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Proposition


Pour que l'Europe devienne une société spatio-centrée

suite au Colloque du Sénat "La politique spatiale européenne :
quelles ambitions pour 2015 ? "

Voir notre compte-rendu http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2005/68/espace.htm

par Jean-Paul Baquiast
05/11/05

Tests sur le satellite Intégral (International Gamma Ray Astrophysics Laboratory). Integral est un laboratoire international d'astrophysique dédié à l'étude des rayons gamma. Il s'intéresse aux émissions de photons gamma. Leur étude détaillée aide à comprendre les caractéristiques physiques de corps célestes particuliers : super-novae, étoiles de neutrons, trous noirs, noyaux actifs de galaxie... (photo CNES)


Une grande unanimité s’est manifestée, tant de la part des parlementaires membres de l’Office parlementaire d'Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques, organisateurs du Colloque du Sénat que des intervenants. Tous ont tiré la sonnette d’alarme, en dénonçant le manque de prise de conscience des enjeux de l’espace de la part des pays européens.

L’Europe, une nouvelle fois, comme il y a 30 ans, puis comme en 2002, est à la croisée des chemins. Si des décisions énergiques, comportant le vote d’un certain montant de crédits, ne sont pas prises dans les mois qui viennent, l’Europe aura perdu et cette fois ci définitivement compte tenu de l’arrivée des nouveaux entrants, Chine, Inde, Japon, Brésil, l’espoir de compter parmi les puissances spatiales.

On dira que le Colloque a principalement donné la parole à des agences en charge des projets spatiaux ou à des industriels bénéficiaires des commandes de ces agences. Chacun a donc plaidé pour sa paroisse. Dans tous les grands pays spatiaux, y compris aux Etats-Unis, des discours alarmistes de cette nature sont régulièrement tenus. Mais raisonner ainsi serait bien mal comprendre ce qui est en train de se passer en ce début de siècle.

Résumons la situation en quelques paragraphes :

Avec le progrès permanent des nouvelles technologies, l’humanité est désormais capable d’entrer pleinement dans une nouvelle ère qui est celle de l’espace. On abandonne le rêve ou les tentatives limitées pour aborder l’âge des sociétés spatio-centrées.

Les sociétés spatio-centrées se donneront quatre types de puissance : la maîtrise de l’information et de l’espace stratégiques, indispensable tant que la paix ne régnera pas sur la Terre (space dominance), la maîtrise des programmes de recherche fondamentale liées à l’étude du cosmos et du globe, la maîtrise des applications de service utilisant l’espace proche, la maîtrise des vols habités vers les planètes plus lointaines. Ces derniers, qui peuvent ne pas paraître prioritaires, vu les coûts et les risques, sont en fait indispensables à la cohésion sociale, sans mentionner leurs retombées scientifiques. D’ores et déjà, on constate que rares sont les produits ou les services ne faisant pas appel à une compétence spatiale.

Les Etats-Unis depuis longtemps, plus récemment les nouveaux entrants déjà cités, l’ont parfaitement compris. Ces puissances mettent en œuvre avec continuité des politiques ambitieuses de développement.

L’Europe seule semble encore réticente. La France, depuis 30 ans, avait certes admis la nécessité d'une politique de souveraineté spatiale européenne et avait entretenu, principalement à ses frais, un grand effort en ce sens, mais elle s’essouffle aujourd’hui et le relais n’est pas pris. Pourtant l’Europe, deuxième puissance économique du monde, pourrait tout à fait disputer aux autres grandes puissances la conduite de l’aventure humaine dans l’espace. Pourquoi ne le fait-elle pas ?

La raison principale de cette incapacité tient sans doute aux mêmes raisons qui rendent les pays européens aveugles aux risques de la perte de compétences dans le domaine des sciences et technologies, notamment celles dites de souveraineté (voir notre colloque d'Avril 2004 sur l'Europe et les technologies de souveraineté http://www.europe-puissance-scientifique.org). L’Europe ne dispose pas encore d’une structure institutionnelle lui permettant de se comporter en tant que puissance, notamment dans le domaine économique et stratégique. Elle est par ailleurs encore très imprégnée d’esprit atlantiste, pour lequel le grand voisin américain est là pour apporter les solutions et l’assistance nécessaires au développement. Cette confiance en l’Amérique est renforcée par l’idéologie libérale diffusée par les Etats-Unis dans leur sphère d’influence, en contradiction d’ailleurs avec l’interventionnisme public intense qu’ils manifestent en ce qui les concerne. Or, que ce soit dans le domaine des industries spatiales ou dans celui des autres industries avancées, rien de solide ne peut être fait sans des politiques publiques assurant avec continuité la préservation et le développement des investissements nationaux (européens en ce qui nous concerne).

Que faire pour que change l’indifférence de l’Europe à l’égard des technologies de souveraineté et du spatial en général ? Il faudrait évidemment pouvoir susciter le soutien convaincu, sinon enthousiaste, des opinions publiques. Des actions de communication intelligentes devront y aider. Mais cela ne suffira pas à provoquer, dans les mois qui viennent, les changements d’attitude politique indispensable.

En tant que Français et compte tenu du fait que nul ne dispute à la France l’honneur d’avoir jusqu’ici été la locomotive de l’effort spatial européen, nous ne voyons ici qu’une solution (que certains trouveront sans doute trop simpliste pour être efficace, mais qu’ils en suggèrent d’autres…). La France doit jouer à nouveau un rôle d'entraînement. Le gouvernement français affiche certes une politique spatiale, comme l'a montré le récent Conseil des ministres du 30 mars 2005. Mais la portée de cette démarche est encore insuffisante. Ce serait en fait au Chef de l’Etat français, celui d’aujourd’hui et celui de demain, s’adressant directement aux autres Chefs d’Etat mais aussi aux parlements et aux opinions, de proposer les programmes spatiaux clairs susceptibles de redynamiser les chercheurs et les industriels, tout en mobilisant l’opinion publique.

Il ne faudrait pas se limiter à proposer. Il faudrait évidemment que les quelques décisions budgétaires, organisationnelles et diplomatiques nécessaires s’ensuivent rapidement. Tout ceci est étudié et les forces vives de la communauté spatiale européenne n’attendent qu’un signal pour se mobiliser. Mais tant que la parole politique ne se sera pas faite entendre au plus haut niveau, rien de décisif ne se produira. On sait cela aux Etats-Unis depuis le programme Apollo. On le sait aussi en Chine et ailleurs.

Note: On lira dans le même sens l'interview de Noël Forgeard dans Le Monde du 08/11/05
http://abonnes.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-707806,0.html

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