Intervention de Jean-Paul Baquiast au Colloque d'Augsbourg
Indépendance technologique et souverineté technologique

Pour que l'Europe se donne une stratégie de développement spatio-centrée

Ce texte a été écrit en concertation avec M. Roger-Maurice Bonnet, président du Cospar (COMMITTEE
ON SPACE RESEARCH)

15/11/05

Tests sur le satellite Intégral (International Gamma Ray Astrophysics Laboratory). Integral est un laboratoire international d'astrophysique dédié à l'étude des rayons gamma. Il s'intéresse aux émissions de photons gamma. Leur étude détaillée aide à comprendre les caractéristiques physiques de corps célestes particuliers : super-novae, étoiles de neutrons, trous noirs, noyaux actifs de galaxie... (photo CNES)


Une grande unanimité se manifeste actuellement dans la collectivité spatiale européenne. Tous tirent la sonnette d’alarme, en dénonçant le manque de prise de conscience des enjeux de l’espace de la part des pays européens.

L’Europe, une nouvelle fois, comme il y a 30 ans, puis comme en 2002, est à la croisée des chemins. Si des décisions énergiques, comportant le vote d’un certain montant de crédits, ne sont pas prises dans les mois qui viennent, l’Europe aura perdu et cette fois ci définitivement compte tenu de l’arrivée des nouveaux entrants, Chine, Inde, Japon, Brésil, l’espoir de compter parmi les puissances spatiales.

Résumons la situation en quelques paragraphes :

Avec le progrès permanent des nouvelles technologies, l’humanité est désormais capable d’entrer pleinement dans une nouvelle ère qui est celle de l’espace. On abandonne le rêve ou les tentatives limitées pour aborder l’âge des sociétés spatio-centrées.

Les sociétés spatio-centrées se donneront quatre types de puissance : la maîtrise de l’information et de l’espace stratégiques, indispensable tant que la paix ne régnera pas sur la Terre (space dominance), la maîtrise des programmes de recherche fondamentale liées à l’étude du cosmos et du globe, la maîtrise des applications de service utilisant l’espace proche (pour l'Europe, Galiléo et GMES), la maîtrise des vols habités vers les planètes plus lointaines. Ces derniers, qui peuvent ne pas paraître prioritaires, vu les coûts et les risques, sont en fait indispensables à la cohésion sociale, sans mentionner leurs retombées scientifiques. D’ores et déjà, on constate que rares sont les produits ou les services ne faisant pas appel à une compétence spatiale.

Les Etats-Unis depuis longtemps, plus récemment les nouveaux entrants dans le domaine spatial, déjà cités, l’ont parfaitement compris. Ces puissances mettent en œuvre avec continuité des politiques ambitieuses de développement.

L’Europe seule semble encore réticente. La France, depuis 30 ans, avait certes admis la nécessité d'une politique de souveraineté spatiale européenne et avait entretenu, principalement à ses frais, un grand effort en ce sens, mais elle s’essouffle aujourd’hui et le relais n’est pas pris. Pourtant l’Europe, deuxième puissance économique du monde, pourrait tout à fait disputer aux autres grandes puissances la conduite de l’aventure humaine dans l’espace. Pourquoi ne le fait-elle pas ?

La raison principale de cette incapacité tient sans doute aux mêmes raisons qui rendent les pays européens aveugles aux risques de la perte de compétences dans le domaine des sciences et technologies, notamment celles dites de souveraineté (voir notre colloque d'Avril 2004 sur l'Europe et les technologies de souveraineté http://www.europe-puissance-scientifique.org). L’Europe ne dispose pas encore d’une structure institutionnelle lui permettant de se comporter en tant que puissance, notamment dans le domaine économique et stratégique. Elle est par ailleurs encore très imprégnée d’esprit atlantiste, pour lequel le grand voisin américain est là pour apporter les solutions et l’assistance nécessaires au développement.

Or, que ce soit dans le domaine des industries spatiales ou dans celui des autres industries avancées, rien de solide ne peut être fait sans des politiques publiques européennes assurant avec continuité la préservation et le développement des investissements nationaux. C'est ce que font les Etats-Unis, la Chine et l'Inde. L'Allemage souffre actuellement de sa dépendance à la navette spatiale de la Nasa pour le lancement de son module scientifique Colombus destiné à l'ISS.

Une stratégie européenne à 15 ans, dotée de budgets garantis à long terme, doit être définie au plus vite. Elle préciserait les objectifs à suivre: lanceurs et moteurs, programmes scientifiques, programmes de service au public, exploration de l'espace, défense et sécurité. Elle s'assurerait que dans l'immédiat les compétences des industriels seraient préservées grâce au financement de la Recherche-Développement

Que faire pour que ces objectifs soient acceptés et pour que change l’indifférence de l’Europe à l’égard des technologies de souveraineté et du spatial en général ? Il faudrait évidemment pouvoir susciter le soutien convaincu, sinon enthousiaste, des opinions publiques. Des actions de communication intelligentes devront y aider. Mais cela ne suffira pas à provoquer, dans les mois qui viennent, les changements d’attitude politique indispensable.

Les chefs d'Etat les plus motivés doivent jouer un rôle d'entraïnement. Ce devrait être le cas de la France, mais aussi des grands puissances européennes, Allemagne, Italie, Espagne notamment. Le discours devra être relayé auprès des Parlements et des opinions publiques, en mettant en évidence les multiples retombées de stratégies spatiales ambitieuses;

Pour concrétiser cet engagement indispensable des Chefs d'Etat et de gouvernement, il est proposé de créer dans chaque pays un Conseil intergouvernemental de l'espace, comme ceux existant généralement en matière de défense et de sécurité. Au niveau européen, on créérait un Conseil européen de l'espace réunissant les chefs d'Etat et de gouvernement, en relation étroite avec la Commission et l'Agence spatiale européenne. Il ne faudrait pas se limiter à proposer. Il faudrait évidemment que les quelques décisions budgétaires, organisationnelles et diplomatiques nécessaires s’ensuivent rapidement. Tout ceci est étudié et les forces vives de la communauté spatiale européenne n’attendent qu’un signal pour se mobiliser. Mais tant que la parole politique ne se sera pas faite entendre au plus haut niveau, rien de décisif ne se produira. On sait cela aux Etats-Unis depuis le programme Apollo. On le sait aussi en Chine et ailleurs.