienté vers les applications civiles. Il faut rappeler que le premier acte de ce programme a été en 1977 l'utilisation du satellite Symphonie acquis auprès de la France. Toute une série d'applications ont été définies et progressivement mises en oeuvre : télévision, télécommunications, observation de la Terre, etc. Un principe de base est que cela doit être fait en utilisant et intégrant les ressources scientifiques et industrielles nationales. C'est le cas notamment en matière de lanceurs et de satellites.

L'orateur donne plusieurs exemples montrant comment des Systèmes d'informations géographiques spatiaux (SIGS) permettent d'élaborer des politiques de gestion de l'eau, des terres agricoles, de la sécheresse, des ressources halieutiques.
Viennent ensuite des applications plus complexes : télémédecine, télééducation, gestion des urgences et calamités, secours et navigation en mer, météo. Ainsi en télémédecine 115 hôpitaux sont aujourd'hui organisés en réseau et peuvent dispenser des télé-soins sur l'ensemble du territoire rural. Il en est de même concernant les universités.

C'est l'Etat qui prend l'initiative des premiers services. Mais le point important est que les moyens d'utiliser les données au service des besoins locaux sont mis en place d'emblée, parallèlement à l'offre de services. C'est la formule dite des « Ressources de Village ». Un ou plusieurs terminaux donnent les informations critiques aux villageois qui en ont besoin. Ceux-ci, dans un premier temps, les utilisent telles quelles. Ils interviennent ensuite pour que les services s'améliorent.
L'exemple indien pourrait intéresser l'Europe, dans ses relations de coopération avec l'Afrique.

Autres informations, tirées du site de l'Indian Space Research Organisation (ISRO) http://www.isro.org/

Résumé du programme spatial Indien par le Dr Vikram Sarabhai , qui en est considéré comme le père:

Certaines personnes s'interrogent sur l'opportunité d'activités spatiales dans les pays en développement. Pour nous, il n'y a aucune ambiguïté. Nous n'avons pas le désir d'entrer en compétition avec les nations économiquement avancées dans l'exploration de la Lune, des planètes ou par des vols habités. Mais nous sommes convaincus que nous devons faire jouer à l'espace un rôle significatif au plan national. Dans la communauté internationale, nous devons nous montrer les premiers concernant les applications des technologies spatiales avancées à la solution des vrais problèmes de l'homme et de la société.

Organisation

Le Gouvernement de l'Inde crée la Space Commission et le Department of Space (DOS) en juin 1972. L'Indian Space Research Organisation (ISRO) est mise en place sous l'autorité du DOS afin de mettre en oeuvre le programme spatial dans divers établissements répartis sur le territoire national

Vikram Sarabhai Space Centre (VSSC)
ISRO Satellite Centre (ISAC)
Satish Dhawan Space Centre, SHAR Liquid Propulsion Systems Centre (LPSC)
Space Applications Centre (SAC)
Development and Educational Communication Unit (DECU)
ISRO Telemetry, Tracking and Command Network (ISTRAC) INSAT Master Control Facility (MCF)
ISRO Inertial Systems Unit (IISU)
National Remote Sensing Agency (NRSA)
Regional Remote Sensing Service Centres (RRSSC)
Physical Research Laboratory (PRL)
National Mesosphere/Stratosphere Troposphere Radar Facility (NMRF)


Objectifs

Les principaux objectifs du programme spatial comprennent le développement de satellites (nombreux exemplaires, non énumérés ici), de lanceurs, de petites fusées à charge utile scientifique (Sounding Rockets) et des équipements à terre associés


• Les Lanceurs :

Le programme de lanceurs a commencé avec le SLV-3, dont 3 exemplaires ont été lancés avec succès à partir de 1980. Le second lanceur a été l' Augmented Satellite Launch Vehicle avec 2 vols réussis. Aujourd'hui, le Polar Satellite Launch Vehicle est en service opérationnel. Enfin le Geosynchronous Satellite Launch Vehicle (GSLV) est en cours de développement. Ce dernier est destiné à mettre en orbite géosynchrone les satellites de la classe INSAT de 2,5 tonnes. Les moteurs des étages supérieurs cryogéniques, d'abord fournis par la Russie, sont actuellement développés en Inde (notre photo).

• Les Etapes

On ne reprendra pas ici les étapes du programme spatial qui se sont déroulées depuis 40 ans. Mentionnons seulement la phase expérimentale comprenant la Satellite Instructional Television Experiment (SITE) et la Satellite Telecommunication Experiment (STEP), les programmes d'observation de la terre et des applications associées, le lancement de satellites comme Aryabhata, Bhaskara, Rohini et APPLE , la mise en service des lanceurs SLV-3 et ASLV.

Systèmes actuels

Les systèmes actuels comprennent l' Indian National Satellite (INSAT) pour les télécommunications, la télévision, la météorologie et la prévention des désastres naturesl, ainsi que l' Indian Remote Sensing Satellite (IRS) pour la gestion des ressources naturelles et le monitoring.

Le Polar Satellite Launch Vehicle (PSLV) sert à lancer les Satellites IRS et le Geosynchronous Satellite Launch Vehicle (GSLV) lancera les satellites de la classe INSAT.

Citons enfin les activités de recherche scientifique utilisant les satellites SROSS et IRS-P3 .

L'Inde participe par ailleurs à divers programmes internationaux. Elle a des accords de coopération avec les agences spatiales de plusieurs pays, dont la France. Elle forme des ingénieurs et techniciens au profit d'autres nations.

L'Antrix Corporation est l'agence exécutive de l'ISRO pour les ventes de matériels et de services spatiaux.

Rappel des principales étapes récentes

2005 Successful launch of INSAT-4A by Ariane from Kourou French Guyana, (December 22, 2005).
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ISRO's Polar Satellite Launch Vehicle, PSLV-C6, successfully launched CARTOSAT-1 and HAMSAT satellites from Sriharikota(May 5, 2005).
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2004 The first operational flight of GSLV (GSLV-F01) successfully launched EDUSAT from SDSC SHAR, Sriharikota (September 20, 2004)
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2003 ISRO's Polar Satellite Launch Vehicle, PSLV-C5, successfully launched RESOURCESAT-1 (IRS-P6) satellite from Sriharikota(October 17, 2003).
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Successful launch of INSAT-3E by Ariane from Kourou French Guyana, (September 28, 2003).
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The Second developmental launch of GSLV-D2 with GSAT-2 on board from Sriharikota (May 8, 2003).
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Successful launch of INSAT-3A by Ariane from Kourou French Guyana, (April 10, 2003).
2002 ISRO's Polar Satellite Launch Vehicle, PSLV-C4, successfully launched KALPANA-1 satellite from Sriharikota(September 12, 2002).
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Successful launch of INSAT-3C by Ariane from Kourou French Guyana, (January 24, 2002).
2001 ISRO's Polar Satellite Launch Vehicle, PSLV-C3, successfully launched three satellites -- Technology Experiment Satellite (TES) of ISRO, BIRD of Germany and PROBA of Belgium - into their intended orbits (October 22, 2001).
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The first developmental launch of GSLV-D1 with GSAT-1 on board from Sriharikota (April 18, 2001)
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2000 INSAT-3B, the first satellite in the third generation INSAT-3 series, launched by Ariane from Kourou French Guyana,
(March 22, 2000).
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1999 Indian Remote Sensing Satellite, IRS-P4 (OCEANSAT), launched by Polar Satellite Launch Vehicle (PSLV-C2) along with Korean KITSAT-3 and German DLR-TUBSAT from Sriharikota
(May 26, 1999).
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INSAT-2E, the last satellite in the multipurpose INSAT-2 series, launched by Ariane from Kourou French Guyana, (April 3, 1999).
1998 INSA

© Automates Intelligents 10/03/2006

 

Documents

L'Europe doit prendre le relais des programmes scientifiques gelés par la NASA
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
7 mars 2006

La communauté spatiale scientifique est inquiète. Les grandes revues scientifiques s'en font l'écho (voir par exemple NASA takes a wrong turn, NewScientist 25/02.06, p. 23). De quoi s'agit-il ? L'administrateur en chef de la NASA Michael Griffin, après avoir affirmé lors de sa prise de fonction en septembre dernier qu'il ne prélèverait pas un dollar sur les programmes spatiaux de l'agence américaine, vient d'admettre qu'il devra au contraire les amputer de 3,1 milliards de dollars sur 4 ans.

La cause de ce sacrifice tient à la nécessité où se trouve la NASA de remettre en vol ses navettes et de terminer la mise au point de la Station Spatiale Internationale (ISS). Les partenaires de la NASA dans l'exploitation de l'ISS s'étaient ces derniers mois inquiétés de voir l'agence paraître se désintéresser progressivement de ce programme, notamment du fait des risques et dépenses encourues lors des vols de navettes. Mais d'une part la NASA n'a pas voulu rompre ses engagements, vis-à-vis de l'Europe et du Japon, et d'autre part, il apparaît qu'une ISS en ordre de marche serait un atout très utile dans le programme Retour sur la Lune décidé par le Président Bush à la fin de l'année 2004.

Le regain d'intérêt de la NASA pour les vols de navette tient, selon les observateurs, à une raison plus profonde. Les Européens qui ont renoncé à conduire en propre des missions humaines, "jugées inutiles" (selon notamment un propos de Claude Allègre), devraient la méditer. Mike Griffin est persuadé que c'est l'aventure humaine du vol habité, avec ses suspens, parfois ses morts, qui soutient l'intérêt du public pour l'espace. On peut même dire que l'image de la NASA fut et reste intimement liée aux missions avec équipages humains. Comme il a été dit : « Human space flight is what NASA was invented for. NASA would surely implode without it”. Abandonner la navette pendant 2 à 4 ans, en attendant l'arrivée de son remplaçant, serait catastrophique pour le concept de Space Dominance incarné très largement, pour le grand public, par la NASA. Ceci d'autant plus qu'au même moment la Chine, sans doute rejointe par l'Inde, continuera à envoyer des hommes dans l'espace.

Un dernier argument a joué. Suspendre les vols de navettes et se désengager de l'ISS obligerait à licencier des milliers d'ingénieurs que la NASA et ses sous-traitants ne retrouveraient pas quand il faudra repartir vers la Lune.

Les responsables de l'agence ont donc confirmé à leurs partenaires, le 02/03/06 à Cap Canaveral, qu'ils entendaient consacrer trois vols de navettes, dès 2006, à la poursuite de l'assemblage de l'ISS, sur un total de seize, avant la mise à la retraite des navettes en 2010. Discovery devrait être lancée, sous réserve de tests techniques à réaliser d'ici là, lors de la fenêtre de tir du mois de mai, avec à son bord un astronaute allemand. Dans le scénario au plus tôt, le laboratoire Columbus de l'ESA ferait l'objet du septième voyage afin d'être arrimé à l'ISS fin 2007. Ceci sera très apprécié en Allemagne, qui avait misé presque tous ses crédits de recherche spatiale sur ce module et qui se décourageait de le voir rester au sol sans emploi.

Malheureusement pour la recherche scientifique, la NASA s'était engagée devant le Congrès à ne pas dépasser le budget pluriannuel qui lui a été fixé par l'Administration il y a un an. L'essentiel de ce budget doit financer le programme Retour sur la Lune. Celui-ci a lui-même été calculé à l'économie, mais il obligera néanmoins à moderniser les parties réutilisées des précédents programmes et à développer des éléments nouveaux, notamment le module habité Crew Exploration Vehicle (CEV). La NASA ne disposera donc pas d'un dollar en excès

Comme les Etats-Unis (c'est notre commentaire) consacrent des sommes énormes à leur budget militaire et à la guerre en Irak, 600 à 800 milliards cette année selon les estimations, à comparer aux quelques 20 milliards de la NASA, celle-ci est condamnée à l'austérité. Ce qui sera particulièrement dommage pour l'image exceptionnelle qu'elle s'était acquise lors de ses deux grandes périodes dorées consacrées à l'exploration spatiale, la première marquée par les Mariner, Viking et Voyager, la seconde, qui se termine, avec Hubble, Cassini et les Rovers martiens.

Mike Griffin a affirmé devant les parlementaires que la NASA ne renonçait pas à la science. Le pourcentage de ses budgets consacré à la recherche spatiale devrait passer de 24% en 1992 à 32% en 2010. Le télescope Hubble, notamment, sera maintenu au lieu d'être abandonné à la déréliction, ce dont se réjouiront les astronomes du monde entier. Il reste que les coupes seront sévères. Les sacrifices seront tels que la NASA, qui envoie dans l'espace au moins une grande mission scientifique par année, ne devrait rien lancer entre 2009 et 2012.

Parmi les principales victimes (voir encadré 1. ci-dessous), on compte un satellite destiné à rechercher des planètes extra-solaires similaires à la Terre, une sonde qui devait se consacrer à l'exploration d'Europe, la Lune de Jupiter, une autre qui devait ramener sur Terre des échantillons de roches martiennes. Mais ce sont les missions destinées à compléter ou même remplacer les modèles de relativité proposés avec le succès que l'on sait par Einstein au début du XXe siècle, qui seront le plus regrettées des cosmologistes. Il s'agissait du programme dit «Beyond Einstein», au-delà d'Einstein, visant à explorer les confins de l'univers profond.

Les chevaux de bataille de Beyond Einstein étaient les deux missions connues sous le nom de Constellation X d'une part et de LISA d'autre part. Elles avaient été mises en tête des priorités par la revue décennale de l'académie américaine des sciences consacrée à l'astronomie en 2002. Constellation X devait s'appuyer sur 4 satellites d'observation en rayons X orbitant en formation afin d'obtenir la même puissance qu'un télescope géant. Ils devaient étudier les trous noirs, la formation des galaxies, l'évolution de l'univers à grande échelle, le recyclage de la matière et de l'énergie pouvant induire les hypothétiques matière noire et énergie noire. L'observatoire LISA (Laser Interferometer Space Antenna), pour sa part, était destiné à étendre à l'espace la recherche des ondes gravitationnelles entreprise, sans succès jusqu'à ce jour, par les Etats-Unis et l'Europe dans leurs observatoires à terre. Remarquons que LISA était conçue comme une mission commune ESA-NASA. On peut se demander si l'ESA pourra poursuivre seule la part du programme lui incombant.


1. LA NASA revoit certains programmes à la baisse
et en diffère (indéfiniment?) d'autres

Si dans le budget 2007 de la NASA, la priorité à été mise sur la station orbitale internationale, le Shuttle et le programme d'exploration "Constellation", certains programmes vont être retardés. C'est par exemple le cas de la Space Interferometer Mission (SIM, baptisée aussi PlanetQuest), qui devait être lancée en 2012 et qui est retardé de 3 ans avec des ambitions technologiques moindres. Rappelons que l'objectif initial de cette mission visait la détermination de l'orbite et de la masse des exoplanètes, ainsi que la détection des exoplanètes du type terrestre le plus proche. Dans la nouvelle mouture, le télescope passe de 4 à 3 éléments et la base passe de 10 mètres à 9 mètres. Par ailleurs, comme SIM devait précéder la mission Terrestrial Planet Finding (TPF), celle-ci est donc reportée à une date indéterminée.

Le programme Beyond Eintein est aussi réexaminé : la mission Lisa, qui devait détecter pour la première fois les ondes gravitationnelles, et la mission constellation X, prochaine génération de ce type de satellites d'astronomie sont revues à la baisse, voir à la portion congrue...

La sonde d'exploration du satellite de Jupiter Europa, pour sa part, laisse place à la mission Juno du programme New Fontiers, qui consiste à l'étude des lunes de la planète jovienne - dont Europa - via un orbiteur de Jupiter.

Le financement du programme Sofia (programme germano-américain) - télescope infrarouge embarqué sur un B747) est purement et simplement arrêté. La Nasa souhaite sans doute que son partenaire apporte les crédits manquants...

Le lancement des satellites Glast (réalisé en coopération avec la France, l'Italie, la Suède, le Japon et l'Allemagne) et Kepler sont désormais fixés en septembre 2007 et juin 2008.

L'ESA prendra-t-elle le relais de la NASA ?

La question de la suite que l'Europe pourrait apporter seule à LISA nous conduit à une autre plus importante, dans le même esprit. Nous y faisons allusion dans le titre de cet article : l'ESA prendra-t-elle le relais de la NASA en matière de recherche cosmologique? Beaucoup de scientifiques espèrent encore, en faisant pression sur la NASA et sur ses bailleurs de fonds, obtenir les rallonges de crédits qui permettraient à l'Agence américaine de reprendre ses programmes, quitte à les retarder un peu. Ce sont des pressions identiques qui avaient convaincu de la nécessité de réhabiliter Hubble. La mission d'étude de la gravité dite Gravity Probe B avait été sauvée de la même façon. Cependant, rien ne vaut la concurrence.

Si l'ESA obtenait des gouvernements européens des rallonges de crédit (sans doute 2 milliards d'euros sur 4 ans) elle devrait pouvoir augmenter les ambitions de ses propres programmes scientifiques, les avancer en date et le cas échéant se substituer aux projets américains défaillants. Ceci ne devrait pas se faire au détriment des financements déjà acquis mais résulter de budgets véritablement nouveaux. Nous avons discuté ces questions budgétaires dans de précédents articles. Inutiles d'y revenir. Disons seulement que l'Europe se grandirait et obtiendrait le supplément de visibilité spatiale qui lui manque encore, si dès maintenant elle offrait à la NASA de collaborer avec elle dans les programmes retardés par celle-ci, voire de l'y remplacer – ceci pour le plus grand bien de la connaissance. Les contribuables européens en seraient quittes pour verser quelques euros de plus par an au profit de l'espace. L'enjeu est considérable. Nous souhaitons que ces actions soient étudiées et, si possible, retenues, dans le plan décennal que nous demandons aux gouvernements européens de prévoir concernant l'avenir de l'Europe spatiale.

Le relais que l'ESA pourrait apporter à la NASA dans le domaine des programmes scientifiques est à distinguer de l'action propre de l'ESA en matière d'exploration de Mars, qui devrait elle-même se voir pensons-nous mieux reconnue et soutenue budgétairement sur le long terme (voir encadré ci-dessous).



2. L'Europe et l'exploration martienne (projets actuels)

Même l'exploration robotique de Mars du côté de la NASA est touchée, ce qui constitue peut-être une opportunité pour l'Europe. En cette matière, l'Europe a engagé le programme Aurora lors du conseil ministériel tenu en décembre dernier (enveloppe de quelque 710 Meuros, si le Canada porte sa contribution à 65 Meuros. Cela dit, la vision est ici limitée aux missions martiennes, priorité définie par la communauté scientifique qui considère l'étude de la Lune comme secondaire (cela dit, si une coopération était engagée avec les USA dans le cadre du retour sur la Lune, l'Europe pourrait s'intéresser à certains sujets liés à la base lunaire (énergie, recyclage, environnement...).

Nous considérons pour notre part que les crédits et donc les ambitions du programme Mars et (éventuellement) Lune de l'ESA manquent d'ambitions. L'Europe devrait ambitionner de développer des programmes d'explorations reposant sur la perspectives de vols robotisés puis humains de même nature que ceux de la NASA, laquelle devrait être rejointe dans les prochaines années par la Chine. Ceci peut nécessiter des coopérations avec la NASA, mais ces coopérations devraient demeurer ponctuelles, et ne pas créer de dépendance à l'égard de l'agence américaine, afin de ne pas renouveler les épisodes actuels autour du module Colombus imposés par la dépendance à l'égard de la navette.

Dans l'état actuel de ses projets, concernant l'étude de Mars, l'ESA va développer la mission ExoMars pour 2011, qui consiste à aller chercher des échantillons jusqu'à 2 mètres de profondeur et de les analyser sur place afin de détecter d'éventuelles activés biologiques, actives ou anciennes. Ensuite, l'objectif est la mission de retour d'échantillons martiens (MSR), mission pour laquelle il est déjà prévu des pré-développements sur certaines technologies critiques. Il s'agit ainsi d'être en mesure de proposer aux Américains une coopération d'égal à égal pour une mission autour de 2020. Une mission de démonstration technologique pourrait être insérée entre ExoMars et MSR.

Cette stratégie en 3 étapes doit être proposée lors du conseil ministériel de 2008, Elle devrait tenir compte de l'objectif plus lointain de l'exploration humaine de Mars. Pour l'Europe, il s'agit de pouvoir réorienter la coopération avec les Etats-Unis, si celle-ci ne donne pas satisfaction et de ne pas se retrouver dans une situation de dépendance, comme indiqué ci-dessus.

Pour en savoir plus
Constellation X: http://constellation.gsfc.nasa.gov/
Sur LISA et la recherche des ondes gravitationnelles, voir notre article détaillé L'Europe participe activement à la recherche des ondes gravitationnelles dans http://www.automatesintelligents.com/actu/051130_actu.html.

© Automates Intelligents 10/03/2006


Les robots et l'exploration spatiale
Jean Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
28 janvier 2006

Robonaut  - Image : NASA
Robonaut (Image Nasa)

Rodney Brooks, le légendaire roboticien américain, directeur du Computer Science and Artificial Intelligence Laboratory du Massachusetts Institute of Technology, veut réveiller l'intérêt de la Nasa pour la robotique. Il n'oublie pas qu'en 1989, c'est lui qui avait lancé l'idée d'explorer les planètes avec des équipes de petites machines bon marché sur le modèle du robot qu'il avait développé à l'époque, un certain Genghis(1). La Nasa n'avait pas suivi exactement cette direction. Néanmoins, elle s'était inspirée des produits de Rodney Brooks pour concevoir le « rover » Sojourner, envoyé sur Mars huit ans plus tard. Ce robot ressemblait plus à un petit tank qu'à un androïde, néanmoins il disposait dès cette époque d'un certain nombre de capacités pour s'adapter à un environnement inconnu directement inspirées des idées de Rodney Brooks.

Aujourd'hui, celui-ci voudrait que la Nasa s'affranchisse complètement(2) du concept d'engin d'exploration téléguidé pour envisager l'emploi de robots qui seraient véritablement des partenaires des explorateurs. Ils pourraient s'inspirer des robots qui sont actuellement développé dans le laboratoire de Brooks au MIT, l'un doté d'un sens très fin du toucher, l‘autre capable d'identifier les visages humains, un autre encore (baptisé Domo) capable de manipuler un tournevis en imitant un utilisateur humain de cet instrument et non en déroulant un programme informatique préparé à l'avance.

De tels auxiliaires seraient très opportuns aujourd'hui, alors que l'administration et le Congrès viennent d'officialiser les projets de retour sur la Lune, que devraient suivre ensuite des débarquements sur Mars. Ces expéditions seraient confiées dans un premier temps non à des astronautes mais à des robots capables de se comporter quasiment comme des humains. Il faudrait qu'ils puissent apprendre seuls des tâches nouvelles, utiliser les outils de la même façon que les hommes et se comporter le moment venu en équipes d'assistance expérimentées.

La Nasa avait longtemps hésité à promouvoir l'exploration robotique. Certains de ses responsables craignaient peut-être de diminuer l'intérêt du public – et consécutivement les crédits – si des robots et non des humains étaient envoyés en première ligne. Mais aujourd'hui, de nombreux arguments militent pour un changement d'optique. D'une part, l'opinion est de plus en plus attachée à la protection de la vie humaine, ce qui oblige à multiplier les sauvegardes et donc les coûts. Mais surtout des robots performants sont désormais disponibles, équipés de composants informatiques de plus en plus puissants. Ils peuvent être envoyés dans l'espace après de courts délais préparatoires et avec des budgets relativement réduits. La Nasa a donc décidé de les promouvoir à la dignité d'auxiliaires à temps complet, c'est-à-dire avant les missions humaines, mais aussi pendant et après ces missions.
Rodney Brooks voudrait aller plus loin, c'est-à-dire que les responsables des futurs vols abandonnent la distinction datant des années soixante, entre ce que peuvent faire les robots et ce que les hommes peuvent faire. Désormais cette ségrégation devrait disparaître. Hommes et robots, selon leurs capacités différentes, pourront se répartir les mêmes tâches(3).

Il est certain qu'en termes de coûts, les robots sont sans compétiteurs. Selon les chiffres fournis par le Jet Propulsion Laboratory de Pasadena, les rovers martiens Spirit et Opportunity ont coûté environ 900 millions de dollars sur 5 ans. Par comparaison, en 30 ans, les 112 vols de la navette spatiale ont provoqué 14 pertes humaines et coûté environ 1,3 milliard par vol.

Mais des robots auraient-ils pu faire ce qu'ont fait les équipages des navettes ? Certes, les deux Rovers martiens fonctionnent encore après deux ans de service alors qu'ils étaient prévus pour travailler 90 jours. Mais ils n'ont jamais été livrés à eux-mêmes. Chaque jour, une équipe de 50 scientifiques et techniciens leur dicte ce qu'ils ont à faire, en interprétant les données qu'ils envoient sur Terre. On estime que le travail accompli par eux aurait pu être réalisé en une journée par un explorateur humain bien entraîné.

Aussi faut-il dorénavant combiner les capacités d'adaptation et d'invention de l'esprit humain aux ressources purement mécaniques des Rovers. Mais comment ? Dans un premier temps, l'objectif est d'entraîner les robots à travailler en coopération avec des humains dans des conditions simulant l'environnement lunaire ou martien. Le robot aide le scientifique à analyser les sols, à porter des équipements, à réaliser des tâches de construction et de maintenance d'installations(4).

Au Johnson Space Center de Houston, des chercheurs développent Robonaut, un astronaute robotisé qui peut utiliser divers outils et dépasser en performance n'importe quel astronaute lors d'une marche dans l'espace. De même le SCOUT, engin de transport lunaire développé par la Nasa, pourra véhiculer des astronautes mais aussi potentiellement se comporter de façon autonome.

La Nasa a lancé récemment deux concours pour encourager le secteur privé à développer des robots autonomes. L'un devra assembler des structures avec le minimum d'interventions humaines. L'autre devra suivre un plan de vol et toucher terre en certains points pour prélever des échantillons de sol. .
Il va sans dire que de tells robots pourront trouver très vite des applications sur Terre, dans les hôpitaux, les écoles et les locaux d'habitation. Leur capacité à se passer de plus en plus des interventions humaines fera peur à certains, mais leur vaudra beaucoup d'intérêt de la plupart de leurs futurs utilisateurs et commensaux. Avec l'assistance des robots, les humains seront beaucoup plus efficaces et, en contrepartie, les robots entourés d'humains se perfectionneront (s'humaniseront) rapidement(5).

Nous n'avons ici qu'un regret à formuler, c'est que ce que nous venons de résumer dans cet article ne soit pas encore compris en Europe. L'exploration spatiale intéresse peu les Européens et la robotique autonome encore moins. Il faudrait réagir (voir encadré in fine).

Pour en savoir plus
Les nouvelles générations de robots

La revue NewScientist, dans son numéro du 4 février 2006, présente un Dossier consacré aux nouvelles générations de robots développées dans les pays qui s'intéressent à cette science et financent les recherches (Ne cherchez pas, ce n'est pas en France).

L'objectif est de réaliser des robots bien plus aptes que les robots actuels à construire des relations avec les humains. Il est certain que les robots aspirateurs ou même les humanoïdes tels que l'Asimo de Honda ne sont pas très engageants, car leurs possibilités physiologiques sont limitées et surtout ils ne sont pas capables d'autonomie. Aujourd'hui, les progrès foudroyants des nouvelles technologies de la robotique et de l'IA forte (strong IA) permettent de réaliser des entités qui se comporteront de plus en plus comme des égales et des partenaires de l'humain, même si leurs aspects physiques restent différents. Ce qui compte pour l'homme est de pouvoir entrer en empathie avec un androïde. A cet égard il est plus important de le voir marcher ou de l'entendre parler comme nous, que de lui trouver un physique agréable mais inerte.

Le dossier présente un certain nombre de robots manifestant des progrès substantiels dans les 3 disciplines suivantes:

- la marche sur deux jambes avec auto-apprentissage de l'équilibre. Citons le marcheur bipède Cornell de l'université du même nom, le robot Denise, doté de genoux, contrairement au précédent, réalisé à l'université de technologie de Delft, le Toddler du MIT. Tous pourront avoir des applications en prothèses pour handicapés.
- la parole. Citons le Waseda Talker de l'université Waseda au Japon.
- la dextérité manuelle dans la manipulation des objets même très petits. Citons le plus révolutionnaire de tous, le Robonaut de la Nasa, et visant à seconder les hommes dans les missions spatiales. Le Robonaut s'inscrit dans une lignée de collatéraux, notamment le Dexter de l'université du Massachusets et le Domo du MIT.

Inutile de dire que ces robots sont l'aboutissement d'études approfondies de biomécanique permettant de comprendre comment les humains ont au cours de l'évolution acquis la maîtrise des comportements correspondants. Mais dans aucun cas, il ne s'agit de copier l'homme. Il faut inciter le robot à redécouvrir lui-même comment utiliser les dispositifs dont il est doté par les ingénieurs pour interagir avec des commensaux humains.

Nous conseillons aux lecteurs intéressés de se rendre sur les sites suivants, généralement très pédagogiques
Cornell Walker http://www.sciencenews.org/articles/20050806/bob8.asp
Denise http://mms.tudelft.nl/dbl/research/biped/Denise/
Toddler http://web.mit.edu/newsoffice/2005/robotoddler.html
Waseda Talker http://www.takanishi.mech.waseda.ac.jp/research/voice/
Voir aussi, sur Robonaut et Dexter, un compte-rendu illustré de Juillet 2003 (déjà 2 ans et demi) http://vesuvius.jsc.nasa.gov/er_er/html/robonaut/status/Jul_Robonaut_Status_03.htm

Notes
(1) L'exploration spatiale est considérée comme l'apothéose de l'aventure humaine sur la Terre. Elle permet à l'Homme de commencer à quitter le milieu où il est apparu il y a un million d'années et d'aborder des rives inconnues. A travers l'homme, elle permet l'expansion de la vie et de l'intelligence dans le cosmos. C'est donc une nouvelle aventure qui s'ouvre, et nul ne peut dire où elle s'arrêtera car les frontières de l'espace semblent reculer d'année en année.
Mais, bien évidemment, les hommes sans les machines ne pourraient que rêver. Ils devront s'appuyer sur les technologies extraordinaires qu'ils ont mises au point depuis cinquante ans.

On connaît les plus importants des auxiliaires de l'homme dans l'espace. Ce sont les lanceurs (fusées) et les moteurs de plus en plus puissants (cryogéniques) qui les propulsent, les centaines de satellites qui tournent autour de la Terre, parmi lesquels se trouve la Station Spatiale Internationale et le télescope Hubble, les sondes qui quittent l'orbite terrestre pour explorer le système solaire, les « orbiteurs » qui circulent autour des astres proches pour les observer et y envoyer des instruments.

La plupart des missions spatiales sont automatiques, mais certaines, dès les origines, ont emporté des équipages. Ce fut en 1961 le Russe Youri Gagarine, suivi des premiers américains. Les missions Apollo ont permis le débarquement américain sur la Lune en 1967. Malheureusement, l'exploit ne fut pas renouvelé car jugé trop coûteux et inutile. Par contre, depuis cette date, de nombreux cosmonautes de divers pays ont été envoyés en orbite, pour des missions de quelques jours à six mois. Aujourd'hui, les Etats-Unis ont planifié un retour sur la Lune à échéance d'une dizaine d'année, qui devrait précéder une opération autrement difficile et risquée, un débarquement humain sur Mars. La Chine et peut-être le Japon viseront très probablement aussi la Lune dans la décennie qui vient. Pourquoi pas l'Europe ?

(2) Cependant, contrairement à ce que l'on croit, les robots n'ont pas jusqu'ici joué un rôle très important dans l'aventure spatiale. Ceci pour une raison simple, c'est qu'ils commencent seulement à être véritablement efficaces, en acquérant de l'intelligence et de l'autonomie. De tels robots, que l'on qualifie de robots autonomes, sont partout encore en cours de développement dans les laboratoires. Mais ils arrivent…

Ce que l'on appelait robot il y a quelques années n'était pas autre chose qu'une machine un peu complexe téléguidée de la Terre. C'était le cas des premiers robots martiens, les deux Viking des années 1970 et le Mars Pathfinder de 1997. C'est presque encore le cas des deux robots en opération sur Mars aujourd'hui, Spirit et Opportunity. Certes, ces robots ont étonné le monde entier par leur résistance à l'atterrissage, les photos qu'ils ont prises en se déplaçant sur des sols accidentés, leur longévité. Mais sur le plan de la robotique, ils n'ont pas grand-chose de ce qui fera le robot spatial de demain, c'est-à-dire la capacité à se comporter seul, comme le ferait un homme. Il ne s'agit encore que des versions spatiales des robots utilisés dans l'exploration des fonds marins, qui restent toujours sous contrôle d'un navire de surface.

(3) Il est évident que plus le robot sera capable de se comporter de façon intelligente et réfléchie, plus il sera utilisé. Pourquoi ? Simplement parce que l'homme est trop fragile et trop précieux pour pouvoir être chargé des multiples tâches qui s'imposeront dans les futures missions. On réservera les équipages humains aux travaux où ils seront vraiment irremplaçables. Même lorsqu'on enverra des hommes dans l'espace, on les entourera d'une escorte de robots qui seront pour eux des auxiliaires indispensables.

(4) Pour quoi faire ? Le premier besoin consiste à surveiller et si possible réparer les lanceurs, satellites et vaisseaux spatiaux. On a vu lors des derniers vols de la navette que l'équipage ne pouvait pas intervenir à l'extérieur de celle-ci pour observer les défauts qui se révèlent et remplacer les parties défectueuses. De petits robots pourraient le faire, soit au bout de « bras manipulateurs » soit en orbite autour du vaisseau. Même des opérations plus complexes, comme la maintenance du télescope Hubble ou celle des sondes d'exploration du cosmos, pourraient dans l'avenir être confiée à des robots ou assistés par eux. N'oublions pas non plus que, dans l'avenir, des robots médicaux pourront intervenir pour secourir des hommes en difficulté lors de vols de longue durée.

Les futures missions auront par ailleurs besoin de construire des bases sur les planètes explorées : entrepôts, abris, usines à fabriquer du combustible à partir des ressources locales. La construction et la maintenance de ces bases seront presque entièrement confiées à des robots assembleurs, mécaniciens, chimistes… Les hommes ne s'y aventureront que lorsque les robots auront fait l'essentiel du travail.

le futur rover robotisé Exomars de l'Agence spatiale européenne, EsaUn deuxième grand besoin, celui auquel tout le monde pense, concerne l'exploration des planètes, la Lune et Mars pour commencer. Un bon robot d'exploration devra savoir faire plusieurs choses : se déplacer sur des sols accidentés, le cas échéant utiliser l'atmosphère martienne pour survoler les terrains inabordables par la voie terrestre, observer le plus de choses possibles y compris des objets ou situations inattendues, contourner les obstacles sans prendre de risques inutiles, etc. Ceci supposera le recours à des robots de formes diverses, au-delà du banal robot à roues : robots marcheurs, robots rampants, robots volants. On envisage de faire appel à plusieurs solutions conjointement. Par exemple un grand robot principal ou maître qui pourra se faire escorter par de petits robots en essaim, plus économiques et plus souples. On parle même de plus en plus de « poussières intelligentes », c'est-à-dire de très petits robots (quelques millimètres) qui seraient lâchés par le robot maître dans des grottes ou zones inconnues. Le robot maître lui-même, qui serait débarqué sur la planète, devrait rester en liaison avec des robots en orbite embarqués sur la capsule ou orbiteur. Cette dernière représenterait le centre nerveux de la mission, opérant loin de la Terre de la façon la plus autonome possible. (image Esa: le futur rover robotisé Exomars de l'Agence spatiale européenne, Esa).

(5) Mais c'est dans la réalisation de ce que l'on appelle aussi des automates intelligents ou cognitifs (capables de conscience) que reposent les plus grands espoirs des roboticiens qui préparent les futures explorations spatiales. On espère disposer dans un délai de 2 à 5 ans de robots disposant des facultés intellectuelles d'un enfant de 5 ans. Ces facultés intellectuelles seront alimentées, ne l'oublions pas, par des organes des sens (capteurs sensoriels) infiniment plus puissants que ceux dont disposent les enfants des hommes. De même leurs organes effecteurs pourront faire infiniment plus de choses qu'un humain. Ceci voudra dire que ces robots auront conscience d'eux-mêmes et du milieu dans lequel ils agiront en utilisant d'innombrables données fournies en temps réel par leur corps robotique. Ils pourront donc assez vite apprendre à éprouver des sentiments : volonté de découvrir et de réussir, désir de travailler en groupe avec les homologues, mais aussi peur, génératrice d'une nécessaire prudence…

Mais pourquoi le robot spatial devra-t-il penser et ressentir de façon autonome ? Parce que ces robots, machines coûteuses, livrées à elles-mêmes loin de la Terre, n'auraient aucune chance de survivre longtemps si elles n'avaient pas ces qualités typiquement humaines. On voit ici que les programmes spatiaux seront le moteur qui tirera dans les prochaines années les progrès de la robotique et qu'à l'inverse, les progrès de la robotique multiplieront sans limites définissables aujourd'hui les progrès de l'exploration de l'espace et du cosmos.


Pour un pôle technologique français Robotique Autonome

En France, les rares universitaires qui voudraient développer des prototypes de robots autonomes ne peuvent recevoir aucun financement de l'Etat. Il existe certes des organismes qui réalisent des pièces et des morceaux, mais cela ne permet pas de créer des filières durables. Le secteur privé, pour sa part, ne s'y intéresse pas. Il est donc impossible d'obtenir des capitaux, même modestes, afin de créer une start-up dédié à la robotique autonome évolutionnaire, sur le modèle de ce qu'avait fait Rodney Brooks et bien d‘autres inventeurs aux Etats-Unis.

Ne pourrait-on cependant envisager la création d'un pôle technologique ou de compétitivité sur le thème de la Robotique autonome, qui rassemblerait les nombreuses entreprises pouvant bénéficier d'un noyau de recherche commune : entreprises du secteur de l'armement, entreprises industrielles, entreprises d'exploration pétrolière et océanographique, robotique médicale, robotique civile et de loisirs, jeux électroniques, gestionnaires de réseaux et de moteurs de recherche. L'Etat pourrait prélever sur les dotations des deux agences qui viennent d'être créées pour encourager la Recherche Développement de quoi apporter sa part à ce thème. On éviterait ainsi de voir partir aux Etats-Unis, au Japon et bientôt en Chine tous les thésards qui ont choisi ce sujet d'études.

© Automates Intelligents 10/03/2006


Capitalisme, patriotisme industriel et industries stratégiques
par Jean-Paul Baquiast, 18/02/06

L'opinion française a découvert, suite à la perte de Péchiney repris par Alcan, puis aux menaces d'OPA hostile sur Danone et aujourd'hui sur Arcelor, que des entreprises, ayant certes souvent leur siège hors de France mais participant directement au potentiel industriel du pays, pouvaient être rachetées du jour au lendemain par des concurrents extérieurs à l'Union européenne et peu soucieux de maintenir en Europe des activités stratégiques. Cette prise de conscience a entraîné, en ce qui concerne la France, et après de nombreuses discussions avec la Commission européenne, une première réaction. Ce fut la prise d'un décret visant à protéger les plus importantes des activités de défense(1). Le gouvernement français étudie par ailleurs différentes mesures destinées à consolider si faire se pouvait l'actionnariat des entreprises nationales. Mais le danger demeure. Des entreprises considérées comme le fleuron de l'industrie et de la recherche européenne, notamment dans le secteur aérospatial, restent "opéables".

Cela tient d'abord à ce que les Etats ont vendu leurs participations anciennes dans leur capital. Ce phénomène dit de privatisation a été général en France depuis les années 1990. Par ailleurs, la faible importance des fonds d'épargne et de pension privés européens n'offre aucune résistance aux grands fonds de pensions ou aux fonds spéculatifs opérant à partir des Etats-Unis et de plus en plus à partir de pays émergents, aux fortes liquidités, comme la Chine. Enfin, l'épargne populaire européenne, qui n'est pas négligeable (pensons aux réserves des Caisses d'Epargne en France) n'est pas considérée, libéralisme oblige, comme susceptible de prendre des participations dans les entreprises stratégiques. L'actionnariat salarié enfin est trop marginal pour jouer un rôle défensif sérieux.

Devant la menace, les directions des entreprises stratégiques cherchent, en renforçant leur culture d'entreprise, à fidéliser moralement leurs actionnaires. Mais elles restent hostiles à d'éventuelles recapitalisations à base de capitaux publics, que d'ailleurs aucun des Etats qui sont tous confrontés à des déficits importants ne leur offre. Elles ne demandent pas non plus de mesures de protection de type réglementaire. Elles font valoir qu'elles s'adressent aux marchés internationaux et que toute intervention d'un Etat européen en leur faveur se paierait par des mesures de rétorsion des gouvernements dont elles espèrent obtenir de grands contrats. Ces mesures de rétorsion prendraient la forme d'aides compensatoires versées à leurs concurrents, de plaintes à l'OMC ou devant l'Union européenne, voire de contre-mesures plus occultes mais tout aussi destructrices. Nous ne voulons pas citer ici les entreprises françaises qui tiennent ce discours. Mais elles sont nombreuses. Pour elles, le concept de « patriotisme économique », évoqué il y a quelques semaines par le Premier ministre, est soit vide de sens soit dangereux

Est-ce à dire que, dans les domaines stratégiques, et particulièrement en ce qui concerne les industries spatiales, cette pensée unique économique et politique, généralement reprise par les médias, en France et en Europe, soit bien raisonnable. Il semble faire fi d'une réalité qui saute aux yeux quand on y regarde de plus près. Tous les domaines stratégiques, de sécurité et de défense d'abord, mais aussi ceux intéressant les industries aérospatiales civiles, l'atome, l'énergie, bénéficient d'une protection « invisible » et parfois visible des grands Etats. En d'autre terme, le discours économique dominant, selon lequel la mondialisation impose la dérégulation et la non-intervention aux Etats, est un faux-semblant qui ne trompe que ceux assez naïfs pour y croire.

Un certain nombre d'économistes, même en France, pays très libéral, commencent à s'en rendre compte. Ceci les conduit à penser que le libre jeu des marchés, sous la pression permanente des spéculations financières, est en train de détruire le capitalisme traditionnel en lui enlevant la capacité de s'investir dans le long terme et d'enrichir non seulement les actionnaires mais les nations. Mais peut-on empêcher l'auto-destruction du capitalisme sans un retour mesuré à l'intervention publique, afin de faire valoir un minimum de patriotisme industriel? C'est certainement dans le cas des industries dites stratégiques que la question se pose avec le plus d'actualité. Un peu de réalisme montre en fait que dans ce cas les grands Etats ont toujours protégé leurs champions industriels. Les pays européens d'aujourd'hui auraient tort de l'oublier.

Le capitalisme est-il en train de se détruire ?

Pourquoi cette question ? Trois économistes français ont récemment écrit des ouvrages de mise en garde concernant l'avenir du capitalisme. Il s'agit de Elie Cohen (Le nouvel âge du capitalisme, bulles, cracks et rebonds, Fayard 2005), Patrick Artus et Marie-Paule Virard (Le capitalisme est en train de s'auto-détruire, La Découverte 2005) et Jean Peyrelevade (Le capitalisme total, Seuil 2005). Nous allons les résumer rapidement, car, sans épuiser le thème que nous voulons traiter, ces ouvrages apportent des éclairages indispensables.

Pour Elie Cohen, le capitalisme a récemment traversé une crise grave, marquée par l'éclatement de diverses bulles (notamment la bulle Internet) et des kracks retentissants. Cette crise a résulté de la pression spéculative des actionnaires et des évaluateurs, entraînant la diminution de l'efficacité des processus internes et externes de contrôle de l'activité des dirigeants. S'y est ajoutée la démission des autorités publiques régulatrices des marchés. Cela a donné les crises « historiques » de Vivendi en France, Enron et Worldcom aux Etats-Unis, provoquant la ruine des salariés et des actionnaires respectifs. Mais cette crise qui a culminé en 2002, n'a pas provoqué de crise générale analogue à celle de 1929. Elle a été résorbée du fait de la réactivité du capitalisme financier à l'américaine. Le rôle devenu prédominant de celui-ci dans la détermination des stratégies industrielles réduit les risques en les diffusant mais il les aggrave en favorisant la spéculation. La situation est donc loin d'être stabilisée, même si de nouvelles procédures de contrôle externe sont en cours de mise en place dans certains pays. Que peuvent alors être de nouvelles logiques de contrôle, comment réduire les risques sans diminuer les capacités d'innovation ? La question est posée d'abord aux gouvernements et aux grandes institutions financières internationales. Elie Cohen semblerait pour sa part assez favorable à des interventions des Etats favorisant les investissements à long terme, afin de protéger les entreprises du CAC 40 (voir son article dans Le Monde du 15 février 2006, Après Arcelor, tout le CAC 40 à l'encan http://abonnes.lemonde...934122).

Patrick Artus et Marie Paule Virard font le constat qu'au moment où les grandes entreprises de la planète, y compris en France, affichent des profits élevés, rémunèrent confortablement leurs dirigeants et distribuent des dividendes importants à leurs actionnaires, la croissance économique stagne, les délocalisations se multiplient, chômage et précarité s'aggravent. Ils se demandent dons si le capitalisme n'est pas de plus en plus vulnérable, sa prospérité actuelle cachant un vice profond. Pour eux, la crise du capitalisme n'est pas seulement due à la faillite des autorités traditionnelles de contrôle. Elle est beaucoup plus systémique c'est-à-dire liée à l'organisation même du capital. On est progressivement passé d'un capital détenu par des familles industrielles soucieuses d'investissement à long terme à un capital détenu par des actionnaires, et notamment par des fonds de pension spéculatifs, soucieux de rentabilité à très court terme (15% en 18 mois, sinon rien). Ceci empêche la prise en compte de l'investissement d'intérêt général à 15 ans ou 20 ans, dut-il se traduire dans l'immédiat par des pertes. Du coup, les entreprises privilégient le rendement à trois mois plutôt que des retours à long terme, quitte à délocaliser, à faire pression sur les salaires et à renoncer à créer des emplois durables. Or aucune activité ne peut vivre avec un horizon limité à 18 mois. Le capitalisme est devenu sans projet, ne fait rien d'utile de ses bénéfices, n'investit pas pour préparer l'avenir. Face à ce phénomène, les gouvernements ne traitent que les symptômes. Ils ne cherchent pas à réformer la gestion de l'épargne, imposer de nouvelles règles de gouvernance aux gérants comme aux régulateurs, définir de grands programmes structurants. La crise du capitalisme est en vue, avec toutes ses conséquences politiques et sociales. Les auteurs n'abordent pas particulièrement le secteur aérospatial, mais leurs analyses s'y appliquent particulièrement bien.

Pour Jean Peyrelevade le diagnostic est assez voisin. Il s'appuie sur la constatation de la fin des deux modèles européens marqués par des cultures nationales, le modèle Rhénan des grandes entreprises familiales et le modèle du capitalisme de service public à la française. Le capitalisme moderne est désormais organisé comme une gigantesque société anonyme. A la base, trois cents millions d'actionnaires contrôlent la quasi-totalité de la capitalisation boursière mondiale. Souvent d'âge mûr, de formation supérieure, avec un niveau de revenus relativement élevé, ils confient leurs avoirs financiers à quelques dizaines de milliers de gestionnaires pour compte de tiers dont le seul but est d'enrichir leurs mandants. Les techniques pour y parvenir s'appuient sur les règles du " gouvernement d'entreprise " et conduisent à des exigences de rentabilité excessives. Elles transforment les chefs d'entreprise en serviteurs bien rémunérés des actionnaires. Ainsi le capitalisme n'est pas seulement le modèle unique d'organisation de la vie économique mondiale : il est devenu " total " au sens où il règne sans partage ni contre-pouvoir sur le monde et ses richesses. Ajoutons que les interventions publiques à la française, qui visaient à protéger le capitalisme national des effets d'une concurrence internationale trop vive, comme à favoriser les grands travaux et les grands équipements, sont devenues difficiles sinon impossibles. Nous pensons pour notre part que ce pessimisme est mal venu. Mais il ne faut pas oublier que l'auteur a une culture de banquier et n'a sans doute pas beaucoup approfondi les conflits de puissance entre grands Etats dans les domaines industriels à haute valeur ajoutée technologique.

Le moteur du patriotisme industriel est mondialement utilisé

Aussi fondés qu'ils semblent être, ces diagnostics ne sont pas suffisants. Ils oublient la dimension patriotique, voire nationaliste des entreprises capitalistes qui réussissent. Derrière l'apparent pouvoir omnipotent des actionnaires se trouvent des superpuissances en conflit pour la domination mondiale. Elles prennent du libéralisme ce qui leur convient et l'abandonnent quand c'est nécessaire. Ce que l'on appelle le "capitalisme" n'est que l'écran derrière lequel s'organisent ces compétitions. Il ne peut pas s'auto-détruire car il n'a jamais existé à proprement parler. Pour le comprendre, il faut examiner le statut "politique" des trois grandes catégories d'entreprises mondialisées qui s'affrontent désormais pour la conquête du monde.

Contrairement à ce que l'on croit généralement, sous le chapeau du capitalisme, on trouve en effet des entreprises très différentes. Elles différent moins par leurs statuts juridiques que par leurs adhérences nationales et finalement leur mobilisation plus ou moins grande (inexistante en ce qui concerne l'Europe) au service d'une volonté «patriotique» de domination mondiale. On y trouve :

Des entreprises mondialisées d'origine américaine. Ex.: Microsoft, IBM, Boeing et toutes celles de l'industrie spatiale civile et de défense : lanceurs, satellites, stations au sol, etc. Ces entreprises étendent leurs activités au monde entier. Dans l'informatique et les services, elles localisent généralement leurs productions là où c'est le plus favorable pour elles. Elles tendent à échapper aux réglementations nationales visant à régulariser les marchés financiers, protéger les salariés et fixer l'emploi. Mais leur coeur reste profondément national. Il ne viendrait à l'idée de personne d'oublier que IBM ou Microsoft sont, où que ce soit, prioritairement au service de la puissance américaine. C'est d'ailleurs pourquoi elles sont accueillies avec une certaine prudence dans des pays comme l'Inde, soucieux de conserver leur indépendance. Le patriotisme, sinon le nationalisme, reste encore plus la règle dans la défense et l'aérospatial, où la localisation demeure la règle. Il s'agit d'une précaution de simple bon sens. On verrait mal les fournisseurs des nombreux satellites militaires commandés par le département de la défense s'installer en Amérique Latine ou en Asie. De même, les industriels étrangers qui voudraient prendre des parts dans leur capital se verraient opposer les divers Patriot Acts réglementant les acquisitions d'action.

Plus généralement, il serait faux de penser que les entreprises américaines, même délocalisées en partie, ont perdu le sens du patriotisme économique. Il existe un subtil accord entre les cadres dirigeants, les actionnaires et les responsables politiques américains pour maintenir et étendre la « domination globale américaine » au reste du monde. Ces entreprises bénéficient donc en priorité, sinon exclusivement, des contrats d'achat et des contrats de recherche du gouvernement fédéral américain. Elles reçoivent par ailleurs un appui total des services d'information économique et des représentations diplomatiques américaines. Ceci les aide considérablement, notamment pour maintenir un très haut niveau de compétences technologiques grâce à leur participation à de grands programmes publics (en majorité de défense) finançant leur Recherche/Développement (R/D). On pourrait parler en ce qui les concerne d'un « capitalisme mondialisé sous contrôle national ou de Sécurité Nationale». C'est ce qu'exprime, dans le domaine spatial, le concept de Space Control. Il s'agit d'empêcher, par quelque moyen que ce soit, des entreprises concurrentes non américaines de prendre des avances technologiques substantielles aux dépends des entreprises nationales.

Cela ne veut pas dire que le capitalisme de Sécurité Nationale à l'américaine sache toujours tenir compte des intérêts de long terme, que ce soit ceux du monde ou même ceux de la société américaine. On le voit actuellement. Le CMI (complexe militaro-industriel) préfère les contrats d'achats de matériels militaires au financement de grands programmes spatiaux. Le coût de la guerre en Irak (estimé à près de 1000 milliards de dollars sur 5/8 ans), ne permet pas d'augmenter le budget de la Nasa, plafonné à quelques 18 milliards par an. Pourtant le programme fixé par G.W. Bush, Retourner sur la Lune et aller ensuite sur Mars, mériterait mieux. Avec quelques dizaines de milliards en plus, la Nasa atteindrait sans doute cet objectif en 15 ans plutôt qu'en 30 ans.

Face à ce premier groupe d'entreprises et les défiant directement dorénavant, on trouve et on trouvera de plus en plus des entreprises mondialisées asiatiques. Elles résultent de la montée en puissance très rapide des grands pays asiatiques où le patriotisme national ne cesse de se renforcer, Chine, Inde, Corée du Sud. Leur statut juridique est difficile à comprendre. Ce sont souvent, notamment en Chine, des entreprises publiques. Mais les influences familiales y sont fréquentes. On y ajoutera les entreprises de pays aux traditions industrielles plus anciennes, où la composante nationaliste est elle aussi de plus en plus présente: Japon, Russie. …Ces entreprises sont particulièrement redoutables pour les précédentes car elles jouent à fond la mondialisation et la dérégulation quand ceci leur est utile, tout en faisant appel si nécessaire à tous les ressorts de l'intervention économique et politique de l'Etat lorsque elles se trouvent dans une situation difficile. Aussi bien, il est difficile de les croire quand elles affirment que la recherche du profit est leur seul moteur. Il n'y a pas besoin d'analyses approfondies pour voir qu'elles sont animées d'un fort patriotisme. Ceci leur permet d'être des partenaires privilégiées dans les programmes publics de R/D, ainsi que de bénéficier des achats publics dans les pays respectifs. Elles sont soutenues à tous moments (comme les entreprises américaines) par les représentations diplomatiques de leurs gouvernements. Sous une apparence capitaliste libérale, ce sont en fait de bons soldats des patriotismes nationaux.

L'exemple est particulièrement visible dans le cas des programmes spatiaux de tous les nouveaux entrants : Chine, Inde, Japon, Brésil, Corée du Sud. Comme le remarque François Auque dans son intervention devant le club Stratégia, reprise dans ce numéro, aucun de ces pays n'acceptera d'acheter des systèmes spatiaux à l'étranger. Ils veulent des industries implantées sur leur sol, travaillant avec leurs citoyens et, évidemment, non opéables.

Nous avons donc au niveau du monde l'affrontement entre deux types de patriotismes capitalistiques, l'américain et l'asiatique. Qui sera le plus fort? L'américain dispose de l'immense avance technologique que l'on connaît, mais l'asiatique rattrape son retard à grand pas (sans compter le fait que la technologie américaine repose sur 40 à 50% d'immigrés de très haut niveau d'origine asiatique dont la fidélité à la bannière étoilée ne sera pas sans faille à l'avenir). De plus, les entreprises asiatiques disposent d'un avantage économique considérable. Elles s'appuient, contrairement aux entreprises américaines et européennes, sur d'immenses ressources en main d'œuvre qui ne leur coûtent pas grand-chose. Elles n'ont donc pas besoin de se délocaliser pour comprimer leurs coûts salariaux et accroître la flexibilité du travail. On ne leur reprochera pas non plus de créer du chômage car même si elles se comportent en employeurs sans pitié, tout ce qu'elles font contribue en dernier ressort à diminuer le chômage endémique des pays dont elles proviennent. Ces entreprises jouent donc sur tous les tableaux et commencent de ce fait à provoquer la crainte des défenseurs du capitalisme mondialisé américain lui-même, comme le montre le changement d'ambiance significatif qui s'est manifesté cette année au Forum économique de Davos.

Entre ces deux grands groupes d'entreprises, on trouve encore (pour combien de temps?) des entreprises mondialisées d'origine européenne. Ex. : Arcelor, Nokia, EADS…Elles ne sont en rien comparables aux entreprises asiatiques. Elles ressemblent beaucoup aux entreprises américaines, sauf sur un point capital: elles sont orphelines d'une tutelle politique forte, d'un pouvoir qui s'appuierait sur elles pour survivre. Ceci pour une raison simple, qui est l'inexistence à ce jour d'une puissance politique européenne dont les entreprises pourraient être les bons soldats. Nous pourrions dire alors d'elles qu'elles risquent de tomber, du fait de l'ignorance stratégique de beaucoup de dirigeants européens, dans le piège du capitalisme libéral dont on leur impose d'appliquer les contraintes même si cela devait entraîner leur perte. Comme les précédentes, elles étendent leurs activités au monde entier et localisent (ou tentent de localiser) leurs productions là où c'est le plus favorable pour elles, y compris hors d'Europe. Elles font tout ce qu'elles peuvent pour échapper à ce qui reste des réglementations nationales visant à régulariser les marchés financiers, protéger les salariés et fixer l'emploi. Elles risquent de sacrifier ce faisant leurs bases arrières, notamment en ressources humaines. Si l'Europe n'a pas l'avance technologique massive des Etats-Unis ni les réserves en population des pays asiatiques, elle dispose encore de quelques atouts, tant sur le plan des compétences que des effectifs de population. Mais des entreprises européennes acharnées à copier le modèle américain sans les ressources de l'Asie n'en feront pas le meilleur usage possible.

On peut leur trouver des excuses. Les anciens modèles nationaux de capitalisme patriotique, capitalisme familial ou capitalisme public protégé à la française, ne sont plus là pour les empêcher de "passer à l'ennemi", c'est-à-dire se vendre à la concurrence extérieure. Au contraire, les gouvernements européens semblent faire tout ce qu'ils peuvent pour les pousser dans les bras d'un capitalisme international dont l'avenir de l'Europe est le moindre des soucis: ventes à des fonds étrangers des actifs des entreprises publiques françaises dans le cadre des privatisations, hostilité de la Commission européenne à tout effort de regroupements entre entreprises européennes sous prétexte de lutter contre les monopoles, indifférence superbe aux rachats par les Américains ou les Asiatiques d'activités que nos concurrents jugeraient stratégiques (par exemple dans les chantiers navals et l'armement terrestre, l'électronique de sécurité et de défense, etc.). De plus, l'origine européenne de ces entreprises ne leur apporte le plus souvent que des contraintes. Notamment, elles ne disposent que de très peu d'aides à la R/D, faute de grands projets européens mobilisateurs eux-mêmes en panne généralisé de financement. Elles ne jouissent d'aucun avantage lors des appels d'offres publics, au contraire. Elles sont systématiquement mises en concurrence par des donneurs d'ordre recherchant les offres les plus basses, souvent aux dépends des performances...Dans ces conditions, il est de plus en plus vain de compter sur un quelconque patriotisme européen de leur part. Certaines n'hésiteront pas à « trahir » leurs actionnaires traditionnels, leurs salariés, leurs consommateurs et finalement leurs cultures nationales. Elles deviendront évanescentes ou sans racines au plan du patriotisme culturel. C'est ce que déplore Elie Cohen dans l'article du Monde précité.

Elles n'acquièrent pas non plus, quand elles sont issues de plusieurs Etats européens, de culture ou de patriotisme européen, car ces concepts n'existent pas encore suffisamment pour les porter. Il est évident que, pénétrés de l'idéologie libérale propagée par la superpuissance américaine (qui ne l'applique qu'aux autres et se garde généralement d'y recourir en ce qui la concerne), ni les Etats européens ni l'Union européenne n'encouragent les entreprises capitalistes européennes de haute technologie à se rattacher à leurs sources nationales ou européennes. Le plus vite elles apparaîtront internationales, c'est-à-dire semblables à des entreprises américaines, le mieux cela sera. Tout ceci défavorise globalement l'Europe par rapport à l'Amérique. Pour le voir, il faut comparer les positionnements géopolitiques d'Arcelor et de Nokia par rapport à ceux d'IBM et Microsoft. Ce que nous disons ici des entreprises s'applique aussi évidemment aux cerveaux européens, pour qui s'expatrier ou se faire engager comme représentants locaux des concurrents non-européens ne pose généralement aucun problème de conscience patriotique. Il faut bien vivre, dit-on.

On constate cependant des exceptions. Ainsi, dans la suite du capitalisme de service public à la française, demeurent encore des entreprises qui ont su se donner une compétitivité internationale tout en acquérant des racines et un patriotisme européen. C'est le cas de certaines des filiales de EADS, notamment Airbus Industries ou de EADS.Space . Mais ce patriotisme européen découle en partie du fait que ces entreprises sont en compétition directe avec leurs concurrentes américaines et qu'il s'ensuit une sorte de match mondial qui intéresse l'opinion. Mais pour combien de temps ? Et encore, le phénomène joue surtout au profit de Airbus contre Boeing. On sent bien que, par ignorance, cette même opinion, si elle devait apprendre que Arianespace abandonne Ariane ou Alcatel abandonne ses satellites, faute de contrats, ne verserait guère de larmes.

Dans ces conditions, que pourraient faire les Européens ?

On a vu qu'ils sont pris en sandwich entre deux types de capitalismes mondialisés à forte composantes nationalistes, celui des Etats-Unis et celui des grands pays asiatiques. Il ne saurait être question cependant de prôner pour les pays européens, comme certains partis de gauche en rêvent encore, un retour à la propriété publique des biens de production et à un nationalisme économique généralisé. On sait trop à quelles impasses ont mené ces solutions pour vouloir y revenir. Elles entraîneraient un appauvrissement général dont les populations ne voudraient pas. A l'inverse, on ne pourrait pas accepter, comme le proposent avec obstination les défenseurs de l'atlantisme, de renoncer à toute autonomie à l'égard des entreprises américaines dominantes.

C'est en mobilisant l'Europe en faveur d'objectifs scientifiques et technologiques susceptibles d'apporter un bénéfice à l'humanité toute entière que les Européens pourront sortir des contradictions du capitalisme actuel. Les programmes possibles ne manquent pas susceptibles d'améliorer le sort du monde global(2). Ces programmes nécessitent des entreprises de haute technologie susceptibles de faire des bénéfices en développant de nouveaux produits et services. Mais ils nécessitent aussi et en parallèle des interventions publiques, voire des capitaux publics prenant en charge les infrastructures qui ne seront rentables qu'à terme. On en a une parfaite illustration avec les actions de monitoring de la planète et d'assistance aux populations découlant de la mise en place de réseaux satellitaires pour les télécommunications et l'observation (remote sensing). L'Inde, comme le montre la fiche consacrée à ses programmes spatiaux présentée dans ce numéro, en donne un excellent exemple.

Le tout, pour ce qui nous concerne, devra se jouer sur une base de patriotisme européen de même que les programmes indiens ou chinois correspondants se jouent sur la base de leurs patriotismes propres. Par patriotisme, il ne s'agira pas de développer des sentiments nationalistes agressifs du type de ceux qui polluent le sport au plan international. Il s'agira seulement de créer des réflexes d'équipes se dévouant à des missions d'intérêt général en y apportant les valeurs de leur culture nationale mais sans exclure la coopération avec celles des autres. Le succès d'une entreprise comme Airbus montre que cela est possible. Il faut étendre ces réussites à bien d'autres domaines.

Ajoutons, en ce qui concerne les entreprises, que dans chaque pays européen se trouve encore un tissu plus ou moins riche de PME et entreprises innovantes qui s'insèrent le plus possible dans l'économie globale mais qui restent fixées à des territoires où elles créent des emplois. Elles appliquent donc volontairement ou non la carte du patriotisme local. La survie de l'Europe en tant que puissance économique dépend en grande partie de la survie d'un tel tissu d'entreprises. Mais à elles seules, elles ne peuvent remplacer les grandes entreprises mondialisées européennes de demain, appelées de nos vœux ici, qui comme Airbus porteraient haut dans le monde le pavillon de notre patrie commune.

C'est pourquoi, dans cette perspective, il convient de considérer les stratégies de souveraineté européenne dans l'espace comme la pierre de touche et le moteur de tous les autres développements. Si un patriotisme européen s'impose, c'est en priorité dans ce domaine. Les retombées en terme de R/D et de croissance bénéficieront à toutes les économies européennes, sans exception. Mais au-delà de ces retombées, ce sera l'image d'une Europe spatiale en ordre de bataille derrière ses entreprises et ses laboratoires de haute technologie qui s'imposera au monde.

Notes

(1) Nous avons précédemment signalé la parution au Journal officiel français du 31 décembre 2005 d'un décret visant la protection des secteurs jugés stratégiques par l'Etat. Désormais, les "investissements étrangers réalisés dans ces secteurs seront soumis à une autorisation préalable" délivrée par le ministère des finances. De même, une entreprise française ne pourra plus, sans en référer, délocaliser une activité sensible à l'étranger. Ce droit de regard s'applique, en premier lieu, aux domaines soumis au "secret-défense" tels que la recherche et la production en matière d'armement ou toute industrie fournissant le ministère de la défense. Le gouvernement a tenu à faire figurer dans cette liste les systèmes de technologies de l'information pouvant être utilisés dans le domaine civil et militaire. C'est très bien et nous ne sommes pas de ceux qui s'indignent d'un tel texte. Mais il a été très mal reçu par la Commission européenne et divers Etats-membres. La Commission a bataillé pour réduire la liste des secteurs stratégiques et le gouvernement français a du s'incliner. Si l'Europe avait existé en tant que puissance, elle aurait réagi tout autrement, c'est-à-dire comme les Américains, Chinois ou Russes. Nul n'est intervenu pour empêcher le rachat par Alcan des activités stratégiques de Péchiney, désormais délocalisées hors d'Europe. Et l'acier, notamment les aciers fins? Sont-ils stratégiques? Evidemment oui. Mais nul n'interviendra sans doute pour empêcher le rachat d'Arcelor par son concurrent Mittal et la délocalisation certaine des activités sidérurgiques à haute valeur ajoutée hors d'Europe, à une époque où les aciers deviennent des enjeux majeurs de compétition économique. Qu'en serait-il ensuite d'EADS, d'Alcatel?

(2) Lutte contre le réchauffement climatique et pour les énergies renouvelables, amélioration des conditions d'accès des pays pauvres aux soins, aux ressources alimentaires et à l'eau, mise en place de services d'intérêt général utilisant les possibilités des réseaux numériques et des systèmes spatiaux, etc.

© Automates Intelligents 10/03/2006


Vision de l'Europe spatiale

Vision de l'Europe spatiale pour les 20/30 prochaines années

Ce texte résume la position proposée conjointement par Automates-Intelligents et L'Union Paneuropéenne en matière de stratégie spatiale européenne. Il a été rédigé par Jean-Paul Baquiast. On y trouve de nombreux liens permettant d'approfondir les questions.

Les décisions relatives au lancement des programmes Galiléo et GMES dont la presse a rendu compte en fin d'année 2005 ne doivent pas faire illusion. Non plus que la réussite précédente de l'orbiteur de l'Esa Mars-Express autour de Mars ou l'atterrissage sur Titan de la sonde Européenne Huygens. La réalité profonde est que la politique spatiale européenne se porte mal. Tous les acteurs, institutionnels, scientifiques et industriels du spatial le savent. Mais pour des raisons différentes, beaucoup ne le disent pas. Certains veulent conserver des situations dont ils pensent pouvoir encore bénéficier même s'ils les savent fragiles. D'autres plus nombreux reculent devant l'ampleur des réformes qu'ils pensent nécessaires mais qu'ils jugent pour le moment improbables. D'autres enfin ne s'expriment pas parce qu'ils croient que les opinions européennes ne s'intéressent pas à l'espace et que nul décideur politique, en conséquence, ne les écoutera.

Mais pourquoi la politique spatiale européenne se porte-t-elle mal, que ce soit au niveau européen ou au niveau français ? Nombre d'arguments explicatifs ont été avancés. Nous pensons qu'ils sont restés trop techniques et qu'ils n'ont pas mis suffisamment en évidence le fait qu'il n'y aura pas de politique spatiale européenne digne de ce nom si le concept de souveraineté technologique, scientifique et politique de l'Europe n'est pas davantage affirmé. Or aujourd'hui, la construction européenne est elle-même en panne, faute de s'être donné un objectif à la hauteur des enjeux qui pèsent sur elle, c'est-à-dire l'affirmation d'une Europe véritablement indépendante dans un monde multipolaire.

Ici, nous croyons pouvoir affirmer qu'une politique spatiale européenne extrêmement ambitieuse et visant à assurer en tous domaines la souveraineté de l'Europe dans l'Espace sera l'un des meilleurs moyens de conforter la présence de l'Union dans le cercle très étroit des puissances politiquement souveraines. Autrement dit, une politique spatiale européenne visant la souveraineté serait le meilleur moyen d'affirmer la volonté de l'Europe à l'indépendance et à la puissance. Il y a 40 ans, Charles de Gaulle avait compris cela concernant la France. Grâce à ses choix, notre pays et l'Europe à sa suite comptent encore parmi les puissances spatiales. La même ambition est à reprendre aujourd'hui au niveau européen. Cependant la France, s'appuyant sur sa vieille expérience de l'Espace, ne doit pas attendre que les institutions européennes ou les Etats-membres se persuadent de la nécessité d'agir. Elle doit reprendre l'initiative et pousser à s'organiser avec elle, en donnant l'exemple, ceux des pays et des institutions européennes qui accepteront de relever ce nouveau défi.

Précisons à ce stade que l'Espace n'a jamais été une compétence européenne commune. Son statut est semblable à celui de la défense. Mais les Etats-membres qui désirent en faire un domaine de coopération renforcée, défini par des accords bi- ou multilatéraux, peuvent le faire. C'est ainsi qu'un certain nombre d'Etats membres de l'Union Européenne sont membres de l'Agence Spatiale Européenne (ESA). L'Espace peut relever en ce cas de votes à la majorité qualifiée, qui évitent le blocage par des Etats refusant de s'engager dans une politique spatiale européenne.

Depuis quelques années, la Commission européenne, agissant cette fois au nom de tous les Etats membres, a décidé de consacrer quelques crédits prélevés sur ses budgets de recherche (Programmes cadres communautaires de Recherche )à des programmes engagés au sein de l'ESA. C'est notamment le cas concernant les programmes Galiléo et GMES. Il s'agit d'une bonne initiative puisque ainsi les 25 Etats conviennent de s'unir dans une politique spatiale. Il n'est pas du tout dit que les Etats jusqu'ici peu motivés ne puissent pas s'intéresser au domaine spatial. Mais beaucoup reste à faire pour les convaincre tous de l'intérêt de ces activités.

Le sujet est complexe, les documents à consulter nombreux et souvent difficiles à interpréter. Dans le cadre de ce document, nous sommes obligés de simplifier l'argumentaire. Mais le message peut être résumé simplement.

Nous estimons que la France, qui a toujours eu un rôle d'entraînement en matière de souveraineté spatiale, doit continuer à le faire et rallier ceux des Etats-membres qui partageront ses vues dans la définition d'un programme à 20 ans précisant clairement les finalités, les acteurs et les moyens. Pour ce faire, elle doit insister pour que l'Europe affirme sa présence en tête dans l'ensemble des domaines au sein desquels se marque la souveraineté spatiale : l'Espace militaire ; l'Espace des applications civiles, l'Espace scientifique ; l'Homme dans l'Espace.

Nous consacrerons la première partie de cette note à préciser ces domaines. Dans une seconde partie, nous examinerons les questions communes liées aux moyens techniques et industriels, aux budgets et à la coordination.

1. Les domaines de la souveraineté spatiale

1.1. L'Espace militaire et de sécurité.

Dans un prochain numéro, nous publierons un article plus détaillé concernant les politiques spatiales en matière de défense. Bornons nous ici à quelques considérations générales. La priorité immédiate est d'assurer la présence militaire de l'Europe dans l'Espace. Autrement dit, il ne faut pas laisser aux Etats-Unis ni bientôt à la Chine le concept de full spatial dominance. Si l'espace doit être militarisé – et il l'est déjà –, les forces armées européennes doivent y être présentes, dans toutes les configurations permises par les technologies. Parler de militarisation de l'Espace fera peur. Mais il ne devra pas s'agir d'une militarisation de type offensif, par exemple prévoyant des premières frappes faisant appel à des vecteurs spatiaux. Il s'agira de moyens d'observation et de défense dont le rôle serait analogue aux moyens de dissuasion, y compris nucléaires, dont disposent actuellement deux pays européens, la Grande Bretagne et la France. Il s'agira aussi de moyens contribuant à assurer la sécurité civile de l'Europe face aux grandes menaces naturelles ou de civilisation.

Par ailleurs, la "militarisation" de l'Espace ne devrait pas signifier que des Etats-majors ignorant souvent le domaine spatial seront les seuls décideurs en matière de choix technologiques ou d'emploi. Il faudra trouver des solutions analogues à celles mises en oeuvre aux Etats-Unis, où les impératifs stratégiques sont clairement exposés et partagés par tous les acteurs. Pourra-t-on généraliser ceci au niveau européen, où les Etats peuvent à la rigueur s'entendre sur des projets spatiaux scientifiques, généralement confiés à l'Esa, mais éprouvent encore de grandes difficultés à s'entendre sur le spatial militaire et de sécurité? C'est là tout l'enjeu de la question abordée ici.

Qu'implique dans ces conditions le concept d'Espace militaire et de sécurité européen?

1.1.1. Des moyens techniques et scientifiques

- des infrastructures de lancement et de stations de suivi au sol (dont l'Europe dispose déjà grâce notamment à Kourou, mais qu'il faut agrandir);
- des lanceurs de diverses capacités : la filière Ariane, à ne pas abandonner même s'il faut la faire évoluer, mais aussi ceux développés par d'autres Etats européens, notamment l'Italie, ou obtenus par coopération avec la Russie;
- des satellites d'observation dans les différents spectres (optique, radar, infra-rouge, etc.) avec les meilleurs définitions accessibles à la technologie du moment. Déployés en réseaux, ils pourront, sans compromettre les objectifs militaires, contribuer à des applications civiles, notamment en observation de la Terre (dans le cadre du concept précité dit GMES (Global Monitoring for Environment and Security). Les données recueillies par ces satellites n'ont d'intérêt que si elles peuvent être traitées dans des temps très court par de puissants moyens de calculs et de transmission de l'information aux centres compétents pour l'utiliser.
- des satellites de télécommunications et stations au sol capables d'acheminer les débits nécessaires en protégeant les données.
- d'un système de positionnement par satellites autonome. Il s'agira de Galiléo mais étendu ou adapté de façon à satisfaire en premier les besoins militaires, les besoins civils étant assurés par surcroît, comme avec le GPS américain.

Or il faut bien admettre que, en matière de satellites, l'Europe n'a que le strict minimum, principalement grâce à la France. Sans tomber dans la profusion de satellites déployés par les Etats-Unis, il faudrait au moins tripler les effectifs, préparer dès maintenant les générations suivantes, harmoniser les modes de recueil et de traitement des informations afin de les rendre interopérables. Autrement dit, il faut (autrement que dans les discours) mettre en place le concept de net centric warfare ou combat infocentré impliquant les différentes armes des différents pays. On voit que l'effort a faire est immense, plus d'ailleurs en termes d'organisation que d'équipement. Ces satellites, rappelons-le devront impérativement être commandés aux industriels européens (Alcatel, Astrium, etc.) afin de maintenir leurs compétences dans un cadre européen.

Faut-il ajouter à ces dispositifs des systèmes plus sophistiqués et plus coûteux, dont l'efficacité est parfois contestée, visant à prévenir les attaques balistiques soit par des faisceaux laser soit par des missiles? Faut-il envisager également des satellites dits tueurs ou anti-satellites, à but au moins défensif (ASATs ou anti-satellites weapons. Voir http://www.fas.org/spp/military/program/asat/)? Nous pensons que si l'Europe ne se dote pas d'un minimum de dispositifs destinés à protéger son espace territorial d'abord, ses systèmes orbitaux ensuite, qu'ils soient militaires ou civils, elle se mettra à la merci de n'importe quelle puissance s'étant doté de moyens même rustiques de brouillage, d'interception ou de destruction. Ce ne sera pas l'existence de la force nucléaire stratégique à la disposition de certains pays qui pourra résoudre ces difficultés. Il conviendrait donc d'étudier et mettre en place de tels systèmes anti-missiles et anti-satellites tueurs. Les retombées civiles, comme dans d'autres secteurs, seront considérables et justifieraient à elles seules les investissements. Comme toujours, il faudra cependant méditer les échecs relatifs enregistrés précédemment par les Etats-Unis et l'URSS dans le développement du concept de guerre des étoiles. Il faudra développer des systèmes raisonnables et pragmatiques.

1.1.2. Une reconfiguration et une légère augmentation des budgets militaires

Les budgets de l'Espace militaire ne devront pas être imputés sur les budgets de recherche, mais sur des budgets militaires et civils existant dans chacun des Etats, à renforcer en tant que de besoin. Même si les trois armes (terre, mer, air) se voient imposer actuellement, notamment en France, des restrictions budgétaires qu'elles jugent insupportables, elles devront admettre qu'une meilleure utilisation en commun de certains crédits leur permettra de financer le spatial militaire à développer. Des crédits nouveaux devront cependant être ajoutés provenant d'autres secteurs de l'administration. Ils pourront, mais très marginalement, être compensées à terme par les applications civiles de certaines infrastructures. On considère généralement qu'une somme supplémentaire de 1 à 1,5 milliard d'euros par an devrait suffire à couvrir pendant les prochaines années tous les besoins de défense européens, en assurant par ailleurs le maintien à niveau du potentiel industriel.

1.1.3. Une reconfiguration des autorités de tutelle et de commandement

Il n'existe actuellement, ni en France ni en Europe, contrairement aux Etats-Unis (CINCSPACE, Commander-in-Chief, United States Space Command ), d'autorité suprême qui puisse être responsable de l'Espace militaire, en coordination avec les autres moyens. Nous reprendrions volontiers ici la suggestion faite par le rapport de Roger Maurice Bonnet au gouvernement français en 2002 : créer en France un Comité français de l'espace, présidé par le Président de la République, comme il préside un Comité National de défense. Ce Comité ferait la synthèse entre les besoins militaires et civils. La France devra demander qu'en parallèle soit créé entre les Etats-membres souhaitant s'engager dans cette voie un Comité européen de l'Espace, composé des chefs d'Etats et présidé par une autorité européenne reconnue.

Ces deux comités n'auraient pas pour seule compétence le domaine militaire, mais celui-ci étant mis en priorité, les autres domaines seraient conçus de façon à être le plus possible compatibles et convergents avec lui.

Les organismes nationaux (CNES en France) ou européens (Esa) ne perdraient pas leur autonomie mais seraient considérés comme maîtres d'ouvrage et /ou maîtres d'oeuvre, sous la tutelle de ces comités, des domaines entrant dans leur compétence et ayant un impact sur la politique de militarisation de l'Espace. Il faudra évidemment faire admettre aux membres de l'Esa que celle-ci puisse intervenir dans le domaine du spatial militaire (ou tout au moins du spatial dual). L'idée jusqu'ici admise de spécialiser l'Esa dans le spatial civil et de créer une autre structure pour coordonner le spatial militaire parait irréaliste et dangereuse.

Les structures du commandement européen (non Otan) actuellement en cours de mise en place devront aussi être organisées pour assurer un commandement adéquat s'exerçant sur la conception et le déploiement des systèmes spatiaux européens.

1.1.4. Une bonne intégration dans la politique d'aide à la recherche et à l'innovation.

En France, les deux agences en cours de montée en puissance, Agence pour l'Innovation industrielle (AII) et Agence Nationale de la Recherche (ANR), devront être mises à contribution, chacune dans leurs domaines de compétence, pour encourager les développements et recherches amont, en liaison avec les laboratoires et entreprises françaises. Ceci pour éviter ce qui risque de se produire avec Galiléo : donner du chiffre d'affaire aux entreprises non européennes, en leur offrant l'opportunité de développer des produits et applications civils et militaires.

La même politique de ciblage de la R/D devra être conduite au niveau européen, d'abord avec le PCRD, puis ensuite, quand elle entrera en activité, avec l'Agence Européenne de l'Armement.

1.1.5. La mise en œuvre de politiques industrielles

Il ne serait pas concevable d'espérer conduire une politique spatiale européenne, quelle qu'elle soit mais surtout quand elle s'intéressera au domaine militaire, en laissant les industriels européens sans protection à l'égard du marché. Des politiques industrielles de filières devront être mises en œuvre de bout en bout, depuis le financement des start-up jusqu'à la garantie de contrats à long terme aux grands fournisseurs. En contrepartie, les industriels bénéficiant de cette « protection » ne devraient pas être autorisés à se faire acheter par des concurrents non-européens sans l'autorisation des responsables de la politique spatiale.

Tout ceci, nous ne nous le cachons pas, est aux antipodes de la pensée économique et politique actuelle. Mais il s'agit du prix intellectuel à payer pour exister dans le domaine spatial de défense et de sécurité tel que défini ici.

1.2. Les applications spatiales civiles

On désignera sous ce nom les programmes spatiaux ayant en priorité la satisfaction des besoins des utilisateurs civils : télécommunications, diffusion, observations, traitements des données, géolocalisation, etc. Les besoins vont se multiplier, dans le monde entier. Le nombre des satellites, stations à terre, matériels, centres de calcul dédiés va croître en conséquence. On voit déjà, outre ce que se fait aux Etats-Unis, de grands et de moins grands pays développer des programmes très ambitieux. Citons ce que fait l'Inde:

L'Inde a établi à partir de 1963 un programme spatial à 40 ans, orienté vers les applications civiles. Il faut rappeler que le premier acte de ce programme a été en 1977 l'utilisation du satellite Symphonie acquis auprès de la France. Toute une série d'applications ont été définies et progressivement mis en oeuvre : télévision, télécommunications, observation de la Terre, etc. Un principe de base est que cela doit être fait en utilisant et intégrant les ressources scientifiques et industrielles nationales. C'est le cas notamment en matière de lanceurs et de satellites.
A la base, des Systèmes d'informations géographiques spatiaux (SIGS) permettent d'élaborer des politiques de gestion de l'eau, des terres agricoles, de la sécheresse, des ressources halieutiques.
Viennent ensuite des applications plus complexes : télémédecine, télééducation, gestion des urgences et calamités, secours et navigation en mer, météo. Ainsi en télémédecine 115 hôpitaux sont aujourd'hui organisés en réseau et peuvent dispenser des télé-soins sur l'ensemble du territoire rural. Il en est de même concernant les universités.
C'est l'Etat qui prend l'initiative des premiers services. Mais le point important est que les moyens d'utiliser les données au service des besoins locaux sont mis en place d'emblée, parallèlement à l'offre de services. C'est la formule dite des « Ressources de Village ». Un ou plusieurs terminaux donnent les informations critiques aux villageois qui en ont besoin. Ceux-ci, dans un premier temps, les utilisent telles quelles. Ils interviennent ensuite pour que les services s'améliorent.

L'Europe s'est déjà engagée, non sans réticences et lenteurs, dans de tels systèmes, à l'initiative de l'Esa et avec le soutien de la Commission européenne. Il s'agit des programmes Galiléo et GMES, Global Monitoring for Environment and Security' (Pour détails, voir : http://www.gmes.info/ - voir aussi ci-dessous 1.3. L'espace scientifique). Mais ceci ne doit pas faire illusion. Ces programmes viennent de commencer. Au rythme actuel leur déploiement durera des années. Il faudrait dès maintenant, notamment pour GMES, envisager d'élargir le nombre et la variété des satellites et des stations de traitement des données impliqués. Enfin les politiques de soutien à l'industrie, notamment pour permettre l'émergence de petites sociétés innovantes offrant des services commerciaux à partir des données de base (par exemple dans le domaine de la géolocalisation) commencent à peine à être envisagées.

On ne voit donc pas, contrairement à ce qui se passe en Inde, comme indiqué ci-dessus, un grand mouvement de modernisation des secteurs professionnels publics et privés s'organiser sur l'ensemble de l'Europe, à partir du déploiement de réseaux satellitaires avancés. La plupart des décideurs ignorent même de quoi il peut s'agir. Rappelons que les satellites militaires évoqués dans la rubrique précédente pourraient participer à ce mouvement.

1.2.1. Ces applications doivent elles être conçues comme commerciales, c'est-à-dire rentables ?

Dans ce cas, les investissements correspondants ne seraient entrepris que s'ils pouvaient à plus ou moins brève échéance être amortis par des contributions versées par les utilisateurs publics et privés. A la limite, la responsabilité des programmes pourrait être déléguée directement à des concessionnaires privés.

Pour nous, la réponse ne peut être que négative. Jusqu'à ce jour, aucun pays, même aux Etats-Unis, ne compte sur les loyers versés par les utilisateurs pour financer les infrastructures spatiales ou les grands services associés. Il s'agit bien qu'intéressant le domaine civil, de responsabilités ressortant, au même titre que les programmes militaires, du domaine régalien. Elles concernent directement la sécurité nationale et les grands services publics. D'où la proposition de soumettre les décisions à prendre aux Conseils nationaux et européen de l'Espace mentionné dans la section précédente.

Certes, si certaines prestations peuvent être facturées à des utilisateurs solvables, il n'y a pas de raison de ne pas le faire. De même, si certaines entreprises privées utilisent les données fournies par les services publics spatiaux pour y ajouter de la valeur et les commercialiser, ce sera parfait. On se retrouve dans la situation déjà connue depuis longtemps par les services publics de météorologie. Mais en aucun cas, ce ne devront être la loi du marché et la concurrence brutale qui décideront de ce qu'il faudra faire et comment le faire.

1.2.2. Budgets

La nécessité d'une planification souple à 15/20 s'impose pour la mise en place des nouvelles infrastructures, comme en ce qui concerne les réseaux de transport terrestres. Cette planification devra comporter dès maintenant l'évaluation et la réservation des crédits publics nécessaires, apportés par les Etats européens et par l'Union européenne,

1.3. L'Espace scientifique

Contrairement à ce que l'on croit, la part des budgets spatiaux actuellement consacrée à la recherche est faible. De plus une part importante de cette recherche, consacrée à la Station Spatiale Internationale, n'a pas d'intérêt pratique pour le moment. Plus généralement, pour certains observateurs, les retombées de recherche fondamentale liées à l'Espace seraient peu importantes.

Il paraît difficile de retenir ce point de vue qui est bien trop abrupte. Il signifie seulement qu'il ne faut pas faire reposer le financement des grands programmes spatiaux sur les seuls budgets de recherche actuels. Ceux-ci sont déjà largement sous-dimensionnés en Europe, puisque ils atteignent à peine les 2% des PIB alors qu'ils devraient dans le cadre des objectifs dits de Lisbonne dépasser 3% en 2010. Il convient donc de faire apparaître clairement les objectifs de la recherche scientifique dans le domaine de l'Espace, le rôle que l'Europe doit y jouer et les moyens qu'elle doit y affecter. Il ne faut pas en effet renoncer à mettre la politique spatiale au service de la recherche fondamentale européenne, y compris en augmentant les crédits affectés à celle-ci. Mais il faudra bien choisir les priorités internes à ce type de recherche, là où l'Espace est irremplaçable.

Jusqu'à présent l'Europe a enregistré des succès majeurs dans l'observation de la Terre (Envisat, Topex, Jason...) et dans les sciences de l'univers (Mars Express, Huygens...). Mais ces succès sont le fruit de décisions prises il y a plus de 25 ans. Aujourd'hui, les plans d'alors arrivent à terme. De nombreux grands problèmes mériteraient pourtant une nouvelle programmation à 10/20 ans. C'est ce qu'on fait les scientifiques en proposant à l'Esa un programme intitulé « Cosmic vision » qui prévoie jusqu'à 2025 un échéancier de missions qui pourront donner lieu à des appels d'offres à condition d'être financées. Ce qui au delà de 2008, n'est pas le cas aujourd'hui.

Dans le domaine des sciences de l'univers, les grandes questions portent sur :
- l'origine et l'évolution de l'univers. De quoi est-il fait ? Que sont exactement l'énergie noire et la masse noire ?
- les lois actuelles de la physique sont-elles suffisantes pour comprendre l'univers?
- existe-t-il d'autres planètes de type terrestre hors du système solaire?
- la vie existe-t-elle ailleurs ?
- quelle est l'influence de l'activité du soleil sur les planètes (étant rappelé que la Terre ne peut guère compter maintenant que sur 1 milliard. d'années d'activité solaire supportable) ?

Or aucune mission n'est actuellement programmée pour répondre à ces questions, sauf, semble-t-il la sonde Planck en 2006 (?) . On attend les budgets et les programmes. Notamment, l'Europe lancera –t-elle et quand un télescope orbital pouvant prendre le relais du vieil Hubble ?

En ce qui concerne les sciences d'observation de la Terre (hydrologie, biologie, atmosphère, climat, structure interne, tectonique, magnétisme), la priorité est actuellement de rassembler, normaliser, retraiter et diffuser l'ensemble des données obtenues par les moyens d'observation actuels. C'est l'objet du programme européen Global Monitoring for Environment and Security' GMES (NB. Pour détails, voir : http://www.gmes.info/).

Mais poursuivre les observations s'impose. Ce sont les programmes Living Planet, Cryosat (à reprendre après l'accident d'octobre 2005), GOCE, ADM-AEOLUS, SMOS, Swarm, Météosat 3e génération, etc. à lancer d'ici 2008. Devrait suivre en 2012 Earth Care (Earth, Clouds, Aerosol and Radiation Explorer), mission européo-japonaise et 6e de la série Living Planet Explorers
(pour détails voir http://www.esa.int/esaEO/SEM9JP2VQUD_index_0_m.html )

Comme dans les domaines militaires et civils, une programmation à 10/15 ans - voire au delà - comportant des engagements précis de financement par les Etats s'impose. Ni l'industrie spatiale ni les communautés scientifiques et d'utilisateurs concernées ne peuvent préparer de tels projets sans la sécurité qu'apporterait cette programmation et ces engagements.

I.4. L'homme dans l'espace

Dès maintenant, plutôt que regarder faire les Etats-Unis et la Chine, l'Europe se doit de définir des programmes lui permettant de s'inscrire en propre dans cette priorité essentielle, de même que l'ont fait ou vont le faire, derrière les Etats-Unis et la Chine, le Japon, peut-être l'Inde, sans mentionner des Etats plus petits. Beaucoup de rapports d'experts considèrent qu'il ne peut s'agir d'une priorité acceptable pour l'Europe, compte-tenu de l'irréalisme des perspectives d'exploration interplanétaire et de leur coût excessif au regard des retombées. Selon les défenseurs de cette thèse, seuls les très grandes nations, Etats-Unis, Chine… continueront dans les prochaines décennies à envoyer ou envisager d'envoyer des hommes dans l'espace. L'Europe, selon ces mêmes auteurs, devrait être raisonnable et renoncer à l'effet d'entraînement qui pousse à imiter les très grands quand on en a pas les moyens. Elle pourrait d'ailleurs dans l'immédiat se retirer du budget de la Station Spatiale Internationale (ISS), qui coûte très cher à l'Esa.

Nous considérons qu'il s'agit là d'un raisonnement politiquement inacceptable et scientifiquement non fondé.

Politiquement, même s'il s'agit d'un rêve à la fois fou et coûteux, un ensemble géopolitique tel que l'Europe qui déciderait aujourd'hui de se retirer de la course à la Lune et à Mars se condamnerait pour 50 ans à un rôle moralement et psychologiquement subordonné – sans même parler de la subordination technologique et scientifique. Les éléments jeunes et dynamiques ne pourront accepter de voir l'ambition extraterrestre déléguée à d'autres. Il s'agirait en fait, pensons nous, de l'arrêt de mort de l'Europe puissance scientifique et technologique. Nous n'avons pas le droit de faire un tel choix qui pénalisera nos enfants et petits-enfants.

Scientifiquement, par ailleurs, le raisonnement n'est pas fondé. Tous les ans, de nouvelles technologies apparaissent qui rendront les voyages interplanétaires plus faciles et moins dépensiers. Par ailleurs, les avancées de la cosmologie peuvent conduire à penser qu'à moyen/long terme, le cosmos et donc la possibilité de s'y déplacer nous apparaîtront différents de ce qu'ils semblent être aujourd'hui. Si l'Europe ne s'est pas préparée à tirer parti des nouvelles visions scientifiques, ce seront d'autres qui le feront.

Rappelons enfin que l'homme dans l'espace sera toujours précédé et accompagné de robots. Il ne faut donc pas établir une frontière étanche entre l'homme actuel, l'homme «augmenté» de demain et le robot humanisé. L'exploration planétaire sera même un des moteurs les plus exigeants pour la réalisation de multiples types de robots de plus en plus autonomes dont les sociétés développées ont par ailleurs besoin.

En conclusion de ce qui précède, même si l'exploration humaine de l'espace ne vient pas en première priorité actuellement pour l'Europe, elle doit être programmée et financée dès maintenant. La solution la plus simple et la plus économique sera pour ce faire de mandater l'Esa afin qu'à partir de son projet Aurora, actuellement orienté vers Mars, elle s'intéresse d'abord à la Lune, en parallèle de ce que fera la Nasa.

Ce ne serait que dans ce cadre là qu'il faudrait traiter la question de la Station spatiale internationale (ISS) et des véhicules fournis par l'Europe et permettant d'y accéder. La Nasa manifeste de plus en plus l'intention d'abandonner l'ISS et les vols de navettes susceptibles de l'approvisionner et la terminer. Elle entend mettre tous ses moyens sur la vision dite de « retour sur la Lune ». L'Europe ne devrait-elle pas reprendre le programme ISS, en utilisant des vaisseaux de liaison développés à partir des capsules russes. Il n'y a en tous cas aucune urgence pour le moment à afficher le retrait de l'ISS (ce qui fâcherait d'ailleurs l'Allemagne responsable du module scientifique). Un tel module, hormis l'étude de la microgravité, pourrait sans doute dans la perspective d'une exploration planétaire, jouer un rôle intéressant. Pour le reste, Aurora s'appuiera évidemment sur les infrastructures et solutions développées dans le cadre des deux premières priorités, celle de l'Espace militaire et celle de l'Espace scientifique.

Il reste cependant que l'Europe ne dispose pour le moment d'aucun des vecteurs qui seront indispensables pour mener des vols robotisés puis habités autour puis sur la Lune et Mars : lanceurs puissants, orbiteurs, modules habités capables de se poser et de repartir, stations au sol capables d'assurer les communications. Elle devrait tout demander à la Nasa, ce que celle-ci a déjà fait savoir qu'elle refuserait. Il faudrait donc dès maintenant programmer, sans doute en coopération partielle avec la Russie, la mise au point des dispositifs nécessaires. Les dépenses seront importantes mais les retombées industrielles nombreuses. Ceci nous conduit à la 2e partie de cette note.


2. Moyens, coopération, budgets

2.1. Moyens technologiques dits de souveraineté

2.1.1. La propulsion. Lanceurs et moteurs

Les lanceurs
Le refus par les Américains de lancer le satellite franco-allemand de télécommunications Symphonie en 1973 a conduit l'Europe à décider de se doter d'un « lanceur de souveraineté » en 1979. Ce fut une réussite européenne. Aujourd'hui Arianespace a lancé les 2/3 des satellites en orbite dans le monde, ce qui est peu connu. Les clefs du succès aujourd'hui sont Ariane 5 et Ariane 5 lourd ECA, dont le 2e vol de qualification a eu lieu en novembre 2005. Les lanceurs Ariane sont développées par le CNES sous l'égide de l'Esa et font travailler toute l'industrie européenne du spatial. Les autres clefs du succès sont le centre spatial guyanais de Kourou, le meilleur cosmodrome au monde - et finalement l'offre intégrée de services aux clients proposée par Arianespace.

Mais ce succès reste fragile. Le modèle du marché ne permet pas d'assurer l'avenir d'un lanceur de souveraineté. Il faut le soutien des gouvernements, comme cela est le cas partout ailleurs dans le monde (USA, Chine, Japon, Inde, etc.). Les gouvernements européens n'utilisent pas Arianespace comme ils devraient le faire, dans le cadre d'un nécessaire « Buy european act ». Ils la mettent en concurrence à chaque lancement de satellite. Or le marché commercial est fluctuant et en baisse. Il ne peut financer les développements nécessaires de Arianespace.

De plus, la concurrence met en compétition des offres relevant de systèmes économiques différents : régaliens d'un côté (USA, Japon), à très bas coûts de production d'un autre (Chine, Inde, Brésil).

Une autre raison d'inquiétude tient à ce que l'on arrive à la fin d'un cycle. Faute de nouvelles commandes assurées, les bureaux d'études se vident et la compétence des industriels disparaît. Le succès d'un groupe comme Arianespace tient à l'équilibre entre les contrats actuels et le développement. Or le développement n'est plus alimenté.

Les Européens doivent soutenir leur industrie des lanceurs. Sans lanceurs de souveraineté, il n'y a plus d'Europe spatiale. Les industriels, pour éviter cela, ont proposé en 2003 le pacte EGAS, European garanteed access to space qui doit permettre de travailler jusqu'à 2015 en fixant des étapes importantes (NB Voir http://www.esa.int/esaCP/SEMHQYR1VED_index_0.html). Dès maintenant il faut entreprendre les développements permettant en liaison avec l'Esa d'assurer l'accès humain aux orbites basses, les rendez-vous orbitaux, la rentrée dans l'atmosphère, les propulseurs du futur.

On peut envisager un développement de Ariane 5 jusqu'à 2015 avec un étage cryogénique réallumable versatile, les carburant Hydrogène et Méthane, des améliorations d'architecture et d'ingénierie générale, de nouveaux prototypes de logiciels et d'essais complexes. Mais après il faudra autre chose, que personne n'a encore clairement envisagé.

Que sera le lanceur européen en 2015 ? La réponse doit être donnée aujourd'hui. Elle ne l'est pas. On doit envisager une stratégie de développement de démonstrateurs permettant de maintenir les compétences techniques. Les prochains lanceurs ne seront pas réutilisables (reusable). Mais ensuite viendront des générations réutilisables ou mixtes, des systèmes hybrides lanceurs-satellites. L'industrie doit disposer de perspectives rationalisées s'étendant au moins à 2020-2025. Les décisions effectives seront à prendre entre 2008 et 2012.

Ceci n'exclut pas une coopération internationale, notamment avec la Russie. C'est le programme Oural, initié par la France mais ayant vocation à devenir européen. Il prévoit l'étude et la réalisation de démonstrateurs technologiques, au service du développement futur d'un lanceur en coopération avec la Russie (NB voir http://www.cnes.fr/html/_115_3244_.php). On peut concevoir un lanceur en commun si chaque partenaire conserve son indépendance technique et l'accès à son segment de marché.

Les moteurs

La fiabilité de la propulsion est essentielle pour la fiabilité des lancements. L'activité industrielle moteur est faible : 600 millions d'euros pour le carburant liquide, 250 millions pour le solide. Mais il s'agit de technologies clefs. En ce qui concerne les moteurs à carburants liquides, le CNES travaille à la future génération de moteur cryogénique. C'est le Vinci sous maîtrise d'oeuvre de la SNECMA et de son partenaire Safran EADS. La cryotechnique est la solution la plus efficace pour les étages supérieurs des lanceurs. Le Vinci servira de démonstrateur pour toute une gamme d'étages supérieurs, sur Ariane ou d'autres lanceurs. Il est réalisé en participation avec Astrium (Allemagne) pour la chambre de combustion, Techspace Aero (société belge du groupe Snecma) pour les vannes, Volvo Aero Corporation (Suède) pour les turbines et Avio (Italie) pour la turbopompe oxygène. L'option consistant à remplacer l'hydrogène par du méthane est à l'étude. Le méthane est plus facilement stockable en orbite. La solution est aussi celle de la Nasa. Elle est indispensable pour les lanceurs réutilisables

La propulsion solide reste par ailleurs fondamentale puisqu'elle assure 90% de la poussée au décollage sur Ariane 5. Elle est fiable. On étudie des propulseurs d'appoint modulaires et d'autres génériques.

D'autres technologies sont en développement. Par exemple le moteur à propulsion plasmique. En 2003 l'Europe a réussi une première mondiale avec la sonde Smart 1 lancée vers la lune. (NB : voir http://sci.esa.int/science-e/www/area/index.cfm?fareaid=10). On devra étudier aussi pour les vols de longue durée le moteur atomique.

De toutes façons, il faut poursuivre sans arrêts la R/D. On arrive à une période critique avec l'achèvement des programmes précédents. Il faut améliorer constamment les performances et les prix avec la R/D. Mais on doit aller plus loin.

Qu'en est-il du projet Merlin ? Il s'agissait de consolider en Europe les industriels de la propulsion liquide, en rapprochant SNECMA et EADS ESpace Transportation. Le projet a échoué devant le refus allemand (crainte de perte de souveraineté). Il sera représenté en 2006.

2.1.2. Les satellites et les sondes

On se bornera à rappeler que pour maintenir la compétence de l'industrie européenne des satellites, il est indispensable de réserver à celle-ci – dans des limites à déterminer – les commandes de nouvelles unités provenant de donneurs d'ordre européens. C'est ce que font toutes les autres puissances spatiales. On se trouve à nouveau là dans des domaines relevant de la souveraineté européenne et touchant de près à sa sécurité-défense.

2.1.3. La robotique et les nanotechnologies

Les programmes spatiaux feront de plus en plus appel à diverses formes de produits et applications robotiques. Enumérons entre autres les robots embarqués (bras robotiques, robots de maintenance en vol ou en orbite, robots de mise en œuvre des instruments), les robots d'exploration télécommandés plus ou moins complètement de la Terre, les robots d'exploration autonomes (dotés de « personnalités) et diverses formes de minirobots d'exploration travaillant en formation ou en essaim. On mentionnera aussi les robots appelés à intervenir pour la mise en place des installations au sol, lunaires puis martiennes. L'utilisation des nanotechnologies pour la synthèse artificielle (mécanosynthèse) de nouveaux matériaux et nouveaux carburants à partir des ressources locales doit aussi être préparée expérimentalement.

Développer ces compétences en propre est indispensable à toute puissance spatiale. Or l'Europe a pris dans ces domaines des retards considérables qu'elle doit rattraper. Les Etats-Unis dominent la robotique militaire, le Japon la robotique civile. Il faudrait donc que les budgets spatiaux prévoient expressément des crédits permettant de développer des produits adaptés aux missions prévues, qui seraient réalisés sur des plates formes ou pôles de compétence européennes. Ces produits trouveraient aussi des applications civiles.

2.2. Coopération

Nous avons évoqué, à propos des programmes spatiaux militaires, quelques solutions permettant d'assurer une bonne coopération entre Esa, Agences spatiales nationales, PCR de la Commission. On ne les reprendra pas ici.

D'une façon générale, il conviendrait que l'ensemble de ces actions relève des Comités de l'Espace précités, proposés par le rapport Bonnet : pour la France Comité français présidé par le président de la République et Comité européen regroupant les Chefs d'Etats.

2.3. Budgets

La réunion à Berlin des ministres membres de l'Esa, en décembre 2005, lui a garanti les ressources nécessaires, soit 8,4 milliards d'euros sur 3 ans – pour mener à bien l'essentiel des programmes qu'elle compte poursuivre ou démarrer dans cette période. Ce budget est à comparer au budget de la Nasa qui dépasse les 16 milliards de dollars par an auxquels le spatial militaire américain ajoute plus de 20 milliards par an. Roger Maurice Bonnet, président du COSPAR et auteur du rapport de 2003 sur la stratégie spatiale européenne, rappelle qu'aux Etats-Unis les budgets spatiaux civils équivalent à une dépense de 110 dollars par habitant, pour 15 euros en Europe, soit une différence de 1 à 7 pour des PNB et des populations voisines. Est-ce admissible? N'importe quel esprit de bon sens répondra par la négative.

Il faudrait donc augmenter ces budgets, en les inscrivant dans des investissements de recherche/développement ou de sécurité contribuant à la croissance européenne et échappant de ce fait aux contraintes du pacte de stabilité.

Jusqu'où les porter ? Très grossièrement, on peut admettre que l'Esa se montrant généralement plus efficace que la Nasa, à ambitions égales, doubler son budget pour les 3 prochaines années, en l'élevant à 18 milliards d'euros, devrait lui donner les moyens d'ambitions plus grandes. Le tripler serait mieux. Ultérieurement, il faudra réviser ces montants, non pas à la baisse mais à la hausse. Rappelons qu'une sanctuarisation sur plusieurs années des ressources budgétaires et humaines s'impose par ailleurs afin de gérer convenablement des programmes pluriannuels.

Ces sommes ne comprendraient pas celles allouées par les Etats à leurs agences nationales de l'espace (le CNES en France) non plus que celles apportées par les PCR européens.

En ce qui concerne le domaine militaire, on estime aussi que l'Europe n'a pas besoin de tous les programmes lancés par le ministère de la défense américain. Une augmentation de 1 milliard d'euros pas an de ces programmes est généralement considérée comme suffisantes, toutes choses égales par ailleurs, c'est-à-dire en l'absence de menaces nouvelles inattendues.

Ceci conduirait à une dépense d'environ 45 euros par habitant sur 3 ans, ce qui devrait être considéré comme insignifiant au regard des retombées.

Nous pensons que si l'Europe s'engageait dans la mise en place de systèmes anti-missiles et anti-satellites défensifs, ces sommes devraient être au moins doublées.

Conclusion

L'Espace, en Europe, doit demeurer régalien, comme le demeureront la défense, la sécurité, la santé et l'éducation. Les budgets correspondants doivent donc être fournis par l'impôt ou par des modes de financement à long terme bien maîtrisés et échappant aux spéculations financières. De toutes façons, ces budgets sont et demeureront très modestes, au regard des autres dépenses publiques.

Les programmes doivent être établis (et publiés) sur plusieurs années, ce qui suppose des décisions non soumises à l'annualité budgétaire. On estime généralement qu'une programmation à 3-8 et 12 ans, selon l'état d'avancement des projets, s'impose pour donner aux industriels la capacité de s'organiser. Elle sera évidemment révisable en cas de nécessité.

Ajoutons que si les gouvernements avaient bien compris le rôle stratégique de l'Espace, tel que défini ci-dessus, ils le présenteraient aux citoyens d'une façon telle que ceux-ci, nous en sommes persuadés, ne refuseraient pas des contributions spécifiques aux investissements spatiaux, dès lors que ceux-ci seraient conduits – y compris dans le domaine militaire - de façon transparente et démocratique Les citoyens s'inspireraient peut-être alors d'un patriotisme européen qui trouverait là ses premières raisons d'exister.

En conséquence de ce qui précède, nous demandons donc, dans un premier temps, aux gouvernement européens qui veulent jouer un rôle dans la stratégie spatiale de l'Europe de s'entendre pour publier un programme à 10/15 ans, prolongé d'options à 20/30 ans, précisant les objectifs et les moyens qu'ils entendent mettre au service de cette politique.

Jean-Paul Baquiast, pour Automates Intelligents et l'Union Paneuropéenne
19/01/2006


Notes
Rapports
* Résumé du rapport de la commission de réflexion présidée par Roger Maurice Bonnet sur l'avenir de la politique spatiale française et le rôle du CNES (CRPSF). Toutes les propositions de ce rapport devraient être relues aujourd'hui avec la volonté affirmée de faire aboutir celles qui n'ont pas été reprises à l'époque. http://www.recherche.gouv.fr/discours/2003/rapportcnes.pdf
* Le Livre Vert de la Commission Européenne consacré à la recherche dans l'espace: http://europa.eu.int/comm/space/doc_pdf/greenpaper_fr.pdf
* La contribution de l'Académie des Sciences française au Livre Blanc de la Commission Européenne consacré à la politique spatiale européenne:
http://www.academie-sciences.fr/actualites/textes/livre_blanc_27_05_03.pdf
* Note d'information de l'Esa http://www.esa.int/esaCP/Pr_2_2005_i_EN.html L'étude de cette note est essentielle pour la bonne compréhension de ce qui précède.
* Compte-rendu établi par nos soins du Colloque consacré par le Sénat à la politique européenne de l'Espace le 2 novembre 2005. On y trouve de nombreux liens ajoutés afin de faire de ce
document un véritable outil pédagogique
http://www.automatesintelligents.com/manif/2005/crespaceprogramme.html
* Notre note: Galiléo, un affichage de la souveraineté européenne http://www.automatesintelligents.com/echanges/2005/dec/galileo.html
* Notre note: Le programme européen GMES
http://www.automatesintelligents.com/echanges/2005/dec/gmes.html

Résumé des principales décisions de la réunion de Berlin

Activités obligatoires de l'Agence

Le niveau de ressources est maintenu pour 2006-2010.
Les programmes en cours seront donc poursuivis et par conséquent financés sur les bases actuelles :
- Programme d'observation de la Terre (Earth Observation Envelope Programme)
- Programme d'exploitation de l'ISS (Colombus) Programme Periode 2 and programme ELIPS 2
- Evolution des lanceurs et de la plate-forme de Kourou
- Programme ARTES (Advanced Research in Telecommunications Systems)

Nouveaux programmes

- Financement des composants spatiaux du GMES (Global Monitoring for Environment and Security) qui représente la participation européenne à l'initiative internationale GEOSS (Global Earth Observation System of Systems). Le programme commencera par le remplacement des satellites Envisat et ERS-2 qui commencent à vieillir. (voir dans ce numéro notre article GMES) . Mais ce remplacement ne sera pas immédiat. Le premier satellite de la série des Sentinels qui bénéficie d'un soutien financier de l'Union européenne. doté d'un radar, ne devrait voler qu'en 2011. La continuité des observations des continents, des océans et des glaces repose donc sur la bonne santé des satellites en exploitation.
- Premiers financements du programme Aurora, comprenant une mission d'exploration robotique ExoMars (notre image, à lancer vers 2011) et un programme dit Core visant à préparer de futures explorations planétaires.
- Financement des premiers travaux nécessaires aux prochaines générations de lanceurs et de moteurs.
- Premiers financement pour le programme GSTP (General Support Technology Programme) destiné à mettre au point des composants électroniques ou des technologies dédiés aux futurs projets spatiaux. Il s'agit de développer des solutions indispensables qui ne sont pas en possession des industriels européens. Or de plus en plus, les Etats-Unis, sous prétexte de protéger la sécurité nationale, refusent leur exportation ou leur incorporation dans des produits finis. On cite en particulier le vol des satellites en formation, destiné à réaliser des observatoires en orbite utilisant l'interférométrie.
On ajoutera à cette série de décision le projet de réalisation de plates-formes satellitaires pour les futures missions commerciales en orbite géostationnaire (Mission AlphaSat dans la suite de la structure dite Alphabus déjà prise en charge par l'ESA et le CNES). ainsi que l'étude du concept de petits satellites géostationnaires proposés par les Allemands et les Britanniques.

Enfin le remplacement du satellite Cryosat récemment détruit a été décidé, à la grande satisfaction des experts qui comptent sur lui pour étudier l'évolution de la calotte glaciaire arctique.

 

© Automates Intelligents 10/03/2006

Biblionet


Les armées d'Europe face aux défis capacitaires et technologiques

par Alain De Neve et Raphaël Mathieu, Bruylant 2005 Collection : Axes p. 448

Ce livre excellent a sa place dans notre numéro spécial consacré à l'espace. On y retrouve les mêmes problématiques, ainsi que des chapitres consacrés à l'espace de sécurité et de défense. A.I.


Couverture du livre  : les armées d'Europe face aux défis capacitaires et technologiquesPrésentation par l'éditeur :

Il est actuellement un lieu commun d'évoquer les disparités à la fois technologiques et capacitaires dont souffrent les relations transatlantiques sur le plan de l'intégration militaire. La guerre du Golfe (Desert Storm, 1991), le conflit du Kosovo (Allied Force, 1999) ont attesté du différentiel militaire existant entre la plupart des Etats européens et les Etats-Unis. Quelques analystes n'ont d'ailleurs pas hésité à s'interroger sur l'aptitude des Européens à conduire une guerre de l'ampleur de celle qui eut cours en Irak en 2003. Tandis que la révolution dans les affaires militaires américaine semble aujourd'hui conduire les Etats-Unis sur la voie d'une réelle transformation de leurs systèmes de force, les Européens tardent à investir dans une dynamique collective de revalorisation à la fois technologique et doctrinale de leurs appareils de défense. Or, le temps joue assurément contre notre capacité à préserver l'interopérabilité de nos organisations militaires. Il serait, cependant, réducteur de restreindre l'analyse à ce constat. La réalité des équilibres politiques, militaires et industriels transatlantiques se révèle plus complexe et ambivalente. C'est d'elle dont ont souhaité nous entretenir les auteurs de cet ouvrage.

Ce livre se veut un guide introductif aux initiatives politiques et industrielles qui ont récemment vu le jour en Europe en vue de combler les déficits tantôt révélés à l'occasion des dernières campagnes, tantôt issus des multiples exercices comparatifs des capacités. Sans prétendre à l'exhaustivité, cet ouvrage entend apporter des éclaircissements sur quelques programmes majeurs qui, bien qu'ils n'aient pas attiré sur eux la lumière des projecteurs, n'en constituent pas moins des jalons fondamentaux dans la recherche d'une modernisation des systèmes de forces européens. Lucides, les auteurs de ces pages désignent les limites auxquelles se heurtent les efforts et dressent également les critiques constructives des quelques développements technologiques européens dont ils retracent les évolutions.


Alain De Neve et Raphaël Mathieu sont attachés de recherche au Centre d'Etudes de Défense de l'Institut Royal Supérieur de Défense (Bruxelles) et membres du Réseau Multidisciplinaire d'Etudes Stratégiques (RMES).

Commentaires par Jean Paul Baquiast 08/02/06

Notre revue connaît déjà Alain De Neve, qui nous avait confié quelques articles bien documentés sur les nouvelles technologies de défense. Le livre qu'il vient de faire paraître, avec son collègue Raphaël Mathieu, est une véritable somme, résultat de plusieurs années de travail que l'on suppose très intense. Le nombre des lectures et réflexions qu'il a exigé, au vu des citations toutes pertinentes qu'il comporte, est considérable. On ne peut pas discuter sérieusement des stratégies militaires mais aussi technologiques et scientifiques du monde d'aujourd'hui, sans l'avoir lu.

Ceci dit, il est difficile de commenter un tel ouvrage de façon pertinente, tellement il est riche d'informations diverses et généralement peu accessibles aux non spécialistes. La première chose à faire est de recommander sa lecture à tous ceux qui en Europe s'intéressent aux questions de défense, que ce soit pour soutenir l'augmentation des dépenses militaires ou pour demander leurs réductions. Ils y trouveront tout ce qu'il est indispensable de connaître si l'on veut s'y retrouver pour comprendre quelque chose aux difficiles questions des nouvelles armes et des stratégies associées. Le lecteur en sort presque aussi compétent que ne le sont les experts des Ecoles de guerre. Le livre est à jour des dernières nouveautés sur la question, ou tout au moins suffisamment à jour pour qu'avec quelques clics supplémentaires sur le web le lecteur puisse obtenir les données les plus récentes fournies par les sites traitant du sujet, sans s'y perdre.

La bataille pour les technologies de souveraineté

Mais l'ouvrage présente aussi pour nous un intérêt particulier. On sait que notre projet éditorial est d'engager l'Europe à se dégager de sa dépendance actuelle, notamment vis-à-vis des Etats-Unis, dans le domaine de ce que nous nommons désormais les technologies de souveraineté. Celles-ci ne concernent pas exclusivement les technologies militaires. La plupart sont duales, c'est-à-dire applicables aussi bien à des fins civiles que de défense. Or nous avons plusieurs fois constaté – c'est d'ailleurs une banalité - que les Etats-Unis, depuis la 2e guerre mondiale, ont bâti leur domination scientifique et technologique sur les recherches/développements et sur les politiques industrielles inspirées par leur politique de défense. Mais il faut voir ce qui se cache derrière cette politique de défense. Dans beaucoup de cas, et plus que jamais aujourd'hui, les menaces ont été constamment grossies afin de faire supporter aux populations le poids des dépenses militaires et des contraintes en découlant. Le responsable en est ce que certains mémorialistes américains appellent The Monster, le Monstre, c'est-à-dire le lobby militaro-industriel aujourd'hui associé aux mouvements néoconservateurs et évangélistes de combat. Il en est résulté une politique consistant à faire peur à l'opinion de façon à encourager sans cesse de nouvelles dépenses militaires et la recherche de nouvelles armes de plus en plus sophistiquées – même si celles-ci ne correspondent pas réellement à des besoins de défense(1).

Le commentaire n'est pas anodin. Il commence à être fait par de nombreux observateurs politiques américains. La guerre en Irak, dont l'Amérique est loin d'être sortie, a été riche d'expériences douloureuses pour les défenseurs des armes technologiques. On a vu qu'elles n'avaient qu'une efficacité limitée dans la lutte contre des mouvements de guérillas mettant en oeuvre des combattants disséminés dans des populations et des territoires plus que primitifs(2). Les ruineux hélicoptères d'attaque et les chars Abrams sont à la merci d'un simple RPG7. Les systèmes sophistiqués d'écoute ne permettent toujours pas de distinguer un paysan inoffensif d'un combattant bardé d'explosifs. Engagés comme précédemment les Soviétiques, dans une guerre de plus en plus totale contre les populations, les Américains ont atteint les limites de résistance de leur corps expéditionnaire…et de leurs budgets. Fait autrement grave, ils sont pratiquement impuissants dorénavant pour mener des opérations semblables dans d'autres parties du monde. Même des bombardements aériens sembleraient incapables, d'après les experts, à empêcher l'Iran de développer des armes nucléaires, vu la dispersion des sites. Il ne resterait plus que l'arme atomique, dont les effets seraient terrifiants, non seulement pour les pays ciblés, mais pour la place des Etats-Unis dans le monde.

Or malgré cela, qui n'échappe plus au Pentagone, les laboratoires et les industriels financés par le DOD continuent à sophistiquer de plus en plus les systèmes d'armes. Aujourd'hui la tendance est à la robotisation totale du combattant et de ses véhicules, au sein du système réseaucentré. Les «vieux» systèmes eux-mêmes continuent à engloutir des milliards, sous prétexte de renouvellement et de mise à jour. Le cas le plus emblématique est le programme intéressant l'avion de combat Joint Strike Fighter F-35. Son coût et son manque de souplesse auraient dû en entraîner l'arrêt depuis longtemps. Pourquoi cet entêtement de la part des grands décideurs du système militaro-industriel ? Ce n'est pas seulement parce que les contrats rapportent de substantiels bénéfices. C'est aussi parce que derrière les ennemis avoués aujourd'hui (le terrorisme, l'Axe du mal), ils visent à surpasser tous les compétiteurs possibles y compris parmi leurs alliés. Non seulement avec des armements de plus en plus sophistiqués, que l'opinion doit accepter même si elle est consciente qu'il y aurait bien d'autres occasions d'utiliser plus sainement les ressources publiques, mais avec une avance technologique qui leur permet de s'imposer sur les marchés mondialisés civils. Le propre du système est en effet de faire financer les recherches civiles par les budgets militaires tout en prétendant que la libre concurrence, la déréglementation et la non-intervention de l'Etat doivent être la règle pour tous dans l'économie monde.

Les besoins de la défense offrent pour cela un argument imparable. Le cas du JSF, bien étudié par Philippe Grasset(3), est exemplaire. Son objectif était de démanteler toutes les industries aéronautiques mondiales, à commencer par les industries européennes. Il est presque atteint. Seul, grâce au gouvernement français, Dassault avec le Rafale a jusqu'ici échappé à la destruction, mais il est dans une situation précaire. Dans le même temps, les solutions développées pour le JSF sont offertes gratuitement aux avionneurs civils américains, mais elles ne sont évidemment pas comptabilisées dans les aides apportées par les Etats tant à Boeing qu'à Airbus, aides dont le gouvernement américain demande avec tant de continuité la suppression. Il en est évidemment de même dans tous les domaines, moins visibles mais encore plus déterminants, qui concernent les 4 technologies émergentes, nano, bio, info et cogno technologies. Nous sommes donc en présence, avec les budgets militaires américains et les multiples produits développés grâce à elle, d'une machine de guerre qui ne vise pas prioritairement les ennemis avérés et futurs des Etats-Unis mais surtout le reste du monde. Il s'agit d'imposer partout et en tous domaines l'hyperpuissance dominatrice de l'Empire.

Les auteurs du livre n'insistent pas véritablement sur cet aspect des choses. On ne peut pas le leur reprocher. Mais ils mettent cependant en évidence la façon dont depuis la 1ère guerre du Golfe, les Etats-Unis ont adopté ce qu'ils ont appelé la Revolution in Military Affairs ou RMA. Il en est résulté une véritable explosion de nouvelles technologies et de nouvelles façons de les employer(4). Si les Américains avaient vraiment joué la coopération avec leurs alliés, plutôt qu'une posture de domination et d'assujettissement, ils les auraient partagées, au moins au sein de l'OTAN. Mais ils s'en sont bien gardés, car la guerre économique était et demeure pour eux prioritaire à la défense. Ceci a produit un décrochage aujourd'hui presque achevé entre l'Amérique et les autres membres de l'Otan, désormais réduit à des rôles secondaires. On a beaucoup reproché aux Européens de ne pas investir dans les dépenses militaires, notamment dans la R/D. C'était vrai et cela le demeure. Mais les Américains, répétons-le, ne le souhaitaient pas. Aujourd'hui encore, on peut voir avec quelle méfiance insultante ils traitent leurs fidèles allés britanniques au sein de la special relation, au point que ceux-ci commencent à vouloir s'en émanciper.

La défense européenne

En dehors des lumières qu'ils jettent sur les stratégies du département de la défense US, les auteurs consacrent la part la plus importante du livre à l'examen de la façon dont les pays européens, malgré et sans doute à cause du refus de coopérer des Américains, sont en train de se doter à travers mille vicissitudes des moyens de commandement et des matériels nécessaires à une politique autonome de défense et de sécurité. Là encore, pour ceux qui hésitent encore à se plonger dans ces questions, la lecture du livre offre une introduction précieuse. Alain De Neve et Raphaël Mathieu mettent bien en évidence la disparité des efforts et des résultats qui pénalise les Etats de l'Union européenne. C'est la France et ses industriels qui sortent les grands gagnants de l'évaluation, la Grande Bretagne et l'Allemagne, loin derrière, venant ensuite. Mais leur regard reste, fort justement, sévère, y compris à l'égard de la France, bonne élève de la classe. Ni dans chacun des grands pays(5) ni au niveau communautaire, on n'a su encore trouver le moyen de concurrencer efficacement les Etats-Unis. Ce ne sont pas seulement les crédits ou les bonnes idées qui manquent, mais la coordination entre forces, entre industries et entre laboratoires.

C'est aussi en général la grande difficulté d'assurer de bonnes retombées civiles des investissements de recherche consacrés à la défense. On considère généralement en France que les dépenses de R/D militaires n'ont pas de retombées dans le civil. C'est sans doute vrai en France mais c'est tout à fait faux aux Etats-Unis (et même dans des pays plus ouverts au dialogue internes comme le Royaume Uni ou les pays scandinaves). Il est donc difficile ici aux politiques d'encourager la croissance des dépenses de recherche militaire. Les auteurs prennent à cet égard de nombreux exemples dont celui du spatial militaire, qui ne profite guère, ni dans un sens ni dans l'autre, à ce qui est fait en matière de spatial civil, sauf en ce qui concerne les lanceurs. Il en résulte une stagnation dans les deux secteurs.

Les auteurs ne se sont pas engagés dans une discussion de fond concernant ce que devra être à l'avenir la politique de défense et de sécurité européenne, à supposer qu'elle puisse vraiment se détacher de l'influence américaine et être mise au service d'une véritable souveraineté européenne, encore à construire. Ils n'ont pas non plus abordé la question des armements nucléaires stratégiques ou plutôt de leur insertion dans des dispositifs européens communs. Ceci obligerait à s'engager dans des débats difficiles sur ce qui dans l'avenir – dans un avenir peut-être proche – menacera l'Europe. La lutte contre le terrorisme ne cessera pas, même si on ne doit pas grossir ses exigences. Quels types d'armes ou de dispositifs technologiques nécessitera–t-elle, qui ne transformeraient pas l'Europe en société policière ? A un autre niveau, de quels types d'équipements, navires, avions, drones, véhicules terrestres, plus ou moins robotisés, aura-t-on besoin, et pour quels types de théâtres ? Les perspectives possibles de l'Agence européenne de l'Armement sont à peine abordées. Il est vrai que le sujet est difficile à éclairer car probablement aucun membre de l'Agence n'y voit encore clair et n'est prêt à collaborer comme il faudrait avec les autres.

Disons cependant que si ces questions ne sont pas discutées explicitement, chacun des chapitres et sections consacrés par le livre à la défense européenne permettent d'y réfléchir. Nous sommes donc là, répétons-le, en face d'un ouvrage émanant non d'un quelconque lobby militaro-industriel européen (qui existe aussi) mais d'un effort de prise de conscience politique s'imposant à tous ceux qui veulent se prononcer sur l'avenir de notre continent.

Notes
(1) Selon l'expression explicite d'un expert : "comment préparer la prochaine guerre que nous allons perdre ?"
(2) L'expérience acquise au Viêt-Nam avait été oubliée. Mais peut-être s'agissait-il d'un oubli volontaire ?

(3) Voir http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=2356 Sur le même site Dedefensa, on trouvera un dossier très intéressant sur le CMI américain, le complexe militaro-industriel http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=2383

(4) Dont les acronymes repris dans le glossaire, fourni en début de livre, page VII, donnent un saisissant exemple.

(5) Le livre, sans insister, montre bien l'indifférence presque totale que manifestent les petits pays de l'Union aux questions de défense. Cela mériterait d'ailleurs d'être discuté. S'ils ne peuvent plus compter sur l'Otan, vont-ils se borner à acquérir auprès des Etats-Unis des outils obsolètes, du type armements de maintien de l'ordre, incapables d'interopérer au niveau de l'espace européen ?


Commentaires de l'auteur
L'un des auteurs, Alain De Neve, a bien voulu nous adresser les commentaires suivants dont nous le remercions:

"Permettez-moi de vous remercier pour la critique particulièrement élogieuse que vous avez rédigée à la faveur de notre ouvrage « Les armées d'Europe ». C'est un réel plaisir, en tant que co-auteur, de savoir que des lecteurs intéressés trouveront des éléments d'informations utiles dans ce livre. Mais il est vrai, comme vous le dites, que ce bouquin comporte d'évidentes limites : aspect didactique manquant pour les non-initiés, impossibilité de procéder à un examen de chaque programme « phare » de l'Europe de l'armement et, peut-être, un certain vieillissement rapide des informations concernant certains systèmes d'armes. Et vous faites fort bien d'évoquer, comme nous avons tenté d'y procéder au travers de notre introduction méthodologique, ces quelques « manquements » ; l'essentiel étant de ne point tromper le public sur la « marchandise ».

Quoi qu'il en soit, j'espère sincèrement que ce livre pourra aider à la compréhension des enjeux stratégiques et technologiques, trop souvent effacés, à mon sens, du débat public en raison, justement, des données complexes qu'il brasse.

Je suis, en outre, entièrement d'accord avec l'analyse que vous faites de l'état présent des relations transatlantiques, notamment, à l'endroit de programmes sensibles tels que le JSF. Mes pensées rejoignent tout à fait les vôtres sur ce sujet. Les risques d'une dilution du secteur aéronautique par « aspiration » des budgets et « vacuité » des programmes porteurs est réelle. Ceux-ci pourraient d'ailleurs concerner, à l'avenir, le secteur naval ; conséquence logique dans la mesure où les états-majors pensent aujourd'hui leurs systèmes de forces dans un logique d'intégration aéronavale.

Je n'ai donc rien à modifier, ni même à rajouter à vos arguments."

© Automates Intelligents 10/03/2006

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