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Editorial
La Singularité
par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
25 octobre 2005 |
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Ce graphique, tiré d'un article de Ray Kurzweil
présentant le principe de la Loi du retour accéléré,
inspire son livre The Singularity is Near [http://www.kurzweilai.net/articles/art0134.html?printable=1].
On est là, à propos des technologies d'exploration
fonctionnelle du cerveau, dans les deux premiers tiers
de la courbe en S décrite dans cet éditorial.
Il est possible que, dans quelques années, ces
technologies s'épuisent et soient relayées
par d'autres. |
Le
nouveau livre de Ray Kurzweil ,The Singularity is Near
- When Humans Transcend Biology qui vient de paraître
chez Penguin Group, explicite avec des arguments considérablement
enrichis la principale thèse qui a rendu l'auteur célèbre
depuis ses premiers ouvrages : celle selon laquelle la convergence
et le développement exponentiel des nouvelles technologies
conduisent à l'émergence d'un monde complètement
transformé. L'homme et les réseaux technologiques
s'interpénétreront et se renforceront réciproquement
d'une façon qui reculera sans limites prévisibles
les frontières de la vie intelligente. Ray Kursweil
appelle ce bouleversement la Singularité, parce que
rien de ce qui était admis jusqu'alors ne demeurera
valide et parce qu'en contrepartie, tout ce qui était
considéré comme impossible deviendra possible.
Il développe amplement les conséquences du phénomène
sur les perspectives d'avenir de l'humanité, y compris
à court terme puisque la Singularité pourrait
selon lui se produire dans les 10 à 50 prochaines années,
c'est-à-dire très prochainement à l'échelle
de l'histoire humaine.
En
Europe et plus particulièrement en France, on ne rencontre
guère de commentateurs pour prendre au sérieux
les hypothèses de Ray Kurzweil. On parle de science-fiction,
sinon d'escroquerie intellectuelle (voire d'une forme particulièrement
pernicieuse de la façon dont la super-puissance américaine
veut convaincre le monde de sa prédominance absolue).
Mais, ce qui est pire, la plupart des scientifiques et des
décideurs paraissent ignorer complètement le
thème. Nous pensons qu'il s'agit là d'un aspect
particulièrement criant du mal français, qui
fait douter que notre pays puisse un jour rejoindre le train
de la révolution scientifique et technologique. Ce
mal se caractérise par le scepticisme à l'égard
des hypothèses venues d'un territoire autre que le
nôtre. Mais plus profondément encore, il s'agit
de la peur des idées qui dérangent, cette peur
cachant celle encore plus grande des modifications que les
changements obligeront à apporter aux habitudes et
positions acquises.
Nul
n'est obligé de partager l'optimisme du livre. On peut
même développer des hypothèses radicalement
contraires, selon lesquelles nous marcherions à grande
vitesse vers des cataclysmes du type des extinctions massives
subies par la vie depuis au moins 500 millions d'années.
Mais encore faut-il comprendre le raisonnement suivi par Ray
Kurzweil. Il repose sur la constatation de deux règles
apparemment évidentes mais qui n'avaient jamais été
regroupées jusqu'à présent : les innovations
technologiques se développent à un rythme exponentiel
- les avancées obtenues dans un domaine d'innovation
particulier fécondent tous les autres domaines et ceci
dans des cycles ininterrompus d'enrichissement réciproque.
Un
autre point important mis en évidence par Ray Kurzweil
concerne la forme du développement exponentiel des
innovations technologiques. Ce développement suit
une courbe en S : d'abord très lent, quasiment
invisible aux observateurs, puis brusquement accéléré
et de nouveau ralenti lorsque les effets de l'innovation
initiale sont épuisés. Mais d'autres
innovations, induites par la précédente, prennent
alors le relais.
Le
troisième point important découlant de ce
qui précède est que les cycles d'innovation
sont de plus en plus courts, du fait de la fécondation
croisée de technologies de plus en plus nombreuses
et se développant de plus en plus vite. Ainsi, il
a fallu près de 40 ans à l'informatique
pour devenir une technologie majeure, mais la convergence
informatique-intelligence artificielle-robotique a donné
en moins de 10 ans naissance à d'innombrables
applications innovantes. Le mouvement ne fait que commencer.
Il en fut de même dans l'histoire de l'humanité.
Il a fallu des centaines de millions d'années
pour passer du paléolithique au néolithique,
quelques dizaines de siècles pour passer de ce dernier
à la société industrielle et quelques
décennies pour atteindre le stade de la société
de l'information.
Ray
Kurzweil résume tout ceci, dont il multiplie les preuves,
par le concept de Loi du retour accéléré
(Law of accelerating return). Il n'a pas de mal à montrer
que les prévisionnistes, aujourd'hui encore, n'ont
pas généralement pris conscience du phénomène.
Ils sous-estiment la rapidité et la profondeur des
changements qui se sont produits et continuent à se
produire. Si bien que les décideurs politiques et économiques,
à leur tour, sans mentionner les opinions publiques,
sous-estiment ces mêmes changements. Ceci condamne les
uns et les autres à toujours être pris de cours
par les événements.
Ce
manque de pertinence dans la vision entraîne des résultats
désastreux. Les premiers et les plus immédiats
se traduisent par l'incapacité de procéder aux
investissements collectifs dans les secteurs où ils
seraient les plus aptes à produire des résultats
de croissance, en fécondant l'ensemble des secteurs
innovants. On traite de la même façon un investissement
dans un ouvrage d'art (par exemple en France le viaduc de
Millau) dont les retombées de croissance sont arithmétiques
et un investissement dans la bioinformatique ou les nanotechnologies,
dont les retombées de croissance sont exponentielles.
Il est évident que si les décideurs percevaient
que les investissements dans les technologies émergentes
pourraient produire en quelques années des résultats
de 100 fois la mise, ils trouveraient moyen de dégager
aujourd'hui les sommes nécessaires.
Une
seconde conséquence, tout aussi malheureuse, de l'aveuglement
à l'égard de la Loi du retour accéléré,
se traduit par le fait que les sociétés s'obnubilent
sur leurs difficultés actuelles sans générer
la confiance qui leur permettrait d'aborder le futur avec
le dynamisme nécessaire à leur survie. Le climat
social serait tout autre si les décideurs étaient
capables de montrer que, grâce aux développements
exponentiels des innovations technologiques, la plupart des
problèmes actuels trouveront des solutions et que -
tout aussi important - les craintes relatives aux risques
futurs (même lorsque ceux-ci découleraient du
développement de certaines technologies) pourront se
révéler vaines grâce aux bons effets des
innovations croisées.
Il
est dommage que les chefs d'Etat européens, lors
du récent sommet informel de Hampton Court (27 octobre
2005), n'aient pas tenu ce discours. Sans exagération,
on pourrait penser que l'avenir de l'Europe et du monde
en aurait été changé.
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