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L'Europe spatiale en assistance respiratoire
par Jean-Paul Baquiast
15 décembre 2005

Réunis les 5 et 6 décembre à Berlin, les ministres représentant les 17 pays membres de l'Agence spatiale européenne, dont le Canada (ESA) sont parvenus à un accord qualifié par eux d'«historique» sur l'avenir de l'Agence de 2006 à 2010. Cet accord est également considéré par les observateurs comme un début de prise en compte par l'ensemble des pays européens de l'importance stratégique de l'espace.

Nous ne serons pas pour notre part aussi optimistes. Beaucoup reste à faire, non seulement sur le plan budgétaire mais sur le plan des esprits, pour que les Européens comprennent que sans une politique affirmée de souveraineté spatiale, ils ne pèseront guère dans les décennies prochaines face aux Etats-Unis, plus que jamais décidés à affirmer leur domination globale. Face également à la Chine et à l'Inde, nouveaux entrants eux aussi décidés à faire de l'espace un domaine essentiel de souveraineté.

Certes, la conférence qui partait très mal aurait pu vraiment tourner au désastre, abandon ou report à des échéances indéterminées des projets actuellement en cours. Le risque existait. La volonté de réduire les budgets publics consacrés à l'espace est très répandue en Europe. Elle repose sur l'idée que les dépenses correspondantes ne doivent pas être considérées comme prioritaires par les Européens, qui ont d'autres urgences à financer - ceci d'autant plus, dit-on, que les autres grands pays, Etats-Unis en tête, s'acquittent très bien de cette mission d'exploration spatiale.

Il faut bien voir que l'ESA, et avec elle l'Europe spatiale, n'est vraiment défendue (et encore assez mollement) que par la France et l'Allemagne, l'Italie venant en troisième. Or la France pouvait arguer de ses difficultés budgétaires pour diminuer ses contributions. L'Allemagne, qui a investi principalement dans le projet de laboratoire Columbus destiné à être arrimé à la Station Spatiale Internationale, aujourd'hui en panne faute de navette, semble bouder les autres projets spatiaux. Quant à l'Italie, l'opinion publique ne semble guère s'intéresser à l'espace, sinon au projet de petit lanceur Véga proposé par ses industriels. Les autres pays européens, d'une façon générale, ne considèrent pas les enjeux de l'espace comme prioritaires et leurs contributions au budget de l'ESA, quand ils en sont membres, sont encore symboliques. Le désintérêt manifesté par la Grande-Bretagne à l'égard des programmes européens est particulièrement inexplicable. Faut-il y voir un manque de vision stratégique ou plutôt la volonté de ne pas venir en compétition avec les Etats-Unis ? Quoi qu'il en soit, les faits sont là. Seule la Commission européenne avait marqué, depuis quelques mois, un intérêt croissant pour certains projets spatiaux qui seront co-pilotés avec l'ESA et financés par le Programme Cadre de Recherche : Galiléo et GMES

Maintien du budget

Quoiqu'il en soit, la réunion a garanti à l'ESA les ressources nécessaires, soit 8,4 milliards d'euros sur 3 ans – pour mener à bien l'essentiel des programmes qu'elle compte poursuivre ou démarrer dans cette période. Nous en ferons la liste ci-dessous. Ce budget est à comparer au budget de la Nasa qui dépasse les 16 milliards de dollars par an auxquels le spatial militaire américain ajoute plus de 20 milliards par an. Roger Maurice Bonnet, président du COSPAR et auteur du rapport de 2003 sur la stratégie spatiale européenne, rappelle qu'aux Etats-Unis les budgets spatiaux civils équivalent à une dépense de 110 dollars par habitant, pour 15 euros en Europe, soit une différence de 1 à 7 pour des PNB et des populations voisines. Est-ce admissible? N'importe quel esprit de bon sens répondra par la négative.

Cependant, selon le directeur général de l'ESA, Jean-Jacques Dordain (qui est il est vrai un peu condamné par fonction à l'optimisme) « La valeur de l'accord est aussi politique. Les six résolutions adoptées portent, pour la première fois, sur le long terme, avec le souci de renforcer la cohérence de nos activités.» Cette cohérence concerne en particulier la coopération entre l'ESA elle-même, les Centres spatiaux nationaux existant depuis longtemps, notamment l'excellent CNES en France, et les décisions de la Commission européenne en matière de financement des recherches. Berlin a certes affiché une cohérence, ce qui est une bonne chose, mais une cohérence a minima. On maintient l'espace européen en vie, mais sous assistance respiratoire, ce qui lui interdit de grandes ambitions.

Même pour en arriver là, il a fallu discuter longtemps, dans les groupes de travail préparatoires et en séances. Beaucoup de ministres, traduisant le manque d'intérêt de leur pays pour une politique spatiale européenne autonome, souligné ci-dessus, s'étaient opposés à l'idée de réserver les besoins de lancement et de mise en orbite de satellites aux industriels européens. L'illusion libérale est encore très répandue, selon laquelle il faut pour ces projets, grâce à des appels d'offres ouverts au plan international, prendre le produit le moins cher (qui n'est d'ailleurs généralement pas le meilleur). Pratiquer ainsi consiste à se mettre dans la dépendance de fournisseurs et surtout de gouvernements non européens, qui ont déjà montré qu'ils privilégiaient leurs intérêts nationaux avant ceux de leurs partenaires européens. Aurait-on le plein appui des Etats-Unis quand il s'agira de lancer les satellites Galiléo destinés à concurrencer le système américain GMS ? Ceci à plus forte raison lorsque ces produits seront d'usage dual, c'est-à-dire utilisables aussi bien pour le civil que pour le militaire. L'Europe est dans cette situation condamnée à ne compter que sur elle-même ou sur des partenaires, tels que la Russie, avec qui il est possible de négocier sur un plan d'égalité, mais sans garanties de continuité.

L'accord a fini cependant par ce faire sur ce point essentiel de la préférence européenne. A partir de maintenant, les Européens seront tenus d'utiliser une fusée européenne (Ariane 5 déjà opérationnelle et, d'ici à quelques années, Vega et Soyouz, lancée aussi à Kourou à partir de 2007) pour placer leurs satellites en orbite, sous réserve que le prix du lancement ne dépasse pas une valeur limite préalablement fixée. On sera dubitatif sur l'effet contraignant de cet accord, sur lequel les Américains ont commencé à ironiser. Pour la France cependant, il s'agit d'une décision essentielle, puisque les industriels européens des lanceurs et des satellites sont en grande partie implantés en France et impliqués dans des activités spatiales de défense, non envisagées dans le cadre de l'ESA, mais qui supposent un maintien de la compétence technologique. En ce qui concerne la coopération avec la Russie, faudra-t-il renoncer à suivre l'exemple récent de l'Allemagne qui vient de commander 4 lancements à l'Agence russe Rockot ? Pas nécessairement, mais si coopération il y a, ce devra être dans le cadre d'une politique concertée, tenant compte des plans de charge des lanceurs européens et du site de Kourou.

Les ministres se sont également mis d'accord pour poursuivre le financement de Colombus, considéré comme incontournable par l'Allemagne, ceci en dépit du fait que les experts estiment généralement qu'il s'agit dorénavant d'un programme sans grand intérêt, trop coûteux (650 millions d'euros) et surtout fonction de la bonne volonté de la Nasa à fournir des vols de navette – situation illustrant clairement le risque de la dépendance à l'égard des Etats-Unis. Mais la recherche du consensus en Europe impose l'art du compromis.

Cet accord sur Colombus rend d'autant plus inexplicable le refus des ministres d'autoriser l'ESA à collaborer avec les Russes sur le programme Kliper. Il s'agit là du principal point négatif à inscrire au bilan de la réunion. L'ESA souhaitait y apporter une contribution préparatoire modeste mais politiquement significative pour les Russes, de 50 millions d'euros sur les deux prochaines années. Deux fois plus gros que les actuelles capsules Soyouz, pour un poids de 14,5 tonnes, Kliper doit pouvoir embarquer, à partir de 2012, six hommes pour des missions vers la station spatiale internationale, ou plus loin, vers la Lune et Mars. L'Agence considère qu'elle ne peut pas se doter elle-même d'un tel outil – ce qui pourrait cependant être envisagé si les gouvernements prenaient au sérieux le concept de souveraineté spatiale européenne - et comme elle ne veut pas continuer à dépendre exclusivement de la navette américaine, l'option Kliper lui semble inévitable. Il faudra donc sûrement revenir sur la décision du Conseil des ministres, dans quelques mois, après avoir mieux préparé le terrain au plan politique. Encore faudrait-il que les ministres européens de l'espace reviennent sur leur préjugé, fermement ancré depuis les affirmations de Claude Allègre, selon lequel les vols humains n'ont pas d'utilité.

Sur le programme scientifique, qui fait partie de l'enveloppe obligatoire à laquelle chaque pays doit souscrire (environ le tiers du budget de l'ESA), ainsi que sur les programmes optionnels (observation de la Terre, télécommunications, Galiléo, vols habités, exploration de Mars par un robot dans le cadre du programme Aurora, etc.) il a été décidé d'augmenter les budgets annuels de l'ESA de 2,5% (ce qui consiste à les stabiliser compte-tenu de l'inflation). Ce n'est donc pas l'opulence. Beaucoup de petits programmes et sous-programmes devront être retardés ou supprimés. Ainsi du télescope Eddington qui devait chercher des planètes similaires à la Terre autour d'étoiles proches. On le regrettera.

Ajoutons que la Commission européenne a donné son accord, pour sa part, à une contribution d'environ 1 md d'euros par an pour tous les programmes à applications commerciales auxquels elle s'intéresse.

Nouveau rendez-vous et lacunes

Un nouveau rendez-vous du conseil des ministres a été pris pour 2008, qui sera aussi important que celui de Berlin. Il s'agira de faire le bilan des actions en cours et nouvelles, ainsi que de décider de nouvelles actions si, comme il apparaît déjà nécessaire, le renforcement de la compétition dans le domaine spatial exige que l'Europe confirme et surtout amplifie sa stratégie.

Un des points les plus importants concerne la question des vols humains, évoquée ci-dessus. Ceux-ci ne serviront pas uniquement à desservir la plate-forme spatiale, mais à préfiguer des missions sur la Lune et à terme sur Mars. Laissera-t-on aux Etats-Unis, à la Chine et peut-être à d'autres la responsabilité et l'honneur de telles opérations? Pour éviter cette démission collective, il faudrait dès maintenant développer des lanceurs lourds successeurs d'Ariane et des modules de type CEV (Crew Exploration Vehicle) permettant l'envoi et le retour d'équipages en orbite. Une coopération avec la Russie est possible, nous l'avons dit. Mais l'Europe dispose d'industriels suffisamment performants pour que les solutions nécessaires y soient réalisées à des coûts tout à fait abordable.

On observera aussi, mais ceci était attendu, que les questions relatives aux systèmes spatiaux de défense : observation, télécommunications, actions anti-balistiques et autres, n'ont pas été abordées. Elles devraient dans l'avenir relever de l'Agence européenne de défense, ou d'accords multilatéraux entre Etats européens. Les experts civils et militaires estiment qu'un budget supplémentaire global d'1 md d'euros par an pourrait permettre de mettre à niveau le potentiel spatial de défense européen. Mais aucune décision en ce sens n'est en vue dans les budgets militaires.

Résumé des principales décisions

Activités obligatoires de l'Agence

Le niveau de ressources est maintenu pour 2006-2010.
Les programmes en cours seront donc poursuivis et par conséquent financés sur les bases actuelles :
- Programme d'observation de la Terre (Earth Observation Envelope Programme)
- Programme d'exploitation de l'ISS (Colombus) Programme Periode 2 and programme ELIPS 2
- Evolution des lanceurs et de la plate-forme de Kourou
- Programme ARTES (Advanced Research in Telecommunications Systems)

Nouveaux programmes

- Financement des composants spatiaux du GMES (Global Monitoring for Environment and Security) qui représente la participation européenne à l'initiative internationale GEOSS (Global Earth Observation System of Systems). Le programme commencera par le remplacement des satellites Envisat et ERS-2 qui commencent à vieillir. (voir dans ce numéro notre article GMES) . Mais ce remplacement ne sera pas immédiat. Le premier satellite de la série des Sentinels qui bénéficie d'un soutien financier de l'Union européenne. doté d'un radar, ne devrait voler qu'en 2011. La continuité des observations des continents, des océans et des glaces repose donc sur la bonne santé des satellites en exploitation.
- Premiers financements du programme Aurora, comprenant une mission d'exploration robotique ExoMars (notre image, à lancer vers 2011) et un programme dit Core visant à préparer de futures explorations planétaires.
- Financement des premiers travaux nécessaires aux prochaines générations de lanceurs et de moteurs.
- Premiers financement pour le programme GSTP (General Support Technology Programme) destiné à mettre au point des composants électroniques ou des technologies dédiés aux futurs projets spatiaux. Il s'agit de développer des solutions indispensables qui ne sont pas en possession des industriels européens. Or de plus en plus, les Etats-Unis, sous prétexte de protéger la sécurité nationale, refusent leur exportation ou leur incorporation dans des produits finis. On cite en particulier le vol des satellites en formation, destiné à réaliser des observatoires en orbite utilisant l'interférométrie.

On ajoutera à cette série de décision le projet de réalisation de plates-formes satellitaires pour les futures missions commerciales en orbite géostationnaire (Mission AlphaSat dans la suite de la structure dite Alphabus déjà prise en charge par l'ESA et le CNES). ainsi que l'étude du concept de petits satellites géostationnaires proposés par les Allemands et les Britanniques.

Enfin le remplacement du satellite Cryosat récemment détruit a été décidé, à la grande satisfaction des experts qui comptent sur lui pour étudier l'évolution de la calotte glaciaire arctique.

Notre conclusion

Les ministres, en introduction au communiqué final, se sont félicités de voir que l'Espace européen trouvait de plus en plus d'audience dans les opinions publiques, grâce notamment à l'écho donné à certaines missions, comme Huygens ou Mars Express. C'est indéniable. Mais la véritable prise de conscience reste encore à faire. On peut en trouver un exemple dans le fait que les radios et les télévisions françaises, sauf erreur, ont passé sous silence, au soir du 6 et au matin du 7, les résultats de la réunion de Berlin. Il était plus important pour elles de parler d'Outreau ou de la greffe de visage.

Le projet de Colloque que nous envisageons pour l'année prochaine, visant à contribuer à la sensibilisation du monde politique, reste donc plus que jamais nécessaire.

Pour en savoir plus
Communiqué publié par l'ESA http://www.esa.int/esaCP/SEMHSNVLWFE_index_0.html
et note synoptique http://www.esa.int/esaCP/Pr_2_2005_i_EN.html
Communiqué du ministre français de la recherche
http://www.recherche.gouv.fr/discours/2005/conseilESAberlin.htm
Article de Space.com http://www.space.com/spacenews/051205_business_monday.html
Et toujours, en livre de chevet, le portail de l'ESA http://www.esa.int/esaCP/index.html

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