Une grande unanimité s’est manifestée,
tant de la part des parlementaires membres de
l’Office parlementaire d'Evaluation des
Choix Scientifiques et Technologiques, organisateurs
du Colloque du Sénat que des intervenants.
Tous ont tiré la sonnette d’alarme,
en dénonçant le manque de prise
de conscience des enjeux de l’espace de
la part des pays européens.
L’Europe, une nouvelle fois, comme il y
a 30 ans, puis comme en 2002, est à la
croisée des chemins. Si des décisions
énergiques, comportant le vote d’un
certain montant de crédits, ne sont pas
prises dans les mois qui viennent, l’Europe
aura perdu et cette fois ci définitivement
compte tenu de l’arrivée des nouveaux
entrants, Chine, Inde, Japon, Brésil, l’espoir
de compter parmi les puissances spatiales.
On dira que le Colloque a principalement donné
la parole à des agences en charge des projets
spatiaux ou à des industriels bénéficiaires
des commandes de ces agences. Chacun a donc plaidé
pour sa paroisse. Dans tous les grands pays spatiaux,
y compris aux Etats-Unis, des discours alarmistes
de cette nature sont régulièrement
tenus. Mais raisonner ainsi serait bien mal comprendre
ce qui est en train de se passer en ce début
de siècle.
Résumons
la situation en quelques paragraphes :
Avec le progrès permanent des nouvelles
technologies, l’humanité est désormais
capable d’entrer pleinement dans une nouvelle
ère qui est celle de l’espace. On
abandonne le rêve ou les tentatives limitées
pour aborder l’âge des sociétés
spatio-centrées.
Les sociétés spatio-centrées
se donneront quatre types de puissance : la maîtrise
de l’information et de l’espace stratégiques,
indispensable tant que la paix ne régnera
pas sur la Terre (space dominance), la maîtrise
des programmes de recherche fondamentale liées
à l’étude du cosmos et du
globe, la maîtrise des applications de service
utilisant l’espace proche, la maîtrise
des vols habités vers les planètes
plus lointaines. Ces derniers, qui peuvent ne
pas paraître prioritaires, vu les coûts
et les risques, sont en fait indispensables à
la cohésion sociale, sans mentionner leurs
retombées scientifiques. D’ores et
déjà, on constate que rares sont
les produits ou les services ne faisant pas appel
à une compétence spatiale.
Les Etats-Unis depuis longtemps, plus récemment
les nouveaux entrants déjà cités,
l’ont parfaitement compris. Ces puissances
mettent en œuvre avec continuité des
politiques ambitieuses de développement.
L’Europe seule semble encore réticente.
La France, depuis 30 ans, avait certes admis la
nécessité d'une politique de souveraineté
spatiale européenne et avait entretenu,
principalement à ses frais, un grand effort
en ce sens, mais elle s’essouffle aujourd’hui
et le relais n’est pas pris. Pourtant l’Europe,
deuxième puissance économique du
monde, pourrait tout à fait disputer aux
autres grandes puissances la conduite de l’aventure
humaine dans l’espace. Pourquoi ne le fait-elle
pas ?
La raison principale de cette incapacité
tient sans doute aux mêmes raisons qui rendent
les pays européens aveugles aux risques
de la perte de compétences dans le domaine
des sciences et technologies, notamment celles
dites de souveraineté (voir notre colloque
d'Avril 2004 sur l'Europe et les technologies
de souveraineté http://www.europe-puissance-scientifique.org).
L’Europe ne dispose pas encore d’une
structure institutionnelle lui permettant de se
comporter en tant que puissance, notamment dans
le domaine économique et stratégique.
Elle est par ailleurs encore très imprégnée
d’esprit atlantiste, pour lequel le grand
voisin américain est là pour apporter
les solutions et l’assistance nécessaires
au développement. Cette confiance en l’Amérique
est renforcée par l’idéologie
libérale diffusée par les Etats-Unis
dans leur sphère d’influence, en
contradiction d’ailleurs avec l’interventionnisme
public intense qu’ils manifestent en ce
qui les concerne. Or, que ce soit dans le domaine
des industries spatiales ou dans celui des autres
industries avancées, rien de solide ne
peut être fait sans des politiques publiques
assurant avec continuité la préservation
et le développement des investissements
nationaux (européens en ce qui nous concerne).
Que faire pour que change l’indifférence
de l’Europe à l’égard
des technologies de souveraineté et du
spatial en général ? Il faudrait
évidemment pouvoir susciter le soutien
convaincu, sinon enthousiaste, des opinions publiques.
Des actions de communication intelligentes devront
y aider. Mais cela ne suffira pas à provoquer,
dans les mois qui viennent, les changements d’attitude
politique indispensable.
En tant que Français et compte tenu du
fait que nul ne dispute à la France l’honneur
d’avoir jusqu’ici été
la locomotive de l’effort spatial européen,
nous ne voyons ici qu’une solution (que
certains trouveront sans doute trop simpliste
pour être efficace, mais qu’ils en
suggèrent d’autres…). La France
doit jouer à nouveau un rôle d'entraînement.
Le gouvernement français affiche certes
une politique spatiale, comme l'a montré
le récent Conseil des ministres du 30 mars
2005. Mais la portée de cette démarche
est encore insuffisante. Ce serait en fait au
Chef de l’Etat français, celui d’aujourd’hui
et celui de demain, s’adressant directement
aux autres Chefs d’Etat mais aussi aux parlements
et aux opinions, de proposer les programmes spatiaux
clairs susceptibles de redynamiser les chercheurs
et les industriels, tout en mobilisant l’opinion
publique.
Il ne faudrait pas se limiter à proposer.
Il faudrait évidemment que les quelques
décisions budgétaires, organisationnelles
et diplomatiques nécessaires s’ensuivent
rapidement. Tout ceci est étudié
et les forces vives de la communauté spatiale
européenne n’attendent qu’un
signal pour se mobiliser. Mais tant que la parole
politique ne se sera pas faite entendre au plus
haut niveau, rien de décisif ne se produira.
On sait cela aux Etats-Unis depuis le programme
Apollo. On le sait aussi en Chine et ailleurs.
Note:
On lira dans le même sens l'interview de
Noël Forgeard dans Le Monde du 08/11/05
http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-707806,0.html