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Dossier
European Space policy. Pour une politique européenne
de l'espace
Relancer la politique
spatiale européenne
Pour une véritable souveraineté de l'Europe
dans l'Espace
Cette
note résume la position à ce jour de PanEurope
France et d'Automates Intelligents sur la question de la
souveraineté spatiale européenne. Elle a été
rédigée par Jean-Paul Baquiast. On y trouve
une introduction en forme de Manifeste
ainsi qu'une Vision (selon le terme
consacré) concernant l'Europe spatiale à terme
de 20 à 30 ans.
25 février 2006
Souveraineté
de l’Europe dans l’espace et volonté
politique
Automates-Intelligents, Union Paneuropéenne
Avec
le progrès permanent des nouvelles technologies,
l’humanité est désormais capable d’entrer
pleinement dans une nouvelle ère qui est celle de
l’espace. On abandonne le rêve ou les tentatives
limitées pour aborder l’âge des sociétés
spatio-centrées.
Les
sociétés spatio-centrées se donnent
quatre types de puissance :
- la maîtrise de l’information et de l’espace
stratégiques à l’aide de systèmes
spatiaux de défense et de sécurité,
indispensables tant que la paix ne régnera pas sur
la Terre (space dominance) ;
- la maîtrise des programmes d’exploration du
système solaire et du cosmos par l’envoi de
satellites et de sondes à finalités scientifiques
;
- la maîtrise des applications de service utilisant
l’espace proche, développées à
partir d’observations satellitaires de la Terre, des
océans, des climats, ainsi que par l’usage
de satellites de géolocalisation ;
- la maîtrise des vols d’exploration faisant
appel à des robots puis à des hommes vers
la Lune et les planètes. La présence d’équipages
humains peut ne pas paraître prioritaire, vu les risques
et les coûts. Mais ces vols sont indispensables à
la dynamique et à la cohésion sociale par
leurs aspects exemplaires – ceci sans mentionner leurs
retombées scientifiques.
D’ores
et déjà, on constate que rares sont les produits
ou les services ne faisant pas appel à une compétence
spatiale. Les retombées, dans la vie de tous les
jours, en seront de plus en plus nombreuses. Les bénéfices
intellectuels et économiques futurs paraissent innombrables.
Il faut aller plus loin, en explicitant le concept de sociétés
spatio-centrées.
Ce
concept signifie qu’aujourd’hui, le seul vrai
moteur des nouvelles croissances en matière scientifique,
technologique, industrielle et d’emplois se trouve
dans d’ambitieux programmes spatiaux. Les retombées
de ceux-ci irrigueront tous les secteurs et dynamiseront
toutes les énergies. Il s’agit comme l’avait
bien pressenti John Kennedy, d’une nouvelle frontière
à dépasser. Mais ceci non dans la perspective
d’une simple rivalité entre puissances. La
perspective qui s’offre à nous, même
si elle s’engage dans une ambiance de compétition,
est bien plus large. Il s’agit d’ouvrir à
l’humanité toute entière des chemins
lui permettant de sortir de ses mortelles contradictions
actuelles.
Les
Etats-Unis depuis longtemps, plus récemment la Chine,
l’Inde et le Japon, sans mentionner la Russie dont
l’expérience date des origines de la conquête
de l’espace, l’ont parfaitement compris. Ces
puissances mettent en œuvre avec continuité
des politiques ambitieuses de développement planifiées
sur au moins trente ans. Elles les financent sur des crédits
publics, civils et militaires. Les Etats-Unis, les plus
en pointe, consacrent environ 40 milliards de dollars par
an à l’espace sous toutes ses formes, ce qui
équivaut à une somme d’ailleurs très
faible de quelques 100 dollars par habitant.
L’Europe
seule semble désormais sur le retrait. Certains pays
avaient admis la nécessité d'une politique
de présence européenne dans l’espace,
politique confiée à l’Agence Spatiale
européenne. Celle-ci s’est remarquablement
bien acquittée de sa tâche compte tenu des
budgets alloués. Mais l’élan initial
s’essouffle aujourd’hui et les relais politiques
ne sont pas assurés. Globalement, les pays européens
consacrent à l’espace environ 5 milliards d’euros
par an, soit 11à 12 euros par habitant, ce qui est
absolument ridicule en termes de prélèvement
sur les PIB. Pourtant l’Europe, encore la deuxième
puissance économique du monde, pourrait tout à
fait figurer en tête des autres grandes puissances
pour la conduite de l’aventure humaine dans l’espace.
Pourquoi ne le fait-elle pas ?
La
raison principale de cette incapacité tient sans
doute aux mêmes raisons qui rendent les pays européens
aveugles aux risques de la perte de compétences dans
l’ensemble du domaine des sciences et technologies.
Le rôle de ces technologies n’est pas perçu
comme ce qu’il est, c’est-à-dire le facteur
essentiel de l’indépendance politique et de
la croissance économique. L’Europe est par
ailleurs encore très imprégnée de la
conviction que le grand voisin américain est là
pour apporter les solutions et l’assistance nécessaires
au développement. Cette confiance en l’Amérique
est renforcée par l’idéologie libérale
diffusée par les Etats-Unis dans leur sphère
d’influence, en contradiction d’ailleurs avec
l’interventionnisme public intense qu’ils manifestent
en ce qui les concerne. Or, que ce soit dans le domaine
des industries spatiales ou dans celui des autres industries
avancées, rien de solide ne peut être fait
sans des politiques publiques assurant avec continuité
la préservation et le développement des investissements
scientifiques et industriels. Tous les pays spatiaux le
font, sans exception.
Réunis
les 5 et 6 décembre à Berlin, les ministres
représentant les 17 pays membres de l'Agence spatiale
européenne (Esa), dont le Canada, sont parvenus à
un accord qualifié par eux d'«historique»
sur l'avenir de l'Agence de 2006 à 2010. Cet accord
est également considéré par les observateurs
comme un début de prise en compte par l'ensemble
des pays européens de l'importance stratégique
de l'espace. Nous ne partageons pas cet optimisme. Certes,
la réunion de Berlin aurait pu tourner à la
catastrophe. Le pire a été évité.
Mais presque tout reste encore à faire, non seulement
sur le plan budgétaire mais sur le plan des esprits,
pour que les Européens comprennent que sans une politique
réaffirmée de souveraineté spatiale,
les acquis spatiaux de l’Europe, importants aujourd’hui
du fait des efforts des décennies précédentes,
se dégraderont rapidement.
Un
nouveau rendez-vous du conseil des ministres a été
pris pour 2008, qui sera plus important encore que celui
de Berlin. Il s'agira de faire le bilan des actions en cours,
ainsi que de décider de nouvelles actions si, comme
il apparaît déjà nécessaire,
le renforcement de la compétition dans le domaine
spatial exige que l'Europe confirme et surtout amplifie
sa stratégie.
En
conséquence, ceux qui en Europe s’intéressent
au spatial doivent d’ores et déjà formuler
des propositions ambitieuses concernant ces futures actions.
Nous souhaitons que ce numéro de notre revue y contribue.
Il sera suivi d’autres, surtout si se précise
un projet que nous entretenons, celui de monter un séminaire
destiné à convaincre les hommes politiques
européens de l’importance stratégique
majeur de l’espace pour l’Europe. Ce séminaire
devrait comporter un état des lieux montrant le décrochage
actuel puis la formulation de ce que devrait être
la vision de l’Europe spatiale. L’objectif à
poursuivre est de commencer à préciser pour
les trente prochaines années les programmes mais
aussi les outils humains, industriels et budgétaires
permettant à l’Europe non seulement de conserver
mais d’améliorer son rang actuel au sein des
puissances spatiales. La France a un rôle important
à y jouer. Elle a toujours été le moteur
de l’Europe dans ce domaine. Elle doit le rester.
Vision
de l'Europe spatiale pour les 20/30 prochaines années
Les décisions relatives au lancement des programmes
Galiléo et GMES dont la presse a rendu compte en
fin d'année 2005 ne doivent pas faire illusion. Non
plus que la réussite précédente de
l'orbiteur de l'Esa Mars-Express autour de Mars ou l'atterrissage
sur Titan de la sonde Européenne Huygens. La réalité
profonde est que la politique spatiale européenne
se porte mal. Tous les acteurs, institutionnels, scientifiques
et industriels du spatial le savent. Mais pour des raisons
différentes, beaucoup ne le disent pas. Certains
veulent conserver des situations dont ils pensent pouvoir
encore bénéficier même s'ils les savent
fragiles. D'autres plus nombreux reculent devant l'ampleur
des réformes qu'ils pensent nécessaires mais
qu'ils jugent pour le moment improbables. D'autres enfin
ne s'expriment pas parce qu'ils croient que les opinions
européennes ne s'intéressent pas à
l'espace et que nul décideur politique, en conséquence,
ne les écoutera.
Mais pourquoi la politique spatiale européenne se
porte-t-elle mal, que ce soit au niveau européen
ou au niveau français ? Nombre d'arguments explicatifs
ont été avancés. Nous pensons qu'ils
sont restés trop techniques et qu'ils n'ont pas mis
suffisamment en évidence le fait qu'il n'y aura pas
de politique spatiale européenne digne de ce nom
si le concept de souveraineté technologique, scientifique
et politique de l'Europe n'est pas davantage affirmé.
Or aujourd'hui, la construction européenne est elle-même
en panne, faute de s'être donné un objectif
à la hauteur des enjeux qui pèsent sur elle,
c'est-à-dire l'affirmation d'une Europe véritablement
indépendante dans un monde multipolaire.
Ici, nous croyons pouvoir affirmer qu'une politique spatiale
européenne extrêmement ambitieuse et visant
à assurer en tous domaines la souveraineté
de l'Europe dans l'Espace sera l'un des meilleurs moyens
de conforter la présence de l'Union dans le cercle
très étroit des puissances politiquement souveraines.
Autrement dit, une politique spatiale européenne
visant la souveraineté serait le meilleur moyen d'affirmer
la volonté de l'Europe à l'indépendance
et à la puissance. Il y a 40 ans, Charles de Gaulle
avait compris cela concernant la France. Grâce à
ses choix, notre pays et l'Europe à sa suite comptent
encore parmi les puissances spatiales. La même ambition
est à reprendre aujourd'hui au niveau européen.
Cependant la France, s'appuyant sur sa vieille expérience
de l'Espace, ne doit pas attendre que les institutions européennes
ou les Etats-membres se persuadent de la nécessité
d'agir. Elle doit reprendre l'initiative et pousser à
s'organiser avec elle, en donnant l'exemple, ceux des pays
et des institutions européennes qui accepteront de
relever ce nouveau défi.
Précisons à ce stade que l'Espace n'a jamais
été une compétence européenne
commune. Son statut est semblable à celui de la défense.
Mais les Etats-membres qui désirent en faire un domaine
de coopération renforcée, défini par
des accords bi- ou multilatéraux, peuvent le faire.
C'est ainsi qu'un certain nombre d'Etats
membres de l'Union Européenne sont membres
de l'Agence Spatiale Européenne (ESA). L'Espace
peut relever en ce cas de votes à la majorité
qualifiée, qui évitent le blocage par des
Etats refusant de s'engager dans une politique spatiale
européenne.
Depuis quelques années, la Commission européenne,
agissant cette fois au nom de tous les Etats membres, a
décidé de consacrer quelques crédits
prélevés sur ses budgets de recherche (Programmes
cadres communautaires de Recherche )à des programmes
engagés au sein de l'ESA. C'est notamment le cas
concernant les programmes Galiléo et GMES. Il s'agit
d'une bonne initiative puisque ainsi les 25 Etats conviennent
de s'unir dans une politique spatiale. Il n'est pas du tout
dit que les Etats jusqu'ici peu motivés ne puissent
pas s'intéresser au domaine spatial. Mais beaucoup
reste à faire pour les convaincre tous de l'intérêt
de ces activités.
Le sujet est complexe, les documents à consulter
nombreux et souvent difficiles à interpréter.
Dans le cadre de ce document, nous sommes obligés
de simplifier l'argumentaire. Mais le message peut être
résumé simplement.
Nous estimons que la France, qui a toujours eu un rôle
d'entraînement en matière de souveraineté
spatiale, doit continuer à le faire et rallier ceux
des Etats-membres qui partageront ses vues dans la définition
d'un programme à 20 ans précisant clairement
les finalités, les acteurs et les moyens. Pour ce
faire, elle doit insister pour que l'Europe affirme
sa présence en tête dans l'ensemble des
domaines au sein desquels se marque la souveraineté
spatiale : l'Espace militaire ; l'Espace des applications
civiles, l'Espace scientifique ; l'Homme dans l'Espace.
Nous consacrerons la première partie de cette note
à préciser ces domaines. Dans une seconde
partie, nous examinerons les questions communes liées
aux moyens techniques et industriels, aux budgets et à
la coordination.
1.
Les domaines de la souveraineté spatiale
1.1. L'Espace militaire et de sécurité.
Dans un prochain numéro, nous publierons un article
plus détaillé concernant les politiques spatiales
en matière de défense. Bornons nous ici à
quelques considérations générales.
La priorité immédiate est d'assurer la présence
militaire de l'Europe dans l'Espace. Autrement dit, il ne
faut pas laisser aux Etats-Unis ni bientôt à
la Chine le concept de full spatial dominance. Si l'espace
doit être militarisé – et il l'est déjà
–, les forces armées européennes doivent
y être présentes, dans toutes les configurations
permises par les technologies. Parler de militarisation
de l'Espace fera peur. Mais il ne devra pas s'agir d'une
militarisation de type offensif, par exemple prévoyant
des premières frappes faisant appel à des
vecteurs spatiaux. Il s'agira de moyens d'observation et
de défense dont le rôle serait analogue aux
moyens de dissuasion, y compris nucléaires, dont
disposent actuellement deux pays européens, la Grande
Bretagne et la France. Il s'agira aussi de moyens contribuant
à assurer la sécurité civile de l'Europe
face aux grandes menaces naturelles ou de civilisation.
Par ailleurs, la "militarisation" de l'Espace
ne devrait pas signifier que des Etats-majors ignorant souvent
le domaine spatial seront les seuls décideurs en
matière de choix technologiques ou d'emploi. Il faudra
trouver des solutions analogues à celles mises en
oeuvre aux Etats-Unis, où les impératifs stratégiques
sont clairement exposés et partagés par tous
les acteurs. Pourra-t-on généraliser ceci
au niveau européen, où les Etats peuvent à
la rigueur s'entendre sur des projets spatiaux scientifiques,
généralement confiés à l'Esa,
mais éprouvent encore de grandes difficultés
à s'entendre sur le spatial militaire et de sécurité?
C'est là tout l'enjeu de la question abordée
ici.
Qu'implique
dans ces conditions le concept d'Espace militaire et de
sécurité européen?
1.1.1. Des moyens techniques et scientifiques
-
des infrastructures de lancement et de stations de suivi
au sol (dont l'Europe dispose déjà grâce
notamment à Kourou, mais qu'il faut agrandir);
- des lanceurs de diverses capacités : la filière
Ariane, à ne pas abandonner même s'il faut
la faire évoluer, mais aussi ceux développés
par d'autres Etats européens, notamment l'Italie,
ou obtenus par coopération avec la Russie;
- des satellites d'observation dans les différents
spectres (optique, radar, infra-rouge, etc.) avec les meilleurs
définitions accessibles à la technologie du
moment. Déployés en réseaux, ils pourront,
sans compromettre les objectifs militaires, contribuer à
des applications civiles, notamment en observation de la
Terre (dans le cadre du concept précité dit
GMES (Global Monitoring for Environment and Security). Les
données recueillies par ces satellites n'ont d'intérêt
que si elles peuvent être traitées dans des
temps très court par de puissants moyens de calculs
et de transmission de l'information aux centres compétents
pour l'utiliser.
-
des satellites de télécommunications et stations
au sol capables d'acheminer les débits nécessaires
en protégeant les données.
-
d'un système de positionnement par satellites autonome.
Il s'agira de Galiléo mais étendu ou adapté
de façon à satisfaire en premier les besoins
militaires, les besoins civils étant assurés
par surcroît, comme avec le GPS américain.
Or
il faut bien admettre que, en matière de satellites,
l'Europe n'a que le strict minimum, principalement grâce
à la France. Sans tomber dans la profusion de satellites
déployés par les Etats-Unis, il faudrait au
moins tripler les effectifs, préparer dès
maintenant les générations suivantes, harmoniser
les modes de recueil et de traitement des informations afin
de les rendre interopérables. Autrement dit, il faut
(autrement que dans les discours) mettre en place le concept
de net centric warfare ou combat infocentré impliquant
les différentes armes des différents pays.
On voit que l'effort a faire est immense, plus d'ailleurs
en termes d'organisation que d'équipement. Ces satellites,
rappelons-le devront impérativement être commandés
aux industriels européens (Alcatel, Astrium, etc.)
afin de maintenir leurs compétences dans un cadre
européen.
Faut-il
ajouter à ces dispositifs des systèmes plus
sophistiqués et plus coûteux, dont l'efficacité
est parfois contestée, visant à prévenir
les attaques balistiques soit par des faisceaux laser soit
par des missiles? Faut-il envisager également des
satellites dits tueurs ou anti-satellites, à but
au moins défensif (ASATs ou anti-satellites weapons.
Voir http://www.fas.org/spp/military/program/asat/)?
Nous pensons que si l'Europe ne se dote pas d'un minimum
de dispositifs destinés à protéger
son espace territorial d'abord, ses systèmes orbitaux
ensuite, qu'ils soient militaires ou civils, elle se mettra
à la merci de n'importe quelle puissance s'étant
doté de moyens même rustiques de brouillage,
d'interception ou de destruction. Ce ne sera pas l'existence
de la force nucléaire stratégique à
la disposition de certains pays qui pourra résoudre
ces difficultés. Il conviendrait donc d'étudier
et mettre en place de tels systèmes anti-missiles
et anti-satellites tueurs. Les retombées civiles,
comme dans d'autres secteurs, seront considérables
et justifieraient à elles seules les investissements.
Comme toujours, il faudra cependant méditer les échecs
relatifs enregistrés précédemment par
les Etats-Unis et l'URSS dans le développement du
concept de guerre des étoiles. Il faudra développer
des systèmes raisonnables et pragmatiques.
1.1.2.
Une reconfiguration et une légère augmentation
des budgets militaires
Les
budgets de l'Espace militaire ne devront pas être
imputés sur les budgets de recherche, mais sur des
budgets militaires et civils existant dans chacun des Etats,
à renforcer en tant que de besoin. Même si
les trois armes (terre, mer, air) se voient imposer actuellement,
notamment en France, des restrictions budgétaires
qu'elles jugent insupportables, elles devront admettre qu'une
meilleure utilisation en commun de certains crédits
leur permettra de financer le spatial militaire à
développer. Des crédits nouveaux devront cependant
être ajoutés provenant d'autres secteurs d
el'administration. Ils pourront, mais très marginalement,
être compensées à terme par les applications
civiles de certaines infrastructures. On considère
généralement qu'une somme supplémentaire
de 1 à 1,5 milliard d'euros par an devrait suffire
à couvrir pendant les prochaines années tous
les besoins de défense européens, en assurant
par ailleurs le maintien à niveau du potentiel industriel.
1.1.3. Une reconfiguration des autorités de tutelle
et de commandement
Il
n'existe actuellement, ni en France ni en Europe, contrairement
aux Etats-Unis (CINCSPACE, Commander-in-Chief, United States
Space Command ), d'autorité suprême qui puisse
être responsable de l'Espace militaire, en coordination
avec les autres moyens. Nous reprendrions volontiers ici
la suggestion faite par le rapport de Roger Maurice Bonnet
au gouvernement français en 2002 : créer en
France un Comité français de l'espace, présidé
par le Président de la République, comme il
préside un Comité National de défense.
Ce Comité ferait la synthèse entre les besoins
militaires et civils. La France devra demander qu'en parallèle
soit créé entre les Etats-membres souhaitant
s'engager dans cette voie un Comité européen
de l'Espace, composé des chefs d'Etats et présidé
par une autorité européenne reconnue.
Ces
deux comités n'auraient pas pour seule compétence
le domaine militaire, mais celui-ci étant mis en
priorité, les autres domaines seraient conçus
de façon à être le plus possible compatibles
et convergents avec lui.
Les
organismes nationaux (CNES en France) ou européens
(Esa) ne perdraient pas leur autonomie mais seraient considérés
comme maîtres d'ouvrage et /ou maîtres d'oeuvre,
sous la tutelle de ces comités, des domaines entrant
dans leur compétence et ayant un impact sur la politique
de militarisation de l'Espace. Il faudra évidemment
faire admettre aux membres de l'Esa que celle-ci puisse
intervenir dans le domaine du spatial militaire (ou tout
au moins du spatial dual). L'idée jusqu'ici
admise de spécialiser l'Esa dans le spatial civil
et de créer une autre structure pour coordonner le
spatial militaire parait irréaliste et dangereuse.
Les
structures du commandement européen (non Otan) actuellement
en cours de mise en place devront aussi être organisées
pour assurer un commandement adéquat s'exerçant
sur la conception et le déploiement des systèmes
spatiaux européens.
1.1.4. Une bonne intégration dans la politique
d'aide à la recherche et à l'innovation.
En
France, les deux agences en cours de montée en puissance,
Agence pour l'Innovation industrielle (AII) et Agence Nationale
de la Recherche (ANR), devront être mises à
contribution, chacune dans leurs domaines de compétence,
pour encourager les développements et recherches
amont, en liaison avec les laboratoires et entreprises françaises.
Ceci pour éviter ce qui risque de se produire avec
Galiléo : donner du chiffre d'affaire aux entreprises
non européennes, en leur offrant l'opportunité
de développer des produits et applications civils
et militaires.
La même politique de ciblage de la R/D devra être
conduite au niveau européen, d'abord avec le PCRD,
puis ensuite, quand elle entrera en activité, avec
l'Agence Européenne de l'Armement.
1.1.5. La mise en œuvre de politiques industrielles
Il
ne serait pas concevable d'espérer conduire une politique
spatiale européenne, quelle qu'elle soit mais surtout
quand elle s'intéressera au domaine militaire, en
laissant les industriels européens sans protection
à l'égard du marché. Des politiques
industrielles de filières devront être mises
en œuvre de bout en bout, depuis le financement des
start-up jusqu'à la garantie de contrats à
long terme aux grands fournisseurs. En contrepartie, les
industriels bénéficiant de cette « protection
» ne devraient pas être autorisés à
se faire acheter par des concurrents non-européens
sans l'autorisation des responsables de la politique spatiale.
Tout ceci, nous ne nous le cachons pas, est aux antipodes
de la pensée économique et politique actuelle.
Mais il s'agit du prix intellectuel à payer pour
exister dans le domaine spatial de défense et de
sécurité tel que défini ici.
1.2. Les applications spatiales civiles
On désignera sous ce nom les programmes spatiaux
ayant en priorité la satisfaction des besoins des
utilisateurs civils : télécommunications,
diffusion, observations, traitements des données,
géolocalisation, etc. Les besoins vont se multiplier,
dans le monde entier. Le nombre des satellites, stations
à terre, matériels, centres de calcul dédiés
va croître en conséquence. On voit déjà,
outre ce que se fait aux Etats-Unis, de grands et de moins
grands pays développer des programmes très
ambitieux. Citons ce que fait l'Inde :
L'Inde a établi à partir de 1963 un programme
spatial à 40 ans, orienté vers les applications
civiles. Il faut rappeler que le premier acte de ce programme
a été en 1977 l'utilisation du satellite Symphonie
acquis auprès de la France. Toute une série
d'applications ont été définies et
progressivement mis en oeuvre : télévision,
télécommunications, observation de la Terre,
etc. Un principe de base est que cela doit être fait
en utilisant et intégrant les ressources scientifiques
et industrielles nationales. C'est le cas notamment en matière
de lanceurs et de satellites.
A la base, des Systèmes d'informations géographiques
spatiaux (SIGS) permettent d'élaborer des politiques
de gestion de l'eau, des terres agricoles, de la sécheresse,
des ressources halieutiques.
Viennent ensuite des applications plus complexes : télémédecine,
télééducation, gestion des urgences
et calamités, secours et navigation en mer, météo.
Ainsi en télémédecine 115 hôpitaux
sont aujourd'hui organisés en réseau et peuvent
dispenser des télé-soins sur l'ensemble du
territoire rural. Il en est de même concernant les
universités.
C'est l'Etat qui prend l'initiative des premiers services.
Mais le point important est que les moyens d'utiliser les
données au service des besoins locaux sont mis en
place d'emblée, parallèlement à l'offre
de services. C'est la formule dite des « Ressources
de Village ». Un ou plusieurs terminaux donnent les
informations critiques aux villageois qui en ont besoin.
Ceux-ci, dans un premier temps, les utilisent telles quelles.
Ils interviennent ensuite pour que les services s'améliorent.
L'Europe
s'est déjà engagée, non sans réticences
et lenteurs, dans de tels systèmes, à l'initiative
de l'Esa et avec le soutien de la Commission européenne.
Il s'agit des programmes Galiléo et GMES, Global
Monitoring for Environment and Security' (Pour détails,
voir : http://www.gmes.info/
- voir aussi ci-dessous 1.3. L'espace scientifique).
Mais ceci ne doit pas faire illusion. Ces programmes viennent
de commencer. Au rythme actuel leur déploiement durera
des années. Il faudrait dès maintenant, notamment
pour GMES, envisager d'élargir le nombre et la variété
des satellites et des stations de traitement des données
impliqués. Enfin les politiques de soutien à
l'industrie, notamment pour permettre l'émergence
de petites sociétés innovantes offrant des
services commerciaux à partir des données
de base (par exemple dans le domaine de la géolocalisation)
commencent à peine à être envisagées.
On
ne voit donc pas, contrairement à ce qui se passe
en Inde, comme indiqué ci-dessus, un grand mouvement
de modernisation des secteurs professionnels publics et
privés s'organiser sur l'enemble de l'Europe, à
partir du déploiement de réseaux satellitaires
avancés. La plupart des décideurs ignorent
même de quoi il peut s'agir. Rappelons que les satellites
militaires évoqués dans la rubrique précédente
pourraient participer à ce mouvement.
Ces
applications doivent elles être conçues comme
commerciales, c'est-à-dire rentables ?
Dans ce cas, les investissements correspondants ne seraient
entrepris que s'ils pouvaient à plus ou moins brève
échéance être amortis par des contributions
versées par les utilisateurs publics et privés.
A la limite, la responsabilité des programmes pourrait
être déléguée directement à
des concessionnaires privés.
Pour nous, la réponse ne peut être que négative.
Jusqu'à ce jour, aucun pays, même aux Etats-Unis,
ne compte sur les loyers versés par les utilisateurs
pour financer les infrastructures spatiales ou les grands
services associés. Il s'agit bien qu'intéressant
le domaine civil, de responsabilités ressortant,
au même titre que les programmes militaires, du domaine
régalien. Elles concernent directement la sécurité
nationale et les grands services publics. D'où la
proposition de soumettre les décisions à prendre
aux Conseils nationaux et européen de l'Espace mentionné
dans la section précédente.
Certes, si certaines prestations peuvent être facturées
à des utilisateurs solvables, il n'y a pas de raison
de ne pas le faire. De même, si certaines entreprises
privées utilisent les données fournies par
les services publics spatiaux pour y ajouter de la valeur
et les commercialiser, ce sera parfait. On se retrouve dans
la situation déjà connue depuis longtemps
par les services publics de météorologie.
Mais en aucun cas, ce ne devront être la loi du marché
et la concurrence brutale qui décideront de ce qu'il
faudra faire et comment le faire.
La
nécessité d'une planification souple à
15/20 s'impose pour la mise en place des nouvelles infrastructures,
comme en ce qui concerne les réseaux de transport
terrestres. Cette planification devra comporter dès
maintenant l'évaluation et la réservation
des crédits publics nécessaires, apportés
par les Etats européens et par l'Union européenne,
1.3. L'Espace scientifique
Contrairement à ce que l'on croit, la part des budgets
spatiaux actuellement consacrée à la recherche
est faible. De plus une part importante de cette recherche,
consacrée à la Station Spatiale Internationale,
n'a pas d'intérêt pratique pour le moment.
Plus généralement, pour certains observateurs,
les retombées de recherche fondamentale liées
à l'Espace seraient peu importantes.
Il paraît difficile de retenir ce point de vue qui
est bien trop abrupte. Il signifie seulement qu'il ne faut
pas faire reposer le financement des grands programmes spatiaux
sur les seuls budgets de recherche actuels. Ceux-ci sont
déjà largement sous-dimensionnés en
Europe, puisque ils atteignent à peine les 2% des
PIB alors qu'ils devraient dans le cadre des objectifs dits
de Lisbonne dépasser 3% en 2010. Il convient donc
de faire apparaître clairement les objectifs de la
recherche scientifique dans le domaine de l'Espace, le rôle
que l'Europe doit y jouer et les moyens qu'elle doit y affecter.
Il ne faut pas en effet renoncer à mettre la politique
spatiale au service de la recherche fondamentale européenne,
y compris en augmentant les crédits affectés
à celle-ci. Mais il faudra bien choisir les priorités
internes à ce type de recherche, là où
l'Espace est irremplaçable.
Jusqu'à présent l'Europe a enregistré
des succès majeurs dans l'observation de la Terre
(Envisat, Topex, Jason...) et dans les sciences de l'univers
(Mars Express, Huygens...). Mais ces succès sont
le fruit de décisions prises il y a plus de 25 ans.
Aujourd'hui, les plans d'alors arrivent à terme.
De nombreux grands problèmes mériteraient
pourtant une nouvelle programmation à 10/20 ans.
C'est ce qu'on fait les scientifiques en proposant à
l'Esa un programme intitulé « Cosmic vision
» qui prévoie jusqu'à 2025 un échéancier
de missions qui pourront donner lieu à des appels
d'offres à condition d'être financées.
Ce qui au delà de 2008, n'est pas le cas aujourd'hui.
Dans
le domaine des sciences de l'univers, les grandes questions
portent sur :
- l'origine et l'évolution de l'univers. De quoi
est-il fait ? Que sont exactement l'énergie noire
et la masse noire ?
- les lois actuelles de la physique sont-elles suffisantes
pour comprendre l'univers?
- existe-t-il d'autres planètes de type terrestre
hors du système solaire?
- la vie existe-t-elle ailleurs ?
- quelle est l'influence de l'activité du soleil
sur les planètes (étant rappelé que
la Terre ne peut guère compter maintenant que sur
1 milliard. d'années d'activité solaire supportable)
?
Or aucune mission n'est actuellement programmée pour
répondre à ces questions, sauf, semble-t-il
la sonde Planck en 2006 (?) . On attend les budgets et les
programmes. Notamment, l'Europe lancera –t-elle
et quand un télescope orbital pouvant prendre le
relais du vieil Hubble ?
En ce qui concerne les sciences d'observation de la Terre
(hydrologie, biologie, atmosphère, climat, structure
interne, tectonique, magnétisme), la priorité
est actuellement de rassembler, normaliser, retraiter et
diffuser l'ensemble des données obtenues par les
moyens d'observation actuels. C'est l'objet du programme
européen Global Monitoring for Environment and Security'
GMES (NB. Pour détails, voir : http://www.gmes.info/).
Mais
poursuivre les observations s'impose. Ce sont les programmes
Living Planet, Cryosat (à reprendre après
l'accident d'octobre 2005), GOCE, ADM-AEOLUS, SMOS, Swarm,
Météosat 3e génération, etc.
à lancer d'ici 2008. Devrait suivre en 2012 Earth
Care (Earth, Clouds, Aerosol and Radiation Explorer), mission
européo-japonaise et 6e de la série Living
Planet Explorers
(pour détails voir http://www.esa.int/esaEO/SEM9JP2VQUD_index_0_m.html
)
Comme
dans les domaines militaires et civils, une programmation
à 10/15 ans - voire au delà - comportant des
engagements précis de financement par les Etats s'impose.
Ni l'industrie spatiale ni les communautés scientifiques
et d'utilisateurs concernées ne peuvent préparer
de tels projets sans la sécurité qu'apporterait
cette programmation et ces engagements.
I.4.
L'homme dans l'espace
Dès maintenant, plutôt que regarder faire les
Etats-Unis et la Chine, l'Europe se doit de définir
des programmes lui permettant de s'inscrire en propre dans
cette priorité essentielle, de même que l'ont
fait ou vont le faire, derrière les Etats-Unis et
la Chine, le Japon, peut-être l'Inde, sans mentionner
des Etats plus petits. Beaucoup de rapports d'experts considèrent
qu'il ne peut s'agir d'une priorité acceptable pour
l'Europe, compte-tenu de l'irréalisme des perspectives
d'exploration interplanétaire et de leur coût
excessif au regard des retombées. Selon les défenseurs
de cette thèse, seuls les très grandes nations,
Etats-Unis, Chine… continueront dans les prochaines
décennies à envoyer ou envisager d'envoyer
des hommes dans l'espace. L'Europe, selon ces mêmes
auteurs, devrait être raisonnable et renoncer à
l'effet d'entraînement qui pousse à imiter
les très grands quand on en a pas les moyens. Elle
pourrait d'ailleurs dans l'immédiat se retirer du
budget de la Station Spatiale Internationale (ISS), qui
coûte très cher à l'Esa.
Nous considérons qu'il s'agit là d'un raisonnement
politiquement inacceptable et scientifiquement non fondé.
Politiquement,
même s'il s'agit d'un rêve à la fois
fou et coûteux, un ensemble géopolitique tel
que l'Europe qui déciderait aujourd'hui de se retirer
de la course àla Lune et à Mars se condamnerait
pour 50 ans à un rôle moralement et psychologiquement
subordonné – sans même parler de la subordination
technologique et scientifique. Les éléments
jeunes et dynamiques ne pourront accepter de voir l'ambition
extraterrestre déléguée à d'autres.
Il s'agirait en fait, pensons nous, de l'arrêt de
mort de l'Europe puissance scientifique et technologique.
Nous n'avons pas le droit de faire un tel choix qui pénalisera
nos enfants et petits-enfants.
Scientifiquement, par ailleurs, le raisonnement n'est pas
fondé. Tous les ans, de nouvelles technologies apparaissent
qui rendront les voyages interplanétaires plus faciles
et moins dépensiers. Par ailleurs, les avancées
de la cosmologie peuvent conduire à penser qu'à
moyen/long terme, le cosmos et donc la possibilité
de s'y déplacer nous apparaîtront différents
de ce qu'ils semblent être aujourd'hui. Si l'Europe
ne s'est pas préparée à tirer parti
des nouvelles visions scientifiques, ce seront d'autres
qui le feront.
Rappelons enfin que l'homme dans l'espace sera toujours
précédé et accompagné de robots.
Il ne faut donc pas établir une frontière
étanche entre l'homme actuel, l'homme «augmenté»
de demain et le robot humanisé. L'exploration planétaire
sera même un des moteurs les plus exigeants pour la
réalisation de multiples types de robots de plus
en plus autonomes dont les sociétés développées
ont par ailleurs besoin.
En conclusion de ce qui précède, même
si l'exploration humaine de l'espace ne vient pas en première
priorité actuellement pour l'Europe, elle doit être
programmée et financée dès maintenant.
La solution la plus simple et la plus économique
sera pour ce faire de mandater l'Esa afin qu'à partir
de son projet Aurora, actuellement orienté vers Mars,
elle s'intéresse d'abord à la Lune, en parallèle
de ce que fera la Nasa.
Ce ne serait que dans ce cadre là qu'il faudrait
traiter la question de la Station spatiale internationale
(ISS) et des véhicules fournis par l'Europe et permettant
d'y accéder. La Nasa manifeste de plus en plus l'intention
d'abandonner l'ISS et les vols de navettes susceptibles
de l'approvisionner et la terminer. Elle entend mettre tous
ses moyens sur la vision dite de « retour sur la Lune
». L'Europe ne devrait-elle pas reprendre le programme
ISS, en utilisant des vaisseaux de liaison développés
à partir des capsules russes. Il n'y a en tous cas
aucune urgence pour le moment à afficher le retrait
de l'ISS (ce qui fâcherait d'ailleurs l'Allemagne
responsable du module scientifique). Un tel module, hormis
l'étude de la microgravité, pourrait sans
doute dans la perspective d'une exploration planétaire,
jouer un rôle intéressant. Pour le reste, Aurora
s'appuiera évidemment sur les infrastructures et
solutions développées dans le cadre des deux
premières priorités, celle de l'Espace militaire
et celle de l'Espace scientifique.
Il reste cependant que l'Europe ne dispose pour le moment
d'aucun des vecteurs qui seront indispensables pour mener
des vols robotisés puis habités autour puis
sur la Lune et Mars : lanceurs puissants, orbiteurs, modules
habités capables de se poser et de repartir, stations
au sol capables d'assurer les communications. Elle devrait
tout demander à la Nasa, ce que celle-ci a déjà
fait savoir qu'elle refuserait. Il faudrait donc dès
maintenant programmer, sans doute en coopération
partielle avec la Russie, la mise au point des dispositifs
nécessaires. Les dépenses seront importantes
mais les retombées industrielles nombreuses. Ceci
nous conduit à la 2e partie de cette note.
2. Moyens, coopération, budgets
2.1.
Moyens technologiques dits de souveraineté
2.1.1. La propulsion. Lanceurs et moteurs
Les lanceurs
Le refus par les Américains de lancer le satellite
franco-allemand de télécommunications Symphonie
en 1973 a conduit l'Europe à décider de se
doter d'un « lanceur de souveraineté »
en 1979. Ce fut une réussite européenne. Aujourd'hui
Arianespace a lancé les 2/3 des satellites en orbite
dans le monde, ce qui est peu connu. Les clefs du succès
aujourd'hui sont Ariane 5 et Ariane 5 lourd ECA, dont le
2e vol de qualification a eu lieu en novembre 2005. Les
lanceurs Ariane sont développées par le CNES
sous l'égide de l'Esa et font travailler toute l'industrie
européenne du spatial. Les autres clefs du succès
sont le centre spatial guyanais de Kourou, le meilleur cosmodrome
au monde - et finalement l'offre intégrée
de services aux clients proposée par Arianespace.
Mais
ce succès reste fragile. Le modèle du marché
ne permet pas d'assurer l'avenir d'un lanceur de souveraineté.
Il faut le soutien des gouvernements, comme cela est le
cas partout ailleurs dans le monde (USA, Chine, Japon, Inde,
etc.). Les gouvernements européens n'utilisent pas
Arianespace comme ils devraient le faire, dans le cadre
d'un nécessaire « Buy european act
». Ils la mettent en concurrence à chaque lancement
de satellite. Or le marché commercial est fluctuant
et en baisse. Il ne peut financer les développements
nécessaires de Arianespace.
De
plus, la concurrence met en compétition des offres
relevant de systèmes économiques différents
: régaliens d'un côté (USA, Japon),
à très bas coûts de production d'un
autre (Chine, Inde, Brésil).
Une autre raison d'inquiétude tient à ce que
l'on arrive à la fin d'un cycle. Faute de nouvelles
commandes assurées, les bureaux d'études se
vident et la compétence des industriels disparaît.
Le succès d'un groupe comme Arianespace tient à
l'équilibre entre les contrats actuels et le
développement. Or le développement n'est plus
alimenté.
Les
Européens doivent soutenir leur industrie des lanceurs.
Sans lanceurs de souveraineté, il n'y a plus d'Europe
spatiale. Les industriels, pour éviter cela, ont
proposé en 2003 le pacte EGAS, European garanteed
access to space qui doit permettre de travailler jusqu'à
2015 en fixant des étapes importantes (NB Voir http://www.esa.int/esaCP/SEMHQYR1VED_index_0.html).
Dès maintenant il faut entreprendre les développements
permettant en liaison avec l'Esa d'assurer l'accès
humain aux orbites basses, les rendez-vous orbitaux, la
rentrée dans l'atmosphère, les propulseurs
du futur.
On peut envisager un développement de Ariane 5 jusqu'à
2015 avec un étage cryogénique réallumable
versatile, les carburant Hydrogène et Méthane,
des améliorations d'architecture et d'ingénierie
générale, de nouveaux prototypes de logiciels
et d'essais complexes. Mais après il faudra autre
chose, que personne n'a encore clairement envisagé.
Que
sera le lanceur européen en 2015 ? La réponse
doit être donnée aujourd'hui. Elle
ne l'est pas. On doit envisager une stratégie
de développement de démonstrateurs permettant
de maintenir les compétences techniques. Les prochains
lanceurs ne seront pas réutilisables (reusable).
Mais ensuite viendront des générations réutilisables
ou mixtes, des systèmes hybrides lanceurs-satellites.
L'industrie doit disposer de perspectives rationalisées
s'étendant au moins à 2020-2025. Les décisions
effectives seront à prendre entre 2008 et 2012.
Ceci n'exclut pas une coopération internationale,
notamment avec la Russie. C'est le programme Oural, initié
par la France mais ayant vocation à devenir européen.
Il prévoit l'étude et la réalisation
de démonstrateurs technologiques, au service du développement
futur d'un lanceur en coopération avec la Russie
(NB voir http://www.cnes.fr/html/_115_3244_.php).
On peut concevoir un lanceur en commun si chaque partenaire
conserve son indépendance technique et l'accès
à son segment de marché.
Les moteurs
La
fiabilité de la propulsion est essentielle pour la
fiabilité des lancements. L'activité industrielle
moteur est faible : 600 millions d'euros pour le carburant
liquide, 250 millions pour le solide. Mais il s'agit de
technologies clefs. En ce qui concerne les moteurs à
carburants liquides, le CNES travaille à la future
génération de moteur cryogénique. C'est
le Vinci sous maîtrise d'oeuvre de la SNECMA et de
son partenaire Safran EADS. La cryotechnique est la solution
la plus efficace pour les étages supérieurs
des lanceurs. Le Vinci servira de démonstrateur pour
toute une gamme d'étages supérieurs, sur Ariane
ou d'autres lanceurs. Il est réalisé en participation
avec Astrium (Allemagne) pour la chambre de combustion,
Techspace Aero (société belge du groupe Snecma)
pour les vannes, Volvo Aero Corporation (Suède) pour
les turbines et Avio (Italie) pour la turbopompe oxygène.
L'option consistant à remplacer l'hydrogène
par du méthane est à l'étude.
Le méthane est plus facilement stockable en orbite.
La solution est aussi celle de la Nasa. Elle est indispensable
pour les lanceurs réutilisables
La
propulsion solide reste par ailleurs fondamentale puisqu'elle
assure 90% de la poussée au décollage sur
Ariane 5. Elle est fiable. On étudie des propulseurs
d'appoint modulaires et d'autres génériques.
D'autres technologies sont en développement. Par
exemple le moteur à propulsion plasmique. En 2003
l'Europe a réussi une première mondiale avec
la sonde Smart 1 lancée vers la lune. (NB : voir
http://sci.esa.int/science-e/www/area/index.cfm?fareaid=10).
On devra étudier aussi pour les vols de longue durée
le moteur atomique.
De
toutes façons, il faut poursuivre sans arrêts
la R/D. On arrive à une période critique avec
l'achèvement des programmes précédents.
Il faut améliorer constamment les performances et
les prix avec la R/D. Mais on doit aller plus loin.
Qu'en
est-il du projet Merlin ? Il s'agissait de consolider en
Europe les industriels de la propulsion liquide, en rapprochant
SNECMA et EADS ESpace Transportation. Le projet a échoué
devant le refus allemand (crainte de perte de souveraineté).
Il sera représenté en 2006.
2.1.2. Les satellites et les sondes
On se bornera à rappeler que pour maintenir la compétence
de l'industrie européenne des satellites, il est
indispensable de réserver à celle-ci –
dans des limites à déterminer – les
commandes de nouvelles unités provenant de donneurs
d'ordre européens. C'est ce que font toutes les autres
puissances spatiales. On se trouve à nouveau là
dans des domaines relevant de la souveraineté européenne
et touchant de près à sa sécurité-défense.
2.1.3. La robotique
Les programmes spatiaux feront de plus en plus appel à
diverses formes de produits et applications robotiques.
Enumérons entre autres les robots embarqués
(bras robotiques, robots de maintenance en vol ou en orbite,
robots de mise en œuvre des instruments), les robots
d'exploration télécommandés plus ou
moins complètement de la Terre, les robots d'exploration
autonomes (dotés de « personnalités)
et diverses formes de minirobots d'exploration travaillant
en formation ou en essaim. On mentionnera aussi les robots
appelés à intervenir pour la mise en place
des installations au sol, lunaires puis martiennes. L'utilisation
des nanotechnologies pour la synthèse artificielle
(mécanosynthèse) de nouveaux matériaux
et nouveaux carburants à partir des ressources locales
doit aussi être préparée expérimentalement.
Développer ces compétences en propre est indispensable
à toute puissance spatiale. Or l'Europe a pris
dans ces domaines des retards considérables qu'elle
doit rattraper. Les Etats-Unis dominent la robotique militaire,
le Japon la robotique civile. Il faudrait donc que les budgets
spatiaux prévoient expressément des crédits
permettant de développer des produits adaptés
aux missions prévues, qui seraient réalisés
sur des plates formes ou pôles de compétence
européennes. Ces produits trouveraient aussi des
applications civiles.
2.2.
Coopération
Nous avons évoqué, à propos des programmes
spatiaux militaires, quelques solutions permettant d'assurer
une bonne coopération entre Esa, Agences spatiales
nationales, PCR de la Commission. On ne les reprendra pas
ici.
D'une façon générale, il conviendrait
que l'ensemble de ces actions relève des Comités
de l'Espace précités, proposés par
le rapport Bonnet : pour la France Comité français
présidé par le président de la République
et Comité européen regroupant les Chefs d'Etats.
2.3. Budgets
La réunion à Berlin des ministres membres
de l'Esa, en décembre 2005, lui a garanti les ressources
nécessaires, soit 8,4 milliards d'euros sur 3 ans
– pour mener à bien l'essentiel des programmes
qu'elle compte poursuivre ou démarrer dans cette
période. Ce budget est à comparer au budget
de la Nasa qui dépasse les 16 milliards de dollars
par an auxquels le spatial militaire américain ajoute
plus de 20 milliards par an. Roger Maurice Bonnet, président
du COSPAR et auteur du rapport de 2003 sur la stratégie
spatiale européenne, rappelle qu'aux Etats-Unis les
budgets spatiaux civils équivalent à une dépense
de 110 dollars par habitant, pour 15 euros en Europe, soit
une différence de 1 à 7 pour des PNB et des
populations voisines. Est-ce admissible? N'importe quel
esprit de bon sens répondra par la négative.
Il faudrait donc augmenter ces budgets, en les inscrivant
dans des investissements de recherche/développement
ou de sécurité contribuant à la croissance
européenne et échappant de ce fait aux contraintes
du pacte de stabilité.
Jusqu'où les porter ? Très grossièrement,
on peut admettre que l'Esa se montrant généralement
plus efficace que la Nasa, à ambitions égales,
doubler son budget pour les 3 prochaines années,
en l'élevant à 18 milliards d'euros, devrait
lui donner les moyens d'ambitions plus grandes. Le tripler
serait mieux. Ultérieurement, il faudra réviser
ces montants, non pas à la baisse mais à la
hausse. Rappelons qu'une sanctuarisation sur plusieurs années
des ressources budgétaires et humaines s'impose par
ailleurs afin de gérer convenablement des programmes
pluriannuels.
Ces sommes ne comprendraient pas celles allouées
par les Etats à leurs agences nationales de l'espace
(le CNES en France) non plus que celles apportées
par les PCR européens.
En ce qui concerne le domaine militaire, on estime aussi
que l'Europe n'a pas besoin de tous les programmes lancés
par le ministère de la défense américain.
Une augmentation de 1 milliard d'euros pas an de ces programmes
est généralement considérée
comme suffisantes, toutes choses égales par ailleurs,
c'est-à-dire en l'absence de menaces nouvelles inattendues.
Ceci conduirait à une dépense d'environ 45
euros par habitant sur 3 ans, ce qui devrait être
considéré comme insignifiant au regard des
retombées.
Nous
pensons que si l'Europe s'engageait dans la mise en place
de systèmes anti-missiles et anti-satellites défensifs,
ces sommes devraient être au moins doublées.
Conclusion
L'Espace, en Europe, doit demeurer régalien, comme
le demeureront la défense, la sécurité,
la santé et l'éducation. Les budgets correspondants
doivent donc être fournis par l'impôt ou par
des modes de financement à long terme bien maîtrisés
et échappant aux spéculations financières.
De toutes façons, ces budgets sont et demeureront
très modestes, au regard des autres dépenses
publiques.
Les programmes doivent être établis (et publiés)
sur plusieurs années, ce qui suppose des décisions
non soumises à l'annualité budgétaire.
On estime généralement qu'une programmation
à 3-8 et 12 ans, selon l'état d'avancement
des projets, s'impose pour donner aux industriels
la capacité de s'organiser. Elle sera évidemment
révisable en cas de nécessité.
Ajoutons que si les gouvernements avaient bien compris le
rôle stratégique de l'Espace, tel que défini
ci-dessus, ils le présenteraient aux citoyens d'une
façon telle que ceux-ci, nous en sommes persuadés,
ne refuseraient pas des contributions spécifiques
aux investissements spatiaux, dès lors que ceux-ci
seraient conduits – y compris dans le domaine militaire
- de façon transparente et démocratique Les
citoyens s'inspireraient peut-être alors d'un patriotisme
européen qui trouverait là ses premières
raisons d'exister.
En
conséquence de ce qui précède, nous
demandons donc, dans un premier temps, aux gouvernement
européens qui veulent jouer un rôle dans la
stratégie spatiale de l'Europe de s'entendre pour
publier un programme à 10/12 ans précisant
les objectifs et les moyens qu'ils entendent mettre au service
de cette politique.
Jean-Paul Baquiast, pour Union Paneuropéenne France
et Automates Intelligents
19/01/2006
Notes
Rapports
* Résumé du rapport de la commission de réflexion
présidée par Roger Maurice Bonnet sur l'avenir
de la politique spatiale française et le rôle
du CNES (CRPSF). Toutes les propositions de ce rapport devraient
être relues aujourd'hui avec la volonté affirmée
de faire aboutir celles qui n'ont pas été
reprises à l'époque. http://www.recherche.gouv.fr/discours/2003/rapportcnes.pdf
* Le Livre Vert de la Commission Européenne consacré
à la recherche dans l'espace: http://europa.eu.int/comm/space/doc_pdf/greenpaper_fr.pdf
* La contribution de l'Académie des Sciences française
au Livre Blanc de la Commission Européenne consacré
à la politique spatiale européenne:
http://www.academie-sciences.fr/actualites/textes/livre_blanc_27_05_03.pdf
* Note d'information de l'Esa http://www.esa.int/esaCP/Pr_2_2005_i_EN.html
L'étude de cette note est essentielle pour la bonne
compréhension de ce qui précède.
* Compte-rendu établi par nos soins du Colloque consacré
par le Sénat à la politique européenne
de l'Espace le 2 novembre 2005. On y trouve de nombreux
liens ajoutés afin de faire de de codument un véritable
outil pédagogique
http://www.automatesintelligents.com/manif/2005/crespaceprogramme.html
Résumé
des principales décisions de la réunion de
Berlin
Activités
obligatoires de l'Agence
Le
niveau de ressources est maintenu pour 2006-2010.
Les programmes en cours seront donc poursuivis et par conséquent
financés sur les bases actuelles :
- Programme d'observation de la Terre (Earth Observation
Envelope Programme)
- Programme d'exploitation de l'ISS (Colombus) Programme
Periode 2 and programme ELIPS 2
- Evolution des lanceurs et de la plate-forme de Kourou
- Programme ARTES (Advanced Research in Telecommunications
Systems)
Nouveaux
programmes
-
Financement des composants spatiaux du GMES (Global Monitoring
for Environment and Security) qui représente la participation
européenne à l'initiative internationale GEOSS
(Global Earth Observation System of Systems). Le programme
commencera par le remplacement des satellites Envisat et
ERS-2 qui commencent à vieillir. (voir dans ce numéro
notre article GMES) . Mais ce remplacement ne sera pas immédiat.
Le premier satellite de la série des Sentinels qui
bénéficie d'un soutien financier de l'Union
européenne. doté d'un radar, ne devrait voler
qu'en 2011. La continuité des observations des continents,
des océans et des glaces repose donc sur la bonne
santé des satellites en exploitation.
- Premiers financements du programme Aurora, comprenant
une mission d'exploration robotique ExoMars (notre image,
à lancer vers 2011) et un programme dit Core visant
à préparer de futures explorations planétaires.
- Financement des premiers travaux nécessaires aux
prochaines générations de lanceurs et de moteurs.
- Premiers financement pour le programme GSTP (General Support
Technology Programme) destiné à mettre au
point des composants électroniques ou des technologies
dédiés aux futurs projets spatiaux. Il s'agit
de développer des solutions indispensables qui ne
sont pas en possession des industriels européens.
Or de plus en plus, les Etats-Unis, sous prétexte
de protéger la sécurité nationale,
refusent leur exportation ou leur incorporation dans des
produits finis. On cite en particulier le vol des satellites
en formation, destiné à réaliser des
observatoires en orbite utilisant l'interférométrie.
On ajoutera à cette série de décision
le projet de réalisation de plates-formes satellitaires
pour les futures missions commerciales en orbite géostationnaire
(Mission AlphaSat dans la suite de la structure dite Alphabus
déjà prise en charge par l'ESA et le CNES).
ainsi que l'étude du concept de petits satellites
géostationnaires proposés par les Allemands
et les Britanniques.
Enfin
le remplacement du satellite Cryosat récemment détruit
a été décidé, à la grande
satisfaction des experts qui comptent sur lui pour étudier
l'évolution de la calotte glaciaire arctique.
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