Colloque
germano-allemand d'Augsbourg
Unabhängigkeit Europas und technologische Souveränität
Indépendance de l'Europe et souveraineté techologique
24 et 35 novembre
2005
Contribution
de Jean-Paul Baquiast à la Table ronde "Intelligence"
"Intelligente Technologien" 25/11.2005
Sciences et technologies de l'intelligence en Europe.
Un désastre pour l'indépendance européenne.
Diagnostic
Il
est inutile de feindre l'optimisme. Un rapide survol du
domaine des sciences et technologies de l'intelligence dans
le monde montre l'absence presque absolue de l'Europe autour
de ces enjeux. C'est un désastre en terme de compétitivité
et de souveraineté, tant pour le présent que
pour l'avenir. Un pourcentage de plus en plus important
des coûts de production hors salaires et hors immobilier
dans les secteurs tertiaire et quaternaire sont consacrés
à l'acquisition et à l'utilisation des produits
de ces sciences et technologies, sans doute 60 à
70% dans la recherche scientifique. Or à qui s'adresse-t-on
déjà, et continuera-t-on à s'adresser
pour obtenir les ressources nécessaires (hors téléphone)
: aux firmes sous contrôle des Etats-Unis pour 90
à 95% et au Japon pour le reste. La Chine e tl'Inde,
dans les prochaines années, vont également
monter en puissance.
En résumant beaucoup, quels sont les principaux domaines
entrant dans cette vaste catégorie des sciences et
technologies de l'intelligence, d'où l'Europe est
pratiquement absente :
Les
super-ordinateurs. Ils sont indispensables partout,
notamment dans les grands programmes civils et militaires.
Les super-ordinateurs utilisent encore ce que l'on appelle
les technologies du silicium (dont les performances - en
application de la loi de Moore - devraient doubler tous
les 18 mois jusque vers 2015) C’est ce que l’on
appelle la course au pétaflop. Ils utiliseront très
certainement demain les technologies du bit quantique et
de l'ADN. Les super-ordinateurs sont mis en œuvre par
des logiciels de plus en plus sophistiqués destinés
à optimiser l'accès à leurs ressources,
permettant notamment la synchronisation de calculs parallèles
très distribués. Les super-ordinateurs sont
produits par IBM, Cray et autres sociétés
américaines (à l’exception de NEC japonais).
Les puces sont développées par les mêmes
et par Intel. Les recherches sur les ordinateurs de demain
sont conduites principalement par IBM et Microsoft.
Les
réseaux de communication. Ce sont ceux qui
relient tous les ordinateurs du monde, via Internet, mais
aussi les abonnés à la télévision
via les infrastructures de télédiffusion.
Les industriels américains produisent la plupart
des routeurs et logiciels de gestion. Ils dominent aussi
les Broadcasts.
En ce qui concerne Internet, l’ICANN qui attribue
les adresses est sous contrôle américain (ce
qui fait d’ailleurs l’objet de protestation
au Sommet mondial de l’information).
Les systèmes d'exploitation et les logiciels.
Ceux-ci sont à 90% fournis par Microsoft (sauf certains
rares logiciels professionnels). Cette firme en retire des
profits considérables ainsi qu'une puissance d'intrusion
dans la gestion de ses clients jamais vue jusqu'alors. Le
mouvement de l’Open Source (logiciels libres) tente
de réagir. Mais il n’est pas assez soutenu
par les utilisateurs. De plus il est contré par la
politique américiane visant à imposer notamment
en Europe la brevetabilité des logiciels.
Les
contenus de réseaux et les industries de l’intelligence.
La domination américaine mondiale sur les contenus
des réseaux vise trois objectifs principaux. D’abord
un contrôle de type militaire et policier sur les
messages et sur les sources. D’autre part, un soutien
à la production au profit des industries du spectacle,
du jeux et des loisirs (majors d’Hollywood notamment)
ainsi qu’à celles du téléenseignement
et de la télémédecine. Enfin, aujourd’hui,
un soutien aux offensives de Google et de Microsoft pour
numériser tous les produits culturels mondiaux, évidemment
aux normes américaines. Ces diverses activités
visent autant le domaine politique que le domaine commerciale,
en tentant de monopoliser les canaux du commerce électronique.
L’Unesco tente de réagir en préconisant
la politique de la diversité culturelle, mais cela
ne remplace pas les investissements dans les industries
culturelles et de l’intelligence. Les difficultés
de l’initiative de Bibliothèque numérique
européenne le montrent.
Les
robots autonomes. Ceux-ci sont de plus en plus
présents dans les applications industrielles, militaires,
d'exploration et domestiques. Avec l'apparition dans 5 ans
environ de la conscience artificielle (cognitive system),
les robots accompagneront partout l'homme. Ils se substitueront
progressivement à lui dans de nombreuses tâches
où leurs performances les rendront sans rivaux.
Les nanotechnologies. Les nanotechnologies,
qui consistent à manipuler directement les atomes
pour réaliser la synthèse de nouvelles molécules,
nouveaux matériaux et nouveaux outils (nanorobots)
joueront un rôle important dans le développement
des calculateurs et des robots. Associées aux biotechnologies
(par exemple les biopuces), elles permettront de décrypter
et contrôler le vivant. Or les Etats-Unis investissent
100 milliards de dollars dans chacune des deux technologies,
nanotechnologies et biotechnologies, là où
l’Europe investit à peine 5 milliards.
Que
faire?
Les Européens n'aiment pas se l'entendre dire, mais
ils sont confrontés à la situation qu'avait
rencontré le président de Gaulle vers 1965
quand le State Department lui avait refusé l'accès
aux calculateurs de l'époque, afin de se réserver
l'arme nucléaire. La même question s’était
posée quand les Etats-Unis avaient refusé
à l’Europe le lancement du satellite Symphonie
en 1973. La France dut se résoudre à faire
concevoir et fabriquer sur place les matériels nécessaires.
Aujourd'hui, même les refus de vente sont rares, la
pénétration beaucoup plus insidieuse des intérêts
américians est aussi dangereuse pour l'indépendance
économique et culturelle de l'Europe. Mais peu de
gens s'en préoccupent.
Si
les gouvernements européens, associés dans
l'Union européenne, veulent reprendre la maîtrise
stratégique des secteurs énumérés
ci-dessus, essentiels à la survie de l'Europe, les
solutions sont simples, en termes politiques tout au moins
:
Dresser l'inventaire de toutes les ressources déjà
disponibles ou potentielles dont les laboratoires et les
entreprises européennes disposent dans les domaines
concernés.
Financer sur budgets principalement publics, nationaux et
européens, hors des contraintes de l'OMC, par exemple
dans le cadre de crédits consacrés à
la R/D militaire ou à la recherche fondamentale civile,
plusieurs grands projets et programmes s'inscrivant dans
les filières énumérées ci-dessous.
Les entreprises privées seront évidemment
appelées à y participer, mais sans que les
maîtres d’ouvrages publics ne leur cèdent
la main.
Développer les formations universitaires permettant
de recruter et former les ingénieurs et chercheurs
nécessaires, qui manquent gravement à l’Europe
actuellement.