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Dossier European Space policy. Pour une politique européenne de l'espace

Relancer la politique spatiale européenne
Pour une véritable souveraineté de l'Europe dans l'Espace

Cette note résume la position à ce jour de PanEurope France et d'Automates Intelligents sur la question de la souveraineté spatiale européenne. Elle a été rédigée par Jean-Paul Baquiast. On y trouve une introduction en forme de Manifeste ainsi qu'une Vision (selon le terme consacré) concernant l'Europe spatiale à terme de 20 à 30 ans.
25 février 2006


Souveraineté de l’Europe dans l’espace et volonté politique
Automates-Intelligents, Union Paneuropéenne

Avec le progrès permanent des nouvelles technologies, l’humanité est désormais capable d’entrer pleinement dans une nouvelle ère qui est celle de l’espace. On abandonne le rêve ou les tentatives limitées pour aborder l’âge des sociétés spatio-centrées.

Les sociétés spatio-centrées se donnent quatre types de puissance :
- la maîtrise de l’information et de l’espace stratégiques à l’aide de systèmes spatiaux de défense et de sécurité, indispensables tant que la paix ne régnera pas sur la Terre (space dominance) ;
- la maîtrise des programmes d’exploration du système solaire et du cosmos par l’envoi de satellites et de sondes à finalités scientifiques ;
- la maîtrise des applications de service utilisant l’espace proche, développées à partir d’observations satellitaires de la Terre, des océans, des climats, ainsi que par l’usage de satellites de géolocalisation ;
- la maîtrise des vols d’exploration faisant appel à des robots puis à des hommes vers la Lune et les planètes. La présence d’équipages humains peut ne pas paraître prioritaire, vu les risques et les coûts. Mais ces vols sont indispensables à la dynamique et à la cohésion sociale par leurs aspects exemplaires – ceci sans mentionner leurs retombées scientifiques.

D’ores et déjà, on constate que rares sont les produits ou les services ne faisant pas appel à une compétence spatiale. Les retombées, dans la vie de tous les jours, en seront de plus en plus nombreuses. Les bénéfices intellectuels et économiques futurs paraissent innombrables. Il faut aller plus loin, en explicitant le concept de sociétés spatio-centrées.

Ce concept signifie qu’aujourd’hui, le seul vrai moteur des nouvelles croissances en matière scientifique, technologique, industrielle et d’emplois se trouve dans d’ambitieux programmes spatiaux. Les retombées de ceux-ci irrigueront tous les secteurs et dynamiseront toutes les énergies. Il s’agit comme l’avait bien pressenti John Kennedy, d’une nouvelle frontière à dépasser. Mais ceci non dans la perspective d’une simple rivalité entre puissances. La perspective qui s’offre à nous, même si elle s’engage dans une ambiance de compétition, est bien plus large. Il s’agit d’ouvrir à l’humanité toute entière des chemins lui permettant de sortir de ses mortelles contradictions actuelles.

Les Etats-Unis depuis longtemps, plus récemment la Chine, l’Inde et le Japon, sans mentionner la Russie dont l’expérience date des origines de la conquête de l’espace, l’ont parfaitement compris. Ces puissances mettent en œuvre avec continuité des politiques ambitieuses de développement planifiées sur au moins trente ans. Elles les financent sur des crédits publics, civils et militaires. Les Etats-Unis, les plus en pointe, consacrent environ 40 milliards de dollars par an à l’espace sous toutes ses formes, ce qui équivaut à une somme d’ailleurs très faible de quelques 100 dollars par habitant.

L’Europe seule semble désormais sur le retrait. Certains pays avaient admis la nécessité d'une politique de présence européenne dans l’espace, politique confiée à l’Agence Spatiale européenne. Celle-ci s’est remarquablement bien acquittée de sa tâche compte tenu des budgets alloués. Mais l’élan initial s’essouffle aujourd’hui et les relais politiques ne sont pas assurés. Globalement, les pays européens consacrent à l’espace environ 5 milliards d’euros par an, soit 11à 12 euros par habitant, ce qui est absolument ridicule en termes de prélèvement sur les PIB. Pourtant l’Europe, encore la deuxième puissance économique du monde, pourrait tout à fait figurer en tête des autres grandes puissances pour la conduite de l’aventure humaine dans l’espace. Pourquoi ne le fait-elle pas ?

La raison principale de cette incapacité tient sans doute aux mêmes raisons qui rendent les pays européens aveugles aux risques de la perte de compétences dans l’ensemble du domaine des sciences et technologies. Le rôle de ces technologies n’est pas perçu comme ce qu’il est, c’est-à-dire le facteur essentiel de l’indépendance politique et de la croissance économique. L’Europe est par ailleurs encore très imprégnée de la conviction que le grand voisin américain est là pour apporter les solutions et l’assistance nécessaires au développement. Cette confiance en l’Amérique est renforcée par l’idéologie libérale diffusée par les Etats-Unis dans leur sphère d’influence, en contradiction d’ailleurs avec l’interventionnisme public intense qu’ils manifestent en ce qui les concerne. Or, que ce soit dans le domaine des industries spatiales ou dans celui des autres industries avancées, rien de solide ne peut être fait sans des politiques publiques assurant avec continuité la préservation et le développement des investissements scientifiques et industriels. Tous les pays spatiaux le font, sans exception.

Réunis les 5 et 6 décembre à Berlin, les ministres représentant les 17 pays membres de l'Agence spatiale européenne (Esa), dont le Canada, sont parvenus à un accord qualifié par eux d'«historique» sur l'avenir de l'Agence de 2006 à 2010. Cet accord est également considéré par les observateurs comme un début de prise en compte par l'ensemble des pays européens de l'importance stratégique de l'espace. Nous ne partageons pas cet optimisme. Certes, la réunion de Berlin aurait pu tourner à la catastrophe. Le pire a été évité. Mais presque tout reste encore à faire, non seulement sur le plan budgétaire mais sur le plan des esprits, pour que les Européens comprennent que sans une politique réaffirmée de souveraineté spatiale, les acquis spatiaux de l’Europe, importants aujourd’hui du fait des efforts des décennies précédentes, se dégraderont rapidement.

Un nouveau rendez-vous du conseil des ministres a été pris pour 2008, qui sera plus important encore que celui de Berlin. Il s'agira de faire le bilan des actions en cours, ainsi que de décider de nouvelles actions si, comme il apparaît déjà nécessaire, le renforcement de la compétition dans le domaine spatial exige que l'Europe confirme et surtout amplifie sa stratégie.

En conséquence, ceux qui en Europe s’intéressent au spatial doivent d’ores et déjà formuler des propositions ambitieuses concernant ces futures actions. Nous souhaitons que ce numéro de notre revue y contribue. Il sera suivi d’autres, surtout si se précise un projet que nous entretenons, celui de monter un séminaire destiné à convaincre les hommes politiques européens de l’importance stratégique majeur de l’espace pour l’Europe. Ce séminaire devrait comporter un état des lieux montrant le décrochage actuel puis la formulation de ce que devrait être la vision de l’Europe spatiale. L’objectif à poursuivre est de commencer à préciser pour les trente prochaines années les programmes mais aussi les outils humains, industriels et budgétaires permettant à l’Europe non seulement de conserver mais d’améliorer son rang actuel au sein des puissances spatiales. La France a un rôle important à y jouer. Elle a toujours été le moteur de l’Europe dans ce domaine. Elle doit le rester.


Vision de l'Europe spatiale pour les 20/30 prochaines années


Les décisions relatives au lancement des programmes Galiléo et GMES dont la presse a rendu compte en fin d'année 2005 ne doivent pas faire illusion. Non plus que la réussite précédente de l'orbiteur de l'Esa Mars-Express autour de Mars ou l'atterrissage sur Titan de la sonde Européenne Huygens. La réalité profonde est que la politique spatiale européenne se porte mal. Tous les acteurs, institutionnels, scientifiques et industriels du spatial le savent. Mais pour des raisons différentes, beaucoup ne le disent pas. Certains veulent conserver des situations dont ils pensent pouvoir encore bénéficier même s'ils les savent fragiles. D'autres plus nombreux reculent devant l'ampleur des réformes qu'ils pensent nécessaires mais qu'ils jugent pour le moment improbables. D'autres enfin ne s'expriment pas parce qu'ils croient que les opinions européennes ne s'intéressent pas à l'espace et que nul décideur politique, en conséquence, ne les écoutera.

Mais pourquoi la politique spatiale européenne se porte-t-elle mal, que ce soit au niveau européen ou au niveau français ? Nombre d'arguments explicatifs ont été avancés. Nous pensons qu'ils sont restés trop techniques et qu'ils n'ont pas mis suffisamment en évidence le fait qu'il n'y aura pas de politique spatiale européenne digne de ce nom si le concept de souveraineté technologique, scientifique et politique de l'Europe n'est pas davantage affirmé. Or aujourd'hui, la construction européenne est elle-même en panne, faute de s'être donné un objectif à la hauteur des enjeux qui pèsent sur elle, c'est-à-dire l'affirmation d'une Europe véritablement indépendante dans un monde multipolaire.

Ici, nous croyons pouvoir affirmer qu'une politique spatiale européenne extrêmement ambitieuse et visant à assurer en tous domaines la souveraineté de l'Europe dans l'Espace sera l'un des meilleurs moyens de conforter la présence de l'Union dans le cercle très étroit des puissances politiquement souveraines. Autrement dit, une politique spatiale européenne visant la souveraineté serait le meilleur moyen d'affirmer la volonté de l'Europe à l'indépendance et à la puissance. Il y a 40 ans, Charles de Gaulle avait compris cela concernant la France. Grâce à ses choix, notre pays et l'Europe à sa suite comptent encore parmi les puissances spatiales. La même ambition est à reprendre aujourd'hui au niveau européen. Cependant la France, s'appuyant sur sa vieille expérience de l'Espace, ne doit pas attendre que les institutions européennes ou les Etats-membres se persuadent de la nécessité d'agir. Elle doit reprendre l'initiative et pousser à s'organiser avec elle, en donnant l'exemple, ceux des pays et des institutions européennes qui accepteront de relever ce nouveau défi.

Précisons à ce stade que l'Espace n'a jamais été une compétence européenne commune. Son statut est semblable à celui de la défense. Mais les Etats-membres qui désirent en faire un domaine de coopération renforcée, défini par des accords bi- ou multilatéraux, peuvent le faire. C'est ainsi qu'un certain nombre d'Etats membres de l'Union Européenne sont membres de l'Agence Spatiale Européenne (ESA). L'Espace peut relever en ce cas de votes à la majorité qualifiée, qui évitent le blocage par des Etats refusant de s'engager dans une politique spatiale européenne.

Depuis quelques années, la Commission européenne, agissant cette fois au nom de tous les Etats membres, a décidé de consacrer quelques crédits prélevés sur ses budgets de recherche (Programmes cadres communautaires de Recherche )à des programmes engagés au sein de l'ESA. C'est notamment le cas concernant les programmes Galiléo et GMES. Il s'agit d'une bonne initiative puisque ainsi les 25 Etats conviennent de s'unir dans une politique spatiale. Il n'est pas du tout dit que les Etats jusqu'ici peu motivés ne puissent pas s'intéresser au domaine spatial. Mais beaucoup reste à faire pour les convaincre tous de l'intérêt de ces activités.

Le sujet est complexe, les documents à consulter nombreux et souvent difficiles à interpréter. Dans le cadre de ce document, nous sommes obligés de simplifier l'argumentaire. Mais le message peut être résumé simplement.

Nous estimons que la France, qui a toujours eu un rôle d'entraînement en matière de souveraineté spatiale, doit continuer à le faire et rallier ceux des Etats-membres qui partageront ses vues dans la définition d'un programme à 20 ans précisant clairement les finalités, les acteurs et les moyens. Pour ce faire, elle doit insister pour que l'Europe affirme sa présence en tête dans l'ensemble des domaines au sein desquels se marque la souveraineté spatiale : l'Espace militaire ; l'Espace des applications civiles, l'Espace scientifique ; l'Homme dans l'Espace.

Nous consacrerons la première partie de cette note à préciser ces domaines. Dans une seconde partie, nous examinerons les questions communes liées aux moyens techniques et industriels, aux budgets et à la coordination.

1. Les domaines de la souveraineté spatiale

1.1. L'Espace militaire et de sécurité.

Dans un prochain numéro, nous publierons un article plus détaillé concernant les politiques spatiales en matière de défense. Bornons nous ici à quelques considérations générales. La priorité immédiate est d'assurer la présence militaire de l'Europe dans l'Espace. Autrement dit, il ne faut pas laisser aux Etats-Unis ni bientôt à la Chine le concept de full spatial dominance. Si l'espace doit être militarisé – et il l'est déjà –, les forces armées européennes doivent y être présentes, dans toutes les configurations permises par les technologies. Parler de militarisation de l'Espace fera peur. Mais il ne devra pas s'agir d'une militarisation de type offensif, par exemple prévoyant des premières frappes faisant appel à des vecteurs spatiaux. Il s'agira de moyens d'observation et de défense dont le rôle serait analogue aux moyens de dissuasion, y compris nucléaires, dont disposent actuellement deux pays européens, la Grande Bretagne et la France. Il s'agira aussi de moyens contribuant à assurer la sécurité civile de l'Europe face aux grandes menaces naturelles ou de civilisation.

Par ailleurs, la "militarisation" de l'Espace ne devrait pas signifier que des Etats-majors ignorant souvent le domaine spatial seront les seuls décideurs en matière de choix technologiques ou d'emploi. Il faudra trouver des solutions analogues à celles mises en oeuvre aux Etats-Unis, où les impératifs stratégiques sont clairement exposés et partagés par tous les acteurs. Pourra-t-on généraliser ceci au niveau européen, où les Etats peuvent à la rigueur s'entendre sur des projets spatiaux scientifiques, généralement confiés à l'Esa, mais éprouvent encore de grandes difficultés à s'entendre sur le spatial militaire et de sécurité? C'est là tout l'enjeu de la question abordée ici.

Qu'implique dans ces conditions le concept d'Espace militaire et de sécurité européen?

1.1.1. Des moyens techniques et scientifiques

- des infrastructures de lancement et de stations de suivi au sol (dont l'Europe dispose déjà grâce notamment à Kourou, mais qu'il faut agrandir);
- des lanceurs de diverses capacités : la filière Ariane, à ne pas abandonner même s'il faut la faire évoluer, mais aussi ceux développés par d'autres Etats européens, notamment l'Italie, ou obtenus par coopération avec la Russie;
- des satellites d'observation dans les différents spectres (optique, radar, infra-rouge, etc.) avec les meilleurs définitions accessibles à la technologie du moment. Déployés en réseaux, ils pourront, sans compromettre les objectifs militaires, contribuer à des applications civiles, notamment en observation de la Terre (dans le cadre du concept précité dit GMES (Global Monitoring for Environment and Security). Les données recueillies par ces satellites n'ont d'intérêt que si elles peuvent être traitées dans des temps très court par de puissants moyens de calculs et de transmission de l'information aux centres compétents pour l'utiliser.
- des satellites de télécommunications et stations au sol capables d'acheminer les débits nécessaires en protégeant les données.
-
d'un système de positionnement par satellites autonome. Il s'agira de Galiléo mais étendu ou adapté de façon à satisfaire en premier les besoins militaires, les besoins civils étant assurés par surcroît, comme avec le GPS américain.

Or il faut bien admettre que, en matière de satellites, l'Europe n'a que le strict minimum, principalement grâce à la France. Sans tomber dans la profusion de satellites déployés par les Etats-Unis, il faudrait au moins tripler les effectifs, préparer dès maintenant les générations suivantes, harmoniser les modes de recueil et de traitement des informations afin de les rendre interopérables. Autrement dit, il faut (autrement que dans les discours) mettre en place le concept de net centric warfare ou combat infocentré impliquant les différentes armes des différents pays. On voit que l'effort a faire est immense, plus d'ailleurs en termes d'organisation que d'équipement. Ces satellites, rappelons-le devront impérativement être commandés aux industriels européens (Alcatel, Astrium, etc.) afin de maintenir leurs compétences dans un cadre européen.

Faut-il ajouter à ces dispositifs des systèmes plus sophistiqués et plus coûteux, dont l'efficacité est parfois contestée, visant à prévenir les attaques balistiques soit par des faisceaux laser soit par des missiles? Faut-il envisager également des satellites dits tueurs ou anti-satellites, à but au moins défensif (ASATs ou anti-satellites weapons. Voir http://www.fas.org/spp/military/program/asat/)? Nous pensons que si l'Europe ne se dote pas d'un minimum de dispositifs destinés à protéger son espace territorial d'abord, ses systèmes orbitaux ensuite, qu'ils soient militaires ou civils, elle se mettra à la merci de n'importe quelle puissance s'étant doté de moyens même rustiques de brouillage, d'interception ou de destruction. Ce ne sera pas l'existence de la force nucléaire stratégique à la disposition de certains pays qui pourra résoudre ces difficultés. Il conviendrait donc d'étudier et mettre en place de tels systèmes anti-missiles et anti-satellites tueurs. Les retombées civiles, comme dans d'autres secteurs, seront considérables et justifieraient à elles seules les investissements. Comme toujours, il faudra cependant méditer les échecs relatifs enregistrés précédemment par les Etats-Unis et l'URSS dans le développement du concept de guerre des étoiles. Il faudra développer des systèmes raisonnables et pragmatiques.

1.1.2. Une reconfiguration et une légère augmentation des budgets militaires

Les budgets de l'Espace militaire ne devront pas être imputés sur les budgets de recherche, mais sur des budgets militaires et civils existant dans chacun des Etats, à renforcer en tant que de besoin. Même si les trois armes (terre, mer, air) se voient imposer actuellement, notamment en France, des restrictions budgétaires qu'elles jugent insupportables, elles devront admettre qu'une meilleure utilisation en commun de certains crédits leur permettra de financer le spatial militaire à développer. Des crédits nouveaux devront cependant être ajoutés provenant d'autres secteurs d el'administration. Ils pourront, mais très marginalement, être compensées à terme par les applications civiles de certaines infrastructures. On considère généralement qu'une somme supplémentaire de 1 à 1,5 milliard d'euros par an devrait suffire à couvrir pendant les prochaines années tous les besoins de défense européens, en assurant par ailleurs le maintien à niveau du potentiel industriel.

1.1.3. Une reconfiguration des autorités de tutelle et de commandement

Il n'existe actuellement, ni en France ni en Europe, contrairement aux Etats-Unis (CINCSPACE, Commander-in-Chief, United States Space Command ), d'autorité suprême qui puisse être responsable de l'Espace militaire, en coordination avec les autres moyens. Nous reprendrions volontiers ici la suggestion faite par le rapport de Roger Maurice Bonnet au gouvernement français en 2002 : créer en France un Comité français de l'espace, présidé par le Président de la République, comme il préside un Comité National de défense. Ce Comité ferait la synthèse entre les besoins militaires et civils. La France devra demander qu'en parallèle soit créé entre les Etats-membres souhaitant s'engager dans cette voie un Comité européen de l'Espace, composé des chefs d'Etats et présidé par une autorité européenne reconnue.

Ces deux comités n'auraient pas pour seule compétence le domaine militaire, mais celui-ci étant mis en priorité, les autres domaines seraient conçus de façon à être le plus possible compatibles et convergents avec lui.

Les organismes nationaux (CNES en France) ou européens (Esa) ne perdraient pas leur autonomie mais seraient considérés comme maîtres d'ouvrage et /ou maîtres d'oeuvre, sous la tutelle de ces comités, des domaines entrant dans leur compétence et ayant un impact sur la politique de militarisation de l'Espace. Il faudra évidemment faire admettre aux membres de l'Esa que celle-ci puisse intervenir dans le domaine du spatial militaire (ou tout au moins du spatial dual). L'idée jusqu'ici admise de spécialiser l'Esa dans le spatial civil et de créer une autre structure pour coordonner le spatial militaire parait irréaliste et dangereuse.

Les structures du commandement européen (non Otan) actuellement en cours de mise en place devront aussi être organisées pour assurer un commandement adéquat s'exerçant sur la conception et le déploiement des systèmes spatiaux européens.

1.1.4. Une bonne intégration dans la politique d'aide à la recherche et à l'innovation.

En France, les deux agences en cours de montée en puissance, Agence pour l'Innovation industrielle (AII) et Agence Nationale de la Recherche (ANR), devront être mises à contribution, chacune dans leurs domaines de compétence, pour encourager les développements et recherches amont, en liaison avec les laboratoires et entreprises françaises. Ceci pour éviter ce qui risque de se produire avec Galiléo : donner du chiffre d'affaire aux entreprises non européennes, en leur offrant l'opportunité de développer des produits et applications civils et militaires.

La même politique de ciblage de la R/D devra être conduite au niveau européen, d'abord avec le PCRD, puis ensuite, quand elle entrera en activité, avec l'Agence Européenne de l'Armement.

1.1.5. La mise en œuvre de politiques industrielles

Il ne serait pas concevable d'espérer conduire une politique spatiale européenne, quelle qu'elle soit mais surtout quand elle s'intéressera au domaine militaire, en laissant les industriels européens sans protection à l'égard du marché. Des politiques industrielles de filières devront être mises en œuvre de bout en bout, depuis le financement des start-up jusqu'à la garantie de contrats à long terme aux grands fournisseurs. En contrepartie, les industriels bénéficiant de cette « protection » ne devraient pas être autorisés à se faire acheter par des concurrents non-européens sans l'autorisation des responsables de la politique spatiale.

Tout ceci, nous ne nous le cachons pas, est aux antipodes de la pensée économique et politique actuelle. Mais il s'agit du prix intellectuel à payer pour exister dans le domaine spatial de défense et de sécurité tel que défini ici.

1.2. Les applications spatiales civiles

On désignera sous ce nom les programmes spatiaux ayant en priorité la satisfaction des besoins des utilisateurs civils : télécommunications, diffusion, observations, traitements des données, géolocalisation, etc. Les besoins vont se multiplier, dans le monde entier. Le nombre des satellites, stations à terre, matériels, centres de calcul dédiés va croître en conséquence. On voit déjà, outre ce que se fait aux Etats-Unis, de grands et de moins grands pays développer des programmes très ambitieux. Citons ce que fait l'Inde :

L'Inde a établi à partir de 1963 un programme spatial à 40 ans, orienté vers les applications civiles. Il faut rappeler que le premier acte de ce programme a été en 1977 l'utilisation du satellite Symphonie acquis auprès de la France. Toute une série d'applications ont été définies et progressivement mis en oeuvre : télévision, télécommunications, observation de la Terre, etc. Un principe de base est que cela doit être fait en utilisant et intégrant les ressources scientifiques et industrielles nationales. C'est le cas notamment en matière de lanceurs et de satellites.
A la base, des Systèmes d'informations géographiques spatiaux (SIGS) permettent d'élaborer des politiques de gestion de l'eau, des terres agricoles, de la sécheresse, des ressources halieutiques.
Viennent ensuite des applications plus complexes : télémédecine, télééducation, gestion des urgences et calamités, secours et navigation en mer, météo. Ainsi en télémédecine 115 hôpitaux sont aujourd'hui organisés en réseau et peuvent dispenser des télé-soins sur l'ensemble du territoire rural. Il en est de même concernant les universités.
C'est l'Etat qui prend l'initiative des premiers services. Mais le point important est que les moyens d'utiliser les données au service des besoins locaux sont mis en place d'emblée, parallèlement à l'offre de services. C'est la formule dite des « Ressources de Village ». Un ou plusieurs terminaux donnent les informations critiques aux villageois qui en ont besoin. Ceux-ci, dans un premier temps, les utilisent telles quelles. Ils interviennent ensuite pour que les services s'améliorent.

L'Europe s'est déjà engagée, non sans réticences et lenteurs, dans de tels systèmes, à l'initiative de l'Esa et avec le soutien de la Commission européenne. Il s'agit des programmes Galiléo et GMES, Global Monitoring for Environment and Security' (Pour détails, voir : http://www.gmes.info/ - voir aussi ci-dessous 1.3. L'espace scientifique). Mais ceci ne doit pas faire illusion. Ces programmes viennent de commencer. Au rythme actuel leur déploiement durera des années. Il faudrait dès maintenant, notamment pour GMES, envisager d'élargir le nombre et la variété des satellites et des stations de traitement des données impliqués. Enfin les politiques de soutien à l'industrie, notamment pour permettre l'émergence de petites sociétés innovantes offrant des services commerciaux à partir des données de base (par exemple dans le domaine de la géolocalisation) commencent à peine à être envisagées.

On ne voit donc pas, contrairement à ce qui se passe en Inde, comme indiqué ci-dessus, un grand mouvement de modernisation des secteurs professionnels publics et privés s'organiser sur l'enemble de l'Europe, à partir du déploiement de réseaux satellitaires avancés. La plupart des décideurs ignorent même de quoi il peut s'agir. Rappelons que les satellites militaires évoqués dans la rubrique précédente pourraient participer à ce mouvement.

Ces applications doivent elles être conçues comme commerciales, c'est-à-dire rentables ?

Dans ce cas, les investissements correspondants ne seraient entrepris que s'ils pouvaient à plus ou moins brève échéance être amortis par des contributions versées par les utilisateurs publics et privés. A la limite, la responsabilité des programmes pourrait être déléguée directement à des concessionnaires privés.

Pour nous, la réponse ne peut être que négative. Jusqu'à ce jour, aucun pays, même aux Etats-Unis, ne compte sur les loyers versés par les utilisateurs pour financer les infrastructures spatiales ou les grands services associés. Il s'agit bien qu'intéressant le domaine civil, de responsabilités ressortant, au même titre que les programmes militaires, du domaine régalien. Elles concernent directement la sécurité nationale et les grands services publics. D'où la proposition de soumettre les décisions à prendre aux Conseils nationaux et européen de l'Espace mentionné dans la section précédente.

Certes, si certaines prestations peuvent être facturées à des utilisateurs solvables, il n'y a pas de raison de ne pas le faire. De même, si certaines entreprises privées utilisent les données fournies par les services publics spatiaux pour y ajouter de la valeur et les commercialiser, ce sera parfait. On se retrouve dans la situation déjà connue depuis longtemps par les services publics de météorologie. Mais en aucun cas, ce ne devront être la loi du marché et la concurrence brutale qui décideront de ce qu'il faudra faire et comment le faire.

La nécessité d'une planification souple à 15/20 s'impose pour la mise en place des nouvelles infrastructures, comme en ce qui concerne les réseaux de transport terrestres. Cette planification devra comporter dès maintenant l'évaluation et la réservation des crédits publics nécessaires, apportés par les Etats européens et par l'Union européenne,

1.3. L'Espace scientifique

Contrairement à ce que l'on croit, la part des budgets spatiaux actuellement consacrée à la recherche est faible. De plus une part importante de cette recherche, consacrée à la Station Spatiale Internationale, n'a pas d'intérêt pratique pour le moment. Plus généralement, pour certains observateurs, les retombées de recherche fondamentale liées à l'Espace seraient peu importantes.

Il paraît difficile de retenir ce point de vue qui est bien trop abrupte. Il signifie seulement qu'il ne faut pas faire reposer le financement des grands programmes spatiaux sur les seuls budgets de recherche actuels. Ceux-ci sont déjà largement sous-dimensionnés en Europe, puisque ils atteignent à peine les 2% des PIB alors qu'ils devraient dans le cadre des objectifs dits de Lisbonne dépasser 3% en 2010. Il convient donc de faire apparaître clairement les objectifs de la recherche scientifique dans le domaine de l'Espace, le rôle que l'Europe doit y jouer et les moyens qu'elle doit y affecter. Il ne faut pas en effet renoncer à mettre la politique spatiale au service de la recherche fondamentale européenne, y compris en augmentant les crédits affectés à celle-ci. Mais il faudra bien choisir les priorités internes à ce type de recherche, là où l'Espace est irremplaçable.

Jusqu'à présent l'Europe a enregistré des succès majeurs dans l'observation de la Terre (Envisat, Topex, Jason...) et dans les sciences de l'univers (Mars Express, Huygens...). Mais ces succès sont le fruit de décisions prises il y a plus de 25 ans. Aujourd'hui, les plans d'alors arrivent à terme. De nombreux grands problèmes mériteraient pourtant une nouvelle programmation à 10/20 ans. C'est ce qu'on fait les scientifiques en proposant à l'Esa un programme intitulé « Cosmic vision » qui prévoie jusqu'à 2025 un échéancier de missions qui pourront donner lieu à des appels d'offres à condition d'être financées. Ce qui au delà de 2008, n'est pas le cas aujourd'hui.

Dans le domaine des sciences de l'univers, les grandes questions portent sur :
- l'origine et l'évolution de l'univers. De quoi est-il fait ? Que sont exactement l'énergie noire et la masse noire ?
- les lois actuelles de la physique sont-elles suffisantes pour comprendre l'univers?
- existe-t-il d'autres planètes de type terrestre hors du système solaire?
- la vie existe-t-elle ailleurs ?
- quelle est l'influence de l'activité du soleil sur les planètes (étant rappelé que la Terre ne peut guère compter maintenant que sur 1 milliard. d'années d'activité solaire supportable) ?

Or aucune mission n'est actuellement programmée pour répondre à ces questions, sauf, semble-t-il la sonde Planck en 2006 (?) . On attend les budgets et les programmes. Notamment, l'Europe lancera –t-elle et quand un télescope orbital pouvant prendre le relais du vieil Hubble ?

En ce qui concerne les sciences d'observation de la Terre (hydrologie, biologie, atmosphère, climat, structure interne, tectonique, magnétisme), la priorité est actuellement de rassembler, normaliser, retraiter et diffuser l'ensemble des données obtenues par les moyens d'observation actuels. C'est l'objet du programme européen Global Monitoring for Environment and Security' GMES (NB. Pour détails, voir : http://www.gmes.info/).

Mais poursuivre les observations s'impose. Ce sont les programmes Living Planet, Cryosat (à reprendre après l'accident d'octobre 2005), GOCE, ADM-AEOLUS, SMOS, Swarm, Météosat 3e génération, etc. à lancer d'ici 2008. Devrait suivre en 2012 Earth Care (Earth, Clouds, Aerosol and Radiation Explorer), mission européo-japonaise et 6e de la série Living Planet Explorers
(pour détails voir http://www.esa.int/esaEO/SEM9JP2VQUD_index_0_m.html )

Comme dans les domaines militaires et civils, une programmation à 10/15 ans - voire au delà - comportant des engagements précis de financement par les Etats s'impose. Ni l'industrie spatiale ni les communautés scientifiques et d'utilisateurs concernées ne peuvent préparer de tels projets sans la sécurité qu'apporterait cette programmation et ces engagements.

I.4. L'homme dans l'espace

Dès maintenant, plutôt que regarder faire les Etats-Unis et la Chine, l'Europe se doit de définir des programmes lui permettant de s'inscrire en propre dans cette priorité essentielle, de même que l'ont fait ou vont le faire, derrière les Etats-Unis et la Chine, le Japon, peut-être l'Inde, sans mentionner des Etats plus petits. Beaucoup de rapports d'experts considèrent qu'il ne peut s'agir d'une priorité acceptable pour l'Europe, compte-tenu de l'irréalisme des perspectives d'exploration interplanétaire et de leur coût excessif au regard des retombées. Selon les défenseurs de cette thèse, seuls les très grandes nations, Etats-Unis, Chine… continueront dans les prochaines décennies à envoyer ou envisager d'envoyer des hommes dans l'espace. L'Europe, selon ces mêmes auteurs, devrait être raisonnable et renoncer à l'effet d'entraînement qui pousse à imiter les très grands quand on en a pas les moyens. Elle pourrait d'ailleurs dans l'immédiat se retirer du budget de la Station Spatiale Internationale (ISS), qui coûte très cher à l'Esa.

Nous considérons qu'il s'agit là d'un raisonnement politiquement inacceptable et scientifiquement non fondé.

Politiquement, même s'il s'agit d'un rêve à la fois fou et coûteux, un ensemble géopolitique tel que l'Europe qui déciderait aujourd'hui de se retirer de la course àla Lune et à Mars se condamnerait pour 50 ans à un rôle moralement et psychologiquement subordonné – sans même parler de la subordination technologique et scientifique. Les éléments jeunes et dynamiques ne pourront accepter de voir l'ambition extraterrestre déléguée à d'autres. Il s'agirait en fait, pensons nous, de l'arrêt de mort de l'Europe puissance scientifique et technologique. Nous n'avons pas le droit de faire un tel choix qui pénalisera nos enfants et petits-enfants.

Scientifiquement, par ailleurs, le raisonnement n'est pas fondé. Tous les ans, de nouvelles technologies apparaissent qui rendront les voyages interplanétaires plus faciles et moins dépensiers. Par ailleurs, les avancées de la cosmologie peuvent conduire à penser qu'à moyen/long terme, le cosmos et donc la possibilité de s'y déplacer nous apparaîtront différents de ce qu'ils semblent être aujourd'hui. Si l'Europe ne s'est pas préparée à tirer parti des nouvelles visions scientifiques, ce seront d'autres qui le feront.

Rappelons enfin que l'homme dans l'espace sera toujours précédé et accompagné de robots. Il ne faut donc pas établir une frontière étanche entre l'homme actuel, l'homme «augmenté» de demain et le robot humanisé. L'exploration planétaire sera même un des moteurs les plus exigeants pour la réalisation de multiples types de robots de plus en plus autonomes dont les sociétés développées ont par ailleurs besoin.

En conclusion de ce qui précède, même si l'exploration humaine de l'espace ne vient pas en première priorité actuellement pour l'Europe, elle doit être programmée et financée dès maintenant. La solution la plus simple et la plus économique sera pour ce faire de mandater l'Esa afin qu'à partir de son projet Aurora, actuellement orienté vers Mars, elle s'intéresse d'abord à la Lune, en parallèle de ce que fera la Nasa.

Ce ne serait que dans ce cadre là qu'il faudrait traiter la question de la Station spatiale internationale (ISS) et des véhicules fournis par l'Europe et permettant d'y accéder. La Nasa manifeste de plus en plus l'intention d'abandonner l'ISS et les vols de navettes susceptibles de l'approvisionner et la terminer. Elle entend mettre tous ses moyens sur la vision dite de « retour sur la Lune ». L'Europe ne devrait-elle pas reprendre le programme ISS, en utilisant des vaisseaux de liaison développés à partir des capsules russes. Il n'y a en tous cas aucune urgence pour le moment à afficher le retrait de l'ISS (ce qui fâcherait d'ailleurs l'Allemagne responsable du module scientifique). Un tel module, hormis l'étude de la microgravité, pourrait sans doute dans la perspective d'une exploration planétaire, jouer un rôle intéressant. Pour le reste, Aurora s'appuiera évidemment sur les infrastructures et solutions développées dans le cadre des deux premières priorités, celle de l'Espace militaire et celle de l'Espace scientifique.

Il reste cependant que l'Europe ne dispose pour le moment d'aucun des vecteurs qui seront indispensables pour mener des vols robotisés puis habités autour puis sur la Lune et Mars : lanceurs puissants, orbiteurs, modules habités capables de se poser et de repartir, stations au sol capables d'assurer les communications. Elle devrait tout demander à la Nasa, ce que celle-ci a déjà fait savoir qu'elle refuserait. Il faudrait donc dès maintenant programmer, sans doute en coopération partielle avec la Russie, la mise au point des dispositifs nécessaires. Les dépenses seront importantes mais les retombées industrielles nombreuses. Ceci nous conduit à la 2e partie de cette note.


2. Moyens, coopération, budgets

2.1. Moyens technologiques dits de souveraineté

2.1.1. La propulsion. Lanceurs et moteurs

Les lanceurs
Le refus par les Américains de lancer le satellite franco-allemand de télécommunications Symphonie en 1973 a conduit l'Europe à décider de se doter d'un « lanceur de souveraineté » en 1979. Ce fut une réussite européenne. Aujourd'hui Arianespace a lancé les 2/3 des satellites en orbite dans le monde, ce qui est peu connu. Les clefs du succès aujourd'hui sont Ariane 5 et Ariane 5 lourd ECA, dont le 2e vol de qualification a eu lieu en novembre 2005. Les lanceurs Ariane sont développées par le CNES sous l'égide de l'Esa et font travailler toute l'industrie européenne du spatial. Les autres clefs du succès sont le centre spatial guyanais de Kourou, le meilleur cosmodrome au monde - et finalement l'offre intégrée de services aux clients proposée par Arianespace.

Mais ce succès reste fragile. Le modèle du marché ne permet pas d'assurer l'avenir d'un lanceur de souveraineté. Il faut le soutien des gouvernements, comme cela est le cas partout ailleurs dans le monde (USA, Chine, Japon, Inde, etc.). Les gouvernements européens n'utilisent pas Arianespace comme ils devraient le faire, dans le cadre d'un nécessaire « Buy european act ». Ils la mettent en concurrence à chaque lancement de satellite. Or le marché commercial est fluctuant et en baisse. Il ne peut financer les développements nécessaires de Arianespace.

De plus, la concurrence met en compétition des offres relevant de systèmes économiques différents : régaliens d'un côté (USA, Japon), à très bas coûts de production d'un autre (Chine, Inde, Brésil).

Une autre raison d'inquiétude tient à ce que l'on arrive à la fin d'un cycle. Faute de nouvelles commandes assurées, les bureaux d'études se vident et la compétence des industriels disparaît. Le succès d'un groupe comme Arianespace tient à l'équilibre entre les contrats actuels et le développement. Or le développement n'est plus alimenté.

Les Européens doivent soutenir leur industrie des lanceurs. Sans lanceurs de souveraineté, il n'y a plus d'Europe spatiale. Les industriels, pour éviter cela, ont proposé en 2003 le pacte EGAS, European garanteed access to space qui doit permettre de travailler jusqu'à 2015 en fixant des étapes importantes (NB Voir http://www.esa.int/esaCP/SEMHQYR1VED_index_0.html). Dès maintenant il faut entreprendre les développements permettant en liaison avec l'Esa d'assurer l'accès humain aux orbites basses, les rendez-vous orbitaux, la rentrée dans l'atmosphère, les propulseurs du futur.

On peut envisager un développement de Ariane 5 jusqu'à 2015 avec un étage cryogénique réallumable versatile, les carburant Hydrogène et Méthane, des améliorations d'architecture et d'ingénierie générale, de nouveaux prototypes de logiciels et d'essais complexes. Mais après il faudra autre chose, que personne n'a encore clairement envisagé.

Que sera le lanceur européen en 2015 ? La réponse doit être donnée aujourd'hui. Elle ne l'est pas. On doit envisager une stratégie de développement de démonstrateurs permettant de maintenir les compétences techniques. Les prochains lanceurs ne seront pas réutilisables (reusable). Mais ensuite viendront des générations réutilisables ou mixtes, des systèmes hybrides lanceurs-satellites. L'industrie doit disposer de perspectives rationalisées s'étendant au moins à 2020-2025. Les décisions effectives seront à prendre entre 2008 et 2012.

Ceci n'exclut pas une coopération internationale, notamment avec la Russie. C'est le programme Oural, initié par la France mais ayant vocation à devenir européen. Il prévoit l'étude et la réalisation de démonstrateurs technologiques, au service du développement futur d'un lanceur en coopération avec la Russie (NB voir http://www.cnes.fr/html/_115_3244_.php). On peut concevoir un lanceur en commun si chaque partenaire conserve son indépendance technique et l'accès à son segment de marché.

Les moteurs

La fiabilité de la propulsion est essentielle pour la fiabilité des lancements. L'activité industrielle moteur est faible : 600 millions d'euros pour le carburant liquide, 250 millions pour le solide. Mais il s'agit de technologies clefs. En ce qui concerne les moteurs à carburants liquides, le CNES travaille à la future génération de moteur cryogénique. C'est le Vinci sous maîtrise d'oeuvre de la SNECMA et de son partenaire Safran EADS. La cryotechnique est la solution la plus efficace pour les étages supérieurs des lanceurs. Le Vinci servira de démonstrateur pour toute une gamme d'étages supérieurs, sur Ariane ou d'autres lanceurs. Il est réalisé en participation avec Astrium (Allemagne) pour la chambre de combustion, Techspace Aero (société belge du groupe Snecma) pour les vannes, Volvo Aero Corporation (Suède) pour les turbines et Avio (Italie) pour la turbopompe oxygène. L'option consistant à remplacer l'hydrogène par du méthane est à l'étude. Le méthane est plus facilement stockable en orbite. La solution est aussi celle de la Nasa. Elle est indispensable pour les lanceurs réutilisables

La propulsion solide reste par ailleurs fondamentale puisqu'elle assure 90% de la poussée au décollage sur Ariane 5. Elle est fiable. On étudie des propulseurs d'appoint modulaires et d'autres génériques.

D'autres technologies sont en développement. Par exemple le moteur à propulsion plasmique. En 2003 l'Europe a réussi une première mondiale avec la sonde Smart 1 lancée vers la lune. (NB : voir http://sci.esa.int/science-e/www/area/index.cfm?fareaid=10). On devra étudier aussi pour les vols de longue durée le moteur atomique.

De toutes façons, il faut poursuivre sans arrêts la R/D. On arrive à une période critique avec l'achèvement des programmes précédents. Il faut améliorer constamment les performances et les prix avec la R/D. Mais on doit aller plus loin.

Qu'en est-il du projet Merlin ? Il s'agissait de consolider en Europe les industriels de la propulsion liquide, en rapprochant SNECMA et EADS ESpace Transportation. Le projet a échoué devant le refus allemand (crainte de perte de souveraineté). Il sera représenté en 2006.

2.1.2. Les satellites et les sondes

On se bornera à rappeler que pour maintenir la compétence de l'industrie européenne des satellites, il est indispensable de réserver à celle-ci – dans des limites à déterminer – les commandes de nouvelles unités provenant de donneurs d'ordre européens. C'est ce que font toutes les autres puissances spatiales. On se trouve à nouveau là dans des domaines relevant de la souveraineté européenne et touchant de près à sa sécurité-défense.

2.1.3. La robotique

Les programmes spatiaux feront de plus en plus appel à diverses formes de produits et applications robotiques. Enumérons entre autres les robots embarqués (bras robotiques, robots de maintenance en vol ou en orbite, robots de mise en œuvre des instruments), les robots d'exploration télécommandés plus ou moins complètement de la Terre, les robots d'exploration autonomes (dotés de « personnalités) et diverses formes de minirobots d'exploration travaillant en formation ou en essaim. On mentionnera aussi les robots appelés à intervenir pour la mise en place des installations au sol, lunaires puis martiennes. L'utilisation des nanotechnologies pour la synthèse artificielle (mécanosynthèse) de nouveaux matériaux et nouveaux carburants à partir des ressources locales doit aussi être préparée expérimentalement.

Développer ces compétences en propre est indispensable à toute puissance spatiale. Or l'Europe a pris dans ces domaines des retards considérables qu'elle doit rattraper. Les Etats-Unis dominent la robotique militaire, le Japon la robotique civile. Il faudrait donc que les budgets spatiaux prévoient expressément des crédits permettant de développer des produits adaptés aux missions prévues, qui seraient réalisés sur des plates formes ou pôles de compétence européennes. Ces produits trouveraient aussi des applications civiles.

2.2. Coopération

Nous avons évoqué, à propos des programmes spatiaux militaires, quelques solutions permettant d'assurer une bonne coopération entre Esa, Agences spatiales nationales, PCR de la Commission. On ne les reprendra pas ici.

D'une façon générale, il conviendrait que l'ensemble de ces actions relève des Comités de l'Espace précités, proposés par le rapport Bonnet : pour la France Comité français présidé par le président de la République et Comité européen regroupant les Chefs d'Etats.

2.3. Budgets

La réunion à Berlin des ministres membres de l'Esa, en décembre 2005, lui a garanti les ressources nécessaires, soit 8,4 milliards d'euros sur 3 ans – pour mener à bien l'essentiel des programmes qu'elle compte poursuivre ou démarrer dans cette période. Ce budget est à comparer au budget de la Nasa qui dépasse les 16 milliards de dollars par an auxquels le spatial militaire américain ajoute plus de 20 milliards par an. Roger Maurice Bonnet, président du COSPAR et auteur du rapport de 2003 sur la stratégie spatiale européenne, rappelle qu'aux Etats-Unis les budgets spatiaux civils équivalent à une dépense de 110 dollars par habitant, pour 15 euros en Europe, soit une différence de 1 à 7 pour des PNB et des populations voisines. Est-ce admissible? N'importe quel esprit de bon sens répondra par la négative.

Il faudrait donc augmenter ces budgets, en les inscrivant dans des investissements de recherche/développement ou de sécurité contribuant à la croissance européenne et échappant de ce fait aux contraintes du pacte de stabilité.

Jusqu'où les porter ? Très grossièrement, on peut admettre que l'Esa se montrant généralement plus efficace que la Nasa, à ambitions égales, doubler son budget pour les 3 prochaines années, en l'élevant à 18 milliards d'euros, devrait lui donner les moyens d'ambitions plus grandes. Le tripler serait mieux. Ultérieurement, il faudra réviser ces montants, non pas à la baisse mais à la hausse. Rappelons qu'une sanctuarisation sur plusieurs années des ressources budgétaires et humaines s'impose par ailleurs afin de gérer convenablement des programmes pluriannuels.

Ces sommes ne comprendraient pas celles allouées par les Etats à leurs agences nationales de l'espace (le CNES en France) non plus que celles apportées par les PCR européens.

En ce qui concerne le domaine militaire, on estime aussi que l'Europe n'a pas besoin de tous les programmes lancés par le ministère de la défense américain. Une augmentation de 1 milliard d'euros pas an de ces programmes est généralement considérée comme suffisantes, toutes choses égales par ailleurs, c'est-à-dire en l'absence de menaces nouvelles inattendues.

Ceci conduirait à une dépense d'environ 45 euros par habitant sur 3 ans, ce qui devrait être considéré comme insignifiant au regard des retombées.

Nous pensons que si l'Europe s'engageait dans la mise en place de systèmes anti-missiles et anti-satellites défensifs, ces sommes devraient être au moins doublées.

Conclusion

L'Espace, en Europe, doit demeurer régalien, comme le demeureront la défense, la sécurité, la santé et l'éducation. Les budgets correspondants doivent donc être fournis par l'impôt ou par des modes de financement à long terme bien maîtrisés et échappant aux spéculations financières. De toutes façons, ces budgets sont et demeureront très modestes, au regard des autres dépenses publiques.

Les programmes doivent être établis (et publiés) sur plusieurs années, ce qui suppose des décisions non soumises à l'annualité budgétaire. On estime généralement qu'une programmation à 3-8 et 12 ans, selon l'état d'avancement des projets, s'impose pour donner aux industriels la capacité de s'organiser. Elle sera évidemment révisable en cas de nécessité.

Ajoutons que si les gouvernements avaient bien compris le rôle stratégique de l'Espace, tel que défini ci-dessus, ils le présenteraient aux citoyens d'une façon telle que ceux-ci, nous en sommes persuadés, ne refuseraient pas des contributions spécifiques aux investissements spatiaux, dès lors que ceux-ci seraient conduits – y compris dans le domaine militaire - de façon transparente et démocratique Les citoyens s'inspireraient peut-être alors d'un patriotisme européen qui trouverait là ses premières raisons d'exister.

En conséquence de ce qui précède, nous demandons donc, dans un premier temps, aux gouvernement européens qui veulent jouer un rôle dans la stratégie spatiale de l'Europe de s'entendre pour publier un programme à 10/12 ans précisant les objectifs et les moyens qu'ils entendent mettre au service de cette politique.

Jean-Paul Baquiast, pour Union Paneuropéenne France et Automates Intelligents
19/01/2006



Notes

Rapports
* Résumé du rapport de la commission de réflexion présidée par Roger Maurice Bonnet sur l'avenir de la politique spatiale française et le rôle du CNES (CRPSF). Toutes les propositions de ce rapport devraient être relues aujourd'hui avec la volonté affirmée de faire aboutir celles qui n'ont pas été reprises à l'époque. http://www.recherche.gouv.fr/discours/2003/rapportcnes.pdf
* Le Livre Vert de la Commission Européenne consacré à la recherche dans l'espace: http://europa.eu.int/comm/space/doc_pdf/greenpaper_fr.pdf
* La contribution de l'Académie des Sciences française au Livre Blanc de la Commission Européenne consacré à la politique spatiale européenne:
http://www.academie-sciences.fr/actualites/textes/livre_blanc_27_05_03.pdf
* Note d'information de l'Esa http://www.esa.int/esaCP/Pr_2_2005_i_EN.html L'étude de cette note est essentielle pour la bonne compréhension de ce qui précède.
* Compte-rendu établi par nos soins du Colloque consacré par le Sénat à la politique européenne de l'Espace le 2 novembre 2005. On y trouve de nombreux liens ajoutés afin de faire de de codument un véritable outil pédagogique
http://www.automatesintelligents.com/manif/2005/crespaceprogramme.html

Résumé des principales décisions de la réunion de Berlin

Activités obligatoires de l'Agence

Le niveau de ressources est maintenu pour 2006-2010.
Les programmes en cours seront donc poursuivis et par conséquent financés sur les bases actuelles :
- Programme d'observation de la Terre (Earth Observation Envelope Programme)
- Programme d'exploitation de l'ISS (Colombus) Programme Periode 2 and programme ELIPS 2
- Evolution des lanceurs et de la plate-forme de Kourou
- Programme ARTES (Advanced Research in Telecommunications Systems)

Nouveaux programmes

- Financement des composants spatiaux du GMES (Global Monitoring for Environment and Security) qui représente la participation européenne à l'initiative internationale GEOSS (Global Earth Observation System of Systems). Le programme commencera par le remplacement des satellites Envisat et ERS-2 qui commencent à vieillir. (voir dans ce numéro notre article GMES) . Mais ce remplacement ne sera pas immédiat. Le premier satellite de la série des Sentinels qui bénéficie d'un soutien financier de l'Union européenne. doté d'un radar, ne devrait voler qu'en 2011. La continuité des observations des continents, des océans et des glaces repose donc sur la bonne santé des satellites en exploitation.
- Premiers financements du programme Aurora, comprenant une mission d'exploration robotique ExoMars (notre image, à lancer vers 2011) et un programme dit Core visant à préparer de futures explorations planétaires.
- Financement des premiers travaux nécessaires aux prochaines générations de lanceurs et de moteurs.
- Premiers financement pour le programme GSTP (General Support Technology Programme) destiné à mettre au point des composants électroniques ou des technologies dédiés aux futurs projets spatiaux. Il s'agit de développer des solutions indispensables qui ne sont pas en possession des industriels européens. Or de plus en plus, les Etats-Unis, sous prétexte de protéger la sécurité nationale, refusent leur exportation ou leur incorporation dans des produits finis. On cite en particulier le vol des satellites en formation, destiné à réaliser des observatoires en orbite utilisant l'interférométrie.
On ajoutera à cette série de décision le projet de réalisation de plates-formes satellitaires pour les futures missions commerciales en orbite géostationnaire (Mission AlphaSat dans la suite de la structure dite Alphabus déjà prise en charge par l'ESA et le CNES). ainsi que l'étude du concept de petits satellites géostationnaires proposés par les Allemands et les Britanniques.

Enfin le remplacement du satellite Cryosat récemment détruit a été décidé, à la grande satisfaction des experts qui comptent sur lui pour étudier l'évolution de la calotte glaciaire arctique.


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