Manifestation
L'avenir de la politique
spatiale en Europe.
Résumé d'un exposé de François
Auque devant le cercle Stratégia
Résumé
par Jean Paul Baquiast. Texte
relu et corrigé par l'orateur, que nous remercions
8 février 2006
On
trouvera ci-dessous le compte-rendu synthétique d'un
exposé prononcé par François Auque
devant le cercle Stratégia le 8 février 2006,
sur l'avenir de la politique spatiale en Europe.
François Auque est membre du comité exécutif
de EADS, Président Directeur Général
de EADS SPACE.
L'orateur,
en introduction, rappelle que le projet de Traité
Constitutionnel prévoyait que l'Espace serait
une compétence partagée entre les Etats-membres
- ce qui n'est malheureusement pas encore le cas.
C'est très dommage.
Plan
L'exposé s'articulera autour de 4 idées
simples :
- L'Europe après 40 ans d'efforts dispose
d'un patrimoine spatial important
- Celui-ci est actuellement menacé par l'atonie
des ambitions spatiales européennes.
- L'Europe doit cependant rester un grand acteur
spatial.
- Pour cela, elle doit satisfaire à un certain
nombre de conditions.
1.
L’Europe après 40 ans d’efforts dispose
d’un patrimoine spatial important
C’est en majeure partie grâce à la
France, et pour répondre à des besoins de
défense, que l’Europe a acquis ce patrimoine.
Quelles en sont les composantes ?
1.1.
La dimension stratégique et militaire.
Trop souvent passée sous silence, voire oubliée,
celle-ci est essentielle. Elle se manifeste dans 4 domaines
principaux :
-
L’accès à l’espace grâce
à des lanceurs développés en pleine
autonomie. C’est Arianespace qui porte encore ce
programme, avec les fusées Ariane et Véga
(It.).
- L’observation, optique (Hélios, France),
radar (Allemagne, Italie)
- Les télécommunications militaires : Skynet5
britannique, Syracuse français 1)
- L’alerte avancée et la dissuasion.
1.
2. La dimension scientifique. Il s’agit
d’observer l’univers mais aussi la Terre et
son environnement; Ceci à des fins de services
collectifs : la météo avec Eunetsat et Météosat,
la Terre avec la filière Spot en optique et radar.
La dimension scientifique comporte aussi l’exploration
robotisée et habitée et, bien que le domaine
fasse actuellement l’objet d’incertitudes,
l’utilisation de la plate forme spatiale internationale
ISS.
1.3.
La dimension économique et commerciale.
Celle-ci a permis à l’Europe de se doter
de grands acteurs : opérateurs commerciaux (Eutelsat…)
; industriels (EADS Space, Alcatel Alenia) ; entreprises
de services spatiaux (Arianespace, Spot Image…)
; fournisseurs de prestations militaires.
2.
Mais le patrimoine de l’Europe est actuellement
menacé par l’atonie des ambitions spatiales
européennes.
L’opinion
se félicite de voir maintenir les acquis, mais
ne se rend pas compte que le reste du monde, et pas seulement
les Etats-Unis, accélère : Inde, Chine,
Japon, Corée du Sud, Brésil….
Or quels sont les fondamentaux de toute politique spatiale,
que l’Europe a progressivement oubliés ?
2.1.
Les systèmes spatiaux sont faits pour des clients
institutionnels. Les acteurs européens
(dont Arianespace) ont voulu croire ou faire croire que
les marchés porteurs étaient commerciaux.
C’est faux. Le commercial ne représente que
le quart de l’institutionnel. Ce sont les budgets
publics qui financent l’essentiel des efforts et
c’est normal.
Il faut étudier les chiffres budgétaires
américains: 3mds de $ par an pour le commercial,
17 mds pour l’institutionnel civil (Nasa), 25 mds
pour l’institutionnel militaire (en hausse de 7%
par an actuellement).
En Europe, les chiffres sont les suivants : 5 mds pour
le civil, tous pays cumulés et 0,7 md pour le militaire
(dont 70% à la charge de la France). Ces budgets
stagnent en euros courants. Donc ils régressent.
Enoncer ces chiffres entraîne quelquefois un effet
pervers, dont il faut se garder. On a tendance à
dire que le retard européen avec les USA est trop
grand pour être rattrapé. Ce n’est
pas le sujet. Le vrai défi, c’est d’éviter
de se faire rattraper par ceux dont l’ambition «
explose ».
2.2.
Les clients européens sont fragmentés,
empêchant les rationalisations, contrairement à
ce qui se passe dans tous les autres pays hors Europe.
L’Esa représente 50% des demandes, les agences
nationales 50%. La règle du retour s’applique
projet par projet, ce qui empêche la spécialisation
industrielle. Certains pays ont même essayé
de rapatrier ou renationaliser des projets communs menés
par l’Esa.
2.3.
Les systèmes spatiaux ne s’exportent
pratiquement pas. Les « nouveaux entrants
», Chine, Inde, etc. veulent une industrie spatiale
sur leur sol. L’Europe ne peut pas espérer
leur vendre de façon significative.
2.4.
Finalement, dans chaque pays, la taille de l’industrie
spatiale est une fonction directe de l’ambition
spatiale des gouvernements.
Il
faut comprendre à cet égard ce que signifie
l’ambition américaine : space
dominance, c’est-à-dire être
le premier dans tous les secteurs – space
control : empêcher les ennemis et
même les « alliés » de porter
atteinte à la domination américaine.
Il en découle une politique indéfectible
de soutien à l’industrie américaine.
Par ailleurs, le contexte stratégique international
est utilisé chaque fois que nécessaire à
des fins commerciales. Ainsi les lanceurs russes sont
utilisés pour tenter d’éliminer Ariane
du marché commercial.
Les nouveaux entrants (Inde, Chine) sont eux aussi pilotés
par une volonté gouvernementale inflexible. Leurs
budgets augmentent continuellement. On doit interprêter
ce que signifie le budget dans ces pays. Ainsi le budget
spatial de l’Inde peut paraître modeste aujourd’hui,
soit 700 mns de $. Mais l’ingénieur en Inde
coûte 10 fois moins qu’en Europe, ce qui équivaut
à un budget de 7 mds – largement supérieur
au budget européen.
3.
L’Europe doit cependant rester un grand acteur spatial
Tous
les grands et moins grands pays veulent l’être.
Pourquoi l’Europe ferait-elle exception ? Les raisons
pour elle de rester un grand acteur spatial sont simples
à énoncer et ne nécessitent pas de
longs développements:
3.1.
La sécurité et la défense.
C’est une question de souveraineté, pour
aujourd’hui et encore plus pour l’avenir.
Voulons-nous n’être plus qu’une nation
marchande ? Combien payons-nous, et à qui, pour
assurer notre défense ?
3.2.
Le développement durable, la préservation
de l’environnement.
3.3.
La création d’emplois très
qualifiés et d’activités
économiques à haute valeur ajoutée.
4.
Pour rester un grand acteur spatial, l’Europe doit
satisfaire à un certain nombre de conditions.
4.1. La première et l’essentielle est la
volonté politique. La faiblesse
de l’Europe est qu’elle n’a pas la structure
politique permettant à un homme ou à une
institution clairement identifiée de porter son
ambition spatiale au plus haut niveau. Ce n’est
pas le cas des pays compétiteurs, USA, Inde, Chine.
De telles autorités ne se trouvent même pas
au sein des pays européens les plus impliqués
dans l’espace. Autrement dit, l’Europe a besoin,
dans les grands pays et au niveau européen, de
« parrains politiques » - ce rôle que
de Gaulle avait su très bien tenir pendant qu’il
était au pouvoir. Qui seront les prochains parrains
politiques de l’espace qui manquent cruellement
à l’Europe aujourd’hui ?
4.2.
Il faut ensuite que l’Europe apprenne à optimiser
les moyens dont elle dispose encore. Le modèle
idéal est celui d’Airbus où l’on
a su organiser l’interdépendance, sans prétendre
tout faire en un seul pays. Aujourd’hui, les industriels
européens ont beaucoup de mal à créer
des pôles de compétences spécialisés.
4.3.
Le « juste retour » n’est pas à
exclure au sein de l’Esa, mais il doit être
négocié globalement et au profit de pôles
de compétences reconnus.
4.4.
Il faut enfin tirer les leçons des vraies solutions
innovantes en matière de financement,
avec mutualisation des ressources public-privé.
Citons l’avenant signé récemment par
Paradigm Secure Communications Ltd, filiale d’EADS
SPACE Services, avec le Ministère de la Défense
britannique (Voir encore note 1)
4.5.
Il ne faut pas s’illusionner sur les possibilités
de coopération avec les Etats-Unis, la Russie.
De telles coopérations, à l’évidence
nécessaires, ne peuvent pas résoudre nos
problèmes car il s’agit de garder ou faire
revenir le plus de compétences en Europe même.
Conclusion
Sur
ces bases, comment recréer une volonté
politique ? C’est d’abord au niveau
budgétaire que tout se jouera. La prochaine échéance
est celle de la conférence des ministres de l’Esa
en 2008. Il faut éviter de renouveler le résultat
de la conférence de Berlin en décembre 2005
où l’accord n’a pu être obtenu
que sur la base d’une totale stagnation budgétaire.
Mais
se posera aussi la question de la contribution
de la Commission européenne. Les promesses
faites par le précédent commissaire à
la recherche Philippe Busquin n’ont pas été
reprises. Il n’y a pas de volet espace significatif
dans les projets actuels de budgets de R/D européens.
Enfin,
que seront les financements militaires.
L’espace va-t-il survivre aux ajustements budgétaires
qui se profilent partout en Europe ?
Questions
:
De
J.P. Baquiast, Paneurope France et Automates Intelligents:
Ne
pensez vous pas que la communauté spatiale et ceux
qui comme nous s’intéressent à l’avenir
de l’Europe dans l’espace, devrions faire
l’effort d’élaborer une feuille de
route à 30 ans précisant en termes concrets
ce que l’on proposerait aux Européens : donner
une descendance à Ariane 5, envoyer une mission
habitée sur la Lune puis sur Mars, développer
(le cas échéant) des satellites anti-missiles,
etc. Tant que les citoyens ne visualisent pas les projets,
les enjeux et les bénéfices, ils ne comprendront
pas l’intérêt des dépenses spatiales
et ne constitueront pas de groupes de pression en leur
faveur. De ce fait les Politiques ne s’y intéresseront
pas non plus.
Réponse
de F.A. : Si, vous avez raison, nous ne communiquons pas
assez. Je serais près pour ma part à collaborer
à une telle feuille de route.
De
XX : La Grande Bretagne soutient-elle l’effort spatial
européen ?
Réponse
de F.A. : La GB a été très en retrait
à Berlin. D’abord, l’autonomie de lancement
ne l’intéresse pas, car elle pense que l’on
pourra toujours trouver des lanceurs sur le marché
(ce qui n’est pas exact s’il s’agit
de vols stratégiques). Concernant les services
satellitaires, elle ne s’y intéresse que
s’ils sont demandés par le marché.
Or les utilisateurs formant un marché potentiel
ne connaissent pas assez les questions pour formuler des
demandes efficaces. Exemple : ce ne sera pas le ministère
de l’agriculture britannique qui va pousser au développement
de GMES. Il faut établir un chaînon intermédiaire
entre les utilisateurs et les promoteurs. Dans le domaine
militaire enfin, la GB est bien dotée, mais elle
n’a en matière spatiale fait de choix d’autonomie
stratégique que pour les Télécoms.
De
XX. : Craignez vous que les rapprochements entre les fabricants
des fusées Delta et Atlas, en cours aux Etats-Unis,
aggrave la concurrence vis-à-vis d’Ariane
?
Réponse
de F.A. : Les industriels américains se satisfont
de leurs commandes institutionnelles, qu’ils ont
en abondance. Ils ne vont pas chasser sur le terrain commercial.
Par contre, le Pentagone et la Nasa concurrencent indirectement
Ariane en soutenant les lanceurs russes Proton et Soyouz.
Il n’est pas exclu qu’ils le fassent un jour
en faveur des offres indiennes et chinoises s’ils
y trouvent un intérêt stratégique.
De
XX. : De quels pays européens pourraient selon
vous émerger les « parrains politiques de
l’espace » qui manquent encore à l’Europe
?
Réponse
de F.A. : Il faut être réaliste. Pour le
moment, ce ne peut être que dans le cadre d'une
coopération renforcée institutionnelle entre
la France, l’Italie, l’Espagne et bien sûr
l’Allemagne dont le nouveau gouvernement semble
marquer un renouveau d’intérêt pour
les technologies spatiales. Le Club ne sera pas fermé,
cependant. Ceux qui voudraient y entrer en respectant
ses fondamentaux seront les bienvenus.
De
XX. : serait-il judicieux d’envisager à nouveau
des vols habités sous la responsabilité
et avec la participation des Européens ?
Réponse
de F.A. : On peut discuter interminablement de leur intérêt
dans l’immédiat. A terme, ils sont indispensables,
ne sera-ce que pour matérialiser l’engagement
humain des Européens dans la découverte
des planètes proches. Mais les vols habités
n’excluent pas, avant, pendant et après,
des vols faisant appel à des robots humanoïdes
de la nouvelle génération. 2)
Notes de la rédaction
(1) Sur Skynet voir http://www.space.eads.net/press-center/press-releases/paradigm-prolonge-de-2-ans-le-contract-skynet-5-et-commande-un-troisieme-satellite
(2) Tels
le désormais fameux Robonaut de la Nasa. Malheureusement
en Europe, la robotique autonome est au point mort.
Voir notre article http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2006/71/robonaut.htm