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Le
superordianteur Tera 10
Pas
de souveraineté européenne sans puissance de
calcul autonome
Introduction
L’idée se fait répand petit à petit
que l’Europe n’atteindra jamais à l’indépendance
politique, autrement dit à la souveraineté institutionnelle
et diplomatique, sans souveraineté technologique et
scientifique. Par ces mots on désigne la capacité
de maîtriser en toute indépendance les technologies-clefs
indispensables à la puissance. Certes l’Europe
pourrait abandonner définitivement toute ambition à
l’indépendance dans le domaine technologique,
comme elle pourrait abandonner toute ambition de souveraineté
politique. Mais dans un monde où les Etats-Unis sont
plus que jamais résolus à assurer leur pouvoir
par une domination technologique globale, dans un monde aussi
où la Chine et l’Inde sont désormais résolus
à leur disputer cette domination, l’Europe perdrait
rapidement tout poids politique si elle ne relevait pas le
gant à son tour.
En
France, on associe depuis les premières années
de la 5e République l’indépendance technologique
à la détention de l’arme atomique, à
la maîtrise du nucléaire civil et à la capacité
de disposer de vecteurs spatiaux autonomes. Il s’agit
effectivement de points clefs, plus que jamais nécessaires
dans un monde qui sera sans doute multipolaire. Mais on a malheureusement
oublié qu’en amont de ces capacités militaires
et civiles et pour les obtenir se trouve la possibilité
de disposer d’une puissance de calcul scientifique (que
l’on désigne aujourd’hui par le terme de
calcul haute performance) qui soit elle aussi indépendante
des influences extérieures. Le président de Gaulle
le savait bien, puisqu’il avait lancé précisément
dans ce but en 1966/67 le Plan Calcul, destiné à
doter non seulement la France mais ses alliés européens
de grands ordinateurs de calcul scientifique et de gestion pouvant
être conçus et utilisés en toute autonomie.
Malheureusement ses successeurs n’ont pas compris qu’il
s’agissait d’un élément indispensable
à la souveraineté. Ils ont laissé se perdre
la compétence industrielle obtenue à grand peine(1).
Les autres gouvernements européens n’ont pas fait
mieux. Ils ont refusé d’adopter des politiques
technologiques capables de donner à l’Europe une
place de leader dans les domaines de l’informatique, des
réseaux et des logiciels.
On
ne doit pas chercher loin la principale raison de cet aveuglement
des hommes politiques et des industriels européens. Elle
a été et demeure la conséquence de l’intense
campagne de désinformation menée dans le monde
entier pendant 30 ans par le pouvoir politique et économique
américain. Cette campagne a réussi à persuader
l’Europe qu’elle n’avait pas besoin d’informatique
au prétexte que les entreprises américaines étaient
les mieux capables de fournir matériels et logiciels
au meilleurs prix et offrant la meilleure qualité possible.
L’Amérique s’assurait ainsi durablement les
clefs véritables de la puissance à long terme(2).
De
cette dépendance acceptée par les Etats européens
découlent les résultats que l’opinion européenne
avertie commence à découvrir ou redécouvrir
avec une certaine inquiétude, inquiétude encore
bien timide alors qu’elle devrait en fait prendre la forme
d’une alerte générale. Dans les technologies
clefs de l’informatique, des réseaux, des logiciels,
de la robotique et de l’intelligence artificielle, l’Europe
ne dispose pratiquement plus d’industries, non plus que
de laboratoires de recherche de niveau international. Ceci se
paye évidemment en termes d’emplois de scientifiques
et d’ingénieurs. Les jeunes s’intéressant
à ces questions sont obligés de s’expatrier(3).
Certes, les optimistes n’accepteront pas ce constat et
feront valoir quelques résultats locaux intéressants.
Globalement cependant le diagnostic est indiscutable. Dans le
même temps, dans le cadre de politiques différentes
mais avec une vigueur identique, la Chine, l’Inde et certains
autres Etats émergents forment des ingénieurs
par centaines de milliers, multiplient les innovations et les
sites industriels.
Faut-il cependant désespérer des espoirs de
souveraineté politique européenne, au motif
que lui manquera de plus en plus cette arme de la guerre
qui est la puissance informatique sous forme notamment de
moyens de calcul haute performance indépendants ?
Peut-être pas. Grâce une nouvelle fois à
la France, et notamment aux générations d’ingénieurs
informaticiens dédiées au sein du Commissariat
à l’Energie Atomique, à la Délégation
Générale à l’Armement et dans
quelques grandes entreprises stratégiques à
la préservation des moyens de simulation nécessaires
à l’entretien de la force de dissuasion nucléaire,
il a été possible de conserver une compétence
humaine de grande valeur. L’idée semble commencer
à naître que cette expérience pourrait
être reprise et valorisée au bénéfice
d’un renouveau de l’informatique scientifique,
non seulement à finalités militaires mais
surtout dans les domaines civils où la dépendance
à l’égard de l’étranger
est tout aussi dangereuse qu’elle le serait dans le
domaine militaire. De plus, ce que nous pourrions appeler
le modèle français pourrait être étendu
à l’échelle européenne, en coopération
avec la Commission et les Etats qui en son sein se décideraient
à reconquérir une compétence de niveau
international dans le domaine du calcul haute performance
et de ses applications. Mais le mouvement reste encore bien
timide, mal compris par la plupart des décideurs
et parfaitement ignoré du grand public, c’est-à-dire
finalement des électeurs et des contribuables.
Nous
examinerons très sommairement dans cette note les trois
clefs de ce renouveau : se donner les instruments d’observation
nécessaires à la prise de conscience du retard
stratégique accumulé depuis 30 ans – mettre
en évidence, notamment pour l’opinion scientifique,
les domaines des technologies européennes où s’impose
la détention en propre d’une puissance informatique
de niveau international – définir des cheminements
permettant à l’Europe, dans une ambiance qui sera
nécessairement celle d’un affrontement courtois
mais sans pitié avec le reste du monde développé,
de reconquérir les éléments de la puissance
informatique qu’elle a laissé perdre(4).
A.
Mesurer la dépendance
Les
études récentes ne manquent pas pour alerter l’opinion
sur la perte de compétence française et européenne
dans le domaine essentiel de la puissance de calcul. Signalons
:
- L’enquête de l’Académie (française)
des Technologies : Enquête sur les frontières de
la simulation numérique. Diagnostics et propositions.
Ce rapport analyse l’importance de la simulation dans
les principaux domaines industriels et scientifiques, mais souligne
le manque de vision stratégique qui permettrait à
la France de se doter des outils informatiques indispensables.
Il formule des recommandations sur lesquelles nous reviendrons.
- Le Top 500 des super-calculateurs, selon lequel notre pays
se retrouve en termes de puissance de calcul disponible au niveau
de l’Espagne et de l’Italie, avec 2% l’ensemble
du Top 500, le nombre de systèmes installés étant
de 8 en 2005, soit 1,6 % du total)
[voir notre article du 21/11/05]. On peut supposer
que très probablement, certains grands calculateurs utilisés
pour des objectifs de défense et de sécurité
nationale ne sont pas mentionnés par les Etats qui les
possèdent, au moins à leur niveau réel
de puissance.
- Périodiquement, des économistes et de hauts
fonctionnaires du secteur de l’administration technique
ou de la recherche mettent en garde les ministres compétents
ou les gouvernements sur les retards pris et sur les mesures
qui selon eux s’imposeraient. Mais ces rapports restent
peu connus des médias et du public.
- Ajoutons que régulièrement, malgré leur
avance, les scientifiques américains, notamment au sein
de la National Science Foundation et du National Research Council,
déplorent le manque d’ambition des budgets de développements
en très grands calculateurs et réseaux scientifiques,
faisant valoir notamment le retard qui risque d’être
pris à l’égard de la Chine. Evidemment,
ils n’évoquent jamais leur dépendance possible
à l’égard de …l’Europe, ce qui
montre bien à quel niveau d’estime celle-ci est
tenue. De tels rapports font apparaître, par défaut
si l’on peut dire, les insuffisances européennes.
Toutes
ces études, bien que précieuses, ne mesurent
que faiblement la dépendance européenne. Il
faudrait procéder à des analyses autrement
plus difficiles, car relevant de l’Intelligence Economique.
Elles mesureraient sans complaisance les pertes de compétences
et de ressources économiques qu’enregistrent
les grandes entreprises et les administrations européennes
en faisant appel aux calculateurs scientifiques et aux logiciels
associés non-européens : gaspillage de moyens,
pertes directes de savoirs technologiques et humains, fuites
indirectes multiples au profit des concurrents, sous-investissement
techno-scientifiques du fait que l’on ne dispose pas
ab initio des moyens nécessaires à
la naissance des idées et à la mise en place
des initiatives, manques à gagner ultérieurs
en termes de chiffres d’affaires et de possibilités
d’exportation.
Les
Européens, exceptionnellement, ont fait de tels calculs
pour justifier le lancement du programme de positionnement
satellitaire Galiléo, destiné à leur
permettre d’échapper au monopole du GPS américain
(alors que beaucoup d’ « experts » expliquaient
que celui-ci suffisait largement à l’Europe).
On a pu montrer que, en période de croisière,
Galiléo générera 9 mds d’euros
par an de CA en services et équipement. Il permettra
par ailleurs en 10 à 15 ans de créer 140.000
emplois. Il serait facile de transposer ces chiffres à
ce que pourrait rapporter une politique européenne
indépendante dans le domaine des grands calculateurs
et des logiciels. C’est sans doute par centaines de
milliards d’euros et millions d’emplois qu’il
faudrait compter.
B.
Identifier les grandes politiques stratégiques dépendant
de la capacité de disposer en propre de moyens de
calcul haute performance.
Nous
avons indiqué que, pratiquement depuis les années
1960, les stratèges américains et leurs relais
en Europe ont expliqué qu’il n’était
pas nécessaire aux Européens de disposer de
calculateurs en propre. Faire appel au marché, c’est-à-dire
aux solutions américaines, dans le cadre d’appels
d’offres internationaux ouverts, suffisait largement
à couvrir tous les besoins. C'est ce véritable
mensonge, nous venons de le voir, que les promoteurs de
Galiléo ont démonté pour ce qui les
concerne. Mais la prise de conscience reste à faire
dans tous les autres domaines de la recherche/développement
et de l’industrie, notamment quand il s’agit
d’envisager de grandes politiques stratégiques
indispensables à la souveraineté européenne
et répondant à de grands défis scientifiques
et industriels tels que celui mentionné ci-dessous
du climat. On pense généralement à
la sécurité-défense. Mais il ne faut
pas oublier le civil, où les enjeux sont aussi importants.
Prenons l’exemple des concurrences internationales féroces
désormais engagées pour contrôler les émissions
de gaz à effets de serre, évaluer les risques
pesants sur les écosystèmes, proposer des politiques
de sauvegarde et finalement, développer et vendre des
technologies de limitation des risques et de substitution. Pour
jouer un rôle au niveau mondial, notamment au sein des
institutions internationales ou des grandes conférences
destinées à évaluer les changements climatiques,
l’Europe doit disposer de ses propres mesures d’observation
du globe et de ses propres modèles de simulation, ceci
en avance de quelques jours à quelques mois sur ses concurrents.
Elle doit mettre en place un appareillage complet de capteurs
océaniques, terrestres et satellitaires, ce dont elle
espère se doter grâce au programme GMES. Mais elle
a besoin aussi d’un réseau des calculateurs les
plus puissants du monde. Or de telles ressources de calcul lui
sont aujourd’hui inaccessibles. Certes, un grid a été
mis en place, associant plus de 95000 ordinateurs, à
l'initiative des Britanniques, pour procéder à
certaines études sur l'évolution du climat. (http://climateprediction.net/,
mais
on est encore loin des puissances de calcul qui seront nécessaires
pour peser d'un poids suffisant dans les négociations
internationales concernant ce que tout le monde considère
aujourd'hui comme le plus grand risque pesant sur l'humanité
en ce début de XXIe siècle.
Les Etats-Unis au contraire se sont engagés dans une
politique ambitieuse de simulation sous la responsabilité
du Département à l’Energie. Citons notamment
le programme ASCI (Accererated Strategic Computing Initiative),
sans mentionner les programmes militaires. On sait par ailleurs
que dans le domaine de l’observation de la Terre, les
Japonais ont installé le plus grand calculateur vectoriel
existant, le Earth Simulator (celui-ci est d’ailleurs
en train de perdre sa prédominance devant les machines
d’IBM et de Hewlett Packard) …Or si l’Europe
veut dans ces confrontations très sévères
avec les autres super-puissances, ne pas jouer les utilités,
elle devrait disposer de sa propre architecture de machine,
de ses propres réseaux de calcul et finalement de ses
propres réseaux d’obtention, de stockage, de répartition
et d’analyse des milliards de données générées
par jour de travail des grands ordinateurs(5).
Faisons
donc rapidement une courte liste des domaines où s’exerce
une compétition internationale sans pitié, où
nos concurrents ne nous feront aucun cadeau et où, par
conséquent l’indépendance européenne
dépend ou dépendra à l’avenir de
moyens de calcul en propre(6).
-
L’industrie et la recherche nucléaire : citons
sans exclusive les enjeux considérables que représentent
la mesure du vieillissement des matériaux du parc existant,
la recherche de modalités de traitement des déchets
politiquement acceptables, le développement des centrales
de 4e génération qui représentent un énorme
marché pour les 30 prochaines années et enfin
pour couronner le tout les premiers tests relatifs à
la faisabilité du réacteur expérimental
Iter, tant en ce qui concerne la résistance des enceintes
que la gestion des flux de plasmas et innombrables autres problèmes.
- Les sciences du vivant : génomique, protéomique,
analyse des virus et bactéries responsables des pandémies,
simulation de la réaction de l’organisme considéré
comme un ensemble intégré aux agressions comme
aux médicaments. Les besoins de simulation sont immenses.
- Les nanosciences : appel aux nanotechnologies pour la réalisation
de nouveaux matériaux, biens de consommation, médicaments.
Les besoins de calcul destinés à simuler les comportements
« quantiques » d’atomes manipulés individuellement
ou par petits paquets sont eux aussi potentiellement illimités.
On conçoit bien que, dans la physique nanométrique
comme dans la biologie moléculaire « aux limites
de l’inerte », l’impossibilité d’observer
directement la nature oblige à multiplier les modélisations
et les calculs de probabilités.
- Toutes les industries mécaniques et manufacturières
: aérospatiale, automobile, moteurs exploitant de nouvelles
sources d’énergie.
- Toutes les industries procédant à des explorations
en sous-sol ou sous-marines: pétrole, industries minières…
- La physique fondamentale, qui fait appel à des accélérateurs
de particules de plus en plus puissants (notamment le futur
LHC du CERN destiné à entrer en service vers 2008).
Dans ce domaine on rangera aussi les applications de la physique
quantique (cryptographie, calculateurs quantiques) et plus généralement
tout ce qui concerne les états encore mal compris, dits
émergents, de la matière et de l’énergie.
- La prévision et la gestion des risques de grande ampleur.
Ceux-ci se développent dans un monde de plus en plus
complexe dont il est impossible de prévoir les réactions
aux catastrophes sans puissants moyens de simulation.
- L’astronomie et la cosmologie, dont les nouveaux instruments,
en orbite ou terrestre, nécessitent des moyens de calcul
de plus en plus rapides capables d’interpréter
utilement les données et de faire naître de nouvelles
hypothèses testables.
- Les sciences cognitives. Nous mettrons dans cette catégorie
les moyens d’analyse et de simulation du cerveau humain,
ainsi que ceux consacrés, souvent en parallèle,
à la réalisation de machines pensantes artificielles.
Le vaste domaine des robots autonomes affectés à
l’exploration scientifique, à la production manufacturière,
aux services, aux loisirs et aux systèmes d’armes,
se situe à la confluence des études de neurosciences,
de l’intelligence artificielle et des systèmes
informatisés en réseaux. Contrairement à
ce que l’on croit parfois, la recherche par systèmes
multi-agents, très féconde dans ces secteurs,
n’exclut pas la nécessité de se connecter
sur des réseaux scientifiques puissants. Nous avons plusieurs
fois insisté dans cette revue sur le fait que le refus
européen de se qualifier dans ce domaine essentiel à
tous les développements futurs de l’intelligence
collective équivaut à un véritable suicide.
- La simulation de l'évolution des armements nucléaires
stratégiques. Sur ce plan, la France a pris la décision
de faire construire un grand calculateur français, confié
à Bull, le Tera 10. Cet ordinateur (qui vient d'être
livré au CEA le mois dernier) sera affecté principalement
à l'interprétation des résultats des essais
de fusion nucléaire par confinement inertiel (provenant,
notamment, du laser Mégajoule français), mais
il servira aussi de centre de calcul pour d'autres besoins,
ceux du futur Iter le moment venu, ou ceux d'autres programmes
stratégiques). Tera 10 a été confié
à l'industriel français Bull, rescapé du
Plan calcul et qui a maintenu une compétence en propre
comparable à celle des meilleurs compétiteurs
américains. On doit aussi noter que le CEA et le ministère
de la défense ont pris le parti d‘utiliser des
logiciels scientifiques libres, qui leur évitent de dépendre
d’éditeurs tels que Microsoft développant
une politique de produits propriétaires défendus
par des brevets. Nous allons voir que cet effort exceptionnel,
dans un paysage européen caractérisé par
l’abandon, peut fournir les voies du renouveau évoqué
en introduction.
C
Confirmer le rôle des Etats dans la mise en place
des politiques scientifiques et industrielles permettant
l’indépendance en matière de calcul.
Pour
les Etats-Unis, la Chine et l’Inde, ce rôle n’a
pas besoin d‘être confirmé puisque c’est
lui qui, depuis l’invention des premiers ordinateurs puis
la mise en place des grands centres de calcul, constitue le
moteur quasi exclusif. Les budgets publics, difficiles d'ailleurs
à comptabiliser précisément, dépassent
les 500 millions de dollars par an. Nous n’y reviendrons
pas. En Europe au contraire, nous l’avons vu, il parait
encore aberrant que les Etats puissent se mêler de ces
questions, puisque dit-on l’initiative privée (américaine
s’entend) répond efficacement aux besoins des clients.
L’intervention de l’Etat est encore assimilée
à la réalisation de mécanos industriels
inviables ou de produits inutilisables, imposés à
grands frais à des utilisateurs qui en sortent pénalisés
à vie.
Mais nous avons vu qu'un modèle français nouveau,
reprenant en partie l'esprit du premier Plan Calcul, celui de
l'époque des réussites, semble se faire jour et
pourrait même être envisagé au niveau de
l'Europe tout entière. Il s'agit d'un modèle associant
de façon originale les trois partenaires de toute politique
stratégique réussie, des administrations du secteur
régalien, des entreprises technologiques et des laboratoires
universitaires. Mais commenter ce supposé modèle
français n'aura de sens qu'à l'intention de décideurs
et d'opinions publiques décidés à revenir
sur ce qu'Eric Le Boucher, dans un article tristement significatif
du journal Le Monde [25/26 décembre 2005, p. 2] nomme
l'« Effacement de l'Europe». Cet effacement se mesure
notamment à ce que les budgets de recherche des Etats
et de l'Union restent à leur niveau actuel ou décroissent,
alors qu'ils devraient croître d'au moins 1% du PIB pour
assurer notre avenir à tous. Si l'Europe ne fait plus
de recherche, elle n'a effectivement plus besoin de moyens de
calcul scientifique.
Ceci dit, que pourrait être le nouveau modèle européen
permettant à notre continent de se doter d'un potentiel
informatique correspondant à ce que devraient être
ses ambitions stratégiques. Un début de prise
de conscience a déjà eu lieu et s'est traduit
par l'initiative DEISA [voir in fine notre
encadré]. Mais on ne saurait se satisfaire de ce
seul projet, qui repose essentiellement sur des machines IBM.
Nous pensons que les Européens doivent s'appuyer sur
des principes bien affirmés, rompant avec le manque d'ambition,
pour ne pas dire la démission, des décennies précédentes.
Nous avons dit que le numéro spécial du mensuel
La Recherche-CEA de janvier 2006 donne une esquisse de
ce que devrait être cette véritable révolution
culturelle. Elle comporterait les éléments suivants
:
-
Se débarrasser définitivement de l’illusion
que le libéralisme, l’ouverture des achats publics
à la concurrence internationale, l’absence d’intervention
de l’Etat constituent les trois piliers indispensables
au développement de l’industrie informatique. On
affirmera au contraire que la volonté étatique
s’exerçant dans des domaines volontairement réservés
à des «champions industriels européens»
représente la seule façon permettant à
un pays ou à un continent économiquement dominé
de récupérer quelques éléments de
puissance. C’est ainsi que, outre les Etats-Unis qui n’ont
jamais pratique le libéralisme pour leur compte, se comportent
tous les Etats émergents.
- Mettre en place des contre-pouvoirs internes permettant à
la politique régalienne non sanctionnée par le
marché d’échapper à l’hubris
toujours possible de certains décideurs publics. Ces
contre-pouvoirs viendront du fait que les décisions des
administrations militaires et civiles en charge de la politique
de développement des moyens de calcul seront négociées,
quasiment sur un pied d’égalité, avec les
industriels chargés de l’appliquer et avec les
scientifiques chargés de l’utiliser – le
tout dans une grande transparence communicationnelle.
Ceci se fera de diverses façons, la plus efficace aujourd’hui
semblant être de créer des clusters ou regroupements
de laboratoires et d’entreprises autour de puissants moyens
de calcul et de simulations mis en réseaux et offrant
des solutions diversifiées, accessibles sous forme de
calcul à la demande. Il faudra créer autant de
tels centres de calculs réticulés qu'il y aura
de technopoles ou pôles de compétitivité
regroupant des communautés significatives d'intérêts
organisées en réseaux au plan national et européen.
C’est le cas de la technopole Ter@tec, installée
dans l’Essonne, et dotée de la première
machine Tera. On pourrait envisager qu’à terme,
les principales technopoles européennes soient équipées
de tels centres et réseaux de calcul, commandés
bien entendus pour l’essentiel à des industriels
européens(7). Tera-10 est,
lui, réalisé par Bull (notons que si cette
machine était aujourd'hui homologuée dans la liste
du TOP 500 des superordinateurs - ce qui sera fait au mois de
juin, date du prochain palmarès, elle se classerait en
5 ème position du top mondial ! ).
Dans l'immédiat, des Grilles (ou Grids) de calcul associant
des machines en réseau commencent à se mettre
en place. On citera GRID 5000 (5.000 processeurs répartis
sur 9 sites), une initiative de l'ACI GRID du ministère
de la recherche. L'ACI GRID est soutenue par l'INRIA, le CNRS
et RENATER, 8 universités et une grande-école,
des conseils généraux et régionaux . Dans
la suite, l'Agence Nationale de la Recherche vient de lancer
un appel à projets sur le thème "Calcul intensif
et grilles de calcul". pour leur part, le 6e Programme
Cadre européen, suivi du 7e, s'intéressent évidemment
au thème, sous l'intitulé Grid Initiative.
Mais quel que soit l'intérêt des Grids, ceux-ci
ne dispensent pas de développer des super-ordinateurs.
Si la course au pétaflop (1mllion de milliards d'opérations
par seconde) est lancée dans le monde, ce n'est pas sans
raisons.
-
Encourager ou faire naître des champions industriels
et scientifiques européens. C'est là
qu'une véritable rupture avec 30 ans de démission
industrielle s'impose à l'Europe. Les gouvernements
français successifs ont su maintenir, malgré
les difficultés politiques, un rôle de maître
d’ouvrage et de maître d’œuvre au CEA
(Commissariat à l’Energie Atomique), notamment
sous la maîtrise d’ouvrage du ministère
de la défense dans le domaine des applications militaires.
D’autres pays européens ne disposent pas d’organismes
équivalents mais ils pourraient s’en doter. Pour
ce qui concerne la France, plutôt que repartir à
zéro, il faudrait capitaliser sur le CEA et ses équipes(8).
En ce qui concerne les industriels proprement dits, la France
bénéficie encore de la présence de Bull,
dont l’expérience dans le domaine des grands
calculateurs est grande et vient d’être confirmée
par la commande de la machine Tera-10 destinée à
compléter les moyens à la disposition du CEA
et du ministère de la Défense. Téra-10
devrait croître et devenir Tera-100 vers 2009. Bull
et le CEA vont d'ailleurs coopérer pour lancer la gamme
de serveurs FAME2 destinés au calcul intensif et aux
traitements de données multimédias. Nos voisins
européens ont aussi de bons industriels qui pourraient
être requalifiés pour compléter le dispositif
d’entreprises capables de concurrencer efficacement
leurs rivales d’outre atlantique.
- Mais comment faire pour que ces champions ne soient pas
trop protégés par des commandes publiques
préférentielles et ne perdent pas leur compétitivité.
Il faut qu’ils soient incités à réutiliser
dans le secteur concurrentiel les technologies et produits
développés en tout ou partie avec les moyens
des Etats. C’est ce que font sans complexes les industriels
américains, dont la compétitivité tient
en grande partie au confortable appui de commandes publiques
qu’ils reçoivent en permanence. Pour sa part,
Bull pourra réutiliser au profit de sa gamme Novascale
et FAME2 l'expérience acquise dans Tera-10.
- On ajoutera que, pour tout ce qui concerne les logiciels,
les maîtrises d’ouvrage publiques administratives
et industrielles devront imposer la procédure du
développement en Open Source ou Libre Accès
(logiciels libres) sauf dans des cas extrêmes où
s’imposeraient des formats propriétaires. Mais
même en ce cas, on évitera de retenir comme
développeurs des éditeurs qui manifestement
ne jouent pas la carte du Libre.
Nous avons précédemment suggéré,
pour rendre l’accès à Linux et aux autres
sources libres plus systématique, de lancer au niveau
des institutions européennes une European
Open Source Initiative, analogue à celle
inaugurée en Asie il y a deux ans, laquelle a considérablement
encouragé la production de logiciels par des programmeurs
et éditeurs locaux.
- On posera la question des composants. Dans
ce domaine, la dépendance européenne est presque
totale. Nous y consacrerons un article dans notre prochain
numéro.
- Ajoutons pour terminer que l’Europe ne devrait pas
laisser, à un horizon un peu plus lointain, la recherche
en matière d’ordinateurs quantiques
et d’ordinateurs à ADN aux entreprises
américaines, telles IBM et Microsoft, qui semblent
y consacrer les seuls crédits un peu importants affectés
à de telles recherches. On rappellera par exemple
la compétence du CEA en France et du Quantum Computer
Center en Grande Bretagne dans le domaine de la téléportation
quantique.
Conclusion
Nous
pensons que tout ce qui précède, convenablement
critiqué et précisé, donnerait matière
à une initiative politique de grande ampleur que l'on
pourrait intituler «Initiative pour des réseaux
européens de calcul à haute performance».
Elle pourrait être proposée par la France aux gouvernements
de l'Union et à la Commission.
Afin de
préciser l'idée, pourquoi ne pas organiser un
colloque ?
Notes
(1)
Notamment au sein de l’entreprise européenne Unidata
(associant la Compagnie Internationale de l’Informatique,
Siemens et Philips), qui fut sabordée en pleine ascension
par le retrait français de 1973.
(2) Dans le domaine des industries culturelles
et de loisirs, les Etats-Unis ont réussi également
à convaincre une grande partie du monde que les produits
de ses industries suffisaient parfaitement aux besoins des populations.
(3) Les trois colloques consacrés
en Europe à la souveraineté technologique, à
Paris en 2004 [http://www.pan-europe.org],
à Madrid et à Augsbourg en 2005, ont fait ce même
constat accablant.
(4) Nous avons trouvé beaucoup d’éléments
pour illustrer cette note dans le Hors Série La Recherche-CEA
de janvier 2006, Le calcul haute performance. Ce numéro
vient à son heure, sans doute parce que de plus en plus
de scientifiques et d’industriels prennent conscience
qu’il n’est plus possible aujourd’hui de laisser
l’Europe continuer à s’illusionner sur l’état
de sa dépendance mortelle à l’égard
de l’informatique étrangère.
(5) On sait mal, en Europe, que Microsoft
est engagée dans une lutte sévère avec
d’autres entreprises de gestion des référencements
et des données, notamment Google, pour maîtriser
ce marché et ses retombées en termes d’acquisition
des compétences (des autres). Cette lutte perceptible
dans le domaine de l’Internet, est encore plus sévère
pour ce qui concerne le traitement des données scientifiques.
D’où le fait que le partenariat de l’INRA
avec Microsoft a pu être dénoncé, dans l’optique
de la guerre économique, comme l’introduction du
loup dans la bergerie (voir sur la stratégie de Microsoft
l’article de Bernard Ourghanlian, directeur technique,
Microsoft France, p. 45, La Recherche CEA, op.cit, sous le titre
(anodin) de « Un flot ininterrompu de données ».
(6) Pour en savoir plus sur les perspectives
techno-scientifiques, on se référera aux travaux
véritablement fondateurs du futurologue Ray Kurzweil.
Son dernier ouvrage, la Singularité, montre clairement
les changements sociétaux considérables qui résulteront
de l’augmentation exponentielle des puissances de calcul
avec la diminution corrélative de leurs coûts.
Malheureusement pour l’Europe, comme elle ne disposera
pas de tels moyens, aucun ou presque de ces changements ne se
produira sur son territoire et dans sa mouvance socio-politique.
(7) Rappelons qu'aux Etats-Unis, les appels
d'offres pour les équipements informatiques pilotés
par le Département de l'Energie, le Département
de la Défense, la NSF et la Darpa ne sont accessibles
qu'aux seuls industriels américains.
(8) Nous pensons qu’une faute majeur
du Plan Calcul fut, par préjugé libéral,
de ne pas confier les développements industriels de l’informatique
au CEA de l’époque, au lieu de chercher l’appui,
qui se révéla évanescent, des industriels
privés Thomson et CGE, maisons-mères de la Compagnie
Internationale de l’Informatique. Il ne serait pas trop
tard pour réparer cette erreur, vu notamment le rôle
que le CEA sera appelé à jouer dans le domaine
de l’atome civil (4e génération et fusion).Rappelons
qu'aux Etats-Unis, les appels d'offres pour les équipements
informatiques pilotés par le Département de l'Energie,
le Département de la Défense, la NSF et la Darpa
ne sont accessibles qu'aux seuls industriels américains.
Pour
en savoir plus
Le
Numéro spécial La Recherche/CEA : Le Calcul Haute
performance
http://www.larecherche.fr/special/accueil/sup393.html
Académie
des Technologies. Enquête sur les frontières
de la simulation numérique http://www.academie-technologies.fr/ecrit05/Simulation/rapport090505Simulation.pdf
Le
Top 500 des super-calculateurs. http://www.top500.org.
Voir notre article http://www.automatesintelligents.com/actu/051130_actu.html#actu14
Rapport
de E. Sartorius et M. Héon La politique française
dans le domaine du calcul scientifique http://www.recherche.gouv.fr/rapport/calcul/2005-017.pdf
- annexe 1 : Prospectives http://www.recherche.gouv.fr/rapport/calcul/prospectives05.pdf
- annexe 2 : Prospective sur le calcul intensif : la vision
de lINRIA http://www.recherche.gouv.fr/rapport/calcul/annexeinria.pdf
Getting
up to Speed: the Future of Supercomputing, rapport du National
Research Council américain.
http://www.nap.edu/catalog/11148.html (accès payant)
Climateprediction.net.
http://climateprediction.net/)
Voir notre article : http://www.pan-europe.org/europa/v_07/alerte.htm)
GRID
5000 http://www.grid5000.fr)
Projet CAPS
http;//www.irisa.fr/caps
CEA:
http://cea.fr
Bull.
Serveurs Novascale http:/:www.bull.com/fr/novascale/hpc.html
Appel
à projets de l'ANR : programme de recherche "calcul
intensif et grilles de calcul, http://www.gip-anr.fr/resultats/2005/projetsCIGC.pdf
Sur
Ter@tec, réseau de calcul du pôle de compétitivité
System@tic Paris-Région, voir http://www.cea.fr/fr/actualites/articles.asp?id=630.
DEISA
: un supercalculateur virtuel pour l'Europe
Christophe Jacquemin (25/11/04)
Six pays européens(1) vont
mettre en commun leurs moyens de calcul afin de
déployer un environnement de calcul distribué
supra-national, avec pour objectif d'améliorer
la compétitivité de l'Europe dans
tous les domaines des sciences et des technologies
qui nécessitent des calculs intenses. Une
belle initiative donc que ce projet baptisé
DEISA(2), constatant que jusqu'à présent
seuls les centres de calcul nationaux mettaient
à disposition des chercheurs leurs ressources
informatiques. Or, la concurrence croissante entre
l'Europe, les USA et le Japon impose de disposer
de toujours plus de puissance de calcul (voir Europa++
n°2, actualité du 8/11 : Course aux teraflops
: la domination américaine).
Piloté par la France (via
le CNRS-IDRIS (3)), le projet est financé
pour 5 ans dans le cadre du 6eme Programme Cadre
de Recherche et de Développement Technologique
(PCRD) de la Commission Européenne. Dans
une première phase, le supercalculateur réparti
résultera de l'intégration en réseau
de quatre calculateurs IBM français, allemands
et italiens. La plate-forme ainsi créée
est un super cluster (grappe) de noeuds de calcul,
situés dans différents endroits et
dans différents pays mais qui apparaissent
comme n'étant qu'une seule et même
machine pour les utilisateurs. Le système
final regroupera 4000 processeurs ainsi qu'une énorme
capacité mémoire pour une puissance
totale de 22 Teraflops(4), plaçant ce supercalculateur
en quatrième position mondiale(5).
Dans une seconde phase, d'autres systèmes
IBM seront intégrés, notamment ceux
provenant de Finlande, permettant d'atteindre rapidement
les 30 Teraflops et plus.

Architecture du système
La future architecture du supercalculateur
DEISA a été conçue pour fournir
une interface simple aux utilisateurs finaux. Elle
se compose de deux couches applicatives. Au niveau
de la couche interne, des plates-formes de calcul
distribuées semblables
(même architecture, même
système d'exploitation) forment ensemble
un supercalculateur virtuel distribué. La
plate-forme ainsi créée est un super
cluster de noeuds de calcul, situés dans
différents endroits et dans différents
pays mais qui apparaissent comme n'étant
qu'une seule et même machine pour les utilisateurs.
Cette première couche applicative bénéficie
du système de fichier IBM Global Parallel
File System (GFPS), qui permet de fédérer
des systèmes de données distants de
manière dynamique. Il permet de redistribuer
aisément les tâches de calcul d'un
noeud du réseau afin de le libérer
rapidement, le rendant de nouveau opérationnel
pour des opérations de calcul nationales.
La deuxième couche applicative
permet de connecter différents autres types
de ressources de calcul (ordinateurs vectoriels,
clusters Linux, etc.) au cluster IBM central, parachevant
ainsi la création d'une grille de calcul
hétérogène. La première
plate-forme ainsi intégrée est le
superordinateur ALTIX du centre néerlandais
SARA Computing and Networking Services, fabrique
par SGI, et équipé de 416 processeurs
Itanium. La grille hétérogène
du projet DEISA sera administrée grâce
au middleware* UNICORE, qui gérera la répartition
des charges de calcul et de mémoire de façon
transparente pour les utilisateurs finaux via une
interface Web unifiée.
* Ou encore intergiciel, en français
: terme qui désigne l'ensemble des services
qui étendent les systèmes d'exploitation
pour fournir aux applications des fonctions de gestion
de la distribution (désignation, exécution
répartie, sécurité...) et de
gestion des ressources distribuées (fichiers,
mémoires, objets...).
(1) France (pilote du projet), Allemagne,
Italie, Royaume-Uni, Finlande, Pays-Bas. Signalons
que grâce à son architecture ouverte,
le programme peut s'étendre à tout
moment à de nouveaux partenariats.
(2) Distribued European Infrastructure for Supercompution
Applications.
(3) Institut du Développement et des Ressources
en Informatique Scientifique, situé en France,
à Orsay.
(4) Un teraflop = mille millards d'opération
(en virgule flottante) par seconde.
(5) En se référant à la liste
Top 500 des ordinateurs les plus rapides du monde.
Pour en savoir plus :
Site DEISA :
http://www.deisa.org
Article : Les superordinateurs et la course au pétaflop
(2 mars 2004) : http://www.automatesintelligents.com/labo/2004/mar/superordinateur.html
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